La « racine » et les « branches » - article ; n°2 ; vol.217, pg 257-277

De
Revue de l'histoire des religions - Année 2000 - Volume 217 - Numéro 2 - Pages 257-277
La logique est souvent jugée étrangère à la cabale, science réputée mystique et ésotérique. A l'encontre de cette idée reçue, le présent article met en évidence la relation étroite qui lie les deux domaines dans l'œuvre de M. H. Luzzatto (1707-1746). Après avoir présenté sa logique, la seconde partie de l'article est consacrée aux notions de « distinction » et de « gradation ». Une troisième partie établit le lien entre la logique et la cabale en s'appuyant sur deux faits : la logique est conçue comme la propédeutique à la « science du divin » ou cabale ; les règles logiques de « distinction » et de « gradation » sont aussi des principes cabalistiques. Une dernière partie retrace l'origine de la méthode de Luzzatto dans les textes lourianiques.
« Root » and « Branches » : Logic and Kabbalah in The Work of Moses Hayyim Luzzatto
Logic is generally considered to be opposed to the mystical and esoteric lore of Kabbalah. In contrast to this view, this paper deals with the close relationship that links together these two domains in the work of Moses Hayyim Luzzatto (1707-1746). The first section describes the basic features of Luzzatto's logic. The second section focuses on two specific and fundamental rules of that logic : « distinction » and « gradual progression ». The third section shows that these rules of Luzzatto's logic are also principles of his Kabbalah. It also stresses how the domain of logic is a propaedeutic to the « science of the divine » i. e., Kabbalah. The final section shows that the Lurianic writings are a significant source of Luzzatto's kabhalistic methodology.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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Joëlle Hansel
La « racine » et les « branches »
In: Revue de l'histoire des religions, tome 217 n°2, 2000. pp. 257-277.
Résumé
La logique est souvent jugée étrangère à la cabale, science réputée mystique et ésotérique. A l'encontre de cette idée reçue, le
présent article met en évidence la relation étroite qui lie les deux domaines dans l'œuvre de M. H. Luzzatto (1707-1746). Après
avoir présenté sa logique, la seconde partie de l'article est consacrée aux notions de « distinction » et de « gradation ». Une
troisième partie établit le lien entre la logique et la cabale en s'appuyant sur deux faits : la logique est conçue comme la
propédeutique à la « science du divin » ou cabale ; les règles logiques de « distinction » et de « gradation » sont aussi des
principes cabalistiques. Une dernière partie retrace l'origine de la méthode de Luzzatto dans les textes lourianiques.
Abstract
« Root » and « Branches » : Logic and Kabbalah in The Work of Moses Hayyim Luzzatto
Logic is generally considered to be opposed to the mystical and esoteric lore of Kabbalah. In contrast to this view, this paper
deals with the close relationship that links together these two domains in the work of Moses Hayyim Luzzatto (1707-1746). The
first section describes the basic features of Luzzatto's logic. The second section focuses on two specific and fundamental rules of
that logic : « distinction » and « gradual progression ». The third section shows that these rules of Luzzatto's logic are also
principles of his Kabbalah. It also stresses how the domain of logic is a propaedeutic to the « science of the divine » i. e.,
Kabbalah. The final section shows that the Lurianic writings are a significant source of Luzzatto's kabhalistic methodology.
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Hansel Joëlle. La « racine » et les « branches ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 217 n°2, 2000. pp. 257-277.
doi : 10.3406/rhr.2000.1056
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_2000_num_217_2_1056JOËLLE HANSEL
Centre d'études des religions du Livre, Paris
La « racine » et les « branches »
Logique et Cabale dans l'œuvre
de Moïse Hayyim Luzzatto
mystique La logique et ésotérique. est souvent A jugée l'encontre étrangère de cette à la cabale, idée reçue, science le réputée présent
article met en évidence la relation étroite qui lie les deux domaines
dans l'œuvre de M. H. Luzzatto (1707-1746). Après avoir présenté sa
logique, la seconde partie de l'article est consacrée aux notions de
« distinction » et de « gradation ». Une troisième partie établit le lien
entre la logique et la cabale en s'appuyanî sur deux faits : la logique
est conçue comme la propédeutique à la « science du divin » ou
cabale ; les règles logiques de « distinction » et de « gradation » sont
aussi des principes cabalistiques. Une dernière partie retrace l'origine
de la méthode de Luzzatto dans les textes lourianiques.
« Root » and « Branches » : Logic and Kabbalah in The Work of
Moses Hayyim Luzzatto
Logic is generally considered to be opposed to the mystical and
esoteric lore of Kabbalah. In contrast to this view, this paper deals
with the close relationship that links together these two domains in the
work of Moses Hayyim Luzzatto (1707-1746). The first section
describes the basic features of Luzzatto 's logic. The second
focuses on two specific and fundamental rules of that logic :
« distinction » and « gradual progression ». The third section shows
that these rules of Luzzatto 's logic are also principles of his Kabbalah.
It also stresses how the domain of logic is a propaedeutic to the
«science of the divine » i. e., Kabbalah. The final section shows that
the Lurianic writings are a significant source of Luzzatto 's kabhalistic
methodology.
Revue île l'histoire des religions. 217 - 22000. p. 257 à 278 Hayyim Luzzatto, penseur- juif italien de • lar preMoïse
mière moitié du xvine siècle, a produit une œuvre féconde
dans le domaine du théâtre, de la poésie et de la rhétorique,
de* la morale et de la cabale1. Son activité intellectuelle fut
constamment orientée par des: aspirations messianiques qub
suscitèrent une vive controverse parmi ses contemporains2.
Certains virent en lui un cabaliste inspiré. D'autres le considé
rèrent comme un adepte du faux-messie . Sabbataï Sévi3. Peu
après sa mort, il fut reconnu comme un maître par les cercles
juifs traditionnels d'Europe orientale4. De même, les partisans
des Lumières juives lui décernèrent le titre de « fondateur de
la littérature hébraïque moderne »5.
1 . Voir Simon Ginzburg, . The Life and works of Moses Hayyim Luzz
atto, Philadelphie, 1931.
2. Voir à ce sujet la Correspondance de Luzzatto et de ses contemporains
(en hébreu), 2 vol., Tel-Aviv, Dvir, 1934, publiée par S. Ginzburg. Voir éga
lement Elisheva Carlebach, The Pursuit of Heresy ; Rabbi Moses Hagiz and
the Sabhatian Controversies, New York, Columbia University Press, 1990,
chap. 7 et 8 ; du même auteur, Redemption and Persecution in the Eyes of
Moses Hayyim Luzzatto and his Circle; Proceedings of the American Aca
demy for Jewish Research, LIV, Jérusalem, 1987.
3. Sur le sabbatianisme en général, voir Gershom Scholem, Sabbataï
Tsevi, Lagrasse, Verdier, 1983 ; Recherches sur le sabbatianisme (en hébreu),
recueil d'articles rassemblés et présentés par Yéhouda Liebes, Tel Aviv, Am
Oved, 1991. Voir aussi les articles de, Y. Liebes, Le messianisme sabbatéen
(en hébreu), Pe'amim, 40 (1989), p. 4 à 20 ; La foi religieuse de Sabbataï
Sévi (en hébreu), in Messianisme et eschatologie, Jérusalem, 1983, p. 293 à
300. Ces articles ont paru en . traduction anglaise dans Studies in Jewish
Myth and Jewish Messianism, sun Y Press, 1993. La question du sabbatia
nisme de Luzzatto divise ses commentateurs. A ce sujet, on peut consulter.
les articles d'Isaïe Tishby qui ont été réunis dans Études sur la cabale et ses
branches (en hébreu), vol. 3, Jérusalem, Magnes Press, 1993.
4. C'est-à-dire à la fois par les représentants du hassidisme et par leurs
opposants, les Mitnagdim. Voir I. Tishby, Les traces de R. Moïse Hayyim
Luzzatto dans l'enseignement du hassidisme, paru d'abord en hébreu dans
Sion, n° 43, 3-4, 1975, puis en traduction française dans Hommage à Geor
ges Vajda, Louvain, Peeters, . 1980. Voir aussi Mordechaï Pachter, Le sens
intime du Simsum selon R. Moïse Hayyim Luzzatto et son influence sur la
doctrine Mitnaged; conférence prononcée à l'Université de Harvard en 1984'
et non encore publiée.
5. Tel est d'ailleurs le sous-titre de la monographie de Ginzburg (op.
cit., n. 2) qui s'inscrit encore dans la tradition rationaliste des Lumières jui
ves et de la Science du judaïsme. .

« RACINE » ET LES « BRANCHES » 259 LA
La cabale de Luzzatto-a suscité, un .regain d'intérêt dans
les dernières décennies. Ses ouvrages ont été réédités6 et : des
études lui ont été consacrées7. Par contre, son, œuvre logique
reste relativement méconnue8. La place importante; qu'elle,
occupe; au t sein de son œuvre et, plus généralement, dans
l'histoire de la logique hébraïque a été souvent sous-estimée9.
De même, l'analyse du lien qui relie les traités de logique de
Luzzatto à ses écrits cabalistiques a été négligée. Le préjugé
qui conduit, -. trop souvent, à associer la logique :аш rationa
lisme et la cabale à l'irrationalisme, ;.. est probablement, à
6. Cette réédition a été l'œuvre de Hayyim Friedlander. Les ouvrages
de Luzzatto ont été réunis en plusieurs volumes : Daat Tevunot/Sefer ha-
Klalim, Bné-Braq, 1973 ; Ginzey Ramhal, Bné-Braq, 1980 ; Shaarey Ramhal
et Otsrot Ramhal, Bné-Braq, 1986; Qelah Pithey Hokhma, Jérusalem, 1987
et Bné-Braq, 1992.
7. En plus des articles cités dans les notes précédentes, voir aussi Rivka
Shatz-Uffenheimer, La pensée de Luzzatto dans le contexte de la littérature
de la théodicée (en hébreu), Divrey ha-Aqademia ha-Lewnit ha yisraelit le
Madaim, vol. 7, cahier 12 ; du même auteur, La métaphysique de Luzzatto
dans son contexte éthique : examen du premier traité de Qelah - Pithey
Hokhma (en hébreu), Jerusalem Studies in Jewish Thought, vol. 9 (1990),
p. 361 à 396 ; I. Tishby, La diffusion des écrits de Luzzatto en Pologne et
en Lithuanie (en hébreu), Kiryat Sefer, n° 45, Jérusalem, 1970; du même:
auteur, Recueil des écrits cabalistes cachés de Luzzatto, Kiryat Sefer, Jéru
salem, 1978 ; Méir Benayahu,- Les écrits cabalistes de Luzzatto (en hébreu),
Jérusalem, 1979 ; Joëlle Hansel, Défense et illustration de la cabale : Le phi
losophe et le cabaliste de Moïse Hayyim Luzzatto, Pardès, 12, 1990, p. 44
à 66. Du même auteur, La lettre et l'allégorie : la controverse sur le Simsum
dans la cabale italienne du xvni" siècle, paru dans La Controverse et ses for
mes dans les religions du Livre, éd. A. Le Boulluec, Paris, Éd. du Cerf, coll.
« Patrimoines. Religions du Livre », 1995, p. 99 à 125 ; La philosophie et la
cabale dans l'œuvre de M. H. Luzzatto, thèse de doctorat sous la direction,
de R. Goetschel, Paris IV, juin 1996, à paraître prochainement aux Éditions
du Cerf ; Logique et herméneutique dans l'œuvre de Moïse Hayyim Luz
zatto, Revue des sciences religieuses,. n° 3, juillet 1996, p. 333 à 352 ; La
logique et la cabale dans l'œuvre de M; H. Luzzatto (en hébreu), Italia,
vol. XII, 1996, p. 37 à 53 ; L'investigation rationnelle et la cabale dans la
pensée de M. H. Luzzatto (en hébreu), Da'at, vol.- 40, décembre 1997.
8. Parmi les rares études consacrées à la logique de Luzzatto, voir
Charles H. Manekin, On Moses Hayyim Luzzatto's Logic and on Ramist
Method in his Writings (en hébreu), Daat, 40, 1998. Voir aussi nos travaux,
cités dans la note précédente.
9. Au sujet de la logique hébraïque, voir Shalom Rosenberg, Logique et
ontologie dans la philosophie juive du xiv siècle (en hébreu), doctorat de phi
losophie, Université hébraïque de Jérusalem, 1973. 260 JOËLLE HANSEL
l'origine de . cette méconnaissance. Apparemment, la logique,
voie : royale - de la philosophie,- n'a rien . de commun avec la
cabale, discipline réputée «mystique» et « ésotérique ».
Inversement, cette : science du divin fondée sur une révélation
de type prophétique paraît laisser peu de place aux règles du
raisonnement. Le fait que Luzzatto ait été à la fois logicien et
cabaliste est souvent apparu à ses commentateurs comme une
énigme, voire une contradiction: À, défaut- de pouvoir en
rendre compte, la plupart d'entre eux ont instauré une nette
séparation entre les deux disciplines.
L'objet du présent article consiste, au contraire, à montrer,
qu'il existe une relation étroite entre la logique : et la cabale
dans l'œuvre de Luzzatto. À cette fin, on s'appuie essentiell
ement sur deux données : tout» d'abord, les principes de ; la
« distinction » (havhana) et de la « gradation » (hadragga)
qui sont au centre de sa logique jouent également un rôle clé
dans sa doctrine cabalistique du divin. Ensuite, la logique est
conçue par Luzzatto comme la propédeutique à une science
du divin qui n'est autre que la cabale..
LA. LOGIQUE DE LUZZATTO
L'intérêt de Luzzatto pour la logique remonte à ses années
d'adolescence où il l'a probablement étudiée de concert avec
la rhétorique, les belles-lettres , et les textes de la tradition ?
juive. On relève déjà la présence des dix catégories aristotél
iciennes dans Leshon Limmudim; traité de rhétorique qu'il J a
écrit à l'âge de 17 ans10. Cela dit, les ouvrages dans lesquels
Luzzatto expose sa conception de la logique de manière syst
ématique ont été rédigés dans ses dernières années. Ils datent
donc de cette période où il s'est réfugié à Amsterdam pour se
10. - Publié pour la première fois à Mantoue en 1727. Une édition comp
lète de ce traité,* réalisée par Haberman, a paru aux Éditions du Mossad
ha Rav Kook, Tel-Aviv, 1950, puis 1951. .
« RACINE » ET LES « BRANCHES » 261 LA
soustraire .aux persécutions que ses activités cabalistiques lui
ont valu dans sa ville natale de Padoue.
Apparemment, l'éclosion de la logique a coïncidé avec une
relative . éclipse : de , la cabale dans la vie et dans l'œuvre de
Luzzatto. . Cela est étonnant si l'on tient compte des condi
tions favorables dont il jouissait à Amsterdam; À ce sujet, il
décrit à son . maître l'accueil chaleureux que lui ; a . réservé . la
communauté juive de la ville1.1. Il lui précise que les jeunes
érudits le prient instamment de leur enseigner la cabale. Pourt
ant, il n'acquiesce pas à leur souhait, se refusant « à dispen
ser à quiconque le moindre enseignement et à proférer la
moindre, parole, à son propos ». Sans, cesser pour autant
d'étudier seul la cabale, Luzzatto s'oriente davantage vers les
genres de l'éthique, du théâtre, de la réflexion .théorique et,
enfin, de s la logique. La logique est donc le thème de deux
traités que Luzzatto rédige : vers . 1 740 : le Sefer, ha-Higgayon
ou Livre de la logique11 ; Derekh ,. Tevimot > ou La voie des : rai-
sonsli. Alors que le premier ouvrage est une sorte de manuel;
le second est une analyse des types de raisonnement qui inte
rviennent dans les discussions .talmudiques14.
L'essentiel - de la logique de Luzzatto se . trouve dans le
Sefer ha-Higgayon: Fidèle à ses habitudes, il ne donne aucune
référence précise concernant ses sources. Il affirme seulement
qu'il a repris les principes exposés par les logiciens qui ont
écrit « dans d'autres langues que l'hébreu », se contentant de :
les traduire: «afin d'être utile aux membres de notre
peuple »15. Sa connaissance du latin,- attestée par les témoignag
es de ses contemporains, permettait à Luzzatto d'avoir accès
11. Correspondance, op. cit, vol. 2, lettre 118.
12. Éditions Massora, Jérusalem, 1993.
13. Publié pour la première fois à Amsterdam en 1742 et, dernièrement,
à Jérusalem, en 1976.
14. Luzzatto conçoit la logique comme une préparation à l'étude du
Talmud. En ce sens, il écrit qu'on ne peut se passer d'elle pour affronter
«les puissants ressacs des discussions talmudiques, les vagues de ses lois
juridiques qui s'élèvent jusqu'au . ciel et qui plongent dans les abîmes »
(Derekh Tevunot, Introduction).
15. Sefer ha-Higgayon, Introduction, in fine. :
262 JOËLLE HANSEL
aux textes de la logique classique. En outre, il connaissait pro
bablement la tradition de - lai logique hébraïque médiévale.
Deux • traits i principaux caractérisent la logique de : Luzzatto :
sa conformité . avec le modèle : aristotélicien, d'une : part ;
l'introduction de principes nouveaux comme la « distinction »
(havhana) et la « gradation » (hadragga) , d'autre part.
L'influence aristotélicienne s'exprime d'abord dans la struc
ture du Sefer ha-Higgayon. L'ouvrage se constitue de trois sec
tions, suivant la division tripartite que Luzzatto instaure au sein
de la logique. La première section traite des « noms » (shemot)
ou « termes logiques » (toarim heggyonim) , . la seconde; des
« propositions » (maamarim) et la \ troisième, . des « syllogi
smes » (heqeshim). On peut établir une correspondance entre
chacune de ces sections et les ouvrages qui forment le corps de
Y Organon aristotélicien : les Catégories, De l'Interprétation et
les Premiers et Seconds Analytiques. Outre la structure interne
du Sefer ha-Higgayon, d'autres éléments manifestent la filiation
de la logique luzzattiste vis-à-vis de la tradition aristotélicienne.
Ainsi, le troisième chapitre de l'ouvrage contient une liste des
dix catégories ou de « la substance » et de « ses neuf accidents :
la qualité; la quantité; l'action, la passion, la relation, le temps,
la position, la possession et le lieu ». Luzzatto voit en elles « les
dix genres » à l'intérieur desquels « tous les éléments dut réel
sont inclus suivant leurs degrés ».
Luzzatto suit encore Aristote pour ce qui touche à la défini
tion du statut et du rôle de la logique. PourJui, la logique est
plus : un art qu'une science.' Il ! la classe dans la catégorie des
« disciplines techniques » régies par un « ordre pratique » sui
vant lequel « on va de la connaissance de la finalité à celle des
moyens requis pour l'atteindre »16. Elle est nécessaire à l'esprit
afin de le sauver de l'erreur et de le mener à la vérité. Enfin, elle
est conçue comme une propédeutique aux autres sciences. De
l'avis de Luzzatto, « il serait impossible sans elle de pénétrer
dans la chambre des sciences afin de jouir de leurs délices »17.
16. Ibid., chap. 23.
17.Introd., in fine. •
«RACINE» ET LES « BRANCHES» 263 LA
« DISTINCTION » ET « GRADATION »
En introduisant les notions de «distinction» et de « gra
dation », Luzzatto prend ses distances vis-à-vis dus modèle
aristotélicien. La distinction représente, à ses yeux, la finalité
de la logique ou encore, « l'essentiel de l'activité intellectuelle
dans la recherche du savoir »ls. L'esprit doit la pratiquer
«jusqu'à ce qu'il connaisse chaque chose en elle-même, dis
tinguée et séparée de toutes les autres». Grâce à elle, il
pourra saisir la singularité de : chacun des éléments du réel.
Cependant, l'acte qui consiste à séparer et à isoler les choses
n'épuise pas le sens de la distinction. Poussé à l'extrême, il ri
squerait ; même d'aboutir au contraire de la fin recherchée. .
C'est ce qu'indique Luzzatto dans un texte où il adopte un
style métaphorique pour mieux accuser la différence entre la
bonne et la mauvaise pratique de la distinction : « L'avantage
que présente la connaissance des choses suivant les parties qui .
les constituent et . selon • les relations qu'elles entretiennent les
unes avec les autres sur la connaissance sans distinction , est
comparable : au profit que procure la vue d'un jardin aux.
allées bien dessinées et* aux belles plantations sur celle d'une
forêt où tout croît dans le désordre. » Autrement dit, « la
représentation i de nombreuses parties dont on ne connaît ni
les relations, ni • le degré réel dans l'édifice du tout qu'elles
constituent n'est qu'un lourd fardeau pour l'esprit désireux de
savoir. Elle ne- lui occasionnera donc que peine, fatigue et
inquiétude »ly.
Pour Luzzatto, celui qui se borne à séparer les choses les
unes des autres est désemparé par la multitude des détails
auxquels \ il? est confronté. C'est pourquoi la distinction ne
prend fin qu'au moment où l'on connaît les relations qui unis-
18. Ibid, chap. 1.
19. Derekh Hashem, in Sefer- ha-Derukhim, Bné-Braq, Éd. Mishor,
1989, début de l'introduction. 264 JOËLLE HANSEL
sent ces détails les uns aux autres. Effectivement, « une
grande partie de la chose tient à ses liens avec les autres cho
ses et au degré qu'elle occupe dans l'ensemble». Après avoir,
défini la vraie : distinction, Luzzatto dirige l'esprit dans son
appréhension du . réeU ou de l'ensemble des êtres sensibles et
intelligibles. Ainsi qu'il le précise lui-même, .. « les < êtres ne
forment : pas un seul genre et . ils ne sont pas tous de même
degré ». Il importe donc de discerner pour chacun d'entre eux
s'il est « tout ou. partie, genre ou détail, cause ou effet, sujet
ou* attribut»20. Dans son. souci de précision, Luzzatto
préconise même d'aller plus loin dans son investigation du
réel. Si la chose en question est une partie, il faudra connaître
le tout auquel elle appartient, si elle a; rang de détail, il
conviendra de rechercher le principe général dont elle relève,
et ainsi : de: suite.*.
Grâce : à la distinction logique qui met ; em valeur chaque
chose à la fois dans sa singularité et dans sa relation avec les
autres choses, on.- voit se dessiner, une image ordonnée et
graduée de la réalité: À ce propos, Luzzatto évoque la « suite
des choses sensibles et intelligibles ainsi que leur enchaîne
ment, la manière dont elles procèdent les unes des autres, du
début à la fin ». Afin de parvenir à la distinction ou à la final
ité de la logique, des moyens sont nécessaires. Pour Luzzatto,
ces . derniers sont . au nombre de quatre : aux noms, proposi
tions et syllogismes qui sont, comme on l'a vu, les parties de
la logique, il ajoute l'ordre21 . Luzzatto insiste sur l'importance
de l'ordre dans des termes qui rappellent ceux de Descartes et
sa méthode utile à la « direction de l'esprit ». Ainsi, l'ordre est
« le droit chemin qui mène à son but celui qui le suit sans
l'égarer ».
20. Cet impératif vaut également pour la cabale. Voir, par exemple, Le
philosophe et le cahaliste, traduit de l'hébreu, annoté et présenté par J. Hans
el, Éd. Verdier, 1991, p. 112: «Ce sont là des choses évidentes pour qui
connaît les règles de l'antécédent et du conséquent, de la cause et de l'effet.
Et l'essentiel est de discerner chaque chose dans sa définition exacte. »
21. Sur l'ordre, voir Sefer ha-Higgayon, chap. 23; Derekh Tevunot,
chap. 11. « RACINE » ET LES « BRANCHES » 265 LA
À la place de la notion d'ordre, Luzzatto emploie souvent
le terme de « gradation ». Ce nom désigne la règle suivant
laquelle « les principes viennent avant les détails dans la
mesure où ils sont plus simples et mieux connus r qu'eux »22.
Luzzatto considère la gradation comme un principe méthodol
ogique de premier plan, comme il s'en explique lui-même:
« Le nombre des détails est trop « grand pour que l'esprit
humain ? puisse les contenir et il ne peut les connaître . tous.
Néanmoins, il doit s'efforcer de saisir, les principes. Effective
ment, tout principe comprend, par nature, beaucoup - de
détails, de sorte qu'en les saisissant, on appréhende du même
coup un grand nombre de ces derniers. »23 Luzzatto se repré
sente la gradation : selon le motif classique de • l'arbre. De
même que suivant la . règle - logique, les principes viennent
avant les détails, dans l'arbre, les racines viennent avant les
branches.
LA LOGIQUE. ET LA CABALE
En : s'appuyant sur la description de la logique de Luzz
atto, il est possible de s'engager dans l'analyse de la relation
qui la lie, selon lui, à la cabale. Cette relation s'établit dans
Derekh Hokhma (La voie de la science), ouvrage qu'il a égale
ment rédigé à Amsterdam24. Dans ce dialogue, un maître et
son disciple discutent du but de la connaissance humaine. À
cet égard, le disciple envisage successivement plusieurs possib
ilités : satisfaire l'esprit avide de connaître et rongé par les
doutes ; tenir son rang parmi les hommes et exprimer son avis
dans la société des savants « au lieu de rester muet comme
une, pierre » ; connaître la grandeur du Créateur à partir de
22. Sefer ha-Higgayon, chap. 1, in fine. Noix aussi chap. 23.
23. Derekh Hashem, Introd. Luzzatto revient sur ce point important
dans Daat Tevunot, § 23, p. 74.
24. Publié pour la première fois à Amsterdam en 1743, édition récente
dans Sefer ha-Derakhim, op. cit.

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