La place des dieux dans la cité des hommes. Le découpage des aires sacrées dans les colonies grecques - article ; n°4 ; vol.204, pg 331-352

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1987 - Volume 204 - Numéro 4 - Pages 331-352
The Place of Gods in the City of Men
How does man know where to worship his gods ? Is a « divine revelation » always a necessity ? Must the historian presuppose some syncretism or ancient tradition lost in the mists of time ? In the world of the Greek renaissance and of the founding of new poleis and colonies in terrae novae the question assumes a particular significance. This paper offers a new thesis whose implications bear on the history of Greek religion, colonization and thought. By combining literary and archaeological evidence it suggests that it was the founder himself who made the decisions about temene, about what was to be sacred ; and this : based on purely rational and functional criteria. Thus, a new attitude toward the Sacred and the gods becomes apparent.
Comment l'homme sait-il où adorer ses dieux ? Une « révélation divine » est-elle vraiment nécessaire ? L'historien doit-il présupposer quelque syncrétisme ou encore quelque tradition qui se perd dans la nuit des temps ? Sur fond de Renaissance grecque, lorsque la fondation de poleis et de colonies dans les terrae novae est en plein essor, ces questions revêtent une signification particulière. La présente étude offre une interprétation nouvelle, non sans intérêt pour l'histoire de la religion, de la colonisation et de la pensée grecques. Une lecture attentive des sources littéraires et archéologiques montre que c'est l'oeciste lui-même qui impose le site du temenos, de ce qui doit être reconnu comme sacré ; et cela en se fondant sur des critères purement rationnels et fonctionnels. Ainsi, une attitude nouvelle envers le sacré se fait jour.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Irad Malkin
La place des dieux dans la cité des hommes. Le découpage des
aires sacrées dans les colonies grecques
In: Revue de l'histoire des religions, tome 204 n°4, 1987. pp. 331-352.
Abstract
The Place of Gods in the City of Men
How does man know where to worship his gods ? Is a « divine revelation » always a necessity ? Must the historian presuppose
some syncretism or ancient tradition lost in the mists of time ? In the world of the Greek renaissance and of the founding of new
poleis and colonies in terrae novae the question assumes a particular significance. This paper offers a new thesis whose
implications bear on the history of Greek religion, colonization and thought. By combining literary and archaeological evidence it
suggests that it was the founder himself who made the decisions about temene, about what was to be sacred ; and this : based
on purely rational and functional criteria. Thus, a new attitude toward the Sacred and the gods becomes apparent.
Résumé
Comment l'homme sait-il où adorer ses dieux ? Une « révélation divine » est-elle vraiment nécessaire ? L'historien doit-il
présupposer quelque syncrétisme ou encore quelque tradition qui se perd dans la nuit des temps ? Sur fond de Renaissance
grecque, lorsque la fondation de poleis et de colonies dans les terrae novae est en plein essor, ces questions revêtent une
signification particulière. La présente étude offre une interprétation nouvelle, non sans intérêt pour l'histoire de la religion, de la
colonisation et de la pensée grecques. Une lecture attentive des sources littéraires et archéologiques montre que c'est l'oeciste
lui-même qui impose le site du temenos, de ce qui doit être reconnu comme sacré ; et cela en se fondant sur des critères
purement rationnels et fonctionnels. Ainsi, une attitude nouvelle envers le sacré se fait jour.
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Malkin Irad. La place des dieux dans la cité des hommes. Le découpage des aires sacrées dans les colonies grecques. In:
Revue de l'histoire des religions, tome 204 n°4, 1987. pp. 331-352.
doi : 10.3406/rhr.1987.2165
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1987_num_204_4_2165ZZA
IRAD MALKIN
Université de Tel-Aviv
LA PLACE DES DIEUX
DANS LA CITÉ DES HOMMES
Le découpage des aires sacrées
dans les colonies grecques
Comment l'homme sait-il où adorer ses dieux ? Une « révêla-
lion divine » est-elle vraiment nécessaire ? L'historien doit-il
présupposer quelque syncrétisme ou encore quelque tradition qui
se perd dans la nuit des temps ? Sur fond de Renaissance grecque,
lorsque la fondation de poleis et de colonies dans les terrae novae
est en plein essor, ces questions revêtent une signification parti
culière. La présente étude offre une interprétation nouvelle, non
sans intérêt pour l'histoire de la religion, de la colonisation et de
la pensée grecques. Une lecture attentive des sources littéraires et
archéologiques montre que c'est l'oeciste lui-même qui impose le
site du temenos, de ce qui doit être reconnu comme sacré ; et cela
en se fondant sur des critères purement rationnels et fonctionnels.
Ainsi, une attitude nouvelle envers le sacré se fait jour.
The Place of the Gods in the City of Men
How does man know where to worship his gods ? Is a « divine
revelation » always a necessity ? Must the historian presuppose
some syncretism or ancient tradition lost in the mists of time ?
In the world of the Greek renaissance and of the founding of new
poleis and colonies in terrae novae the question assumes a parti
cular significance. This paper offers a new thesis whose impli
cations bear on the history of Greek religion, colonization and
thought. By combining literary and archaeological evidence it
suggests that it was the founder himself who made the decisions
about temene, about what was to be sacred ; and this : based on
purely rational and functional criteria. Thus, a new attitude
toward the Sacred and the gods becomes apparent.
Bévue de l'Histoire des Beligions, cciv-4/1987, p. 331 à 352 A la différence de l'Etat moderne, la cité grecque ignorait
la séparation du civil et du religieux ; aussi était-elle partagée
entre les dieux et les hommes. Les dieux (comme les daimones,
les héros, etc.) étaient liés à la polis non seulement de façon
abstraite, idéale, mais aussi et surtout par des liens concrets,
charnels, avec son sol, comme V. Ehrenberg et d'autres l'ont
bien montré1. Lorsqu'une polis nouvelle était fondée, ce lien
se matérialisait par le découpage d'aires sacrées, d'enceintes
— teménë2. Ces teménë étaient partie intégrante de l'acte de fon
dation sous la férule de l'oeciste (oikislís), le fondateur de la
colonie ; c'était donc un élément constitutif de l'organisation
et de la division du territoire.
Le mot « sanctuaire» est ambigu pour notre propos.
Témenos, l'enceinte sacrée3, est plus précis et nous épargnera
la confusion fréquente entre « sanctuaire » et « temple ». Nous
savons que les éléments essentiels du culte dans les sanctuaires
grecs étaient l'enceinte sacrée et Yaulel (tsjjlsvoç xal po^xoç)4,
tandis que le temple est un ajout tardif (notamment dans les
colonies) et jamais vraiment nécessaire5. J'aimerais souligner
1. E.g., V. Ehrenberg, The Greek Stale, 2e éd., Londres, 1969, p. 14 sq.
2. P. Stengel, Die griechischen Kullusaltertumer, 3. Auflage (1920), 17 sqq.
Handbuch der Allerlumswissenschaft, Bd 5, Abt. 3, p. 17 sqq.
3. W. Burkert, Griechische Religion der archaischen und klassischen Epoche,
1977, p. 146 et n. 37. L'étymologie antique dérivant le mot de Téfxvco est
apparemment fausse : H. Frisk, Griechisches etymologisches Wôrterbuch (1970),
s.v. xéjxsvoç. Voir aussi Latte dans RE, s.v. «Temenos », série 2, vol. 1, col. 435-
437 ; cf. S. Doringy dans Daremberg-Saglio, V, 83 sqq.
4. E.g., Homère, Iliade, VIII, 48 ; Iliade, XXIII, 148 ; Odyssée, VIII, 363 ;
Hymnes à Aphrodite, 59. H. \V. Mare, A Study of the Greek р&>[л,ос in Classical
Greek Literature, Diss. University of Pennsylvania, Philadelphia (1962), p. 54
et n. 5 ; cf. Burkert, p. 146.
5. N. Coldstream, Geometric Greece, New York, 1977, p. 321 ; cf. В. Bergquist,
The Archaic Greek Temenos. A Study of Structure and Function, Lund, 1967 ;
H. Drerup, Griechische Baukunst in geometrischen Zeit, Archaeologia Homerical
кар. О, 1969 ; R. A. Tomlinson, Greek Sanctuaries, Londres, 1976 ; G. Gruben,
Die Tempel der Griechen, Miinchen, 1976. C'est aussi pourquoi les considérations
architectoniques sont anachroniques pour notre propos : J. Needham, The
Siting of Greek Buildings, Journal of the Royal Society of British Architects, 60
(1953), p. 180-185 ; R. Stilwell, The Siting of Classical Greek Temples, Journa,
of the Society of Architectural Historians, 13 (1954), p. 5 sqq. ; R. D. Martiensen, La place des dieux 333
donc, que le témenos était d'abord et surtout un morceau de
terre, appartenant au territoire de la cité et définie comme
sacrée.
Il y a une différence marquée entre un lieu sacré et une
enceinte sacrée : l'un est conçu comme un point dans l'espace,
l'autre comme l'espace lui-même, lequel peut contenir un ou
plusieurs lieux sacrés, et qui se distingue de son environnement
non-sacré, de la terre profane.
Le choix d'un lieu de culte, surtout dans les colonies nouv
elles dépourvues de points sacrés qui lui servent de repères,
revêt une signification particulière, puisqu'il implique une
définition spatiale dans le territoire de la colonie6. Cette dél
imitation de l'espace était obtenue par la division de l'ensemble
du territoire de la colonie par l'oeciste ; les critères de cette
division font l'objet de cet article.
Comment les oecistes savaient-ils où devaient se trouver
ces lemênë ? De quels critères disposaient-ils pour distinguer
une terre sacrée de telle autre qui ne l'était pas ? Comment
l'oeciste, le fondateur, pouvait-il localiser avec précision le
site sacré dans un nouveau territoire ?
Comment l'homme sait-il où adorer ses dieux ? Dans l'His
toire des Religions — de toute religion — cette question est
fondamentale. Et elle est d'autant plus significative dans le
contexte de la colonisation grecque, que ces colonies étaient
fondées ex novo.
La solution suggérée par les historiens de la religion grecque
comme Martin P. Nilsson et Louis Gernet, n'est pas d'un grand
secours, et semble même parfaitement inapplicable aux colo-
The Idea of Space in Greek Architecture, with Special Reference to the Doric
Temple and its Setting, Johannesburg, 1956, p. 102 sqq. ; V. Scully, The Earth,
the Temple and the Gods. Greek Sacred Architecture, New Haven, . Londres,
1979.
6. Concernant la définition, la délimitation et les rituels, voir Burkert 132 ;
142 sqq. ; 146 : « Eigentlich konstituiert ist das griechische Heiligtum indessen
erst durch die Begrenzungr, die es aus dem profanen (bébëlon) heraushebt. » ;
G. Hock, Griechische Weihebrâuche, Munchen, 1905 ; cf. Pfister dans RE, XI,
2, col. 2139, s.v. « Kultus »; L. Gernet, Le génie grec dans la religion, Paris [1932],
19702, p. 163 ; J. Rudhardt, Notions fondamentales de la pensée religieuse et
actes constitutifs du culte dans la Grèce classique, Genève, 1958, p. 227, 230. 334 had Malkin
nies. « Nous [les modernes], rendons un site saint en y plantant
un sanctuaire » — écrit Nilsson, « mais dans l'Antiquité, la
sacralité appartenait au site lui-même, et un sanctuaire y était
érigé parce que le site était sacré »7. Pour Gernet «... les sanc
tuaires et, en général, les lieux sacrés sont disposés de même
sorte que dans les mères-patries et en des emplacements
analogues (...) Il y a comme une notion schématique et a priori
du lieu sacré qui le fait reconnaître tout de suite. Cette notion
est un très vieil héritage »8.
En d'autres termes, ces deux érudits considèrent le sacré
chez les Grecs de façon quelque peu tautologique : les sites
étaient sacrés parce qu'ils étaient sacrés, que cela fût par tra
dition ou par je ne sais quelle qualité inhérente. Cela pouvait
être le cas dans la Grèce continentale du vine siècle, à cause
d'un héritage mycénien ou des Dark Ages, mais non dans les
nouveaux territoires, où il n'existait pas de continuité dans la
pratique du culte.
D'autres chercheurs, plus directement intéressés par les
problèmes de la colonisation grecque, ont avancé des expli
cations différentes, mais surtout par voie d'hypothèse : soit
que les Grecs aient adopté des sites cultuels aborigènes, soit
que les « qualités naturelles » des places se soient imposées
d'elles-mêmes ; soit, enfin, que les colons grecs aient suivi par
fois d'immémoriales traditions mycéniennes. Malheureusement,
aucune de ces hypothèses, pour séduisantes qu'elles soient,
n'est étayée par des preuves solides9. Par ailleurs, elles sont
7. M. P. Nilsson, Greek Piety, New York, 1948 ; 1969, p. 9 ; cf. Id., Geschichle
der (jriechischen Religion, 4e éd., Munich, 1976, p. 74 ; Burkert, p. 142, 154.
8. Gernet, p. 164; cf. R. E. Wycherley, How the Greeks Built Cities, New
York, 1962, p. 88-89.
9. Pour une revue des diverses opinions voir : Santuari di Magna Grecia, .
Atti del IV convegno di studi sulla Magna Grecia, Taranto-Reggio Calabria,
11-16 Ottobre 1964, Napoli, 1965 ; en particulier : a) Assimilation et syncrétisme :
E. Ciaceri, Culti e miii nella storia di Sicilia, 1912 ; 19402 ; G. Gianelli, Culti e
miti nella Magna Grecia, 1906; 1963a ; G. Vallet (observations critiques), La
cité et son territoire dans les colonies grecques d'Occident, dans La città e il
suo terrilorio, Atti del VII convegno di studi sulla Magna Grecia, Taranto 8-
12 Ottobre 1967, Napoli, 1968, p. 67-142 ; Bérard, p. 236 ; Dunbabin, p. 181 sq.
Cf. P. Lévêque, Colonisation grecque et syncrétisme, Les syncrétismes dans les
religions grecque et romaine, Colloque de Strasbourg, 9-11 juin 1971, Paris, La place des dieux 335
toutes incapables de rendre compte de toutes les aires sacrées
des cultes officiels importants.
Seule une enquête comparative d'ensemble, utilisant toutes
les sources littéraires et archéologiques disponibles, offrait la
chance d'une réponse satisfaisante.
Heureusement nous disposons maintenant de l'étude de
François de Polignac10, qui aborde aussi quelques-unes des
questions qui nous occupent, quoique sous un angle différent
et avec un choix différent de sanctuaires. M. de Polignac a
choisi de traiter les sanctuaires « extra-urbains ». J'ai choisi,
quant à moi, de m'occuper des sanctuaires centraux, ce que
nous appelons les « urbains ». Je pense, en effet,
que ces derniers répondent mieux à la question de savoir com
ment l'oeciste choisit les enceintes sacrées — une question
d'importance pour l'histoire des colonies, comme pour l'his
toire générale de la religion grecque. Pourquoi donc les sanc
tuaires extra-urbains sont-ils ici hors de propos ?
Comme F. de Polignac Га très bien vu, les sanctuaires
centraux dans les colonies grecques appartiennent générale
ment à la phase initiale de la colonisation et c'est précisément
cette phase qui devrait nous intéresser. Les grands sanctuaires
extra-urbains surgissent généralement une génération plus
tard11. Or, décider pourquoi ceux-ci ont été érigés là où ils l'ont
été, exige de la part de M. de Polignac tout un édifice ingé
nieux de symbolisme conscient. Cependant, il est impossible
de savoir réellement si les Grecs étaient d'emblée conscients
de ce c'est là un problème auquel se heurte
l'historien qui tente d'interpréter le symbolisme ancien sans
disposer de preuves directes. J'avoue manquer de cœur devant
une entreprise de ce genre.
1973. b) Indications sacrées existantes depuis l'époque mycénienne : E. Ciaceri,
Sloria délia Magna Grecia, 2e éd., 1927-1928, vol. 2, p. 20 sqq. ; G. Pugliese-
Carratelli, Santuari extramurani in Magna Grecia, PP 17 (1962), 241-246.
c) « Ambiance naturelle » : grottes, embouchures de fleuves, fontaines, etc. :
W. Hermann, Santuari di Magna Grecia, p. 47 sqq. Voir aussi la critique de
F. de Polignac, La naissance de la cité grecque, Paris, 1984, p. 97 sqq.
10. F. de Polignac, La naissance de la cité grecque, Paris, 1984.
11. Ibid., p. 102 sq. 336 had Malkin
Aussi, afin de savoir quels étaient les critères du choix des
enceintes sacrées, aimerais-je réduire au minimum les facteurs
historiquement insaisissables. Je prétends y parvenir au
moment de la fondation, dont le modèle était à peu près le
même dans la plupart des colonies. Cependant, une fois que la
colonie commençait à vivre de sa propre vie, dès la première
génération, il pouvait se passer beaucoup de choses. Une géné
ration dans la vie intense d'un Etat nouveau-né, cela peut
être long et significatif. Dans le cours des trente premières
années, un certain nombre de facteurs ont pu influencer le
choix des colons, et nous ne sommes pas en mesure de savoir
lesquels, même si quelques-unes des hypothèses avancées par
M. de Polignac me semblent probables.
Enfin, les sanctuaires extra-urbains n'offrent pas de sys
tème de référence, alors que les sanctuaires centraux, eux,
existent dans un contexte donné, où l'on peut les comparer
avec les éléments non religieux de la colonie — ainsi, dans le
cas de Mégara Hyblaea (infra). A leur propos, je peux poser
une question qui n'aurait pas de sens dans le cas des sanctuaires
extra-urbains : les critères du choix des aires sacrées, sont-ils
différents des critères du choix des rues, par exemple ?
La thèse fondamentale de cette étude est simple : c'étaient
les fondateurs, les oecistes, tout simplement, ces hommes
investis par Apollon de l'autorité religieuse12 qui choisissaient
les aires sacrées dans les nouvelles colonies et ils le faisaient
selon des critères purement rationnels et fonctionnels. Aussi
curieux que cela paraisse, ces critères n'étaient pas essentie
llement différents de ceux qui présidaient au choix des autres
éléments urbains : îlots d'habitation, routes, nécropoles...
Ainsi, la fondation de sanctuaires dans les colonies grec
ques — et notamment dans la Méditerranée occidentale qui
offre les meilleures conditions d'observation — présente une
véritable nouveauté sur le plan des attitudes religieuses. Le
12. I. Malkin, Religion and Colonization in Ancient Greece, Leyde, 1987,
chap. 1. La place des dieux 337
plus souvent, le lien entre les dieux et le sol n'était pas plus
ancien que le lien entre les colons et leurs colonies. Ceci était
nouveau : aux gens qui habitaient, à la fin du vine siècle, les
cités-mères, les aires sacrées devaient en effet apparaître
comme telles depuis des temps immémoriaux — d'où l'idée
de Nilsson que « la sainteté appartenait au lieu ». Mais dans la
réalité coloniale, c'était l'homme qui décidait où habiteraient
ses dieux, c'était l'homme qui sanctifiait les lieux qu'il voulait
bien leur octroyer. Ces décisions, il les prenait non pas en fonc
tion d'impératifs religieux sur lesquels il n'aurait pas eu prise,
mais selon des critères qu'il déterminait lui-même. La division
originelle du territoire, l'organisation par l'oeciste de l'espace
privé, politique et religieux, était un acte unique et rationnel
lement planifié.
Donc, les enceintes sacrées étaient créées comme faisant
partie intégrale de la fondation d'une colonie par l'oeciste.
Mais qu'entendons-nous précisément par « fondation » ?
Etait-elle conçue, cette fondation, comme un acte unique,
solennel, ou bien était-ce, comme le suggère F. de Polignac,
une « formation » plutôt qu'une « fondation »13 ? Nous savons
extrêmement peu de choses sur les colonies de la période
archaïque. Il est donc d'autant plus remarquable que nous
soyons relativement bien informés sur trois points : la date de
la fondation de chaque colonie, le nom de son oeciste, l'or
igine des colons14. Visiblement, la fondation d'une colonie était
considérée comme un acte unique, accompli dans un certain
temps, par un certain oeciste. Comme l'a dit Fustel de Cou-
langes, on fondait la cité antique « d'un seul coup, tout entière
en un jour »15. C'est là peut-être une figure de style, mais elle
est fondamentalement vraie, puisque tous les éléments essent
iels de l'ordre social et religieux, notamment la première
13. F. de Polignac, p. 118 sqq.
14. A. J. Graham, Colony and Mother City in Ancient Greece, 2e éd. (1983),
1er et 3e chapitres ; Id. dans Cambridge Ancient History, 3e éd. (1982), vol; III,
partie 3, chap. 37, 38.
15. N. D. Fustel de Coulanges, La cité antique, liv. Ill, chap, iv [1864],
Hachette, Paris, p. 151. 338 Irad Malkin
esquisse de la cité et la division de la terre — sacrée et pro
fane — étaient posés comme faisant partie de l'acte de
fondation.
Certes, nous pouvons permettre à l'oeciste de prendre son
temps quand il planifie et met en œuvre ces éléments; à
l'oeciste, mais non à ses compagnons, qui ne sauraient retarder
le moment de la « fondation » au-delà de la mort du fondateur,
au où, celui-ci héroïsé, la fondation devient vérit
ablement un acte solennel16.
En tout état de cause, la division des terres ne pouvait
attendre tout ce temps ; la division du territoire selon ses dif
férentes fonctions — le politique, le religieux, l'économique
(en l'occurrence l'agriculture) — était bien le premier souci des
colons eux-mêmes, et probablement ce qui a poussé la plupart
des colons à quitter leurs foyers — un meilleur statut social,
un meilleur niveau de vie, en somme, tout ce que représente
le kleros. De plus, il nous faut convenir que l'allocation de
pièces de terre arable aux particuliers implique la réservation
préalable d'aires publiques et sacrées, comme la colonie athé
nienne de Bréa nous l'apprend17. Nous sommes en droit de
conclure, par conséquent, qu'au moins la création des enceintes
sacrées centrales était bien l'un des premiers actes de la
fondation.
Venons-en aux preuves18, et d'abord à ce que la religion
des Grecs, prise dans son ensemble, a à nous proposer sur les
critères du choix des enceintes sacrées, tels qu'on peut les
glaner dans les sources littéraires. Nous nous tournerons
ensuite vers l'archéologie des colonies grecques.
Homère, déjà, fait mention d'un fondateur — Nausithoos,
le chef des Phéaciens, lequel a fondé une colonie à Schéria.
Voici comment le poète décrit l'acte de fondation : « II avait
16.. I. Malkin, chap. 5-8.
17. I. What were the Sacred Precincts of Brea ? (IG I 46), Chiron 14
(1984), 43-48, avec d'autres références.
18. Cf. I. Malkin, Religion, chap. 4. place des dieux 339 La
entouré la ville d'un rempart, élevé des maisons, créé les
sanctuaires et partagé les champs. » [Odyssée. VI 9-10.]
ájzcpl bh Tst^oç ŽXadCTS TcóXet, xal èSsijxaro oïxouç,
xal v/jouç 7гоЕ>]сте ôecov, xal еЗасктат' àpoupaç.
Ceci est la mention la plus ancienne dont nous disposons,
dans la littérature grecque, de l'activité de l'oeciste. Il est
significatif que l'établissement de « sanctuaires » est mentionné
comme l'un des actes premiers de la fondation. Notons aussi
que l'établissement des sanctuaires constitue l'un des él
éments d'une liste, mais sans occuper la tête de liste et sans
bénéficier d'une quelconque prééminence, comme une activité
qui aurait des implications particulières. En d'autres termes,
l'acte de fondation est conçu comme un tout, les sanctuaires
n'étant considérés que comme l'un des éléments parmi les
quatre que comprend l'organisation territoriale : murailles,
maisons (avec leurs pièces de terre respectives), sanctuaires
et terres arables. La polis et sa chôra (campagne avoisinante)
forment une unité d'espace physique, divisé et alloué selon
ces fonctions, y compris la séparation du sacré et du profane.
Responsable de la division de l'espace, l'oeciste dirige
aussi personnellement le rituel de fondation. Dans son étude
Griechische Weihegebrâuche, G. Hock, qui passe au crible les
« rites de consécration » dans la Grèce ancienne, montre clair
ement la double fonction de îSpuetv, à la fois « fonder » et
« consacrer »19. Son étude illustre le trait essentiel de la fonda
tion des enceintes sacrées, à savoir leur définition par la dél
imitation de frontières. Ainsi, la division primordiale entre
sacré et profane trouve son expression physiquement, sur le
terrain20.
Les aires sacrées étaient essentielles à la vie de la commun
auté, puisqu'elles lui assuraient la présence et, pourquoi pas,
la coopération des dieux. Mieux, les rites de consécration eux-
19. G. Hock, Griechische Weihegebrâuche, Mtinchen, 1905.
20. Cf. n. 6, supra.

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