Le symbolisme du rite de la circumambulation dans le judaïsme et dans l'islam - article ; n°2 ; vol.213, pg 161-189

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1996 - Volume 213 - Numéro 2 - Pages 161-189
Le rite de la circumambulation est commun au judaïsme, où il est appelé haqqâfâh et à l'islam, où il est appelé tawâf. Il fournit donc matière à une étude comparative intéressante, susceptible d'éclairer la signification profonde de cette cérémonie qui semble avoir été primitivement un rite de pluie. La similitude frappante des traits communs quant à son accomplissement se confirme jusque dans les traditions mystiques de ces deux religions. Là, la septuple procession autour de l'autel sanctuaire central symbolise d'une part et d'autre, l'intégration des attributs de Dieu dans l'âme du fidèle. La coïncidence de ces thèmes peut procéder des archétypes de l'esprit humain. Toutefois, une influence musulmane sur le rite juif n 'est pas à exclure, vu que ce dernier a connu sa consolidation liturgique après l'avènement de l'islam.
The Symbolism of the Circumambulation Ritual in Judaism and Islam - a comparative Study
The circumambulation ritual is held in common by Judaism, where it is called haqqâfâh, and Islam, where it is known as tawâf. Hence it provides matter for an interesting comparative study capable of throwing light on the deeper significance of this ceremonial which seems to have originally been a rain ritual. The striking similarity of the common traits involved in its performance is also borne out by the mystical traditions of these two religions according to which the sevenfold procession around the central altar sanctuary symbolizes the integration of the Divine attributes into the worshipper's soul. The correspondance of these themes may derive from the archetypes of the human mind. Alternatively, the possibility of a Muslim influence on the Jewish ritual is not to be dismissed since the latter underwent liturgical consolidation only after the rise of Islam.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Paul B. Fenton
Le symbolisme du rite de la circumambulation dans le judaïsme
et dans l'islam
In: Revue de l'histoire des religions, tome 213 n°2, 1996. pp. 161-189.
Résumé
Le rite de la circumambulation est commun au judaïsme, où il est appelé "haqqâfâh" et à l'islam, où il est appelé "tawâf". Il fournit
donc matière à une étude comparative intéressante, susceptible d'éclairer la signification profonde de cette cérémonie qui
semble avoir été primitivement un rite de pluie. La similitude frappante des traits communs quant à son accomplissement se
confirme jusque dans les traditions mystiques de ces deux religions. Là, la septuple procession autour de l'autel sanctuaire
central symbolise d'une part et d'autre, l'intégration des attributs de Dieu dans l'âme du fidèle. La coïncidence de ces thèmes
peut procéder des archétypes de l'esprit humain. Toutefois, une influence musulmane sur le rite juif n 'est pas à exclure, vu que
ce dernier a connu sa consolidation liturgique après l'avènement de l'islam.
Abstract
The Symbolism of the Circumambulation Ritual in Judaism and Islam - a comparative Study
The circumambulation ritual is held in common by Judaism, where it is called "haqqâfâh", and Islam, where it is known as "tawâf".
Hence it provides matter for an interesting comparative study capable of throwing light on the deeper significance of this
ceremonial which seems to have originally been a rain ritual. The striking similarity of the common traits involved in its
performance is also borne out by the mystical traditions of these two religions according to which the sevenfold procession
around the central altar sanctuary symbolizes the integration of the Divine attributes into the worshipper's soul. The
correspondance of these themes may derive from the archetypes of the human mind. Alternatively, the possibility of a Muslim
influence on the Jewish ritual is not to be dismissed since the latter underwent liturgical consolidation only after the rise of Islam.
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Fenton Paul B. Le symbolisme du rite de la circumambulation dans le judaïsme et dans l'islam. In: Revue de l'histoire des
religions, tome 213 n°2, 1996. pp. 161-189.
doi : 10.3406/rhr.1996.1218
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1996_num_213_2_1218PAUL В. FENTON
Université de Strasbourg
Le symbolisme du rite
de la circumambulation
dans le judaïsme Etude w comparative et dans l'islam
Le rite de la circumambulation est commun au judaïsme, où il est
appelé haqqâfâh et à l'islam, où il est appelé tawâf. Il fournit donc
matière à une étude comparative intéressante, susceptible d'éclairer la
signification profonde de cette cérémonie qui semble avoir été primitive
ment un rite de pluie. La similitude frappante des traits communs quant
à son accomplissement se confirme jusque dans les traditions mystiques
de ces deux religions. Là, la septuple procession autour de l'autel sanc
tuaire central symbolise d'une part et d'autre, l'intégration des attributs
de Dieu dans l'âme du fidèle. La coïncidence de ces thèmes peut procé
der des archétypes de l'esprit humain. Toutefois, une influence musul
mane sur le rite juif n 'est pas à exclure, vu que ce dernier a connu sa
consolidation liturgique après l'avènement de l'islam.
The Symbolism of the Circumambulation Ritual
in Judaism and Islam - a comparative Study
The circumambulation ritual is held in common by Judaism, where it
is called haqqâfâh, and Islam, where it is known as tawâf. Hence it pro
vides matter for an interesting comparative study capable of throwing
light on the deeper significance of this ceremonial which seems to have
originally been a rain ritual. The striking similarity of the common
traits involved in its performance is also borne out by the mystical tra
ditions of these two religions according to which the sevenfold proces
sion around the central altar sanctuary symbolizes the integration of the
Divine attributes into the worshipper's soul. The correspondance of
these themes may derive from the archetypes of the human mind. Alter
natively, the possibility of a Muslim influence on the Jewish ritual is not
to be dismissed since the latter underwent liturgical consolidation only
after the rise of Islam.
Revue de l'Histoire des Religions, 213-2/1996, p. 161 à 189 162 PAUL В. FENTON
Au cours de nos recherches relatives aux rapports entre la
mystique juive et musulmane, nous nous sommes récemment
attaché à la comparaison entre certaines pratiques communes
aux deux traditions1. De par la lumière réciproque qu'elles
jettent, les analogies dégagées se sont avérées extrêmement
instructives et ont permis de pénétrer les dimensions sym
boliques de plusieurs comportements doctrinaux et rituels.
Nous voudrions examiner à présent ce qui est probablement
le rite central que ces deux religions possèdent en commun
- celui de la circumambulation, désigné en hébreu par le
terme haqqâfâh, et en arabe par le terme tawâf, dérivés des
racines respectives nâqafet tâfa, qui signifient toutes les deux
« encercler ».
La circumambulation n'est exclusive ni au judaïsme ni à
l'islam ; en effet, il s'agit d'un des rites universellement attestés
parmi les religions des quatre coins du globe2. Exécutée le
plus souvent autour d'un pôle central - représentation ter
restre de la demeure céleste ou de Y axis mundi - la circumamb
ulation imite la rotation du soleil ou des sphères célestes et
émule le flux et le mouvement du domaine physique en
contraste avec la stabilité et l'immutabilité de la «maison de
Dieu ». En exposant l'individu à tous les angles de la déité, de
1. Nous avons esquissé un survol des influences du soufisme sur le
judaïsme dans l'introduction à notre Deux Traités de mystique juive,
Lagrasse, Éditions Verdier, 1987. L'arrière-plan musulman de la cérémonie
des baqqâsôt est discuté dans notre article : Les baqqâsôt d'Orient et
d'Occident, REJ CXXXIV (1975), p. 101-121. D'autres études comparatives
concernant des pratiques particulières sont présentées dans nos articles : La
tête entre les genoux, Revue d'histoire et de philosophie religieuses, LXXII
(1992), p. 413-426; Haspa'ôt sufiyôt'al ha-qabbâlâh Ъэ-Sêfat, Mahanayim, VI
(1993), p. 170-179; Solitary meditation in Jewish and Islamic Mysticism,
Medieval Encounters I (1995), p. 271-296, et Influences soufies sur le dévelop
pement de la Qabbale à Safed : le cas de la visitation des tombes, in
R. Goetschel (éd.), Actes du colloque sur la mystique juive, Paris, 1994 (sous
presse).
2. . Voir, par exemple, le recueil de S. Bhardwaj et G. Rinschede, Pilgr
image in World Religions, Berlin, 1988. LE RITE DE LA CIRCUMAMBULATION 163
telles cérémonies, qui s'apparentent aussi à la description des
«cercles magiques», ont habituellement un but protectif ou
destructif, tantôt afin de prévenir le mal, tantôt afin de le
conjurer3.
La Circumambulation dans le judaïsme
Le rite de la circumambulation est extrêmement ancien
dans la tradition sémite, et apparaît déjà dans la Bible. Le cir
cuit septuple effectué par Josué et les Israélites, qui provoqua la
chute de Jéricho, constitue en quelque sorte le modèle paradig-
matique. Comme la tradition judéo-chrétienne s'y réfère sou
vent, il ne serait pas superflu d'en citer le noyau narratif:
« Les sept prêtres ayant en main les septs cors retentis
sant s'avancèrent devant l'arche, toujours sonnant de leurs
cors; <...> ce second jour ils firent le tour de la ville, de
nouveau une fois, puis ils retournèrent au camp. On pro
céda de la sorte pendant six jours. Le septième jour, s'étant
levés, dès l'aurore, ils firent dans le même ordre le tour (wa-
yâsôbbû) de la ville, sept fois: c'est ce jour-là seulement
qu'on fit sept fois le tour de la ville (Josué, VI, 13-16). »4
L'exemple classique de la circumambulation rituelle avait
lieu à l'époque du temple durant la fête de pèlerinage des
«Cabanes» (sukkôt), qui tombe à la pleine lune équinoxiale
du premier mois de l'année, Tisrî. Or hag, le terme hébreu par
lequel la fête de Sukkôt fut spécifiquement designée, dérive de la
racine hôg signifiant «décrire un cercle», et souligne la place
prépondérante qu'occupait à l'origine la circumambulation
dans les rites de ce pèlerinage. Dans une cérémonie analogue à
3. Voir M. Éliade, Traité d'histoire des religions, Paris, 1975, p. 313 et
A. J. Wensinck, Some Semitic Rites of Mourning and Religion, Verhandelin-
gen der Koninklijke Akademie van Wetenschappen te Amsterdam, XVIII
(1917), p. 42-49: Circumambulation.
4. Voir aussi P. Saintyves, Essais de Folklore biblique, Paris, 1923,
p. 200-204 : « Les rites maléfiques et la prise de Jéricho. » 164 PAUL В. FENTON
celui de l'encerclement de Jéricho5, les prêtres, portant des
branchages de saule, effectuaient une tournée de droite à
gauche autour de l'autel du temple chaque jour de la fête6. Ce
rite fut accompli sept fois au septième et dernier jour de la fête.
Voici comment la cérémonie est décrite au IIe siècle par le
Misnâh Sukkâh IV, 4 :
« Que fut le rite des branchages de saule ? Il y avait un lieu
en dessous de Jérusalem appelé Mosa'. Ils y descendirent
pour ramasser des jeunes branches de saule, et ils les placè
rent debout le long de l'autel avec leurs sommets courbés au-
dessus de l'autel. Puis ils sonnèrent un coup prolongé, une
note vacillante, et puis une note prolongée. Chaque jour des
six jours de la fête, ils firent le tour de l'autel en récitant : "De
grâce, Eternel, secours-nous ; de grâce, Éternel, donne-nous
le succès" (Ps. 118, 25). <...> Le (septième) jour ils marchèr
ent en procession sept fois autour de l'autel. »7
II serait trop long d'examiner les détails du développement
historique de ce cérémonial. Comme l'ont indiqué les historiens
des religions il semblerait qu'à l'origine la circumambulation
fut un rite de pluie8. Elle s'insère, donc, dans le thème général
des rites de magie sympathique de la fête de Sukkôt, tels que la
confection des cabanes, l'agitation des branchages et les liba-
5. Cette analogie est en fait indiquée dans TJ Sukkâh, chap. IV, 3, éd.
Venise, fol. 54 c. Il est intéressant qu'Elazar de Worms, Sefer ha-rôqeah, hil-
kfit sukkâh, Varsovie, 1880, n° 221, met aussi en rapport l'épisode de Jéricho
et le besoin de pluie : « En général quand la rosée et la pluie sont sollicitées, il
est nécessaire d'effectuer des circumambulations à la manière de celles faites à
Jéricho. » Voir infra n. 31, où les haqqâfôt sont effectivement employées
comme un rite de pluie.
6. Cf. Mišnah, Middôt, II, 2: «Quiconque entre dans le parvis du
Temple, pénètre par la droite et circumambule, sortant par la gauche. »
7. Voir aussi la discussion y afférente in ТВ Sukkâh, 43 6-42 a.
8. Voir, par exemple, N. H. Tur-Sinai, The Language and the Book-
Beliefs and Doctrines, Jérusalem, 1955, p. 78-86 (en hébreu). Cf. Zacharie,
XIV, 16-17: «<Le reste> devra se rendre à Jérusalem chaque année... pour
célébrer la fête des Cabanes. Et celle des familles de la terre qui n'irait pas...
ne sera plus favorisée par la pluie. » LE RITE DE LA CIRCUMAMBULATION 165
tions9, dont la finalité n'est pas de célébrer la récolte, comme on
l'a souvent prétendu, mais d'inaugurer la saison pluviale. Cette
association est d'ailleurs confirmée par les textes liturgiques qui
accompagnent encore de nos jours ce rite et dont le thème prin
cipal est l'évocation de la pluie. En effet, depuis la destruction
du temple, la circumambulation (haqqâfôt) continue à être
pratiquée durant la fête de Sukkôt à la synagogue - tradition
nellement considérée comme un miqdaš тэ 'at, un « micro
temple» - afin de perpétuer le souvenir de la coutume du
temple (zeker la-miqdaš). Cependant, un examen attentif des
rituels révèle que son intégration définitive à l'office synagogal
s'est faite tardivement, vers l'époque des Ge'ônim (Xe siècle), et
serait donc postérieure à l'avènement de l'islam. En effet, un
des premiers rituels codifiés, У Ordre des prières de R. 'Amram
Gâ'ôn (ob. circa 875) n'y fait aucune allusion10, et, autant que
nous sachions, c'est dans le Siddûr de Sa'adya (ob. 942) qu'elle
est évoquée pour la première fois :
«(Durant le recital des hôs'anôt) les fidèles accomp
lissent une tournée (yatûfûn) chaque jour autour de
l'estrade, et sept tournées le septième jour. Aujourd'hui, il
est de coutume d'encercler l'estrade trois fois chaque jour et
sept fois le septième jour. »n
Une autorité gé'onique, légèrement postérieure, R. Serirâ'
Gâ'ôn (ob. 1006) se référant dans un responsum aux haqqâfôt
les qualifie encore d'innovation : « Les haqqâfôt que nous
9. Sur ce point précis voir D. Feuchtwang, Das Wasseropfer und die
damit verbundenen Zeremonien, Vienne, 1911.
10. Seder Rat 'Amram Gâ'ôn, éd. D. Goldschmidt, Jérusalem, 1971,
p. 176, § 140. Pour une discussion approfondie du cérémonial synagogal des
haqqâfôt, voir L. Ginzberg, Ginzey Schechter, t. II, New York, 1929,
p. 252-265.
11. Siddûr Rab Sa'adyâ Ga'ôn, éd. S. Assaf, I. Davidson et I. Joel, Jéru
salem, 19794, p. 238. Noter que le terme arabe employé par Sa'adya pour
désigner une circumambulation, tûfa, comporte une coloration islamique, car
dérivé de la même racine que tawâf. En revanche, la coutume est bien établie
à l'époque de R. Hai Ga'ôn (ob. 1038). Cf. НИШ R. Yishaq Giyal hilkôt
n° lulab], 151. n° 244, et B. Lewin, 'Osar ha-gd 'ôriim, Jérusalem, 1934, sukkâh 60, 166 PAUL В. FENTON
exécutons de nos jours ne sont pas celles qui furent accomplies
autour de l'autel (du temple), mais une innovation (hiddûs). »12
II apparaît d'un fragment provenant de la genizah publié
par L. Ginzberg qu'à l'époque des gé'ônîm en Babylonie l'ex
écution des haqqâfôt fut réservée aux sages et à l'élite spirituelle
(ydhidim). A l'exception du jour de Sabbath, une tournée fut
effectuée une fois chaque jour lors de la prière du matin des
demi-fêtes de Sukkôt, et deux fois le septième jour (Hosa'na
Rabba), une le matin et une le soir13. En revanche, en Palestine,
à cette même époque, une seule haqqâfâh eut lieu et ce le sep
tième jour de la fête. Elle prit la forme d'une procession
publique autour du mont des Oliviers à laquelle participèrent
de nombreux pèlerins de toutes les contrées de la Diaspora14.
La circumambulation dans l'islam
II est évident que le terme arabe hagg, qui désigne la cérémon
ie accomplie au cours du pèlerinage musulman à La Mecque,
est étymologiquement apparenté au nom des fêtes juives de
pèlerinage hagls. Comme on le verra plus loin, on peut encore
déceler dans les rites musulmans des vestiges d'une pratique
sémitique ancienne qui accusent des ressemblances avec les
rites juifs associés à la fête de Sukkôt. La circumambulation
autour de la Ka'ba, ou la Pierre noire, est antérieure à l'islam
12. Isaac Ibn Giyâl, Šďarey Simhâh, Fiirth, 1861-1862, n° 114. Ginzb
erg, Ginzey Schechter, t. II, New York, 1929, p. 253 conclut d'ici que les
passages dans le Talmud de Jérusalem et Midraš têhilllm, XVII se rapportant
aux sept haqqâfôt sont des interpolations postérieures.
13. Des détails concernant les prescriptions de ce rite sont fournis par
L. Ginzberg, loc. cit., p. 252-256. Voir aussi Siddûr Sa'adyâ, éd. cit., p. 253 et
Halakôt gddôlôt, éd. I. Hildesheimer, Berlin, 1890, p. 173.
14. J. Mann, The Jews in Egypt et Palestine under the Fâtimid Caliphs,
t. II, Oxford, 1922, p. 190 et Sefer ha-hasldim, éd. J. Wistinetzki, Berlin,
19242, § 630, où il est dit que R. Hay Gâ'ôn se rendait de la Babylonie en
Palestine afin d'assister à cette procession au cours de laquelle le Prophète
Elie se révélait à lui.
15. Pour une description du rite du Ha§&, voir Gaudefroy-Demombynes,
Le Pèlerinage à la Мекке, Paris, 1923 et l'article Hadjdj, Ef, III col. 33-39
(A. J. Wensinck - < J. Jomier>). LE RITE DE LA QRCUMAMBULATION 167
et fut déjà pratiquée comme une cérémonie religieuse par les
arabes païens16. Le Qur'ân II, 124, attribue l'institution de la
Ka'ba et de ses rites sacrés à Abraham et Ismaël17, quoique les
usages actuels soient basés sur ceux établis par Muhammad.
Le pèlerinage peut être effectué individuellement à tout
moment de l'année dans le cadre de la 'umra, i.e. le « pèlerinage
mineur » ou « facultatif», encore que le mois de Ramadan soit
particulièrement favorisé. Toutefois, il est collectivement
accompli durant le «pèlerinage obligatoire» (hajfg) le dix du
mois de Ш l-Higga qui clôt l'année lunaire. Selon les histo
riens, à l'époque anté-islamique ces deux pèlerinages représen
taient deux fêtes saisonnières distinctes. Le hagg al-asgar, le
pèlerinage mineur, qui se déroulait au printemps au mois de
muharram, avait lieu en même temps que la Pâque juive, tandis
que le ha$£ al-akbar (la 'umra ?), qui avait lieu en automne au
mois de ra§ab à l'époque de Sukkôt, consistait principalement
en le tawâf. Cette situation se maintint durant environ deux siè
cles après l'avènement de l'islam, tant que les musulmans pra
tiquaient le nâsl' (Pintercalation) à l'instar du calendrier juif. Ce
n'est que plus tard, lorsque la série des mois subit une inversion
suite à un transfert d'importance de la fête d'automne à celle du
printemps, que l'islam incorpora dans le ha§& des éléments pro
pres à la 'umra tel que le tawâf*.
Puisque le mois du ha§&, comme celui de tišrl, correspondait
à l'origine au début de la saison pluviale, il n'est pas fortuit que
les rites du pèlerinage musulman accusent des ressemblances
avec les rites d'anticipation de la pluie pratiqués à la fête
16. Voir l'article Ka'ba, Ef, IV col. 331-337 (A. J. Wensinck-
<J. Jomier>), et J. Wellhausen, Reste arabischen Heidenthums, Berlin, 19614,
p. 68-79.
17. Voir A. Eisenberg, Abraham in der arabischen Légende, Berlin, 1912.
18.Wellhausen, op. cit., p. 84, K. Wagtendonck, Fasting in the
Koran, Leiden, 1968, p. 123 et G. E. von Grunebaum, Muhammadan Festi
vals, Londres, 1976, p. 29. H. Amîr Alî, The First Decade in Islam - a fresh
Approach to the calendrical Study of Early Islam, Muslim World, XLIV
(1954), p. 126-138. Voir aussi l'article nâsî', ЕР, VII col. 977-978
(A. Moberg). 168 PAUL В. FENTON
automnale de Sukkôt. Comme l'avait déjà remarqué Wensinck,
une trace de cette association subsiste dans l'appellation don
née au huitième jour du Dû 1-Higga yawm at-tarwiyya « le jour
de l'abreuvement », expliquée aujourd'hui d'une manière
quelque peu simpliste comme étant le jour où les pèlerins se
fournissent en eau pour la fête. Cette appellation, disions-nous,
suggère une cérémonie de pluie19 dont un dernier vestige est
peut-être décelable dans les libations de l'eau du Zamzam à la
conclusion du pèlerinage20. Il n'est pas inutile de rappeler que
selon la tradition, même le sa'y, la course entre Safwa et
Marwâ, évoque la recherche éperdue de Hagar pour trouver de
l'eau pour son fils Ismaël qui mourait de soif. Il n'est pas jus
qu'au terme tawâf al-ifâda (lit. « le circuit de l'inondation ») qui
19. Voir A. J. Wensinck, Arabic New- Year and the Feast of Tabernac
les, Verhandelingen der koninklijke Akademie van Wetenschappen, XXV
(1926), p. 28 et Id., VKA W, XVII (1916), p. 34. Voir aussi G. E. von Grane-
baum, Muhammadan Festivals, Londres, 19763, p. 35. Wensinck, op. cit.,
p. 20, met en parallèle les « cabanes » de la fête de Sukkôt avec les huttes en
cuir construites par certaines tribus arabes en raison du tabou de résider sous
un toit de maison pendant la période de la 'umra. (La comparaison de Wens
inck gagne en vraisemblance lorsqu'on se souvient que la Sukkâh idéale sera
fabriquée à la fin des temps de la peau du Léviathan. Cf. Pdsiqta, éd.
S. Buber, Lyck, 1860, p. 188 b.) En revanche, Tur-Sinai, op. cit., p. 73-78 les
met en rapport avec le 'utfa, qui serait l'ancêtre du mahmal, sorte de palan
quin symbolique transporté par un chameau durant le pèlerinage musulman.
Sur ce dernier voir l'article mahmal, EP, t. VI, col. 43-44 (Fr. Buhl
<J. Jomier>).
20. Il est recommandé après le tawâf comme en toute autre occasion, de
boire souvent et abondamment de l'eau du Zamzam au point d'en être
alourdi, et d'en ramener aux siens. Cf. 'Alâ' ad-Dïn 'Abidïn, al-Hidâya al-
'alâ'iyya, Damas, 1978, p. 274-275: «Quiconque désire quitter La Mecque
<à la conclusion du ha^> accomplira la circumambulation d'adieu, en fai
sant sept tournées, sans le raml ni le sa'y accomplis lors de la circumambulat
ion d'arrivée; <...> puis après avoir accompli deux génuflexions, il s'appro
chera du puits de Zamzam pour en boire, debout, s'orientant vers la qibla, à
pleines gorgées, en respirant à plusieurs reprises, contemplant à chaque fois le
Sanctuaire, en essuyant avec (l'eau) son visage, sa tête, ainsi que son corps, en
la versant également sur son corps si possible. » II est également digne
d'intérêt de rapporter à ce propos la légende selon laquelle sera exaucée la
prière de quiconque se met par un temps de pluie sous le courant d'eau cou
lant de la gouttière de la Ka'ba dite de «la gouttière de la miséricorde»
(mîzâb ar-rahma). LE RITE DE LA CIRCUMAMBULATION 169
ne rappelle cette association avec l'eau, qui parcourt également
la fête de Sukkôt21.
La circumambulation à proprement parler, appelée tawâf,
« circuit », a lieu à trois reprises pendant le hagg en conformité
avec le /шш/effectué par le Prophète lui-même à l'occasion de son
« pèlerinage d'adieu ». Après avoir procédé à une ablution
majeure- la première d'une série de sept ablutions majeures effec
tuée selon le rite Sâfî'ite au cours du pèlerinage depuis le moment
du commencement du Aa^jusqu'à la conclusion du tawâffmal-,
le pèlerin signale son entrée dans l'état de sacralité (ihrâm) en se
vêtant d'un habit blanc, spécial, composé de deux pièces, appelés
respectivement le rida 'et le izâr; Le grand théologien et mystique
al-GazalI (ob. 1111) précise dans son Ihyâ' 'ulûm ad-ďin que le
blanc est la couleur préférée de Dieu en matière d'habits et que ce
vêtement solennel rappelle le vêtement ultime du pèlerin, à savoir
le linceul22. En effet, tout comme ce dernier, le rida 'consiste en un
tissu blanc en coton sans coutures, et il est effectivement précieus-
ment conservé tout au long de la vie par le pèlerin musulman,
auquel il sert de couverture mortuaire dans la tombe.
Vêtu de cet habit, et dans un état de pureté rituelle, le pèle
rin accomplit un tawâf at-tahiyya «une tournée de salutation»,
le rite initial effectué lors de l'arrivée à La Mecque. Entrant
dans la Grande Mosquée par la porte septentrionale (bab as-
salâm) du côté nord-est, il avance vers la Pierre noire incrustée
dans le mur de la Ka'ba, où il effectue successivement et sans
interruption les sept circuits (aswât) dans le sens contraire des
aiguilles d'une montre23. A la conclusion de chaque circuit, il
est recommandé de toucher la Pierre noire, ou, si la foule est
21. R. Dozy, Die Israeliten zu Mekka, Leipzig, 1864, p. 114, était un des
premiers à mettre en rapport les rites du ha§& et ceux de la fête de Sukkôt.
Cependant il offrit une autre interprétation des termes évoqués.
22. Al-ôazalï, Ihyâ' 'ulûm ad-ďin, t. I, liv. VII, chap. 2, Beyrouth, s.d.,
p. 248 et chap. 3, p. 268 : « De même, il rencontrera Dieu après la mort vêtu
d'un habit différent de celui qu'il portait dans ce monde. En effet, ce vêtement
ressemble aux habits du (ihrâm) car ces derniers n'ont point de couture à
l'instar d'un linceul. »
23. Cf. la coutume juive citée supra, n. 4.

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