Le vœu de Louis XIII - article ; n°102 ; vol.24, pg 47-58

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1938 - Volume 24 - Numéro 102 - Pages 47-58
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1938
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Maurice de Vaulgrenant
Le vœu de Louis XIII
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 24. N°102, 1938. pp. 47-58.
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Vaulgrenant Maurice de. Le vœu de Louis XIII. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 24. N°102, 1938. pp. 47-58.
doi : 10.3406/rhef.1938.2849
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1938_num_24_102_2849VŒU DE LOUIS XIII* LE
commémoratifs. Louis La situation XHI. — L'ordonnance du — Réfutation royaume du en de 10 1&36. quelques février — La : erreurs son formation caractère. courantes. du — projet Tableaux de
La situation du royaume en 1636.
Pour bien comprendre la genèse et la portée du vœu de
Louis XIII en 1638, il faut nous reporter un peu en arrière
et jeter un coup d'œil sur la situation intérieure et extérieure
du royaume au début de 1636.
A l'intérieur d'abord, des deux grands buts que s'était
proposés Richelieu : faire rentrer les protestants dans le
devoir et les grands seigneurs dans l'obéissance au roi, le
premier avait été à peu près atteint par la paix d'Alès en 1629.
Mais il n'en était pas de même du second. Richelieu avait pu
faire tomber les têtes du comte de Chalais, des maréchaux
de Marillac et de Montmorency; les grands seigneurs, frémis
sants sous la rude poigne du Cardinal, n'en continuent pas-
moins à ourdir contre lui intrigues sur intrigues, allant
parfois jusqu'à des ententes avec l'étranger : quelques-uns
rêvent même d'un changement dans la personne royale.
Bien plus, dans sa propre famille, le roi ne trouve autour
de lui que cabales et même trahisons. Son frère, Gaston
d'Orléans, un triste sire s'il en fut, ne cesse de fomenter des
complots criminels et, lorsqu'il est découvert, n'hésite pas-
à dénoncer ses complices pour se sauver lui-même. La petite
cour de la reine-mère Marie de Médicis, maintenant acharnée
contre le cardinal, est un foyer d'agitations et d'intrigues
continuelles, qui ont été sur le point d'aboutir lors de la
Journée des dupes en 1630. Quant à la reine Anne d'Autriche,
restée plus infante d'Espagne que reine de France, elle fait,
par l'intermédiaire de son amie la duchesse de Chevreuse,
* Nous publions ici le texte de la conférence prononcée à l'Hôtel de
ville de Saint-Germain-en-Laye le 10 février 1938, lors des solennités
organisées pour fêter le tricentenaire du vœu de Louis XIII, en présence
du Nonce apostolique, de l'évêque de Versailles, du préfet de Seine-et-
Oise et de nombreuses personnalités (n.d.l. r.). REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 48
passer à son frère, 'le cardinal-infant, tous les secrets d'État
qu'elle peut surprendre : elle excite en sous-main le duc de
Lorraine à se prononcer en faveur de l'Espagne.
Comme si ce n'était pas assez pour le malheureux Louis XIII
de tant de trahisons éhontées autour de lui, voici qu'il apprend
que jusqu'au 11 mai ses jours mêmes sont menacés. D'accord
avec le Cardinal, il supprime la cérémonie du touchement des
malades qui devait avoir lieu précisément le 11 mai, jour de
la Pentecôte. Ce n'était donc plus seulement à son ministre,
c'est à lui-même, à sa personne royale qu'on en voulait. En
vérité, tout s'effondrait autour de lui. Pouvait-il, du moins,
en tournant ses yeux vers l'extérieur, y trouver quelques
sujets de consolation ?
En septembre 1634, les alliés de la France, les Suédois et
la Ligue protestante d'Allemagne avaient été écrasés défin
itivement par l'empereur Ferdinand II à Nordlingen : rien ne
semblait plus désormais s'opposer aux desseins ambitieux de
l'empereur. Ne pas intervenir, c'était pour la France, abandon
ner l'Europe à la domination de la Maison d'Autriche et
assister à la formation de ce bloc germanique dont il est
encore question de nos jours. Aussi le roi et Richelieu avaient-
ils cru devoir entrer officiellement, dès le mois de mai 1635,
un peu malgré eux, dans la terrible guerre que nous appelons
la guerre de Trente Ans.
Mais c'était une grande affaire de lutter contre la Maison
d'Autriche. Certes, Richelieu savait bien qu'un pays doit
toujours avoir l'armée et la marine de sa politique. Cepen
dant, malgré ses efforts, il n'avait pu encore en 1636 doter le
royaume de l'instrument capable de bien servir ses grands
desseins. En outre, fait très grave, la France n'avait à ce
moment aucun grand chef militaire, vraiment digne de la
confiance du roi. La, campagne allait donc s'ouvrir sous de
fâcheux présages que les événements devaient bien vite,
liélas ! justifier.
La formation du projet de Louis XIII.
Ainsi donc, de ce tableau, brossé à grands traits, de la
France au début de 1636, ressort une impression lourde, non
seulement d'inquiétudes, mais d'angoisses pour l'avenir
immédiat du pays. Partout, l'horizon est noir, les nuées
d'orage s'amoncellent : troubles et trahisons à l'intérieur en
même temps que menaces à l'extérieur. Vraiment l'atmosphère
que respire le roi est comme empoisonnée. Dans ces condi- LE VŒU DE LOUIS XIII 49
tions, comment s'étonner que Louis XIII, tel que nous le
connaissons, ait songé à recourir à une aide supra-terrestre,
dont l'action efficace lui a été déjà, à plusieurs reprises, si-
précieuse ?
Les historiens ont beaucoup épilogue, nous ne l'ignorons
pas, sur la nature de la piété de Louis XIII; on a été jusqu'à
dire1 : « Jamais homme n'aima moins Pieu et ne craignit
plus le diable ». Mais il ne faut pas croire tout ce que disent
les mauvaises langues, à la recherche d'un mot d'esprit ou
d'une thèse originale. Nous nous en tenons à un fait
indéniable : Louis XIII était pieux, très pieux même, avec une
tendance marquée au mysticisme. Il est également certain
que, depuis son enfance dirigée par le père Cothon, il profess
ait une dévotion toute particulière à la Sainte Vierge. Les
preuves en abondent : pèlerinage à Notre-Dame des Vertus
d'Aubervilliers, vœu à Notre-Dame des Ardilliers près de
Saumur en 1627, pose de la première pierre de NotrejDame
des Victoires, etc.
En ce début de 1636, Richelieu est témoin des angoisses
de Louis XIII; il les partage sans doute. Il connaît aussi
parfaitement la mentalité de son roi et il a la certitude
d'être dans la ligne de celui-ci — qui est aussi la sienne, à
lui Richelieu — en lui écrivant le 19 mai une lettre fort inté
ressante, pour nous, puisque pour la première fois, on y voit
poindre l'ébauche, le germe de l'ordonnance du 10 février
1638. Voici cette lettre2 :
Rueil, 19 mai 1636.
On prie Dieu à Paris, par tous les couvents, pour le succez des armées
de votre Majesté. On estime que si elle trouvait bon de faire un vœu
à la Vierge avant que ses armées commencent à travailler, il serait bien
à propos. On ne prétend pas que ce vœu soit de difficile exécution. Les
dévotions qui se font maintenant à Notre-Dame de Paris sont très
grandes; s'il plait à votre Majesté d'y donner une belle lampe et la faire
entretenir à perpétuité, ce sera assez et je me charge de faire exécuter
sa volonté en ce sujet. Un redoublement de dévotion envers la mère de
Dieu ne peut que produire de très bons résultats.
Jusqu'à présent, il n'est donc question que d'une belle
lampe et de son entretien : ce sera assez, dit le Cardinal. Ce
mot semble bien impliquer, que, soit dans les désirs exprimés
par les couvents, soit dans les entretiens avec le Roi, il a été
1. A. Bazin, Histoire de Louis XIII (Paris, 1846), p. 452.
2. Publiée dans G. d'ÂVENBL, Lettres, instructions diplomatiques et
papiers d'État du cardinal de Richelieu (Paris, 1863), t. V, p. 467. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 50
question de quelque chose de plus important, de plus général
— et c'est ce « quelque chose » que nous allons voir dans»
les mois suivants, se développer et prendre corps.
Tout de suite, à la lettre du Cardinal, Louis XIII répond r
« Je trouve très bon de faire ce vœu à la façon que vous me
le mandez dans votre mémoire du 19 mai3. » II faut remarquer
la rapidité de cette réponse : elk prouve péremptoirement
que la lettre de son ministre n'a pas pris le roi au dépourvu,,
qu'elle était conforme à ses conceptions personnelles anté
rieures; et il devait être préoccupé de l'exécution pratique
de son vœu, puisque, à deux reprises, le 25 et le 27 mai.
Richelieu est obligé de lui écrire pour le rassurer à ce point
de vue4.
Maintenant les événements vont marcher vite. Dès le mois»
de juillet, on assiste à une foudroyante invasion par les
Espagnols de la Thiérache et du Vermandois. Le 2 août, la
ligne de la Somme est forcée; quelques jours après, les caval
iers croates sont en vue de l'Oise et ils continuent à avancer,
comme dans les sinistres communiqués de la fin d'août 1914-
Corbie tombe le 16 août.
Ces nouvelles provoquent à Paris un commencement de
panique bien vite arrêté. Louis XIII déclare qu'il restera dans
la capitale ; Richelieu se rend à l'Hôtel de Ville : seul avec
le père Joseph, il harangue le peuple. Le roi reçoit au Louvre
les corps de métiers. Et bientôt, une sorte de vague d'enthou
siasme soulève la population : les volontaires, l'argent, les-
armes, les chevaux affluent; la ville est mise en état de
défense. En quelques jours, Paris fournit de quoi lever et
entretenir 12.000 fantassins et 3.000 cavaliers. Magnifique élan
de patriotisme dont le peuple français est coutumier, mais-
qu'on avait cessé de voir pendant les guerres civiles. L'armée
royale, renforcée et réorganisée, refoule l'ennemi, s'empare
de la ligne de l'Oise, puis de celle de da Somme et vient, le
19 septembre, mettre le siège devant Corbie; le roi a son
quartier général à quelques kilomètres de la ville. C'est le
moment que choisit Gaston d'Orléans pour organiser, avec le
comte de Soissons (cousin issu de germain du roi), l'assassinat
de Richelieu à Amiens; l'entreprise criminelle n'avorte que
par la pusillanimité de son auteur au dernier moment. Puis,
la peste s'étant déclarée, le même Gaston d'Orléans, lieute
nant général des armées du roi, abandonne son poste sans
3. De Beauchamp, Louis XIII d'après sa correspondance avec le car"
dinal de Richelieu (Paris, 1902), p. 247, lettre cclxxix.
4. G. d'AvENEL, Lettres ..„ t. V, p. 467. LE VŒU DE LOUIS XIII 51
prévenir et va respirer un air plus pur dans son château de
Blois.
Richelieu décide alors le roi à reporter son quartier général
à Chantilly; et c'est là que parvient enfin, le 15 novembre, la
nouvelle que Corbie a capitulé — singulière coïncidence —
le 11 novembre, à 11 heures, juste 282 ans avant l'armistice
de Rethondes. C'est la fin du cauchemar.
Immédiatement, le roi se rend à l'église pour remercier
Dieu, puis, toute la Cour se réunit pour le chant solennel d'un
Te Deum. Par cette remarquable promptitude à rendre grâces
au Ciel, le roi ne montre-t-il pas que c'est à son intervention
qu'il attribue la victoire ? En cette fin de 1636, le danger
immédiat est donc conjuré. Mais la situation générale reste
préoccupante et l'avenir assez sombre.
Le père Joseph, relatant les révélations d'une religieuse
du Calvaire de Morlaix , — il est le fondateur de cet Ordre —
suggère au roi de mettre solennellement son État et sa
personne royale sous la protection de la Mère de Dieu5. La
meilleure preuve que le roi est d'ores et déjà acquis à cette
idée, c'est que, tout au début de 1637, il se fait recevoir lui-
même parmi les membres de la Congrégation de l'Annonciat
ion, en la maison professe de Paris6.
Dès les premiers mois de 1637, un texte s'élabore. Richelieu
y travaille, comme le prouve une copie, qu'on peut voir aux
archives du ministère des Affaires étrangères, écrite de la
main de Cherré, secrétaire du Cardinal et corrigée en plu
sieurs endroits de la main du ministre7. Au printemps, le
travail devait être assez avancé, car nous apprenons par les
Mémoires de Richelieu, rédigées sous sa direction personn
elle, qu'un secrétaire, écrivant, en avril 1637, à l'ambassa
deur de France à Rome, reproduit déjà tout l'essentiel de la
déclaration du 10 février 16388.
Enfin, nous sommes exactement renseignés sur l'état de la
question à l'automne de cette année, par une lettre de Grotius,
ambassadeur de Suède à Paris, document fort important
quand on connaît l'exactitude minutieuse avec laquelle
l'ambassadeur renseignait son souverain. Le 21 novembre, il
écrivait au chancelier Oxenstiern9 :
5. G. Fagniez, le Père Joseph et Richelieu, t. II, p. 244-246.
6. Archives de la Compagnie de Jésus, t. V, 17 novembre 1637 : lettre
du général des Jésuites au P. Lallemand.
7.du ministère des Affaires étrangères, France, 1637, sep
tembre-décembre, fol. 323; d'AvENEL, Lettres ..., t. V, p. 908-912.
8. Mémoires du cardinal de Richelieu, édition Michaud et Poujoulat,
t. XXII, p. 206.
9. Hugonis Grottii epistolae, p. 378 : epist. dccclxhi. REVUE D'HISTOIRE DE L^ÊGLISE DE FRANCE 52
Pour commenui à quelque chc^e d'amusant, mais qui, je le crains,
>ourra avoir des conséquences sérieuses : le roi, au début de cette
année, a consacré par un vœu sa personne et son royaume à la Sainte
Vierge, et il n'hésite pas à rapporter à ce vœu tout ce qui lui a réussi
cette année à l'intérieur de la France. Et il ne se prépare pas settlement
V ériger à la Vierge dans la cathédrale de cette vtflle un autel qui lui
coûtera 400 000 francs; il veut encore que le jour du milieu du mois
d'août, qu'on appelle ici l'Assomption de la Vierge, soit désormais célébré
avec beaucoup plus de solennité que par le passé. Dans se but, il vient
de faire remettre des lettres au parlement de Paris.
Et le protestant railleur ajoute :
Je me demande si celui-ci' (le parlement) va trouver la chose bien
conforme A la loi salique. Si maintenant la Sainte Vierge, comme on
peut s'y attendre, fait du cardinal de Richelieu son Vicaire général, il
ne restera au roi qu'à se bien tenir.
Même après la présentation au Parlement, — en novembre,
d'après Grotius, — le texte dut encore être remanié, car la
copie de Cherré, dont nous avons parlé, porte l'indication de
sa main : « faite vers la fin de décembre >.
Tout au début de 1638, les prêtres de saint Vincent de Paul
vinrent prêcher une mission à Saint-Germain10. Le roi n'avait
certes pas besoin d'être fortifié dans ses intentions : mais il
s'agissait probablement de préparer la cour à l'acte considé
rable qui allait s'accomplir.
Enfin, toute procédure achevée, le 10 février 1638, le roi
signe à Saint-Germain les lettres patentes par lesquelles il
rend la célèbre ordonnance.
L'Ordonnance du 10 février : son caractère.
En voici le texte :
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous
ceux qui ces présentes lettres verront, salut.
« Dieu qui élève les rois au trône de leur grandeur, non content de
nous avoir donné l'esprit qu'il départ à tous les princes de la terre
pour la conduite de leurs peuples, a voulu prendre un soin si spécial
et de notre personne et de notre État, que nous ne pouvons considérer
le bonheur du cours de notre règne sans y voir autant d'effets merveil
leux de sa bonté que d'accidents qui nous pouvaient perdre!
« Lorsque nous sommes entrés au gouvernement de cette couronne,
la faiblesse de notre âge donna sujet à quelques mauvais esprits d'en
troubler la tranquillité : mais cette main divine soutint avec tant de
force la justice de notre cause, que l'on vit en même temps la naissance
et la fin de ces pernicieux desseins. En divers autres temps, l'artifice des
hommes et la malice du diable ayant suscité et fomenté des divisions
non moins dangereuses pour notre couronne que préjudiciables au repos
de notre maison, il lui a plu en détourner le mal avec autant de douceur
10. P. Coste, le Grand saint du grand siècle, t. II, p. 318-319. LE VŒU DE LOUIS XIII 53
que de justice. La rébellion de l'hérésie ayant aussi; formé un parti
dans l'État qui n'avait d'autre but que de partager notre autorité, il s'est
servi de nous pour en abattre l'orgueil et a permis que nous ayons
relevé ses saints autels en tous les lieux où la violence de cet injuste parti
en avait ôté les marques. Si nous avons entrepris la protection de nos
alliés, il a donné des succès si heureux à nos armes, qu'à la vue de
toute l'Europe, contre l'espérance de tout le monde, nous les avons
rétablis en la possession de leurs états dont ils avaient été dépouillés.
Si les plus grandes forces des ennemis de cette couronne se sont ralliées
pour conspirer sa ruine, il a confondu leurs ambitieux desseins pour faire
voir à toutes les nations que, comme sa providence a fondé cet État,
sa bonté le conserve et sa puissance le défend.
« Tant de grâces ai évidentes font que, pour n'en différer pas la
reconnaissance, sans attendre la paix qui nous viendra sans doute de la
même main dont nous les avons reçues et que nous désirons avec ar
deur, pour en faire sentir les fruits' aux peuples qui nous sont commis,
nous avons cru être obligés, nous prosternant aux pieds de sa majesté
divine, que nous adorons en trois personnes, à ceux de la Sainte Vierge
et de la sacrée croix, où nous révérons l'accomplissement des: mystères de
notre Rédemption par la vie et la mort du fils de Dieu en notre chair,
nous consacrer à la grandeur de Dieu, par son fils rabaissé jusques
à nous et à ce fils, par sa mère élevée jusqu'à lui, en la protection de
laquelle nous mettons particulièrement notre personne, notre État, notre
couronne et tous nos sujets, pour obtenir par ce moyen celle de la Sainte
Trinité, par son intercession, et de toute la cour céleste, par son
autorité et exemple ; nos mains n'étant pas assez pures pour présenter
nos offrandes à la pureté même, nous croyons que celles qui ont été
dignes de la porter, les rendront hosties agréables; et c'est chose bien
raisonnable qu'ayant été médiatrice de ses bienfaits, elle le soit de nos
actions- de grâces.
« A cesi causes, nous avons déclaré et déclarons que, prenant la très
sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaunle,
nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre État, notre
couronne et nos sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une sainte
conduite et défendre avec tant de soin ce royaume contre l'effort de
tous ses ennemis, que, soit qu'il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse
de la douceur de la paix que nous demandons à Dieu de tout notre
cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celles de la
gloire. Et, afin que la postérité ne puisse manquer à suivre nos volontés
en ce sujet, pour monument et marque immortelle de la consécration
présente que nous faisons, nous ferons construire de nouveau le grand
autel de l'église cathédrale de Paris, avec une image de la Viierge qui
tienne entre ses bras celle de son précieux Fils descendu de la croix;
nous serons représenté aux pieds et du Fils et de la Mère comme leur
offrant notre couronne et notre sceptre.
« Nous admonestons le sieur archevêque de Paris et néanmoins lui
enjoignons que, tous les ans le jour et fête de l'Assomption, il fasse faire
commémoration de notre présente déclaration à la grand'messe qui se
dira en son église cathédrale et qu'après les vêpres dudit jour, il soit
fait une procession en la dite église, à laquelle assisteront toutes les
compagnies souveraines et le corps de ville, avec pareille cérémonie
que celle qui s'observe aux processions générales les plus solennelles.
Ce que nous voulons aussi être fait en toutes les églises tant paroissiales
que celles des monastères de la dite ville et des faubourgs, et en toutes
les villes, bourgs et villages du dit diocèse de Paris. BEVUE D'HISTOIBE DE i/ÉGLIS* DE FRANCE 54
« Exhortons pareillement tous les archevêques et évêques de notre
royaume, et néanmoins leur enjoignons de faire célébrer la même
solennité en leurs églises épiscopales et autres églises de leurs diocèses;
entendant qu'à la dite cérémonie les cours de parlement et autres
compagnies souveraines «t les principaux officiers de la ville y soient
présents.
« Et d'autant qu'il y a plusieurs églises épiscopales qui ne sont point
dédiées à la Vierge, nous exhortons les dits archevêques et évêques,
en ce cas, de lui dédier la principale chapelle des dites églises pour y être
faite la dite cérémonie et d'y élever un autel avec un ornement conve
nable à une action si célèbre, et d'admonester tous nos peuples d'avoir
une dévotion particulière à la Vierge, d'implorer en ce jour sa protection,
afin que, sous une si puissante patronne, notre royaume soit à couvert
de toutes les entreprises de ses ennemis, qu'il jouisse longuement d'une
bonne paix, que Dieu y soit servi et révéré si saintement que nous et
nos sujets puissions arriver heureusement à la dernière fin pour laquelle
nous avons été créés. Car tel est notre plaisir. >
« Donné à Saint-Germain-en-Laye, le dixième jour de février, l'an
de grâce mil six cent trente huit, et de notre règne le vingt-huit. »
Signé : Louis*.
Si l'on veut bien se reporter à la formule caractéristique :
« Nous lui consacrons (à la Sainte Vierge) notre personne,
notre État, notre couronne et nos sujets », on conviendra
que ce n'est pas assez d'appeler cette déclaration un vœu.
C'est, en réalité, outre une fervente action de grâces pour les
bienfaits déjà obtenus, une véritable et solennelle consécrat
ion de la France à Marie. C'est un acte officiel au premier
chef, qui doit être considéré comme une loi française. Il a été
enregistré par le Parlement et c'est à juste titre qu'il figure
dans le Recueil des anciennes lois françaises du juriste
Isambert11 et dans le Mercure de France12. Nous insistons
tout particulièrement sur ce caractère législatif de l'acte du
10 février 1638, caractère qui n'a pas encore été mis assez
en relief.
On a pu se demander où, à Saint-Germain, a été signée
l'ordonnance du 10 février. C'est certainement au Château-
Neuf, le seul que Louis XIII ait habité; et ceci enlève beaucoup
d'intérêt aux recherches qu'on pourrait entreprendre, car
de ce Château-Neuf, il ne reste plus rien, sauf le tout petit
pavillon en briques, situé à l'aile nord du pavillon Henri IV
actuel, et où fut ondoyé Louis XIV.
A la reprise des hostilités en 1638, les Espagnols s'avancent
de nouveau jusqu'à Hesdin et menacent Abbeville. Le roi y
arrive avec Richelieu au début d'août. La fête de l'Assomption
* Arch, nat., Collection Rondonneau, AD* 250, n° 30.
11. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XVI,
p. 483.
12. Mercure de France, t. XXII, p. 284. LE VŒU DE LOUIS XIII 55
y fut célébrée en grande pompe. Au cours de la messe solen
nelle, Louis XIII, au moment de l'Élévation, la main droite
il hauteur de l'hostie sainte, voua son royaume à la Vierge13.
La cérémonie d' Abbeville est la partie religieuse de la
«consécration signée à Saint-Germain; elle en est comme le
corollaire. L'acte du 10 février garde toute sa valeur au point
de vue civil, pour employer un terme inconnu alors dans ce
«ens, mais qui prend pour nous une signification précise.
Tableaux commémoratifs.
Les grands faits qui ont une signification profonde et
prennent une valeur symbolique, ont toujours inspiré les
.artistes. Tel fut le cas pour la consécration du 10 février. Dès
1638 (et peut-être 1637), Philippe de Champagne composa
un grand tableau conforme au texte du vœu : il fut placé
provisoirement dans le chœur de Notre-Dame en attendant
l'érection de l'autel dont il est question dans le vœu, érection
•qui ne fut réalisée que par Louis XIV. A ce moment, le tableau
■de Philippe de Champagne fut relégué dans une chapelle
latérale et remplacé par la belle Pieta de Coustou l'aîné.
L'autel offert par Louis XIV a disparu à la Révolution, mais
la Pieta de Coustou est toujours à Notre-Dame. Quant au
tableau de Philippe de Champagne, on peut l'admirer au
musée de Caen. Carie Vanloo fit aussi un tableau pour l'église
«des Petits Augustins. Mais l'œuvre la plus considérable qu'ait
inspirée la consécration du 10 février est sans conteste le
magnifique tableau d'Ingres, qui est actuellement dans la
•cathédrale de Montauban. Il fut commandé à l'artiste en
1821 : celui-ci y travailla trois ans, le prépara par plus
de cent dessins conservés à Montauban. Il semble pour les
traits de la Vierge s'être inspiré de ceux de la célèbre Madone
Sixtine, de Raphaël, le joyau du musée de Dresde. D'après
Henri Lapauze, historiographe d'Ingres, celui-ci recommença
certaines parties du tableau jusqu'à soixante fois. Cette toile,
exposée au Salon de 1824, y obtint un immense succès : elle
consacra la réputation de l'artiste et reste une de ses œuvres
maîtresses14.
13. Dusevel, le Vœu de Louis XIII, dans la Bibliothèque historique,
monumentale, ecclésiastique et littéraire de l'Artois et de la Picardie
(Amiens, 1344), p. 215-217.
14. Dans la sacristie de l'église de Saint-Germain, se trouve un tableau
représentant Louis Xllll à genoux offrant sceptre et couronne à... saint
Louis. Le maître Maurice Denis, vice-président des « Amis du Vieux
Saint-Germain » a reconnu que, dans cette toile, la partie représentant

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