Les « chrétiens bosniaques » et le mouvement cathare au Moyen Age - article ; n°2 ; vol.182, pg 131-181

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1972 - Volume 182 - Numéro 2 - Pages 131-181
L'hérésie cathare s'introduit en Croatie peu après le milieu du douzième siècle. Les hérétiques, à l'exemple des croisés français, empruntent la doctrine des dualistes de Constantinople et s'organisent en Eglise de Dalmatie. Chassés du littoral croate, ils pénètrent (vers 1200) en Bosnie et Herzégovine. Leur organisation prend alors le nom de l'Eglise des « chrétiens bosniaques ». Toutes les tentatives des autorités ecclésiastiques et des pouvoirs laïcs de dissiper l'hérésie dite bosniaque et de ramener à l'unité ces dissidents de l'orthodoxie romaine demeurent sans succès. Les « chrétiens » gagnent peu à peu la confiance des populations de Bosnie et Herzégovine, qui, fort attachées à l'hérésie, abandonnent la pratique des sacrements et contestent les institutions de l'Eglise romaine. Les adhérents de l'Eglise bosniaque se divisent en « bons hommes » et « chrétiens ». Les premiers, tenant les rangs de la hiérarchie, sont dirigés par le djed, chef spirituel de tous les « chrétiens » de Bosnie et Herzégovine et l'évêque de leur Eglise. Dans son rôle de vicaire du Christ et successeur de Pierre dans l'Eglise bosniaque, le djed est assisté par les strojnici (clergé). Ceux-ci, divisés en gosti (hôtes) et starci (anciens), pourvoient aux besoins spirituels de leurs confrères « chrétiens » et prêtent leurs services aux maîtres féodaux dans les différentes affaires du pays. L'Eglise bosniaque avec ses auditeurs, croyants, parfaits et bons hommes entre dans le cadre du mouvement cathare. Les « chrétiens bosniaques » fraternisent, semble-t-il, avec les albigeois, s'assurent la sympathie des cathares lombards et leur djed a l'estime de tous les cathares occidentaux, de telle sorte que certaines sources latines le considèrent comme leur pape. Les « chrétiens » de Bosnie et des régions avoisinantes sont-ils dualistes ? Les écrits des controversistes et des polémistes latins affirment que les partisans de l'Eglise bosniaque professaient une sorte de dualisme mitigé. Au contraire, les sources propres aux « chrétiens bosniaques » laissent entendre que ceux-ci reconnaissaient la Trinité, admettaient Jésus comme le Fils de Dieu, croyaient que la grâce est indispensable pour le salut des hommes, pratiquaient l'aumône et priaient pour leurs défunts. Ils rejetaient toutefois les sacrements, le serment et se servaient d'un rituel analogue à celui des cathares occidentaux.
51 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1972
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Franjo Šanjek
Les « chrétiens bosniaques » et le mouvement cathare au
Moyen Age
In: Revue de l'histoire des religions, tome 182 n°2, 1972. pp. 131-181.
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Šanjek Franjo. Les « chrétiens bosniaques » et le mouvement cathare au Moyen Age. In: Revue de l'histoire des religions, tome
182 n°2, 1972. pp. 131-181.
doi : 10.3406/rhr.1972.9910
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1972_num_182_2_9910Résumé
L'hérésie cathare s'introduit en Croatie peu après le milieu du douzième siècle. Les hérétiques, à
l'exemple des croisés français, empruntent la doctrine des dualistes de Constantinople et s'organisent
en Eglise de Dalmatie. Chassés du littoral croate, ils pénètrent (vers 1200) en Bosnie et Herzégovine.
Leur organisation prend alors le nom de l'Eglise des « chrétiens bosniaques ». Toutes les tentatives des
autorités ecclésiastiques et des pouvoirs laïcs de dissiper l'hérésie dite bosniaque et de ramener à
l'unité ces dissidents de l'orthodoxie romaine demeurent sans succès. Les « chrétiens » gagnent peu à
peu la confiance des populations de Bosnie et Herzégovine, qui, fort attachées à l'hérésie, abandonnent
la pratique des sacrements et contestent les institutions de l'Eglise romaine. Les adhérents de l'Eglise
bosniaque se divisent en « bons hommes » et « chrétiens ». Les premiers, tenant les rangs de la
hiérarchie, sont dirigés par le "djed", chef spirituel de tous les « chrétiens » de Bosnie et Herzégovine et
l'évêque de leur Eglise. Dans son rôle de vicaire du Christ et successeur de Pierre dans l'Eglise
bosniaque, le "djed" est assisté par les "strojnici" (clergé). Ceux-ci, divisés en "gosti" (hôtes) et "starci"
(anciens), pourvoient aux besoins spirituels de leurs confrères « chrétiens » et prêtent leurs services
aux maîtres féodaux dans les différentes affaires du pays. L'Eglise bosniaque avec ses auditeurs,
croyants, parfaits et bons hommes entre dans le cadre du mouvement cathare. Les « chrétiens
bosniaques » fraternisent, semble-t-il, avec les albigeois, s'assurent la sympathie des cathares
lombards et leur "djed" a l'estime de tous les cathares occidentaux, de telle sorte que certaines sources
latines le considèrent comme leur pape. Les « chrétiens » de Bosnie et des régions avoisinantes sont-
ils dualistes ? Les écrits des controversistes et des polémistes latins affirment que les partisans de
l'Eglise bosniaque professaient une sorte de dualisme mitigé. Au contraire, les sources propres aux «
chrétiens bosniaques » laissent entendre que ceux-ci reconnaissaient la Trinité, admettaient Jésus
comme le Fils de Dieu, croyaient que la grâce est indispensable pour le salut des hommes, pratiquaient
l'aumône et priaient pour leurs défunts. Ils rejetaient toutefois les sacrements, le serment et se servaient
d'un rituel analogue à celui des cathares occidentaux.■
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Les « chrétiens bosniaques »
et le mouvement cathare au Moyen Age
L'hérésie cathare s'introduit en Croatie peu après le milieu
du, douzième siècle. Les hérétiques, à l'exemple des croisés
français, empruntent la doctrine des dualistes de Constantinople
et s'organisent en Eglise de Dalmalie. Chassés du littoral croate,
ils pénètrent (vers 1200) en Bosnie et Herzégovine. Leur organi
sation prend alors le nom de l'Eglise des « chrétiens bosniaques ».
Toutes les tentatives des autorités ecclésiastiques et des pouv
oirs laïcs de dissiper l'hérésie dite bosniaque et de ramener à
l'unité ces dissidents de l'orthodoxie romaine demeurent sans
succès. Les « chrétiens » gagnent peu à peu \ la confiance des
populations de Bosnie et Herzégovine, qui,, fort attachées; à
l'hérésie, abandonnent la pratique des sacrements et contestent
les institutions de l'Eglise romaine.
Les j adhérents ■ de V Eglise bosniaque se divisent en « bons
hommes » et « chrétiens ». Les premiers, tenant les rangs de la
hiérarchie, sont dirigés par le djed, chef spirituel de tous les
« chrétiens » de Bosnie et Herzégovine et l'évêque de leur Eglise.
Dans son rôle de vicaire du Christ et successeur de Pierre dans
l'Eglise bosniaque, le djed est assisté par les stroj nici (clergé).
Ceux-ci, divisés en gosti (hôtes) et starci (anciens), pourvoient
aux besoins spirituels de leurs confrères « chrétiens » et prêtent
leurs services aux maîtres féodaux dans les différentes affaires
du pays:
L'Eglise bosniaque avec ses auditeurs, croyants, parfaits et
bons hommes entre dans le cadre du mouvement cathare. Les
« chrétiens bosniaques » fraternisent, semble-t-il, avec les albi
geois, s'assurent la sympathie des cathares lombards et leur
djed a l'estime de tous les cathares occidentaux, de telle sorte
que certaines sources latines le considèrent comme leur pape.
Les « chrétiens » de Bosnie et des régions avoisinanles sont-ils
dualistes ? Les écrits des controversistes et des polémistes latins ■
affirment que les partisans de V Eglise bosniaque professaient
une sorte de dualisme mitigé. Au contraire, les sources propres
aux « chrétiens bosniaques » laissent entendre que ceux-ci
reconnaissaient la Trinité, admettaient Jésus comme le Fils' de-
Dieu,, croyaient que la grâce est indispensable pour le salut des i
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132 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
hommes, pratiquaient l'aumône et priaient ? pour leurs défunts.
Ils rejetaient toutefois les sacrements, le serment et se servaient
ďun rituel analogue à celui des cathares occidentaux.
Au xiie siècle, une vague de courants réformistes secoue
le christianisme occidental. Ces dissidents de l'orthodoxie
romaine contestent l'Eglise institutionalisée liée au pouvoir
féodal, souhaitant son retour vers l'Eglise des Apôtres et
visant l'adaptation des institutions ecclésiastiques à la- vie
évangélique dans sa simplicité primitive.
Par l'intermédiaire des croisés français et des marchands
dalmates, l'hérésie dualiste s'infiltre en Croatie, sur la pénin
sule italienne, en, France, dans les Flandres et en Rhénanie.
Vers l'an 1167, les bogomiles bulgares et les phoundagiagites
byzantins fraternisent avec les dualistes occidentaux. Les
cathares croates, italiens et languedociens, que les contro-
versistes et les hérésiologues latins appellent albigeois,
cathares, « chrétiens », manichéens et patarins, s'efforcent
de connaître les textes bibliques, notamment les livres du *
Nouveau Testament, et réclament la liberté de la prédication.
Si nous accordons foi aux sources- latines, les dualistes
appartenant aux « ordres »x de Dragovitsa (dualisme absolu),,
de Bulgarie (dualisme modéré) et de Slavonie (dualisme de*
tendance bulgare) dominent, sur le plan idéologique, le mou
vement cathare dans l'Occident médiéval; Les hérétiques de
l'ordre de Dragovitsa professent les deux seigneurs sans
commencement ni fin, l'un profondément bon, l'autre profon
dément mauvais2. Les Bulgares croient en un seul1 Dieu, bon?
et tout-puissant, sans commencement, qui a créé les anges
1) Dans les écrits des controversistes et des polémistes latins, le terme
« ordre » a le sens d'organisation, de structures d'un groupe particulier dans
le mouvement cathare. La division des cathares lombards en Albanenses,
Concorricenses et Bagnolenses est due à leur appartenance respective aux
« ordres » de Dragovitsa, de Bulgarie et de Slavonie. Cf. De heresi catharorum in.
Lombardia, éd. A. Dondaine, La hiérarchie cathare en Italie, I, dans Archivům
Fralrum Praedicatorum, t. XIX, 1949, p. 308-312.
2) Bibl. Nat. de Paris, ms. lat. 13151 (la Brevis Summula), f. 347 rv : « Heret
ici qui habent errorem suum de Brugutia (?) qui et dicuntur Albigenses...
habent dominos duos esse sine principio et sine fine, unum penitus bonum et
alterum penitus malum. » .
« CHRETIENS BOSNIAQUES » 133 LES
S L A V O N I E
BOLINO (1203) POtJE Puhovac Liubskovq (1407)
SARAJEVO Bradine Podborač Seonica (1418) j J423) (1466) __ Podbiograd
»^1466) TROGIR-ШХ- -Е?Л Bijela
(147Ó) \ oCrnice
H E R)Z E G О VI N E\
StolaďN
ADR I A TIQUE
_DUBROVNIK
(République de Raguseï
Les centres de l'hérésie dualiste en Croatie médiévale
■ Les centres des patarins. • Les « maisons » des chrétiens bosniaques.
0 Le siège du djed de l'Eglise bosniaque. о Les lieux où la présence des « chrétiens bosniaques » est historiquement attestée.
et les quatre éléments1. Les dualistes slavons s'inspirent de
la eroyance de l'ordre bulgare, mais ils considèrent le Christ
et la Vierge Marie comme des anges apparus dans la chair
et affirment que le Christ n'a jamais eu de véritable corps
humain ; il n'a ni mangé, ni bu ; il n'a pu être crucifié, ni
mort, ni enseveli et toutes ses actions en tant qu'homme
n'étaient qu'apparentes2.
1) De heresi, p. 310 : « Oui habent ordinem suum de bulgaria, credimt et
predicant tantum unum bonum deum omnipotentem sine principio, qui creavit
anřrelos et IIHor elementa. » Voir aussi Moneta de Crémone, Aduersus calharos
el valdenses, éd. Th. A. Ricchinius, Rome, 1743, p. 248.
2) Cf. De heresi, p. 311 ; Moneta de Crémone, Adversus catharos, p. 233
et 248. ;
-
134 REVUE DE -I L'HISTOIRE DES l RELIGIONS
Le travail que nous présentons se limite, à l'origine, à
l'organisation sociale et à la doctrine dualiste des hérétiques
de l'ordre slavon1.
l'implantation de l'hérésie cathare
sur le sol croate
l'église des « chrétiens bosniaques »
Dans son ouvrage Les bogomiles et les paiarins2, l'historien
croate François ; Rački, . à l'aide d'une riche documentation,
affirme que les hérétiques dits « chrétiens bosniaques », des
cendants directs des bogomiles bulgares, appartiennent au
mouvement néo-manichéen et dualiste dont faisaient partie
les albigeois et les cathares italiens. Selon lui, les bogomiles
bulgares et macédoniens, chassés vers la v. fin du xne siècle
de l'Etat de Rascie3, se réfugient en Bosnie et seraient à
l'origine de l'hérésie bosniaque.
Les résultats de F. Rački sont au point de départ de
nombreux travaux d'historiens4 et c'est depuis lors que
1) Cet article est le résumé de nos recherches sur Les chrétiens bosniaques:
et le mouvement cathare aux treizième-quinzième siècles. Leur présentation a
fait l'objet d'une thèse de IIIe cycle en mai 1971 à la Sorbonně. Nous en espérons
sa parution intégrale dans une prochaine édition.
2) F. Rački, Bogomili i patareni, dans RAD de V 'Académie yougoslave de
Zagreb, t. VII-X, 1869-1870 ; Belgrade, 1931.
3) Cf. F. Rački, Bogomili i p. 377-378. Il se réfère au récit d'Etienne
le Premier-couronné, qui attribue à son père Etienne Nemanja, fondateur de
l'Etat serbe, d'avoir chassé de son pays les hérétiques servant le diable en
personne (Bibl. Nat. de Paris, ms. slave 10, f. 193 rv ; éd. P. J. Safarik, Život
svelog Symeona od krále Štěpána, Prague, 1851, p. 6-8). Or, d'après les chroni
queurs du хше et du xive siècle, Etienne Nemanja a reconduit son peuple à
l'orthodoxie, chassant les loups de l'hérésie (latine) et construisant les églises
de Dieu à la place des temples du diable (Théodose le Moine, La biographie
de saint Sava, éd. M. Basic, Stare srpske biografîje, Belgrade, 1924, p. 105)..
A notre avis, l'expression « temples dd diable » se rapporte plutôt à l'ancien
paganisme slave. Le contemporain d'Etienne Nemanja, le chroniqueur allemand
Helmold (1172), décrit les Serbes comme étant « fils de Bélial, vivant sans joug
de Dieu » (Helmold de Lubeck, Chronica Slavorum, éd. R. R. Steinhem,
Frankfort, .1581, p. 95). Par conséquent, Etienne Nemanja avait appris à son
peuple, qui vivait sans joug de Dieu, la foi chrétienne (Saint Sava, La biogra
phie de saint Siméon, éd. M. Basic, Stare srpske biografîje, p. 4).
4) Notons les travaux de L. Léger (L'hérésie des bogomiles en Bosnie et
en Bulgarie au Moyen Age, dans Revue des questions historiques, t. VIII, 1870,
p. 479-517) ; V. Klaic, I. Ruvarac, K. Jireček, F. Šišié, .V. Čorovió,
M. Barada, D. Kniewald et D. Mandič. ;
.
« CHRÉTIENS . BOSNIAQUES ; » 135 LES
l'appellation « bogomile », qui ne se rencontre guère dans
les sources historiques, devient un terme courant pour dési
gner les hérétiques de Bosnie et Herzégovine.
Dans l'état actuel de la connaissance historique, l'hérésie
de l'ordre slavon surgit en Dalmatie peu après 1150. Les
marchands croates,, après avoir rencontré l'hérésie dualiste
à Constantinople, créent les premières communautés cathares
sur, la rive orientale de l'Adriatique, notamment . dans ; les
villes de Split et de Trogir. De nombreux documents ponti
ficaux et les écrits des polémistes latins attestent que l'hérésie
cathare ou patarine, répandue sur le littoral croate, a pénétré
à l'intérieur du pays, en Bosnie, lors des mesures décrétées
contre ses adhérents en Dalmatie. D'après les sources his
toriques, l'hérésie cathare apparaît en Croatie sous le nom
de l'Eglise de Dalmatie (Actes de Saint-Félix), puis de
Slavonie (De heresi catharorum in Lombardia, Salvo Burce,
Moneta de Crémone, Raynier Sacconi) et, dès la deuxième
moitié du xine siècle, comme Eglise de ; Bosnie (Anselme
d'Alexandrie).
« Ecclesia Dalmaliae »
Devant l'assemblée cathare qui, en mail 1167, réunit les
albigeois et leurs coreligionnaires italiens dans le château de
Saint-Félix-de-Caraman près de Toulouse, le pape Niquinta,
évêque des sectaires dualistes de Constantinople1, tente la
reconversion au dualisme absolu des cathares français et ita
liens. Il suggère aux sectateurs occidentaux de s'organiser
à l'exemple de leurs semblables orientaux : « Vous m'avez
prié de vous dire si les observances des Eglises anciennes
étaient modérées ou rigides ; je vous affirme que les sept
Eglises d'Asie2 furent entre elles distinctes et délimitées et
1) De heresi, p. 306; Anselme d'Alexandrie, Tracîatus . de hereticis,
éd. A. Dondaine, La hiérarchie calhare en Italie, II, AFP, t. XX, 1950, p. 309 ;
Ch. Sandius, Nucleus historiae ecclesiaslicae, Cologne, 1676, p. 390-391.
2) Le pape Niquinta s'exprime symboliquement (Apoc. 1, 4-5). Néanmoins,
les polémistes latins du xine siècle indiquent les noms de sept communautés
dualistes dans l'Orient médiéval : l'Eglise des Grecs de Constantinople, des .
.
,
136 REVUE DE. L'HISTOIRE: DES RELIGIONS
qu'aucune d'elles ne faisait quelque chose en v contradiction
avec une autre. Or, les Eglises de Romanie, de Dragovitsa,
de Melenguie, de Bulgarie et de Dalmatie sont distinctes et
délimitées et aucune d'elles -ne fait quelque chose qui; soit
en contradiction avec les autres. Ainsi elles sont en paix
entre elles w1.
Le dominicain Anselme d'Alexandrie situe l'apparition
des hérétiques dualistes en Croatie2 entre l'arrivée des croisés
français à Constantinople (1147) et l'extension du catharisme
en France et dans; la. péninsule italienne (avant 1167) :
« Venus à en esprit de conquête, des Français
rencontrent la secte (cathare). Devenus nombreux, ils éta
blissent leur évêque, qui s'appelle évêque des Latins. Puis,
certains de Slavonie, c'est-à-dire du; pays qub s'appelle la
Bosnie, se rendent à Constantinople pour raison de commerce.
Rentrés chez eux, ils prêchent, s'accroissent en nombre et
établissent-un évêque qui s'appelle évêque de Slavonie ou
de Bosnie. Plus tard; les Français ; rentrent dans leur pays,
Latins de Constantinople, de- Philadelphie en Romanie, de Bulgarie, de
Dragovitsa, de Melenguie et de Dalmatie (Slavonie ou Bosnie). Cf. Raynier
Sacconi, Summa de catharis et pauperibus de Lugduno, éd. A. Dondaine,
Un trailé néo-manichéen du treizième i siècle, Rome, 1939, . p. 70 ; Anselme
d'Alexandrie, Tractatus, p. 308 sqq.
1) G. Besse, Histoire des ducs, marquis et comtes de Nar bonne, Paris, 1660,
p. 484 : « Post hec vero Papa Niquinta dix(it) Eccl(esiae) Tolosanae. Vos
dixistis mihi, vt ego dicam vobis, consuetudines primitiuar(um) Ecclesiarum
sint leues aut graues, et Ego dicam vobis septem <Eccl(esiae) Asiae fuerunť
diuisas et terminates inter illas, et nulla illarum faciebat ad aliam aliquam
rem ad suam contradicionem. - Et Eccl(esiae) Romanae, et Drogometiae et
Melenguiae, et Bulgariae, et Dalmatiae sunt diuisas et termin(atas) et vnaad
altéra non facit aliq(uam) rem ad suam contradicionem et ita pacem habent;
inter se. Similiter et vos facite. »
2) Le terme « croate » en tant que désignation d'un groupe ethnique apparaît
dans les documents vers le milieu du ixe siècle. Vers la fin du xe siècle, ce terme
devient surtout une dénomination politique, tandis que le nom* Slavon »
désigne l'appartenance ethnique. Dès le xne siècle les substantifs « »
et « Slavonie » s'identifient avec ceux de « Croate » et de « Croatie ». Par consé
quent, dans la littérature médiévale latine, les noms « Slavon » et « Slavonie »
sont les synonymes de « Croate » et de « Croatie ». La Bosnie est incluse dans la
Slavonie. Dans ce sens Coloman, vice-roi de Croatie, dirige ses croisés « contra
haereticos in Sclavoniae partibus constitutos ». Cf. A.. Theiner, Monumenta
Hungariae historica, t. I, Rome, 1859, p. 129; M. Deanovič, Ime « Croato »
u talijanskom jeziku, dans Collectanea de l'Université de Zagreb, 1955, p. 167 ;
Rječnik Hrvalskoga ili Srpskoga jezika, Zagreb, 1955, p. 482. ;
:
« CHRÉTIENS BOSNIAQUES » 137 LES
ils prêchent, s'accroissent en nombre et établissent un évêque
de France * w1.
Le 1er mai 1185, les prélats dalmates, réunis en synode à
Split, condamnent « toutes les sectes hérétiques et leurs
complices déchaînés contre l'Eglise romaine et sa doctrine »2.
Approuvant les actes synodaux, le 11 novembre de l'année
suivante, le pape Urbain; III met en garde l'archevêque de
Split et lui recommande de « veiller à ce que des conventicules
qui s'appellent fraternités ne se constituent pas dans son
archidiocèse »3. Or, les hérésiologues catholiques du хше siècle,
Moneta de Crémone et Jacques de Capellis, désignent les
communautés cathares et leurs réunions sous le nom de
conventicules4.
Le 6 mai 1198, André, vice-roi de Croatie, restitue aux,
bénédictins de Zadar leur propriété de Suhovara envahie par
les « pseudo-chrétiens»5. Le document mentionne un certain
Matthieu Zorobabel qui, deux . ans plus tard, avec son frère
Aristode abjure devant l'archevêque de Split l'hérésie, dont
ils auraient été des prédicateurs fervents6. A la suite de ce
1) Anselme d'Alexandrie, Traciatus, p. 308 : « Postea francigene iverunt
Constantinopolim... Postea <■ quidam de Sclavonia, scilicet de terra dicitur
Bossona, iverunt Constantinopolim causa mercacionis ; reversi ad terram suam
predicaverunt et, multiplicati, constituerunt episcopum qui dicitur espicopus
Sclavoniae sive Bossone. Postea francigene, qui iverant Constantinopolim,
redierunt ad propria... »
2) T. Smičiklas, Codex diplomaticus Croatiae, t. II, Zagreb, 1904, p. 192 :
« Ebi vero anathematizavimus omnes sectas hereticorum et eorum complices
contra sacrosanctam romanam ecclesiam et ejus doctrinanv oblaterantes. »
3) T. Smičiklas, Codex Croaliae, t. II, p. 202-203 : « Urbanus
episcopus venerabili fratri Petro Spalatensi archiepiscopo... Prohibuisti etiam,
ne conuenticula fièrent, que fraternitates appellantur. »
4) En décrivant la hiérarchie cathare, Moneta de Crémone et Jacques de
Capellis montrent que le rôle des deux fils de la secte est de visiter les convent
icules cathares dans les lieux où se trouvaient leurs adhérents. Cf. Moneta
de Crémone, Adversus calharos, p. 278 ; Jacques de Capellis, Summa contra
herelicos, éd. I. Dôllinger, Dokumente, Munich, 1890, p. 279.
Г>) T. Smičiklas, Codex diplomaticus Croaliae, t. II, p. 296 : « De predio ad
locum, qui Suchouarra dicitur, quod a quibusdam pseudo-christianis falso
inuasum fuerat. »
6) Thomas l'archidiacre de Split, Ilisloria Salonitanorum Pnnlificum,
chap. 23, éd. F. Rački, Zagreb, 1894, p. 80 : « Erant fallente diabolo, in baratrum
heretice pestis immersi, ut non solum impiam haeresim obcecato corde crederent,
sed etiam scelestis labiis predicarent. Hoc inuenit Bemardus Spalati commo-
rantes, multosque iam pestiferi dogmatis tabe ab eis infectos. ďpit ergo paulatim
eos ad catholicam norman miti sermone allicere, frequenter ens conuooans, ;

.
138 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
procès, l'archevêque Bernard eut recours à la force en expul
sant les hérétiques patarins des villes dalmates, de Split et
de Trogir. A ces hétérodoxes, que le pape Innocent III appelle
cathares1, le seigneur, de Bosnie, le ban2 Kouline, réserve un
accueil chaleureux. Le souverain pontife l'accuse non seul
ement d'avoir accueilli les hérétiques pourchassés, . mais, de
leur faire honneur plus qu'aux catholiques eux-mêmes, en les
nommant « chrétiens par excellence »3. Bénéficiant de l'inc
idence politique permettant à Kouline de convoiter le gouver
nement bosniaque indépendamment du roi de Hongrie et de
Croatie, les hérétiques croissent et se renforcent en Bosnie.
Les cathares en Bosnie
D'après le récit de Thomas, archidiacre de Split, les frères
Zorobabel, excellents peintres et très compétents en litt
érature latine et slave, passaient la plupart de leur temps en
Bosnie. En tant qu'hérétiques fervents, ils furent surpris dans
frequenter exhortans. Sed ": cum illi heretica * calliditate tergiuersantes dissi-
mularent conuerti, statim archiepiscopus fecit omnia bona eorum diripi, eosque
anathematis uinculo innodatos, com magno opprobrio de ciuitate expelli. Tune
predicti fratres, uidentes se maxime iniuriis dampnisque affectos, ad mandátům
ecclesie sunt reuersi ; fecitque eos archiepiscopus suam heresim, tactis sacro-
sanctis euangeliis, abiurare ; ipsosque ab excommunicationis ••■ nexu débita
solempnitate expediens. »
1) Reg. Vat., vol. 5, f. 55 v : « In terra nobilis viri, Culini Bani, quorumdam
hominum multitudo moretur, qui de damnata catharorum haeresi sunt vehe-
menter suspectbet graviter infamati » (la, lettre d'Innocent III libellée le
21 nov. 1202).
2) Le terme ban, utilisé en Croatie et dans l'Etat de Bosnie, représente le
souverain du pays ou, plus généralement, celui qui gouverne au nom du sou
verain. Cf. Rječnik Hrvatskoga ili Srpskoga jezika, t. I, Zagreb, 1880, p. 169.
3) Reg. , Vat:, vol. 5, ř. 1 v ; T.". Smičiklas, Codex diplomaticus Croaliae,
t. II, p. 351 : « Accepimus autem, quod nuper venerabilis frater noster (Ber-
nardus) Spalatensis archiepiscopus Patarenos non paucos de Spalatensi et
Traguriensi civitatibus effugasset, nobilis vir Culinus banus Bossinus iniquitati
eorum non solum tutum latibulum, sed et presidium contulit manifestům,
et perversi táti eorumdem terram suam et se ipsum exponens ipsos pro catholicis,
immo ultra catholicos honoravit, vocans eos autonomasice christianos. »
Les statuts de la ville de Trogir (1322) renferment un article sur les patarins
condamnés au bûcher : « Un autem heretice prativatis nequeant infidèles in
catolico populo semináře, districta constitucione sancimus, , ut heretici et
patareni, vel alio quoeumque nomine constant, in civitate Tragurij vel districtu
non audeant apparere, et si quis eorum repertus fuerit, dummodo iudicio
ecclesie sit denunciatus hereticus, vel per se confessus, aut testibus convinctus,
sive perfecta evidencia detectus fuerit hereticus manifestus, flammis tradatur
usque ad pulverem exurendus absque dilacione. » Cf. I. Strohal, Statutům
el reformationes civitatis Tragurii, Zagreb, 1915, p. 7-8.

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