La tradition du Miroir des simples âmes au XVe siècle : de Marguerite Porète († 1310) à Marguerite de Navarre - article ; n°4 ; vol.143, pg 1347-1366

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1999 - Volume 143 - Numéro 4 - Pages 1347-1366
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Madame Geneviève Hasenhor
La tradition du Miroir des simples âmes au XVe siècle : de
Marguerite Porète († 1310) à Marguerite de Navarre
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 4, 1999. pp.
1347-1366.
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Hasenhor Geneviève. La tradition du Miroir des simples âmes au XVe siècle : de Marguerite Porète († 1310) à Marguerite de
Navarre. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 4, 1999. pp. 1347-
1366.
doi : 10.3406/crai.1999.16088
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1999_num_143_4_16088COMMUNICATION
LA TRADITION DU MIROIR DES SIMPLES ÂMES AU XV SIÈCLE :
DE MARGUERITE PORÈTE (t 1310) À MARGUERITE DE NAVARRE,
PAR Mme GENEVIÈVE HASENOHR
Le lundi de Pentecôte 1er juin 1310, au terme d'un procès d'In
quisition dont l'instruction, commencée à l'automne 1307, avait
été menée parallèlement à celle de la cause des Templiers, trois
semaines après le tragique autodafé qui avait vu périr dans les
flammes cinquante -quatre de ces malheureux (13 mai), montait à
son tour sur le bûcher en place de Grève celle que l'auteur des
Grandes Chroniques qualifie de « béguine clergesse »', Marguerite
Porète. Sa constance impressionna vivement la foule.
Nous connaissons trois des quinze, ou plus, propositions que le
tribunal lui reprochait d'avoir persisté à soutenir et à répandre, au
mépris de la mise en garde qui lui avait été adressée naguère par
son évêque diocésain (Gui de Colmieu, à Cambrai), dans les
années 1300, lorsque son livre avait été brûlé une première fois à
Valenciennes. Les propositions condamnées seront reprises par le
concile de Vienne2. Elles ne touchent pas au fond de la doctrine,
centrée sur l'anéantissement de la volonté et la transformation de
l'âme dans l'union d'amour, et ne suffisent pas, en elles-mêmes, à
rendre compte de la sentence : l'âme anéantie donne congé aux
vertus, elle ne leur est plus soumise, ce sont elles qui lui obéis
sent; cette âme ne se soucie ni des consolations ni des dons
divins, elle ne doit ni ne peut le faire, car toute son intention est en
Dieu ; l'âme anéantie dans l'amour du créateur peut et doit don
ner à la nature tout ce qu'elle désire, sans remords de conscience.
Il y a un peu plus de cinquante ans, à Londres, Simone Weil,
lisant les mystiques médiévaux (Ruusbroec, lacopone da Todi), pre
nait connaissance, dans une version anglaise modernisée, du
« Miroir des âmes simples » d'un « mystique français du XIVe siècle »3,
1. P. Fredericq, Corpus documentorum Inquisitionis... Neerlandicae, t. II, Gand-La Haye,
1896, texte n° 38.
2. Décrétale /!</ nostrum (1311;.
3. S. Weil. Cahiers d'Amérique et Notes écrites à Londres, regroupés sous le titre posthume
de La connaissance surnaturelle, Paris, Gallimard, 1950, p. 162 et 334, parmi les dernières
notes. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 1348
encore anonyme, dont la pensée et la sensibilité vibraient à l'unis
son des siennes4.
C'est en 1946 seulement, en effet, que le rapprochement sera
fait entre le Miroir des simples âmes que Simone Weil lut à la veille
de sa mort (22 août 1943) et l'œuvre qui coûta la vie à Marguerite
Porète. Le mérite de cette identification revient à l'historienne
italienne Romana Guarnieri. Et depuis qu'elle a publié, en 1965,
le texte vernaculaire français du Miroir en tant que pièce centrale
d'une remarquable enquête sur la doctrine et le mouvement du
libre esprit (XIIe- XVIIe s.)3, les études sont allées en se multipliant,
portées par le renouveau d'intérêt pour la philosophie et la mys
tique médiévales sensible depuis les années 806. Un tardif, mais
juste hommage est ainsi rendu à la béguine « blessée d'amour »7,
dont la doctrine profonde et subtile, le lyrisme fervent et véhé
ment, reprennent leur vraie place et retrouvent leur vraie
dimension, au sein de la communauté spirituelle et littéraire des
mystiques du Nord8, au-delà des clivages linguistique latin / ver-
naculaires, thiois / roman. Resterait à dire la virtuosité de cer
taines pages9.
4. Par exemple : « Dieu m'a créée comme du non être qui a l'air d'exister, afin qu'en
renonçant par amour à cette existence apparente, la plénitude de l'être m'anéantisse»
(p. 42) ; « Comme les Hindous l'ont vu, la grande difficulté pour chercher Dieu, c'est que
nous le portons au centre de nous mêmes. Comment aller vers moi ? Chaque pas que je fais
me mène hors de moi. C'est pourquoi on ne peut pas chercher Dieu. Le seul procédé, c'est
de sortir hors de soi et de se contempler du dehors. Alors, du dehors, on voit au centre de
soi Dieu tel qu'il est. Sortir de soi, c'est la renonciation totale à être quelqu'un, le consen
tement complet à être seulement quelque chose » (p. 223) ; « La foi est croire que Dieu est
amour et rien d'autre. Ce n'est pas encore la bonne expression. La foi est que la réal
ité est amour et rien d'autre » tp. 222).
5. R. Guarnieri, « II movimento del Libero spirito. Testi e documenti », Archivio italiano
per la Storia délia Pietà 4, 1965, p. 353-708.
6. Le point est fait dans la Nota biliogrqfica qui accompagne l'excellente traduction it
alienne du Miroir publiée par les soins de G. Fozzer, R. Guarnieri et M.Vannini : Margherita
Porete, Lo specchio délie anime semplici. Prima versione italiana commentata con testo medio-
francese afronte, Cinisello B., 1994, p. 107-116 (Classici del Pensiero cristiano, 9). On peut
ajouter, parmi les études les plus récentes, C. Bérubé, L'amour de Dieu selon Jean Duns Scot,
Porète, Eckhart, Benoît de Canfield et les Capucins, Rome, 1997 ; G. Lachaussée, « L'influence
du Miroir de simples âmes... sur la pensée de l'auteur anonyme du Nuage d 'inconnaissance »,
Recherches de Théologie ancienne et médiévale 64, 1997, p. 385-399 ; et bien documenté, M. C.
Sargent, « The annihilation of Marguerite Porete », Viator 28, 1997, p. 253-279, dont on peut
néanmoins hésiter à suivre telle ou telle analyse.
7. Pour reprendre le sous-titre du beau livre de Marie Bertho, Le Miroir des âmes simples
et anéanties de Marguerite Porète. Une vie blessée d'amour, Paris, 1993.
8. La plus belle anthologie de langue française reste celle de J.-B. Poiron, Hadewijch
d'Anvers. Ecrits mystiques des béguines, Paris, 1954 (Points Seuil) ; mais on consultera aussi
G. Epiney-Burgard, E. Zum Brunn, Femmes troubadours de Dieu, Turnhout, 1988.
9. Le chancelier Gersori, peu suspect d'indulgence, juge le livre « incredibili pêne sub-
tilitate...composit[us] » et précise que, s'il s'était agi de décrire l'état des bienheureux, « vix
altius quicquam de divina fruitionc.dici potuerat » (De distinctione spiritum, éd. Glorieux,
t. III, 1962, p. 51 sq.). LE MIROIR DES SIMPLES ÂMES AU XV SIÈCLE 1349
Mais, dans ce concert, les philologues, et particulièrement les
philologues français, sont en retrait et en retard. Malgré la
condamnation qui le frappa, le Miroir des simples âmes fut traduit à
plusieurs reprises au XIV siècle. La genèse et la tradition textuelle
des traductions, aussi bien latine que vernaculaires (anglaise, ita
lienne), ont été retracées, en faisant la part des hypothèses les
renseignements exploitables sont de valeur inégale. L'histoire
externe de la version française originale, elle, n'a pas encore été
entreprise. Les circonstances ne sont pas favorables : du Miroir en
langue d'oïl subsiste en tout et pour tout un manuscrit, actuell
ement conservé au musée Condé, et il n'y a guère d'apparence
qu'un autre exemplaire refasse miraculeusement surface : une
copie du XVIIe siècle a disparu en 1961, lors d'un envoi de la Biblio
thèque municipale de Bourges au Service central des prêts de la
Bibliothèque nationale et n'a jamais été retrouvée ; l'existence
d'un exemplaire du XIV siècle qui serait jalousement gardé par
une communauté religieuse féminine située hors de l'hexagone,
paraît des plus douteuses10. Certes. Mais il reste que le manuscrit
de Chantilly n'est pas antérieur à la fin du XV* siècle : entre 1300 et
1500, en dépit de tous les aléas, la chaîne ne s'est donc jamais romp
ue, le souvenir ne s'est jamais perdu. Dès lors, faute de témoins
directs, ne peut-on espérer trouver des témoignages indirects,
analogues mais antérieurs11 à celui de Marguerite d'Angoulême,
lorsqu'elle évoque, dans Les Prisons, ce livre « [...] d'une femme /
Depuis cent ans escript, remply de flamme / De charité, si très
ardentement / Que rien qu'amour n'estoit son argument »12? Si, et
qui nous ramèneront jusque dans le Hainaut de Marguerite.
Remontons donc le temps.
Premier jalon : le couvent Notre-Dame d'Ambert, dans la forêt
d'Orléans, berceau de l'ordre des Célestins en France15. En 1470, un
religieux anonyme y compose un enseignement de vie spirituelle en
deux parties. La première est un exposé théorique intitulé La disci
pline d'amour divine ; la seconde, dite La leçon de la disciple d'amour
10. M. de Corberon, qui, le premier, édita et commenta les eh. 1-31 du Miroir dans les
Études traditionnelles entre 1955 et 1958. dit avoir eu ce manuscrit à sa disposition ; mais rien
n'en transparaît dans son édition, qui repose entièrement sur l'exemplaire de Chantilly. Un
« avis de recherche » lancé dans le Bulletin de liaiton de l'Association des Bibliothèques ecclé
siastiques de France (nc 95, juillet 1994) et quelques démarches personnelles sont restées
sans résultat.
11. J'omets celui de Gerson (1401) qui, étant donné ses fonctions, a certainement eu
entre les mains une traduction latine.
12. Se reporter à la n. 25.
13. Voir l'article d' \. Pommier, « Essai sur le monastère d'Ambert, son origine et sa sup
pression », Mémoires de la Société historique et archéologique de l'Orléanais 34, 1913, p. 565-668.
1999 87 1350 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
divine, propose des thèmes de méditation adaptés à chacun des sept
degrés d'amour décrits précédemment L'ensemble est dédié à une
moniale. Il tranche sur la mièvrerie de la production contempor
aine à l'usage des femmes, développant un modèle complexe de
parcours intérieur, mi -intellectuel mi-affectif, nourri de la tradi
tion monastique médiévale (Richard de Saint- Victor, Bernard,
Guillaume de Saint- Thierry et le Pseudo-Denys), fortement char
penté, qui ne manque ni de fond ni de lucidité. C'est un texte inju
stement méconnu de la critique14. Quatre éditions imprimées en
relayèrent la diffusion manuscrite, qui, elle, ne semble pas avoir été
très fournie, elles assurèrent la pérennité de l'œuvre jusqu'aux
années 154015. Or le livre du célestin ne prend son sens véritable
que par rapport au traité de Marguerite Porète : le religieux, en ayant
reconnu le caractère à la fois séduisant et hasardeux16, mais s'esti-
mant incapable de mener à bien l'exposition que la profondeur et la
subtilité du Miroir requerraient pour pouvoir être lu sans dommage,
entreprend d'élaborer un substitut en guise d'antidote17. Il conserve
donc la terminologie (en partie, au moins)18 et le cadre, qu'il systé
matise, divise et subdivise. Mais il le vide de son contenu original,
sauf à lui faire quelques emprunts ponctuels et sporadiques, so
igneusement filtrés en fonction de l'enseignement conventionnel
14. En dépit de la notice perspicace d'A. Rayez dans le Dictionnaire de spiritualité, t. 9,
1976, col. 940-942. Il ne fait pas partie des opuscules jadis signalés par H. Hauser sous la
rubrique « Petits livres du XVIe siècle », dans ses Etudes sur la Réforme française, Paris, 1909,
p. 255-298. En revanche, H. Vaganay connaissait l'opuscule et avait vu le parti qu'on pouv
ait en tirer pour une étude lexicologique (« Trois contemporains de Rabelais. Pour l'his
toire du français moderne », Revue des Etudes rabelaisiennes 9, 1911, p. 295-320). Le mémoire
de maîtrise que FI. Régen lui a récemment consacré est passé à côté du sujet (Université de
Paris I, UFR d'Histoire, 1995).
15. Éditions Simon Vostre, s. d. ; Regnault Chaudière 1519; Symon de Colines 1537;
Vincent Sartenas 1538 ; deux copies manuscrites actuellement inaccessibles, l'une dans
une collection privée française (première partie d'un livre de prières bilingue), l'autre pas
n° 62 du catalogue de laBibliotheca sée en vente chez Kraus en 1979 l'ancien Phillipps 1642 ;
Phillippica... The final Section, New York, 1979).
16. Dans son prologue, il épingle plusieurs assertions « dangereuses » et autant de ques
tions qu'il juge « absurdes » ou « impertinentes », tel le « privilège du loingprès », qui séduis
it Marguerite d'Angoulême, et dont lui-même fournit une exégèse éclairante Voir le texte
publié en annexe, p. 1365 sq.
17. Ibid.
18. Les qualificatifs retenus pour caractériser les sept degrés dont l'ascension doit ryth
mer la progression spirituelle de la disciple calquent ceux du Miroir : « 1. Amour est doulx,
dévot et commenchant ; 2. Amour est patient, larmoyant et prouffïtant ; 3. est fer
vent, ardant et eslevant ; 4. est fort, vaillant et triumphant ; 5. Amour est [purifiant],
clarifiant e[t] contemplant; 6. Amour est ravissant, pénétrant et transformant; 7. Amour
est languissant, mortifiant et vivifiant ; 8. Amour est excédant, jubilant, aliénant ; 9.
est simplifiant, uniant et gratifiant; 10. est anéantissant, glorifiant et déifiant»
(fol. 10). Le prologue, qui annonce le plan du traité, est un condensé sélectif du chapitre
conclusif du Miroir, où sont récapitulés les « sept estaz de l'ame dévote qui aultrement s'ap
pellent estres » (ch. 118). LE MIROIR DES SIMPLES ÂMES AU XV SIÈCLE 1351
qu'il entend lui substituer, d'orientation beaucoup plus ascétique
que mystique19. Raison reprend fermement le pas sur Amour. Les
réappropriations, contrôlées et réaménagées, sont souvent muti
lantes et toujours réductrices, quand elles ne cèdent pas la place à
des réfutations argumentées ou à des condamnations en règle. Il ne
s'agit pas d'expliquer, donc de comprendre de l'intérieur, une théo
logie / anthropologie spirituelles, ni même d'en réélaborer dans une
perspective orthodoxe les thèses aventurées, mais de les occulter.
Réaction de défense et de rejet, à l'opposé de l'attitude réceptive
d'un maître Eckhart, ou même d'un Ruusbroec20.
Néanmoins, si le moine d'Ambert a pris la peine de bâtir ce
long palliatif, c'est que la nécessité devait s'en faire sentir et que
le Miroir avait encore, ou avait de nouveau, une audience dans
telle ou telle communauté féminine où, comme dans tous les
couvents de femmes, la pénurie de livres devait être grande. On
pense naturellement au prieuré voisin de La Madeleine-lès-
Orléans, le premier et le seul encore, à cette date, qui ait accueilli
la réforme de l'ordre de Fontevraud voulue par Marie de Rretagne
(1457-1477), prémisse du remarquable renouveau spirituel qui
marqua le gouvernement des abbesses Anne d'Orléans (1477-
1491) et Renée de Bourbon (t 1533)21. On y pense d'autant plus
naturellement que les deux monastères, proches l'un de l'autre,
étaient tous deux étroitement liés à la famille d'Orléans22, que
l'unique exemplaire subsistant du Miroir nous est parvenu par
l'intermédiaire du prieuré de La Madeleine23 et que c'est aussi là,
19. Si la filiation est évidente lorsqu'il s'agit d'exposer le dernier degré de l'amour,
l'amour anéantissant (ch. 10), l'appauvrissement et le gauchissement de la pensée ne le
sont pas moins. C'est que le Miroir vole trop haut pour le commun des fidèles : « [...] Et
pour ceste cause peult estre que vous voz estes nagueres adventuree de reprendre aucuns
dictz de une autre eseoliere vostre condisciple. Neantmoins je ne veulx pas dire pour le pré
sent laquelle de vous deux l'entent mieulx, car elle voile hault, et vous prenez le plus bas
vol, qui est le plus seur et qui convient a plusieurs entendemens et est plus conforme a
vostre raison [...] » 'fol. 162).
20. Voir E. Colledge, J. C. Marier, « * Poverty of the will " : Ruusbroec, Eckhart and the
Mirror of Simple Soûls », dans Jan van Ruusbroec. The sources, content and sequels ofhis mysti-
cism, P. Mommaers et N. De Paepe éd., Louvain, 1984, p. 14-47.
21. Voir L. de Vauzelles. Histoire du prieuré de La Magdeleine- lez- Orléans de l'ordre de Fon
tevraud, Paris -Orléans, 1873 et J. de Viguerie, « La réforme de Fontevraud ".Bévue d'Histoire
de l'Eglise de. France 65, 1979, p. 107- 1 17. François Le Roy et Louis Pinelle seront, au tour
nant du siècle, témoins de la ferveur des moniales de La Madeleine et l'encourageront de
leurs écrits (se reporter aux notices correspondantes du Dictionnaire de spiritualité).
22. Marie de Bretagne était une nièce de Charles d'Orléans ; Anne d'Orléans était sa
fille is(fur donc du roi Louis XII). Louis d'Orléans, leur grand-père commun, fit reconst
ruire les bâtiments claustraux et l'église d'Ambert jetés bas par le Prince Noir au cours
de la guerre de Cent Ans (1360), tandis que Charles fit aux moines des donations en
terres.
23. Avant été légué, au début du XVf siècle sans cloute, par sa mère, Jeanne Bontemps, à
une religieuse du prieuré, dont il porte aussi l'ex-libris (mentions manuscrites sur le fol. 1). 1352 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
selon toute vraisemblance, que la reine de Navarre eut l'occasion
de s'émerveiller pour la première fois de la ferveur de l'autre Marg
uerite21.
Le Miroir semble donc avoir été bien présent dans le Val de
Loire au cours des dernières décennies du XVe siècle. Et plus
encore qu'il n'y paraît, puisqu'il était disponible sur la place
publique : à la fin du siècle, le catalogue d'un libraire de Tours
offrait à la vente, perdu au milieu de plus de deux cent cinquante
titres, manuscrits et imprimés, un « Myrouer des simples âmes
anéanties j»25.
Second jalon : en Hainaut, à peu près à la même époque. Le ms.
239 de la bibliothèque municipale de Valenciennes est un gros
volume en papier du troisième quart du XVe siècle (247 fol., 294 x
204 mm), de facture négligée qu'il s'agisse de l'écriture (plu
sieurs semi-cursives), de la mise en page (pas de réglure, le cadre
de justification n'est pas respecté) ou de la décoration, qui se
limite à une mise en relief fruste des titres et des initiales de textes.
La langue en est nettement picardisante. Il appartenait, dans la
seconde moitié du XVIe siècle, à Adrienne de Berlaymont, dame de
Solre. C'est donc une des pièces du riche fonds de Croy qui sont
restées sur place.
Le livre ne paie pas de mine, mais son contenu est loin de man
quer d'intérêt. Il s'agit, en effet, d'un recueil très homogène de
textes de spiritualité en langue d'oïl, choisis et réunis de manière
à étayer, en le doublant, le septénaire de méditations proposé par
Jean Gerson à ses sœurs, ainsi que l'explique une interpolation
en forme de programme de lectures placé à l'articulation des
deux morceaux de la. Mendicité spirituelle™. En fait, le ms. de Valen-
24. La dette de Marguerite d'Angoulême envers le Miroir des simples âmes a été signalée
pour la première fois par J. Dagens, « Le Miroir des simples âmes et Marguerite de Navarre »,
dansZa mystique rhénane, Paris, 1963, p. 281-289. La question vient d'être reprise dans son
ensemble par N. ( lazauran, « Deux " ravies de l'amour de Dieu " dans La Comédie de Mont-de-
Marsan et Le Miroiter des simples âmes », à paraître dans Marginalité et littérature. Mélanges Chris
tine Martineau, Nice, 2000. Je remercie M""' Cazauran d'avoir eu la gentillesse de me donner la
primeur de sa belle étude. Voir aussi l'article d'E. Colledge et J. C. Marier cité à la n. 20.
25. Sous le n° 65 dans l'édition de G. Rurmalls, « The catalogue of the Tours Bookseller
and Antoine Vérard », Pluteus 2, 1984, p. 163-174.
26. « Encore pues tu deviser les.vii. jours de la sepmaine en.vii. considérations pour les
menditer et contempler [...j Premiers tu pues en l'un des.vii. jours lequel mieux te plaira,
méditer et as bénéfices que Dieux te fist a te creacion. Et a cecy pourfïte moult
un petit livret que fist mestre Huge de Saint Victor, qui s'apielle Lesyerres de l'ame. Secon
dement, as biens de récréation, qui contient la Passion et toute la vie de Jesu Crist, laquelle
tu trouvras oudit livret. Tiercement, tu pues considérer la multitude de tes pechiés. Ad ce
pourfite moult le livre de ta conscience et ung petit traitiet qui s'apelle Le miroir de confes
sion. Quartement, tu pues considérer l'eure de la mort et l'angousse et doleur que on y
sueffre. Et ad ce est très couvenable le capitle de la qui est en ung livre qui s'apielle LE MIROIR DES SIMPLES ÂMES AU XV SIÈCLE 1353
ciennes ne reproduit pas la compilation primitive dans son inté
gralité, soit que le scribe ait délibérément négligé l'un ou l'autre
texte sans prendre la peine de retoucher la liste, soit que le modèle
dont il s'est servi ait lui-même été déjà tronqué. On y trouve donc :
deux traités envoyés par le chancelier Gerson à ses sœurs, la Mont
agne de contemplation et la Mendicité spirituelle ; une traduction du
De arrha anime de Hugues de Saint- Victor, suivie de « pluiseurs
aultres méditations adjoustees avecques qui contiennent
capitres » ; une traduction du Stimulus amoris de saint Bonaven-
ture ; le Livret attribué à saint Pierre de Luxembourg (incomplet) ;
le Retour du cœur perdu d'un religieux prénommé Alexandre (pre
mier tiers du XV s.) ; une Vie de Jésus -Christ, précédée d'une série
de méditations sur les bienfaits prodigués par Dieu à l'homme, de
la Création à la Rédemption ; une traduction du Spéculum peccato-
ris pseudo-augustinien. Dans cette suite d'écrits qui n'ont guère
retenu l'attention des romanistes, deux séquences sont complète
ment passées inaperçues, celle qui est accrochée au De arrha
anime et celle qui introduit la Vita Christi. La première concerne
directement notre propos.
Du feuillet 63 v° au feuillet 99 se poursuit, dans le sillage de
l'œuvre de Hugues de Saint- Victor, un enseignement de vie spiri
tuelle, sous la forme d'un dialogue entre Dieu / l'Époux et l'âme /
l'épouse. Maintenu de bout en bout, l'artifice rhétorique donne à
l'ensemble une apparence d'unité. Mais cette uniformité de sur
face, trompeuse, est celle d'un puzzle bien lissé : sans que rien
dans la mise en texte, et encore moins dans la mise en page extr
êmement compacte, n'en trahisse le caractère composite, on est en
présence d'un montage d'extraits de traités originaux ou tr
aductions dont, à y regarder d'un peu plus près, les modèles
ascétiques, les classifications éthico-spirituelles, les présupposés
théologiques ne sont pas nécessairement homogènes. Ces discor
dances mettent l'attention en alerte ; mais de là à débrouiller
l'écheveau il y a loin... A l'issue d'une première recherche sont
cependant apparus comme des emprunts littéraux :
Le retour du cœur perdut. Quintement, pour le ve. jour, tu pues mettre au devant de toy
l'eure dou jugement que tu t'aparras devant Dieu et devant tous ceus qui oncquez furent,
sont et seront, a toutes tes œvres. Sisimement, prens pour le vie. jour l'orreur des tourmens
d'infer. Et ce poras tu trouver en une vision laquelle ot ung chevalier qui ot non Tondulus.
Septismement, tu pues ou poras menditer ou eon[temjpler les joies qui sont en paradis
lesquellez. quant tu aras lut toutes les escriptures qui oncquez furent ne jamais seront, si
n'aras tu mie ataint le menre cjui y est. Tous ces.vii. jours et leurs traitiés ou livres trouve
ras tu <-v en redit livre escript et signet. Et se tu voes toutes ces.vii. contemplations en brief
trouver pour les bien contempler, lis les Sens parlers saint Augustin de. l'ame a Dieu et ses
Contemplations, lesquelz sont escript ou fuellet de ce livre présent » (fol. 32-32v°j. 1354 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
— les fol. 69-69v° (rubriques « Comment nous devons sieuir
nostre appiel » et « Comment nous demorons encombrés de nous
meismez »), qui correspondent aux chapitres 77 et 78 du Miroir des
simples âmes (« Icy demande l'Ame se Dieu a mis fin et terme aux
dons de sa bonté » et « Comment ceulx qui n'ont obey aux ense
ignements de perfection demourent encombrez d'eulx mesmes
jusques a la mort »)27;
— les fol. 69v°-71, traduction inavouée du sermon 83 de saint
Bernard sur le Cantique, dans lequel est interpolée une traduction
du chapitre 7 du De diligendoDeo (rubrique « Quel coze est amours
et comment on doit amer et les biautés ») ;
— les fol. 78v°-81v°, « De l'eschielle par quoi on peut monter en
contemplation et de ses degrés », traduction de la Scala paradisi de
Guigues II le chartreux, dont le plus ancien exemplaire remonte
au second quart du XIVe siècle28.
Du fol. 71 au fol. 81v°, des artifices de mise en scène rappellent
aussi la manière de faire de Henri Suso dans YHorologium Sapien-
lie ; ainsi, l'insertion des dialogues dans un cadre narratif rudi-
mentaire et l'intervention inopinée d'utilités chargées de relancer
les échanges29. Mais cette parenté reste formelle il n'y a pas de
point de contact textuel, et elle s'estompe après X Echelle de parad
is. De même disparaissent les hésitations entre masculin et fémi
nin, trop fréquentes pour ne pas laisser soupçonner à la base du
remaniement un énonciateur et des protagonistes masculins (sur
le modèle des sermons monastiques sur le Cantique). L'atmo
sphère de l'ensemble, s'il fallait la caractériser, évoque celle du
Miroir du salut éternel de Ruusbroec (ch. 17-25)
Quoi qu'il en soit, la présence du Miroir des simples âmes ne se
limite pas à l'emprunt des deux chapitres du feuillet 69. Il est cer
tain que le compilateur de la séquence a eu en permanence le livre
présent à l'esprit, sinon sous les yeux, en même temps que les
grands spirituels du XIIe siècle (saint Bernard, Hugues et Richard
de Saint- Victor en particulier), donnant la préférence tantôt à l'un
tantôt à l'autre. Ainsi, les quatre chapitres qui prolongent direct
ement la traduction du De arrha anime (« Comment on scet se on a
Dieu en son cœur », « Les conditions que l'ame contemplative
27. Voir en annexe l'édition de ces deux morceaux ; leur intérêt pour la tradition tex
tuelle du Miroir sera souligné plus bas.
28. Ms. Berne 365 ; même traduction dans Rouen 943 et Bruxelles 10180-10193.
29. Ex. : « Avint que li espeuze estait toute seule dessoubz un viel arbre, et en ce point
avint que aucuns passèrent par devant qui li demandèrent pour coi tout seul estait, et ou il
estait ne a quoi il pensoit (sic). Elle respondi... » (fol. 71v°) ; « Avint que comme li espeuse
fust en ce point, on li demanda.... » (fol. 73) ; « Ensi que l'espeuze ot respondu et disposé le
vertu de l'escielle..., elle rencontra son espeux... » (fol. 81v°). MIROIR DES SIMPLES ÂMES AU XVe SIÈCLE 1355 LE
doibt avoir en elle », « Les conditions qu'il convient avoir a venir
en perfection de vie », « Les qu'il convient avoir a
vaintre nature », fol. 63v°-67vcj, sont une recomposition du cha
pitre 118 du Miroir, dans lequel Marguerite récapitule l'enseigne
ment relatif aux trois morts et aux cinq premiers états de l'âme.
Quand l'emprunt ne tient pas du centon pur et simple, on y
retrouve tantôt le rythme et le phrasé, tantôt les tournures, les
locutions, les images spécifiques de l'écriture si personnelle de
Marguerite Porète, avec de soudaines ruptures de continuité30.
Même chose un peu plus loin, aux fol. 82v°-83v°, dans le chapitre
consacré aux « Conditions qu'il convient avoir pour vivre en fran
cise y>. Et si, dans tel exemple précis, la récriture discursive du
compilateur anonyme est indiscutablement d'un accès plus aisé
que l'énoncé original, dont elle glose et circonscrit la portée31, tel
30. Exemple de montage, le début du chapitre « Les condicions qu'il convient avoir a per
fection de vie » : « O mon espeuze, oy que je te voel dire. Li querers (?) est d'aorner les ver
tus a le perfection de leur parfaite demande, car nulz ne puet de leurs dangiers partir se [n']a
fait assés a elles. Elles sont justes, si ne puellent servir nullui si ne le vault. Nuls ne le vault
s'il n'a pris fin au monde et li mondes ait pris fin en lui. Leur doctrine est d'acomplir le
conseil de l'Euvangile, qui est le sainte adrece de parvenir a le hautaice de Dieu et de per
pétuité, et leur commandemens de vivre en ton contraire tant que je te voray mettre au des
sus par divine victore ; car quanques il entre en toi, la ou tu ies pour toi, tant herberges tu
dedens toi estrangne hoste ou meisme lieu de moi. Or te couvient tout hors mettre par le
dangier d'amours et tenir la, que nulz fors moi n'i entre. Lors bout li deventrains par ferveur
d'orison dont li ame est songneuse, car tu dois faire ce qu'en toy est, qui n'as pooir, s'a[ij je
fait le mien, d'entendre deseure toi. Te labeur t'ensonnie, dont il t'estuet cheïr; ce sont
copons d'amours qui ardent et bruissent, dont tu t'aparelles pour recepvoir grans dons. »
Exemple de transposition, chapitre « Les conditions que l'aine contemplative doit avoir
en elle » : <• [Je] demande en moi souvent ou ne quant ne comment je poroie trouver un
cœur sans mouvement qui soit si anientis c'on ne li puist tort faire, un corps sans sente-
ment qui soit mortefiiés sans recevoir plaisir en nulle créature, un esperit sans voloir qui
soit si nuls qu'il ne se truit pour lui en nulle cose. » Le mouvement interrogatif de la phrase
est un calque du début du ch. 5 du Miroir; la distinction cœur, corps, esprit recouvre la
typologie désir, sentiment, affection d'esprit (ch. 7 et 24).
31. Je pense au chapitre « dominent li noms puet prendre viandes ou buvrages ou vies-
temens délicieux» (fol. 90), qui gomme le caractère lapidaire et, sous cette forme, provoca
teur de la proposition naguère condamnée par l'Inquisition, soit : « quod anima adnichilata
in amore conditoris sine reprehensione conscientie vel remorsi potest et débet nature
quidquid appétit et desiderat concedere. » Miroir, ch. 17: « deste Ame donne a Nature
quanqu'elle luy demande ; et est vray, dit Amour, que ceste Ame n'a mie tant de cure ne
d'amour aux choses temporelles, qu'elle sceust gaigner en refuser a Nature sa demande ;
ainçois feroit conscience de luy tollir ce qui est sien. » Ms. Valenciennes 239 : « Encore te
dirai ge une coze qui t'est moult pourfitable de savoir, c'est qu'il ne couvient nient que tu
metes ou ayes nulle doutance de prendre délicieuse viandes ou buvragez ou draps précieux
qui sont de bonne estoffe, s'ensi est que ton intention fondée en humilité ne s'en cange
point et que en ce ne prendes plaisance nulle ou vollenté de plaire ou de nient plaire ; mes
ensi que simplement on le te donroies le porois simplement prendre en une simple inten
tion. Ensi dois tu entendre de la viande et dou buvrage a pprendre entre les parens et amis.
Et pour ce je repute le milleur que on s'appaise en nioy de quanquez je envoie, soit adver-
sitet, labeur ou quelconquez cose que ce soit qui avenir puist, et que regracieuzement tu
prenges ce que on te donne et liement, ensement que jou meismes le t'envoiasse ; et le met
ou gouvernement de moi et ensieu ma volenté. En ceste manière pues tu aussi prendre
honneur sans péril, comme despit ou adversitet... »

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