La pratique des sacrements et des observances au diocèse de Chartres sous l'épiscopat de Mgr Clausel de Montais - article ; n°108 ; vol.25, pg 316-344

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1939 - Volume 25 - Numéro 108 - Pages 316-344
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1939
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Ernest Sevrin
La pratique des sacrements et des observances au diocèse de
Chartres sous l'épiscopat de Mgr Clausel de Montais
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 25. N°108, 1939. pp. 316-344.
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Sevrin Ernest. La pratique des sacrements et des observances au diocèse de Chartres sous l'épiscopat de Mgr Clausel de
Montais. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 25. N°108, 1939. pp. 316-344.
doi : 10.3406/rhef.1939.3543
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1939_num_25_108_3543lia pratique des Sacrements et des Observances
au diocèse de Ghartres
sous l'épiscopat de Jïgr Clausel de Montais
(18244852)
I. Physionomie du diocèse. — Beauce et Perche. — Le paysan beau
ceron. — Le paysan percheron.
II. Mentalité religieuse du paysan. — Les hommes. — - Les femmes. —
Les jeunes gens.
III. Les Sacrements. — Statuts synodaux de 1827 et 1854. — Baptême. —
Catéchisme. — Première Communion. — Persévérance. — Confirmat
ion. — Mariage. — • Derniers sacrements. — Sépulture.
IV. Les Observances. — Exercices de Carême. — Jeûne. — Abstinence
V. Le Devoir pascal. — Pas de « Livre des âmes ». — Désertion des
hommes. Rôle eucharistique des confréries. — Communions de
dévotion. — Causes générales de l'abstention des hommes. — Rigorisme
du clergé. — Synode de 1854 et discipline des pâques. — Résumé de
la situation religieuse. ,
VI. Les Missions. — Sous Mgr Clausel. — Aux débuts de Mgr Regnault.
Conclusion.
Le présent travail n'est qu'une partie de l'enquête que j'ai
entreprise sur la religion et les mœurs du paysan d'Eure-et-
Loir au temps de Mgr Clausel de Montais, c'est-à-dire depuis
l'avènement de Charles X jusqu'à celui de Napoléon III, sans
me limiter tout-à-fait à ce quart de siècle. Je sens vivement
les incertitudes et les lacunes de ma documentation. Mon
excuse est d'entrer le premier, du moins je le crois, dans une
voie que M. le chanoine Sainsot n'a guère fait qu'indiquer,
et où je souhaite de tout cœur que d'autres s'engagent à leur
tour, même s'ils devaient me contredire. Je ne médis certes
pas des études locales qui ont pour objet l'histoire de nos
diocèses avant et pendant la Révolution. Je pense toutefois
qu'on s'y est adonné jusqu'à ce jour un peu exclusivement,
avec une sorte de préjugé contre l'histoire la plus contempor
aine, et qui pourtant, par cela même qu'elle nous touche de
près, et que nous avons pu en connaître certains acteurs ou
ceux qui les connurent, offre un intérêt plus passionnant,
oserai-je dire une utilité plus grande ? car ce passé à peine
révolu imprègne encore notre présent, et aide à le mieux com
prendre. M. Le Bras donne un bel exemple, en s'efforçant ici PRATIQUE DES SACREMENTS AU DIOCÈSE DE CHARTRES 317 LA
même de préparer la carte religieuse de la France, si mouvante
qu'elle soit, pour les décades où nous vivons. Viendra le temps,
«t puisse-t-il être proche, où des curés de tous les diocèses
auront la noble curiosité de remarquer au jour le jour et
de noter avec discrétion, mais fidèlement, ce qui se passe
autour d'eux, sous leurs propres yeux, la vie et l'évolution
de cette cellule sociale, à la fois commune et paroisse, à la
quelle ils appartiennent, et où leur rôle est encore si import
ant. Leurs modestes travaux, pourvu qu'on les recueille, se
ront la providence des historiens futurs. Ce n'est qu'à force
de multiplier, avec application et bonne foi, les études locales,
qu'on approchera de la vérité sur l'état religieux et moral de
nos campagnes, à une époque encore si près de nous» et déjà
pourtant si mal connue.
7. PHYSIONOMIE DU DIOCÈSE.
Beauce et Perche. — La création des départements par
l'Assemblée Constituante eut ce résultat bizarre de mettre
ensemble, sous le nom d'Eure-et-Loir, des régions géogra
phiques fort distinctes. Chaque arrondissement y a sa phy
sionomie propre. Mais la démarcation la plus nette, c'est, du
sud au nord, de Cloyes à Bérou et Tillières, en passant par
Brou, Pontgouin, Brezolles, « un banc de terre creuse et
froide, presque partout assise sur le grison », peu cultivable,
et d'une largeur de trois à quatre kilomètres. Les deux tiers
à droite, c'est la Beauce; l'autre tiers à gauche, c'est le Perche;
l'un et l'autre s'étendent bien au-delà d'Eure-et-Loir. — La
Beauce, pays du blé, est une plaine vaste et monotone, cou
verte en été de riches moissons, et balayée en toute saison
par le vent; les villages sont agglomérés, les champs s'élar
gissent à l'infini. Le Perche est un pays d'élevage et de petite
culture, très accidenté, très pittoresque, avec ses prairies, ses
haies vives, ses pommiers, ses chemins creux, ses bois, ses-
fermes éparpillées au loin.
De part et d'autre, il y a cent ans, les bâtiments aux toits
de chaume sont faits en dépit de l'hygiène, les méthodes de
culture et d'élevage sont arriérées. Les chemins, souvent
impraticables, s'améliorent un peu sous la Monarchie de
Juillet, qui a commencé notre admirable réseau routier ; le
chemin de fer n'existe pas encore ; il y a peu d'industrie.
L'intérieur de la ferme est propre. Le mobilier rustique n'a
guère changé depuis des siècles. L'armoire contient toujours
ces piles de linge en forte toile, orgueil de la ménagère. Dans
la grande pièce en terre battue, aux murailles sans papier REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 318
peint, mais décorées de quelques images de Chartres ou d'Epï-
nal, on remarque le dressoir ou buffet, avec la vaisselle à
fleurs bleues ; le lit clos à rideaux de serge verte, également
couronnés de chromos ; au chevet, un crucifix, et dans un
coin, quelques vieux livres, surtout des almanachs. Une seule
fenêtre, et fort étroite. On s'éclaire à la flamme du foyer, et
le moins possible à la chandelle, crainte d'incendie. En hiver,
à la brune, on fait la veillée dans les étables : les femmes
et la jeunesse du voisinage y viennent travailler, cancaner
et chanter ; on y raconte, parmi un frisson de terreur, les
légendes du temps passé. Il y a une hiérarchie » paysanne, fon
dée sur la possession de la terre, qui a gajdé son prestige féo
dal; Le maître qui tient à bail une ferme importante, est plus
considéré que celui qui fait valoir ses terres, seul ou avec
un domestique ; et celui-ci plus que l'aricandier ou aricottier,
qui loue des champs pour les cultiver lui-même, avec un ou
deux chevaux.
Le paysan beauceron. — La différence entre Percheron et
Beauceron, sensible encore aujourd'hui, est plus accusé à
cette époque. Le Beauceron est simple et de mœurs tran
quilles, loyal en affaires, assez médisant et narquois ; il a
l'esprit vif 'et le langage cru. Robuste, réglé dans ses habi
tudes, dur à l'ouvrage et âpre au gain, il se lève avant le
soleil, et se couche avec lui. Sa nourriture est de pain bis,
de légumes et de fromage ; il ne mange guère de viande
qu'aux fêtes carillonnées ou à la moisson : généralement,
du lard aux choux ; sa boisson ordinaire est de l'eau. Tel
est le cultivateur moyen, qui .a huit ou dix hectares de terre.
Le gros fermier, quoique riche et orgueilleux, a le même
train de vie à peu près, également simple dans ses manières,
et peu retenu dans son parler. Le Beauceron a les pieds
nus dans des sabots étoffés de paille; par-dessus la veste et
Ja culotte, il passe une blouse de toile bleue. Dans les grandes
circonstances, il porte l'habit bleu à larges basques et à bou
tons de métal. — La fermière ou maîtresse est passablement
«oquette, amie des bijoux et de la parure, ou, comme on
dit, de la piaffe; mais brave et honnête femme, propre, tra
vailleuse et adroite, douce à l'ouvrier, charitable au pauvre.
Les filles de laboureurs sont élevées sans prétention, dans
le travail et la vertu ; et les écus aidant, plus d'un citadin
les recherche. — Le journalier, le "domestique mange à la
table des maîtres, qui lui sont bienveillants et le secourent
dans ses maladies ; aussi reste-t-il longtemps chez eux,
parfois de père en fils ; mais déjà l'on se plaint que les LA PRATIQUE DES SACREMENTS AU DIOCÈSE DE CHARTRES 319
vieux serviteurs se font plus rares, et les comices agricoles
se mettent à les récompenser.
Le paysan percheron. — Le Percheron de 1840 ressemble
encore un peu au portrait que René Courtin traçait de lui
en 1611 : « assez gracieux et débonnaire », qui pense plus
qu'il ne dit, et qui se laisse aller « à la douceur et com
modité du pays..., faisant valoir et ménageant chacun sa petite
closerie ou métairie, sans pousser sa fortune plus outre ».
Comme le .Beauceron, il porte aux journées solennelles
l'habit bleu à basques, le gilet à fleurs, la culotte courte
et le chapeau à larges bords ; dans la vie ordinaire, la blouse
bleue et le chapeau rond. Ses longs cheveux plats, son lan
gage traînant, sa démarche un peu indécise, lui donnent un
air vendéen ou manceau. Moins riche que le Beauceron, il
vit pourtant à l'aise, grâce à la variété de ses produits. Son
pain est d'orge, mêlé d'un peu de blé et de seigle ; il mange
assez souvent de la viande, et boit du cidre. Du reste, aussi
simple dans le train de vie que le fermier beauceron, et
plus routinier encore dans ses méthodes. Il aime beaucoup
la danse et la musique ; et son ambition est de finir ses jours
conseiller municipal ou marguillier. Sa femme et ses filles
sont également honnêtes, travailleuses et propres. Ses domest
iques vont de plain-pied avec lui, t et mangent à sa table :
usage disparu de Beauce, et que le Perche garde encore au
jourd'hui. Chaque année, avant leur récolte, nombre de Per
cherons, hommes et femmes, s'en vont en chantant faire la
moisson en Beauce, sous la conduite d'un capitaiane qui traite
pour eux, et qui exige toujours le temps de la messe du d
imanche.
Cette brève esquisse du milieu terrien et familial du paysan
chartrain m'a paru l'introduction naturelle à mon enquête.
Il est à noter que ces mœurs, dernier reflet de l'ancien Ré
gime,, ont duré presque intactes jusque vers 1850. C'est alors
que commence vraiment l'époque moderne, avec les chemins
de fer et les belles routes, l'instruction populaire, le progrès
de la culture et de l'industrie, le confort et la dépopulation.
Le peuple se détache de ses coutumes et de ses costumes,
de ses superstitions et de ses routines, et de ces mœurs chré
tiennes, déjà bien ébranlées, d'où la notion de devoir était
généralement ' absente. Et tout cela, bien entendu, ne se fait
pas d'un seul coup ni partout1.
1. Tous les détails qui précèdent se trouvent dans les périodiques et
les nos ouvrages des 18 et suivants 25 mars : le 1841, Glaneur et du d'Eure-et-Loir, 11 juillet 1844; journal — hebdomadaire, le Journal de REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 320
77. MENTALITÉ RELIGIEUSE DU PAYSAN.
Autre chose, les habitudes, à une époque encore tradi
tionnelle ; et autre chose, la mentalité. Essayons de la con
naître, autant que faire se peut.
Les hommss. — Les mandements de Mgr Clausel, d'un ton
chagrin, d'un esprit pessimiste, reviennent si souvent sur le
sujet des hommes, qu'il faut bien croire à la vérité d'en
semble du tableau : or, il n'est pas flatteur pour le sexe fort.
La difficulté est de savoir à quels hommes il s'en prend r
c'est plus souvent; je crois, aux riches qu'aux pauvres, aux
maîtres qu'aux salariés; encore que bien des traits s'appl
iquent à tous, et qu'il précise lui-même plus d'une fois. En
outre, ses reproches, dans leur généralité, paraissent englober
parfois toutes les provinces à l'entour de Paris, qu'il ne man
que pas d'appeler la moderne Babylone, la source du liberti-
naage, « le théâtre et le foyer de l'impiété »2.
Les hommes, en général, sont d'une indifférence profonde
et d'une ignorance presque absolue en fait de religion : « «Dans
tout ce qui a rapport à Dieu, à la destinée de notre âme, à
la vie future, ils ne prévoient rien, ils n'espèrent rien, ils
ne croient rien. » Ce n'est là pour eux qu'un « vain préjugé
d'enfance », que « terreur puérile ». Les seuls biens qu'ils
estiment, « ce sont les plaisirs, c'est l'argent »3.
Ce passage d'un mandement de 1842 vise aussi bien, d'après
le contexte, la classe laborieuse que la classe aisée. Observons
qu'à cette date Mgr Clausel était dans le diocèse depuis dix-
Chartres, journal bi-hebdomadaire, nos des 8 août 1939, 9 février 1840,
25 mai 1843, 11 août 1844; — Doublet de Boisthibault, Eure-et-Loir,
(Paris, 1836, in-8°), p. 37, 107, 135; — Ad. Lecocq, les Sorciers de la
Beauce (Chartres, 1861, in-8°), p. 15, 44; — Ad. Lecocq, Chroniques,
légendes, curiosités et biographies beauceronnes (Chartres, 1867, in-8°),
préf. m, et p. 72; — J.-M. Garnier, Histoire de l'imagerie populaire à
Chartres (Chartres, 1869, in-8°), p. 78, note, 161, 357; — Félix Chapi-
seau, le Folk-lore de ta Beauce et du Perche (Paris, J. Maisonneuve,
1902, 2 vol. in-12), t. I, p. vu, 25-44; t. II, p. 95, 96, 156; — J.-F. Pitard,
Fragments historiques sur le Perche (Mortagne, 1866), p. 379.
2. La collection complète des Œuvres pastorales de Mgr Clausel de
Montais est à peu près introuvable; elle existe pourtant à la Biblothè-
que municipale de Châteaudun. Feu M. le chanoine Sainsot me fit don
des deux gros volumes in-4° contenant, reliés, tout ce qu'il avait pu
retrouver, non seulement des Mandements et Lettres pastorales (presque
au complet), mais encore des Ordonnances, Circulaires et Avis, si pré
cieux à l'historien. J'en ai retrouvé à mon tour quelques-uns; mais il
en manque certainement.
3. Instruction pastorale (28 janvier 1842), sur l'aveuglement qui fait
que, du moins dans nos contrées voisines de la capitale du royaume,
la religion est presque entièrement abandonnée par les hommes, c'est-
à-dire par le sexe le plus actif et le plus noble. LA PRATIQUE DES SACREMENTS A.U DIOCÈSE DE CHARTRES 321
sept ans; très zélé, très actif, il -l'avait parcouru en tous
sens. Quand donc il juge ainsi les hommes, et quand il avoue,
l'année suivante, son échec total auprès d'eux, le témoignage
a son prix. Il le, renforce encore par cette apostrophe désolée
aux rares croyants et pratiquants : « Hommes généreux, qui
pouvez en quelque sorte ,. vous compter, tant -vous êtes en
petit nombre dans nos contrées... » Et il conclut nettement :
« De nos jours, être un chrétien, c'est être un héros. »4
Toutefois, le caractère fougueux et militant de cet évêque,
assez peu adapté au tempérament' chartrain, dut être en
partie la cause de ses déboires et de ses jugements attristés.
Cherchons donc des témoins sur place. En 1833, le curé de
Lèves, près Chartres, ayant adhéré à l'Église française de
Clichy, un de ses paroissiens lui montre la folie de pré
tendre fonder une religion nouvelle à une époque d'incrédul
ité : « Que veulent presque tous les habitants de la cam
pagne ? avoir un jour de repos dans la semaine, et que ce
jour soit le dimanche ; pouvoir passer ce jour-là leur temps
à une messe, quelquefois à vêpres, et le surplus de la journée
au cabaret. Le reste leur est parfaitement indifférent. »s
En 1841, Noël Parfait, enfant du pays et futur député d'Eure-
et-Loir, traçant le portrait du fermier moyen de la Beauce,
dit que ses opinions « sont éminemment voltairiennes »,
et qu'il les retrempe dans le Glaneur, journal anticlérical de
Chartres6. On peut en dire autant, et mieux vaut, de ces
hommes de professions libérales, médecins, vétérinaires, avo
cats, notaires, huissiers, qui lisent les journaux de Paris et
donnent le ton dans la province : c'est d'ordinaire en parlant
d'eux que le Glaneur dira, sous * Louis-Philippe, qu'il y» a,
dans chaque commune, le parti du maire et celui du curé.
Quant au Percheron, plus ignorant, lisant peu les jour
naux, il garde ses habitudes et son esprit traditionnel. Mais
voici le jugement que porte sur lui un Nogentais, en 1846 :
« Si l'on prend le mot religion dans son sens vrai et élevé,
il n'y en a pas l'ombre chez le paysan... Il accomplit machi
nalement certains rites sans y attacher aucun sens... mais ces
habitudes routinières n'ont aucune influence sur sa moral
ité. »7 Ce jugement me paraît juste.
Au total, la doctrine intéresse fort peu le paysan : tout ce
4. Mandement pour le Carême de 1843.
5. Lettre d'un habitant de Lèves, près Chartres, à M. l'abbé Ledru...
(Chartres, 1833), p. 14.
6. Le Glaneur d'Eure-et-Loir, >25 mars 1841.
7. Le d'Eure-et-Loir* 2 juillet 1846. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 322
qui n'est pas terre-à-terre le laisse froid. Il a peut-être, quoi
qu'il s'en défende, gardé une crainte vague de ces fins der
nières dont on lui a rebattu les oreilles au catéchisme et en
chaire, et qu'il raille volontiers ; elles ne l'empêchent pas,
en tout cas, de faire à sa guise. Un vigneron de Marsauceux.
hameau protestant de Mézières-en-Drouais, voyant que le pas
teur et le curé, chacun au nom- des principes,» s'efforcent
d'empêcher les mariages mixtes, les met tous deux dans le
même sac : « L'un ne vaut guère mieux que l'autre. Si l'on
voulait les écouter," on ne s'entendrait point dans le pays ;
mais pas si bêtes ; nous soignons nos champs et nos vignes,
nous chopinons le dimanche... ; en dépit de tout ce qu'ils
peuvent dire, nous recrutons pour nos familles indifférem
ment dans les deux cultes. »8 Aux yeux du paysan, l'ense
ignement religieux n'est qu'un accessoire utile, pour tenir
un peu la jeunesse. En1 1845, Foucault-Papin, trésorier de
fabrique de Montlandon, en procès avec son curé, répondant
aux reproches du vicaire général, observe dignement qu'il est
le beau-frère d'un prêtre, et conclut : « Croyez-moi, mons
ieur, je ne suis point ennemi de l'état ecclésiastique ; je res
pecte à jamais cette belle morale. »9
Les femmes. — Autant Mgr Clausel déprécie la foi des
hommes, autant il exalte celle des femmes. Élevée par une
mère et par des maîtresses pieuses, la fermière maintient
dans la famille quelque esprit religieux, malgré l'indifférence
ou l'impiété agressive du * mari, malgré les sarcasmes d'un matin*
vieux père ou de ses propres .fils. Elle prie et soir,
lit de bons livres, communie aux fêtes, pratique l'aumône,
garde ses filles dans le devoir, veille comme elle peut j sur
ses fils et sur les domestiques ; et c'est grâce à elle que les
mourants sont extrémisés, que toutes les vocations ne péris
sent pas. Enfin, quoique déjà atteinte par les influences
contraires, elle n'en est pas moins, dans ce diocèse, « la seule
consolation de l'Eglise »10. Cet éloge est de 1842, et vise sur
tout les riches fermières, élevées en pension, les « maîtresses »,
dont l'influence était • considérable. Onze ans plus tard, l'évê-
que démissionnaire fait reproche à la plupart des femmes
de ne pas apprendre un mot de religion à leurs enfants11.
8. Le Glaneur d'Eure-et-Loir, 11 avril 1839. — II y a quelques an
nées, un vieux pasteur de la région de Dreux disait au curé de l'endroit:
« II n'y a ici que vous et moi qui ayons le souci des choses spirituelles. »
9. Archives diocésaines, dossier du clergé : Lhermitte.
10. Instruction pastorale du 28 janvier 1842, déjà citée.
11. Lettre pastorale du 1er janvier 1853, à l'occasion de la démission
donnée par ce prélat de ses fonctions et de son titre. LA PRATIQUE DES SACREMENTS AU DIOCÈSE DE CHARTRES 323
Et Mgr Regnault, peu après, constate qu'il y a, • de moins
en moins de mères chrétiennes ; mais comme il donne pour
Taison qu'elles ont été élevées à l'école mixte, et qu'elles ont
pratiqué de très bonne heure la danse et le cabaret, je suppose
qu'il s'agit des femmes du peuple et des fermières de moyenne
aisance12.
Les jeunes gens. — Les garçons, en général, pensent et
agissent comme le père ; et les jeunes filles suivent plutôt
l'exemple maternel13.
Influence des journaux et des livres. — Nos paysans du
siècle dernier n'ont jamais eu grande foi : la religion de la
plupart des hommes était bien moins une conviction qu'une
habitude. Néanmoins, pour expliquer la désaffection rel
igieuse qui commence avec 1830 et qui ne cesse de grandir,
le changement de régime ne suffit' pas. L'anticléricalisme
aigu fit bientôt place à la tolérance et à la reprise des manif
estations extérieures du culte ; le clergé, d'ailleurs, se ren
ferma dans son ministère, et l'administration le laissa en
paix. Mais un travail de destruction se faisait alors dans les
idées, par le moyen des journaux et de la presse.
Sous la Restauration, les ennemis du trône et de l'autel
s'étaient armés des philosophes et' des encyclopédistes du
siècle précédent, réédités à profusion, et même en éditions
populaires à bas prix14 : mais ces ouvrages firent plus de
mal à la bourgeoisie qu'au peuple, trop peu instruit pour les
assimiler : aussi, après 1830, les stocks invendus restèrent
pour compte aux libraires, dont beaucoup firent faillite15.
L'expérience ne fut pas perdue : soit spéculation de libraires
sans scrupules, soit qu'il y eût une organisation secrète ten
dant à déchristianiser la France, on se mit, vers 1834, à
rééditer de petits livres irréligieux, davantage à la portée
du peuple, tels que la Guerre des dieux, de Parny, et le Bon
sens du curé Meslier : ce dernier, le plus dangereux, fut
aussi le plus répandu dans nos campagnes, grâce aux 'col
porteurs. Mgr Clausel qui avait tant de fois combattu les
encyclopédistes, averti par ses curés de ce danger nouveau
qu'il ne soupçonnait pas, se hâta de flétrir ces « produc-
12. Lettre pastorale (22 janvier* 1855) an sujet des Sœurs de Notre-
Dame -de Chartres, établies à Berchères-l'Évêque pour concourir à l'œu
vre de l'éducation des filles, etc. (Lettres pastorales et mandements,
t. I, p. 64-65).
13. Instruction pastorale du 28 janvier 1842 déjà citée.
14.(25 décembre 1825) au sujet des attaques
livrées dans ces derniers temps à la religion et à ses ministres.
15. L'Ami de la Religion, 26 octobre 1830, t. LXV, p. 581. •
REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 324
tions qui sont lues non seulement par les habitants corrompus
des villes, mais au village même et sous les chaumières...
Celui de ces écrits qu'on trouve le plus fréquemment, d'après-
le témoignage de vos pasteurs, est attribué à un prêtre... Ce
malheureux ose décorer du nom de bon sens les plus sacri
lèges folies »16. — J'ai sous les yeux le Bon sens du curé
Meslier, attribué de nos jours à Voltaire17 : il était imposs
ible qu'un paysan, et même un bourgeois, lût ce petit vo
lume sans y perdre ce qu'il avait de foi. La jeunesse surtout
recherchait avidement cettte sorte de livres ; et des curés
se plaignent que les élèves du collège de Chartres, revenus
dans leurs familles, posent au libertin et à l'impie18. Le jeune
paysan se perd de même : « Entrez, dit le Journal de Char'
très, dans la ferme du cultivateur, dans la chambre modeste
de l'artisan, aux jours de loisir ou pendant les longues veil
lées de l'hiver, peut-être - trouverez-vous un jeune homme
absorbé par .quelque lecture d'un intérêt assez puissant
pour lui faire dédaigner le cabaret ; demandez le titre
du livre, c'est la Guerre des dieux, c'est l'Origine des cultes,
ou tout autre livre de ce genre »19. A cette influence dissol
vante, «ajoutez celle du Glaneur d'Eure-et-Loir, qui entretient
chez les fermiers, pendant le règne de Louis-Philippe, un
esprit voltairien, celle des romans d'Eugène Sue et d'autres,
également très lus, aussi orduriers qu'impies ; on trouvait
tout cela au cabaret20. Cette question de la presse et du
livre mériterait, une étude à part : je ne fais que signaler
ici la source d'où découle en partie l'incrédulité paysanne,
avec ses conséquences morales.
///. LES SACREMENTS,
Statuts synodaux de 1827 et 1854. — Nous avons ici, au point
de départ, les Statuts synodaux de 1827, rédigés en un temps
où. le catholicisme était encore religion d'Etat, et les cou-
16. Instruction pflstorale (25 janvier 1840) sur la lecture des écrits
iwpies et en particulier des livres athées qui ont paru postérieurement
au règne de la philosophie du XVIII" siècle et qu'on ne cesse de répan
dre dans les villes et les campagnes de ce diocèse. — Instruction pds-
torale (10 janvier 1845) sur les ravages produits par les mauvais livres.
17. Voir Nouveau Larousse, au mot Meslier.
18. Lettre des curés et desservants du canton de Chàteauneuf à Mgr
l'évêque de Chartres, 17 juillet 1844. — (Archives diocésaines, dossier
Instruction publique).
19. Journal de Chartres, 11 août 1839.
20. Mandement (2 février 1851) sur l'intempérance.

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