La Suisse et l'Europe - article ; n°1 ; vol.37, pg 72-83

De
Autres Temps. Les cahiers du christianisme social - Année 1993 - Volume 37 - Numéro 1 - Pages 72-83
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Philibert Secretan
La Suisse et l'Europe
In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°37, 1993. pp. 72-83.
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Secretan Philibert. La Suisse et l'Europe. In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°37, 1993. pp. 72-83.
doi : 10.3406/chris.1993.1568
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/chris_0753-2776_1993_num_37_1_1568LA SUISSE ET L'EUROPE
Philibert Secretan
I
Le refus, prononcé le 6 décembre 1992 par une faible majorité du
peuple suisse et une majorité massive des Cantons, d'adhérer à l'Espace
Économique Européen donne à réfléchir ; notamment à un Suisse
romand, de culture française, dont l'allemand est la seconde langue de
travail, mais qui parfois se sent plus à l'aise en Allemagne qu'en Suisse
alémanique ; à un auteur de surcroît, qui, il y a une trentaine d'années,
exprimait son sentiment sur la Suisse, pour son malheur dans une revue
française — Esprit — , en des termes qui déplurent à l'intelligenzia
« officielle », mais qui aujourd'hui feraient beaucoup moins grincer les
dents. La Suisse, en effet, a changé. L'autosatisfaction helvétique s'est
émoussée après la découverte des dessous de l'« État fouineur » fichant
tous ceux qui ne pensaient pas « comme il faut » ; les certitudes portant
sur les valeurs « essentielles » du pays ont été ébranlées par une votation
où l'on a vu un bon tiers des citoyens accepter l'idée d'une Suisse sans
armée ; certaines violences à l'égard de requérants d'asile, rappelant le
refoulement des Juifs durant la deuxième guerre mondiale, ont fait
resurgir le « vilain côté » de la Suisse égoïste ; enfin le virage du
gouvernement de la Confédération en matière d'ouverture à l'Europe a
troublé des esprits peu à l'aise dans une Suisse qui ne serait plus un « cas
particulier » — un « Sonderfall » — , et qui serait contrainte de s'aligner
sur la condition de n'importe quel autre État d'Europe, c'est-à-dire une
condition jugée inférieure en qualité économique, sociale et morale.
Par ailleurs, une large part de la jeunesse, mieux habituée à regarder
autour d'elle, entraînée comme tous les jeunes du monde à voyager, à
communiquer, à échanger autre chose que des marchandises et des
devises plus ou moins propres, aspire à une véritable ouverture de la
Suisse. On réclame une « pensée nouvelle », une révision des valeurs ;
Philibert Secretan est professeur de philosophie à l'Université Catholique de Fribourg
(Suisse).
72 non pas dans une ambiance révolutionnaire, mais avec la touche certes,
de réalisme qu'il faut pour ne pas se laisser emporter par les rêves. C'est
ainsi que dès le 7 décembre, dès le lendemain du « dimanche noir » —
comme disait un des principaux artisans de l'accord sur la CEE,
M. Jean-Pascal Delamuraz — , c'est un Comité de jeunes qui lança un
projet de référendum pour une nouvelle votation sur l'EEE. La décept
ion était largement partagée dans une jeunesse inquiète, qui se sentait
privée de possibilités d'études et de travail, empêchée de profiter
largement des initiatives européennes.
Le vote négatif de la Suisse n'a heureusement pas entamé la détermi
nation des principaux Conseillers fédéraux1 de maintenir le cap sur
l'adhésion à la Communauté européenne, tout en en gelant provisoir
ement la demande, d'observer l'évolution de l'EEE qui peut-être cessera
d'exister avec les adhésions successives des membres de l'AELE à la CE,
et d'attendre que des conditions plus favorables rendent recevable par le
peuple une politique européenne revitalisée. L'hypothèse heureusement
exclue est celle d'une « marche solitaire » — de l'« Alleingang » —
présentée par les propagandistes du NON comme la véritable voie
suisse, mais qui dès le lendemain du vote négatif a provoqué, jusque
dans leurs rangs, une « peur de leur propre courage » véritablement
salutaire.
La conjoncture des forces qui ont milité pour le NON peut se décrire
comme l'accord objectif de deux tendances idéologiquement contraires
et pourtant convergentes. On a d'une part une portion du capital
industriel moyen — notamment représentés par MM. Blocher et Frey —
qui rêvent d'un libre commerce avec les États-Unis et le Japon ou les
marchés d'Extrême-Orient, sans aucune contrainte européenne ; et
d'autre part un refus craintif des voisins immédiats que sont pour les
Alémaniques l'Allemagne, pour les Tessinois l'Italie et la Ligue lombard
e, alors que les Romands sont sans crainte ni ressentiment à l'endroit de
leurs voisins français.
D'un côté donc une ambition économique qui devait stimuler le culte
suisse de la perfection dans la productivité — « Nos produits l'emporte
ront parce que ce sont les meilleurs, et ce sont les meilleurs parce que
nous avons les meilleures écoles, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs
ouvriers ». De l'autre côté, une même certitude, mais repliée sur des
valeurs traditionnelles. Ainsi, en Suisse alémanique, le refus de l'all
emand littéraire au profit des dialectes régionaux, et cela jusque dans les
relations confédérales, c'est-à-dire avec des Romands ou des Tessinois
qui pourtant ne sont pas censés savoir parler ou comprendre le rugueux
et parfois encore médiéval « allemand des Suisses ».
73 portion des Suisses désireux de s'ouvrir à l'Europe, puissamment La
majoritaires en Suisse romande et honnêtement majoritaires dans les
grandes villes de Suisse alémaniques (Zurich, Bâle, Berne, Lucerne),
mais très minoritaires dans les nombreux petits cantons plus agrestes et
alpins de la Suisse intérieure, s'est donc sentie flouée par des forces
disparates ; disparates parce qu'elles représentent moins des énergies
agissantes, avec lesquelles compter sur l'échiquier politique et idéologi
que, que des mentalités, parfois diffuses, parfois pugnaces, auxquelles le
découpage cantonal de la Suisse intérieure a fini par donner une
consistance politique 2.
Je m'explique : sur l'échiquier politique et idéologique, c'est-à-dire
tant au Parlement fédéral (Conseil national et Conseil des États) que
dans les Parlements cantonaux (il y en a vingt-six), le projet d'adhésion
de la Suisse à l'EEE était approuvée. Aucun parti important ne militait
pour le NON. La démocratie directe a pourtant déjoué ce consensus des
partis et des Parlements, parce que cette votation n'allait pas confirmer
des options politiques déjà présentées par les parlementaires et assumées
par les partis, mais allait exprimer des sentiments tels qu'ils étaient
ressentis par les diverses portions du peuple comme une angoisse ou
comme un espoir. Angoisse contre espoir ; et pas seulement droite
contre gauche ou partisans d'une politique préférable à une autre.
Le peuple appelé à voter faisait-il la différence entre la Communauté
européenne et l'Espace Économique Européen, entre ce traité de
l'EEE, qui liait l'AELE et la CE, et le Traité de Maastricht ? Il crut
percevoir dans le Non danois un signe du droit au courage, et dans le
faible Oui de la France un indice de fragilité de l'Europe. Or le Suisse
n'aime pas les choses fragiles... Il préfère le granit de ses Alpes.
Les Suisses qui ont voté NON savaient-ils que la Confédération avait
contribué à fonder l'Association Européenne de Libre Échange
(AELE) ? Ils n'avaient pas eu à voter là-dessus ; ces traités ne menaç
aient pas la neutralité. Savaient-ils que par certains aspects le traité sur
l'EEE n'était que l'aboutissement de la politique suivie dans le cadre de
l'AELE ? Comprenaient-ils l'extraordinaire et diligent travail auquel se
sont attelés nos juristes pour harmoniser droit suisse et droit européen ?
Mais cette ignorance est-elle coupable ? N'y a-t-il pas eu un virage
trop brutal, de la part du Conseil fédéral, lorsqu'il décida d'entamer des
négociations avec l'EEE, défendant âprement les intérêts helvétiques
mais négligeant d'expliquer le « pourquoi », le « comment » et l'« en
vue de quoi » de cette nouvelle politique européenne ? Ou en désignant
trop abruptement le but, à savoir l'adhésion ultérieure à la Communauté
européenne, au risque de faire apparaître l'EEE comme une anticham-
74 bre vers la Communauté et d'ainsi diviser les esprits : les timides trouvant
que dans ces conditions l'EEE c'était déjà trop, les hardis estimant qu'il
fallait aller directement au but, à savoir l'adhésion à l'Europe communa
utaire... Mais alors, on voyait se profiler Maastricht, la disparition du
franc suisse, la dictature de Bruxelles, les juges étrangers s'immisçant
dans les affaires des Suisses. Impensable !
Telle est en gros la situation actuelle et les explications que l'on peut en
donner. Une politique compliquée d'accords bilatéraux, conclus dans le
cadre d'un plan de revitalisation de l'économie suisse, tente à la fois de
respecter le NON et de faire en sorte que dans un avenir sensé il puisse
se transformer en un OUI. La Suisse est en fait familière de ces process
us. Les journaux, après le 7 décembre, se sont plu à rappeler combien
de fois il a fallu s'y reprendre pour faire accepter par le peuple telle
mesure d'harmonisation du Code pénal, le droit de vote des femmes, des
mesures légales de sécurité sociale, etc. Les historiens se rappellent
qu'une importante révision de la Constitution de 1848, proposée et refu
sée en 1872, fut finalement acceptée en 1874 moyennant certains amen
dements. La démocratie Suisse est lente parce qu'elle oblige le citoyen de
penser simultanément à trois « niveaux », ou d'harmoniser en lui des
réflexes d'insertion immédiate dans une commune — souvent chargée de
traditions, surtout dans les vallées où la modernité a été refusée en même
temps que les lois émancipatrices de la Révolution française et de Napol
éon — , des sentiments qui le lient à son canton — dont il ne faut pas
oublier que c'est un État non-souverain mais largement autonome — , et
des considérations beaucoup moins spontanées relatives aux affaires
fédérales. Le citoyen moyen ne « pense » pas en termes généraux, c'est-
à-dire fédéraux ; et si la politique concoctée à Berne — la capitale fédé
rale — ne lui plaît pas, ce sont les intérêts locaux qui prévalent, ou pré
cisément des angoisses ou des espoirs liés au destin et aux intérêts de la
patrie cantonale. Si l'Uranais a peur de l'Allemagne, il refusera la poli
tique européenne élaborée au niveau fédéral sans se demander si elle est
profitable au pays tout entier. Il faudra donc attendre que les effet,
admettons négatifs, du refus de l'EEE se fassent sentir région par région,
canton par canton, pour que le peuple soit amené à changer d'avis. On
le voit, bien que ce soit difficile à comprendre : ce n'est que formellement
que le peuple suisse a refusé l'Europe sous forme de l'EEE ; ce sont les
peuples des Cantons qui ont jugé que ce projet était conforme à leurs
espérances ou engendrait des craintes qu'ils allaient vivre dans leur com
mune ou dans leur condition.
Cet état d'esprit donne aux instances fédérales — et pratiquement à
elles seules — la compétence réelle de formuler une politique d'ensem-
75 Encore faut-il l'expliquer à ceux qui auront à l'approuver ou à la rejeble.
ter. De plus, cette compétence est très largement partagée par les partis
politiques, ce qui risque d'alourdir, voire d'entraver le travail gouverne
mental. Devenus le lieu par excellence des compromis censés tenir en
équilibre le pays, présents partout, dans la commune, dans les gouverne
ments cantonaux et au Parlement fédéral, les partis ou sont à l'écoute des
intérêts particuliers et les projettent sur la politique fédérale, ou affirment
leur vocation nationale au risque de ne plus être suivis par le peuple des
communes et des cantons. Cela fut particulièrement sensible dans ce
contexte du vote du 6 décembre, où précisément l'unanimité apparem
ment « gouvernementale » des partis semble avoir obscurci la vue des
gouvernants sur les sentiments du peuple « réel ».
La thèse que je voudrais défendre est que ce sont certains vices de
fonctionnement de la politique suisse qui ont conduit au résultat du 6 dé
cembre, et qu'il faudra une relation beaucoup plus directe, un engage
ment beaucoup plus personnel des responsables de la politique globale
pour que le projet européen de la Confédération puisse aboutir. On a vu
combien les interventions des Conseillers fédéraux les plus engagés et les
plus tenaces, Romands ou Alémaniques, ont été efficaces ; venant trop
tard, elles n'ont malheureusement pas eu le temps d'effacer les effets
néfastes d'une campagne du NON menée avec des moyens qui prove
naient d'une droite populiste assez dotée en capitaux, et qui sut agir sur
les sentiments que nous analysions plus haut. Mais le corollaire de cette
thèse, c'est que la distance actuellement prise à l'égard de l'Europe, le
relatif isolement dans lequel une certaine Suisse voudrait se retirer, n'est
pas une vocation ni une fatalité historique. Une relecture attentive de
l'histoire de la Suisse est instructive à souhait ; elle conduit à voir com
ment la convergence progressive des Cantons suisses vers et dans une
Confédération a suivi les étapes qui ne sont pas fondamentalement diffé
rentes de celles parcourues par l'Europe. Suisse européenne, Europe à
l'image de la Confédération helvétique : voilà plus qu'un facile jeu de
miroir.
II
La Suisse, nominalement et historiquement, s'articule et se développe
selon trois moments essentiels : le pays de Schwytz, les Suisses, la Suisse
ou plus exactement la Confédération helvétique3. Schwytz, ce pays
alpestre qui donna son nom à la Suisse fut l'un des trois ensembles de val
lées et de communes associés à la fin du XIIIe siècle pour former une
ligue de défense contre les seigneurs avoisinants et pour s'assurer les
76 des cols menant en Lombardie. Cette première Suisse (« Ur- revenus
Schweiz ») fait encore partie intégrante du Saint-Empire germanique,
mais son autonomie consiste dans la capacité d'avoir ses propres juges.
Le Saint-Empire est l'Europe à laquelle, dès sa naissance, la Suisse
appartient ; l'étranger apparaît sous la figure des baillis autrichiens.
Libertés intérieurs défendues en commun et immédiateté impériale,
c'est-à-dire dépendance directe de l'Empereur : le noyau n'est pas gêné
par le cadre général, germanique et chrétien, dans lequel il s'inscrit.
Tout au long d'une histoire complexe, des villes viennent s'ajouter aux
alliances (Lucerne, Zurich, Berne, Bâle), mais qui toutes ont elles-
mêmes une vie politique, des ennemis, des baillages, des alliances au-
dehors, qui se font la guerre entre elles et pourtant réussissent à consti
tuer en 1513, à la veille de la bataille de Marignan, un ensemble relativ
ement cohérent de treize Cantons. C'est l'état dans lequel les Suisses vont
atteindre à un nouveau statut : en 1648 ils se retirent du Saint-Empire et
accèdent définitivement à l'indépendance.
Marignan (bataille perdue menée au compte de François Ier en 1515)
est une date importante ; elle représente l'un des moments-symboles de
la vie guerrière des Suisses, continuellement présents dans les conflits qui
entourent leur territoire : Autriche, Souabe, Bourgogne, Savoie, Italie.
Les Suisses durent apprendre à vivre ensemble, alors même que les évé
nements de la Réforme les divisent profondément ; mais c'est à l'occa
sion de leurs guerres au dehors qu'ils définirent des sphères d'intérêts
plus tard intégrées dans la Confédération.
Il est évident qu'on ne peut d'aucune manière parler d'une culture
suisse : dans les pays confédérés, l'art est celui qui se pratique en Euro
pe ; les Suisses vont partager le destin de la Chrétienté. Il y a une culture
dans les cantons suisses ; elle est chrétienne et européenne : germanique,
française et italienne.
Un historien résume parfaitement la situation de la Suisse à la Renais
sance : « Bien qu'elle cesse d'être une grande puissance militaire et de
faire trembler ses voisins, qu'elle doive après 1536, définitivement renon
cer aux conquêtes et qu'elle se retire progressivement dans une prudente
neutralité, la Suisse ne s'isole pas pour autant de l'Europe et participe
aux tendances majeures qui caractérisent la Réforme et la Contre-Réfor
me. La forte mobilité, forcée ou volontaire, des populations d'alors a
introduit dans le pays en même temps que des immigrants, de nouvelles
idées, de nouvelles techniques, de nouveaux capitaux. L'émigration tem
poraire des mercenaires, des artisans et des étudiants ont amené les Suis
ses à regarder au-delà de leurs frontières et à admettre des mœurs et des
coutumes étrangères : à accueillir aussi les valeurs intellectuelles de la
Renaissance et de l'humanisme ; et ces valeurs vont donner naissance ici,
77 au moins aussi tôt qu'en Allemagne, à un renouveau spirituel dont le
rayonnement dépassera largement les frontières nationales » 4.
De 1648 à 1798, la Suisse de XIII Cantons va vivre sous l'influence
politique et culturelle de la France, et correspond très exactement à l'An
cien Régime. Ancien Régime puisque les principales villes suisses — sans
compter Genève — connaissent le régime du patriciat, c'est-à-dire d'une
classe dirigeante, dont les mœurs imitent celles de la noblesse française,
dont certains membres seront annoblis au titre d'officiers supérieurs de
troupes au service du Roi de France. Sans constituer une noblesse au sens
d'un « état » distinct de la bourgeoisie, les patriciens se construisent des
« maisons » qui donnent à certains vieilles villes de Suisse un air de gran
deur. Jamais peut-être les Suisses ne seront-ils aussi européens que cette
époque. Certes jouets plus qu'acteur de l'équilibre continuellement réta
bli entre l'Autriche et la France, les Suisses jouissent d'accords de com
merce intéressants, s'enrichissent et se cultivent. Si l'absence d'une véri
table structure d'État empêche la Suisse d'être une « puissance », ses
savants et ses écrivains commencent à marquer de leur nom les Sciences
et les Lettres.
Mais derechef, faut-il parler de Rousseau comme d'un auteur
« suisse » et de Bourlamaqui comme d'un juriste « suisse » ? Ni
savoyarde ni française, Genève n'est pas la Suisse non plus. Pourtant
Rousseau va parler d'un pays qui a vocation de devenir Suisse. Genève,
Vaud, Valais, le Jura : autant de régions et de paysages sur lequels va
bientôt se fixer le romantisme « inventeur » de la montagne. Avant de
faire partie intégrante de la Suisse, tout un bassin lémanique, toute une
terre de vieille culture romaine et burgonde ou savoyarde s'helvétise dans
la conscience de ses élites — bien souvent formées au dehors — et selon
la vision de ses poètes.
Cette helvétisation est le premier pas vers la constitution de la Confé
dération hevétique. Encore faudra-t-il passer par la République helvéti
que, l'Acte de Médiation, le Pacte des XXII Cantons, la Guerre du Son-
derbund pour enfin accéder au statut d'un État souverain. Or tous ces
passages sont liés à la France, et parfois à l'Autriche, dans la mesure où
la République helvétique est un produit de la Révolution française et
représente une modernisation forcée de ses institutions ; la centralisa
tion, qui n'avait jamais existé parmi les Suisses, dont la faible instance
commune, la Diète, siégeait à tour de rôle dans une ville directrice (Vo-
rort), deviendra le principe contre lequel va se dresser le fédéralisme,
mais sans lequel la Suisse n'aurait jamais accédé au statut qui est
aujourd'hui le sien.
L'acte de Médiation est une première recherche d'équilibre, imposée
par Napoléon, entre cette centralisation et les prérogatives des anciens
78 États qu'étaient les Cantons ; mais surtout il libère certaines régions
(Vaud, Argovie), ouvrant ainsi la voie à un remodèlement de la Suisse.
Celle-ci passe progressivement de 13 à 19 Cantons, puis en 1815 à 22,
après que Genève et le Valais ont cessé d'être des départements français.
La Suisse est territorialement constituée dans ses frontières actuelles en
1816 ; c'est maintenant à de puissantes influences idéologiques, venues
en partie du dehors mais expérimentées au dedans, qu'elle va devoir son
évolution politique.
« Dirigés par les radicaux, les libéraux et les conservateurs, les cantons
suisses, minuscules ateliers de la grande expérience de démocratie
moderne mettent à profit leur souveraineté pour régler leurs activités
électorales et définir à leur guise le contenu des droits politiques de leurs
administrés » 5. C'est sur cette base que se construit au milieu du XIXe-
siècle une démocratie qui ici aussi est une idée neuve, mais dont les prin
cipes sont un héritage de toute l'évolution politique de l'Europe. La
Suisse n'a pas été, comme on le laisse trop souvent croire, un îlot démoc
ratique au cœur de l'Europe dont les Puissances n'auraient jamais été
que des monarchies arrogantes ou des empires asservissants. En fait, les
Suisses apprennent la pensée politique au contact de la France et de l'A
llemagne, soit que des Suisses importants y résident, soit que des réfugiés
politiques sèment en Suisse — à Genève, Lausanne, Zurich — des idées
nouvelles 6. Curieusement, les apports les plus typiquement suisses sont à
chercher dans les innovations pédagogiques. Là, c'est la Suisse qui éveille
des intérêts que peut-être les Académies, de tradition essentiellement
religieuses, avaient étouffés.
A cette époque de mutations profondes et de débats intenses, il est
même question du mouvement « Jeune Suisse », comme on parlera de la
« Jeune Italie » et plus tard des « Jeunes Turcs ». La modernisation de la
Suisse passe par le triomphe de la gauche radicale ou libérale, d'origine
française ou allemande, sur le conservatisme, mais également par la créa
tion des Universités modernes qui assurent aux jeunes bourgeois suisses
une indépendance académique de l'étranger qu'ils n'avaient jamais
connue avant le XIXe siècle, la seule université d'origine médiévale ayant
été celle de Bâle. Ce triomphe de la gauche — sans doute nécessaire à la
future industrialisation de la Suisse — est tel qu'en 1847 c'est à l'Autriche
— faisant contre-poids à l'influence encore sensible de la France — que
les Cantons catholiques, effrayés par la montée du radicalisme laïc ou
athée, vont demander une alliance séparée — le fameux « Sonderbund »
— , obéissant ainsi à un réflexe d'Ancien Régime, où il était admis que
chaque État jouissait du droit de conclure les alliances qui convenait à ses
besoins politiques particuliers. Mais c'est aussi à l'occasion de l'engage
ment des troupes fédérales contre les tenants du « Sonderbund » (1847)
79 que s'est manifestée une rare habileté dans la recherche des compromis,
une habileté qui depuis lors qualifie le tempérament politique suisse,
ennemie de toute aventure, mais craignant aussi les personnalités trop
profilées, susceptibles d'enfreindre les limites étroites des consensus éta
blis.
La réussite de 1848 préfigure tout ce que la Suisse va mettre en œuvre
pour préserver la paix intérieure et pour se mêler le moins possible des
affaires des autres. Et pourtant la Suisse est et reste au cœur de l'Euro
pe ; et alors même qu'elle risque d'en être politiquement absente, elle
compense sa discrétion et sa neutralité par toutes sortes de formes de pré
sence : économique, commerciale, scientifique et culturelle, humanitaire
aussi (CICR), sans pourtant ne jamais — sauf pour le commerce exté
rieur — se donner vraiment les instruments d'une politique de participa
tion à la vie de l'Europe. Relativement bien implantée sur le terrain de
la solidarité institutionnelle (OIT, FAO, PNUD, OMS, UNESCO) et du
commerce international (GATT, OCDE), la Suisse est membre du
Conseil de l'Europe et signataire de la Convention européenne des
droits de l'Homme, mais n'appartient pas à l'ONU et revient, de ce fait,
sur l'engagement — alors plus spécifiquement européen et pacifiste —
de son adhésion, de 1920 à 1938, à la Société des Nations.
Absente sur le mode de la présence substitutive, présente sans en
avoir l'air, la Suisse est embarrassée de sa neutralité. Il est urgent qu'elle
en repense le sens, c'est-à-dire qu'elle s'ingénie à savoir comment elle
peut agir au meilleur des intérêts de toute l'Europe, alors que c'était sa
non-ingérence que le Congrès de Vienne saluait comme convenant à sa
place et à son rôle.
Le vœu pressant de voir la Suisse rejoindre l'Europe, mais une Europe
qui ne soit pas uniquement marchande et consommatrice, est aussi le
refus obstiné d'un cauchemar : celui d'une Suisse déjà si isolée, tant
éloignée de son histoire, qu'elle s'en trouverait condamnée, par sa
propre faute, à osciller entre le « chez-soi » frileux de ses alpages et le
rêve américain. D'un cauchemar où l'on s'ingénierait à faire de la
Bahnhofstrasse à Zurich l'équivalent de Wall Street et de Genève un
second Manhattan, et où nos universités seraient les succursales du
M.I.T. et de Princeton...
Mais entre l'idéal d'une politique qui soit l'instrument d'une commun
auté de destin impliquant le devoir de vivre et de mourir ensemble, et
ce cauchemar sine fundamentum in re, la Suisse réaliste va certainement
s'orienter vers une politique européenne où les leçons de son propre
passé pourraient ne pas être inutiles à une Europe elle-même en
recherche des voies de son unité.
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