Les conséquences sociales du jansénisme - article ; n°92 ; vol.21, pg 355-391

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Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1935 - Volume 21 - Numéro 92 - Pages 355-391
37 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1935
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Edmond Préclin
Les conséquences sociales du jansénisme
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 21. N°92, 1935. pp. 355-391.
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Préclin Edmond. Les conséquences sociales du jansénisme . In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 21. N°92, 1935.
pp. 355-391.
doi : 10.3406/rhef.1935.2750
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1935_num_21_92_2750LES CONSÉQUENCES SOCIALES
DU JANSÉNISME
I.II.III.IV.chardisme. Jansénisme d'étudier risme Les La L'enseignement Liturgie, Idées Pratique (1675-1801). le démocratiques sujet et t — religieuse. du Les janséniste. au — Richérisme rites. point Les — sur - idées de — Le Les vue l'église. (1653-1675). recours richéristes ouvrages local. écoles aux — jansénistes. Les — liturgiques. Sacrements. depuis Jansénisme premiers 1801 — rapports et Leur Difficultés et le Riché- Blan- pédadu
gogie. — Leur influence.
V. Le Jansénisme et les problèmes du temps. — Jansénisme et phi
losophie. — Jansénisme, morale et ordre social. — et prêt
à intérêt. — Jansénisme et vie politique.
Conclusion : Aspects variés du Jansénisme.
Le Jansénisme n'est pas seulement une doctrine théologi
que sur la nature et les caractères de la Grâce. Lié à une
morale sévère et rigoriste, professé surtout par des ecclésias
tiques, il a exercé une incontestable influence sociale sous
plusieurs formes.
Très vite, les disciples de Saint-Cyran et d'Arnauld ou de
Quesnel ont conçu l'Église comme une aristocratie de prê
tres, représentants de fidèles qui jouaient un rôle quelque
peu actif dans la communauté chrétienne. A leur tour, le
presbytérianisme et le laïcisme se manifestent dans l'ordre
même des cérémonies, puis dans le domaine de la pratique
religieuse.
Le Jansénisme déroule alors toute son influence sociale :
dans la formation du chrétien, car il y a une pédagogie jan
séniste et une morale janséniste qui s'oppose à celle des ad
versaires de Port-Royal; dans la formation du citoyen, memb
re des communautés économique et politique.
/. — LES IDÉES DÉMOCRATIQUES SUR L'ÉGLISE.
Dans les Jansénistes du xvme siècle et la Constitution ci*
vile du Clergé nous croyons avoir montré que les opposants
aux Bulles d'Alexandre VII et de Clément XI se sont ralliés
à une forme démocratique et presbytérienne du gallicanisme
dont Edmond Richer fut le principal inspirateur et qui, ré- 356 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
servant au eorps de l'Église la propriété du pouvoir des Clefs,
attribuait au bas clergé une part au gouvernement de la com
munauté chrétienne, en même temps qu'elle étendait jus
qu'aux fidèles une participation quasi sacerdotale aux cér
émonies du culte. Mais ces idées hardies du richérisme, les
Jansénistes les ont si peu forgées de toutes pièces, qu'ils les
ont empruntées fidèlement à Richer et, avec quelque liberté,
aux gallicans contemporains des conciles de Constance et de
Bâle. Antérieur au Jansénisme, le richérisme lui survivra jus
qu'en plein xixe siècle. Du moins de 1675 à 1755, les deux
mouvements semblent se confondre. Et c'est seulement une
fois révolue la crise des billets de confession que les idées
démocratiques, presbytériennes ou laïcistes inspirent l'acti
vité d'ecclésiastiques indifférents à la théologie de YAugusti-
hus et à la morale de la Fréquente communion.
Les premiers rapports du Jansénisme et du richérisme
{1653-1675). — Jusqu'en 1653, et
n'avaient aucun lien. Après cette date, ils se rapprochent. La
Fronde vient de prendre fin et beaucoup de bons esprits, excé
dés des remuements des années précédentes, appellent de
leurs vœux un renforcement de l'autorité dans l'Église et dans
l'État. C'est le moment où le pape Alexandre VII condamne,
le 31 mai 1653, les cinq Propositions de Jansénius. Certains
adversaires de Port-Royal accusent les amis de feu Saint-
Cyran d'être les complices du cardinal de Retz fugitif.
Sans doute, les doctrines jansénistes qui insistent sur le
petit nombre des élus ne peuvent logiquement conduire à un
régime d'assemblées. Une réunion de fidèles compte plus de
réprouvés que de saints ; un synode diocésain, un concile
provincial comptent moins de prêtres et d'évêques édifiants
■que d'hommes sans vocation. Cependant, sous la pression
des besoins pratiques, il faudra laisser de côté les néces-
.sités logiques. Pour résister à la conjonction du pape et du
Toi, les amis de Jansénius, de Saint-Cyran et d'Arnauld vont
tout naturellement s'appuyer sur les évêques qui les défen
dent. Ils s'en tiennent alors au gallicanisme episcopal. Posi
tion qu'ils vont bientôt dépasser. Car les prélats favorables ne
«ont qu'une petite minorité, alors que le bas-clergé constitue
une considérable réserve de forces. Les prêtres et les curés
qui étudient et qui pensent, lisent avec intérêt et sympathie
les livres de Saint-Cyran et de Singlin. Le premier exalte la
liaute dignité du sacerdoce qui, des prêtres appelés au service
de Dieu par une vocation irrésistible, fait des pêcheurs d'â
mes. Du second nous avons écrit dans notre ouvrage :
< Singlin, indifférent aux conflits de préséance entre les LES CONSÉQUENCES SOCIALES DU JANSÉNISME 357
différents ordres du clergé, place très haut la dignité du bon
prêtre. Comme le Christ qui « n'est devenu proprement prê>
« tre et pontife qu'au jour de sa résurrection, l'ecclésiastique
« qui a reçu le sacerdoce doit mourir au péché, renoncer à ses
« affections naturelles les plus innocentes et, se dépassant
« lui-même, attirer les âmes à Dieu par l'ardeur de sa prière,
« les maintenir dans la voie du bien par l'exemple de ses
« bonnes actions »1.
Cette apologie du prêtre est d'autant plus la bienvenue
qu'au xvne siècle la situation matérielle du bas clergé est sou
vent misérable. Si celle des curés bénéficiers est très variable,
la portion congrue, fixée à 120 livres par Charles IX (16 avril
1571) et à 200 livres par Louis XIII (janvier 1629, 17 août
1632, 18 septembre 1634), est bien insuffisante pour satisfaire
aux besoins pourtant fort réduits de milliers de curés de pa
roisse. Leur situation canonique est menacée de deux côtés :
les prélats du xvne siècle, grâce aux assemblées du clergé de
venues régulières, appliquent de plus en plus les décrets tri-
dentins sur l'approbation et prennent une part de plus en
plus active à la vie de la paroisse, au détriment du curé; les
Ordres religieux, surtout les Jésuites, attirent dans leurs cha
pelles de couvents ou de collèges de nombreux fidèles qu'ils
dispensent de l'assistance régulière à la messe de paroisse.
Mais les guides des protestataires paraissent être les plus
instruits, les plus aisés des représentants du bas clergé : les
docteurs des Facultés de théologie, les gradués des Universités
devenus chanoines d'églises cathédrales ou collégiales ou cu
rés de paroisse des villes. Tout naturellement les curés pari
siens, qui comptent beaucoup d'amis d'A. Arnauld et de Port-
Royal, sont à l'avant-garde de ces ecclésiastiques militants.
C'est ainsi qu'en 1656-1657, au lendemain des Provincial
es, Rousse curé de Saint-Roch, Dupuy curé de Saint-Inno
cent écrivent à tous les curés de France2 pour leur demander
une procuration en vue de dénoncer à l'Assemblée du clergé
la morale des casuistes. L'Assemblée convoque pour les blâ
mer les deux curés parisiens et charge l'archevêque de Mâc
honne d'adresser une Lettre aux prélats de France où l'on
pouvait lire : « L'ordre des prêtres n'a en ses mains que lçp
rames du vaisseau de l'Église... ils ne peuvent les manier que
par le commandement des évêques entre les mains desquels
Dieu a mis le gouvernail; et lorsqu'il s'agit de communica,-
2.1. Il E. serait Préclin, utile les dans Jansénistes chaque du diocèse xvnf de siècle connaître (Paris, le 1928), succès p. de 14.."., cette
démarche et de chercher à Paris les lettres de réponse. '. '
REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 358
tion ecclésiastique d'un diocèse à un autre, il faut qu'elle se
fasse par l'autorité des évêques3. » Aux prélats l'archevêque
donne; ce conseil : « Nous ne doutons point que vous n'empé-
chiez dans votre diocèse que vos curés défèrent à ces Lettres
des curés de Paris, fassent aucune assemblée, et qu'ils en
trent en aucune délibération sur cette matière que par votre
autorité4. »
Au cours des années suivantes, quand l'accord du pape, du
roi et de la majorité des évêques de France impose la signa
ture du Formulaire, les réactions des ecclésiastiques récalci
trants seraient intéressantes à déceler et à étudier dans les
divers diocèses, surtout quand elles revêtent un caractère
presbytérien. En 1667, A. Dechamps, publiant sous le voile
de l'anonymat une brochure intitulée : la Société politi
que des Jansénistes et Vestat présent de la Sorbonne de Paris
découverts par un docteur5, dénonce un relent de jansénisme
dans le Livre de la Messe paroissiale d'Etienne Guerry6 tout
favorable aux curés. C'est l'impression que laisse l'activité de
certains prêtres de l'époque : étrangère en apparence au déve
loppement de la controverse janséniste, elle lui est liée en
réalité, et leur presbytérianisme accuse la collusion qui s'é
tablit entre le richérisme et les défenseurs de Port-Royal7.
Quant à l'auteur de la Société politique des Jansénistes,
il résume avec clairvoyance, les onze points de la doctrine
du parti. Outre leur théologie augustinienne, leur morale r
igoriste, il condamne la pratique de dire toutes les parties de
la messe à voix distincte, le souci d'unir les prêtres contre les
religieux, qui n'ont aucune place dans la hiérarchie et qui
3. Lettre du clergé de France (s. d., 3 pages in-folio), p. 1.
4. Lettre, p. 2.
5. Troyes, 1667, in-12 de 59 pages.
6. Niort, 1664.
. 7. Voir l'affaire d'un chapelain de la collégiale de Saint-Michel au
diocèse de Nantes (Procès-verbal de l'Assemblée générale du clergé de
France (1635-1656), folio 1116). Le chanoine Noulleau, de Saint-Brieuc,
a été mentionné dans mon livre, p. 15, n. 95 (Voir aussi Procès-verbal
de l'Assemblée générale du Clergé (1670), p. 125-126). Voir encore l'ex
amen par la Faculté de théologie de Paris, sous la renonciation des curés
de Poitiers, des ouvrages de Jacques de Vernant, l'Autorité de N. S. P.
le Pape (Metz, 1658) et d'Amadeus Guimenius. Sur lui voir Mgr Martin,
le Gallicanisme politique et le Clergé de France (Paris, 1929, in-8°),
p. 292, note 1. — D'autres incidents analogues eurent lieu : au couvent
des Bernardins (12 janvier 1664), lors de la soutenance du cistercien
Laurent Desplantes (Mgr Martin, ouvrage cité, p. 268 et 269) ; au chapi
tre Saint-Martin de Tours (Procès-verbal de l'Assemblée du Clergé de
France (1665), p. 199 et 200); au Chapitre collégial de Vézelay (Procès-
verbal de l'Assemblée (1670)* p. 138) ; avec le syndic des curés d'Agen
(•Procès-verbal de l'Assemblée (1670), p. 202) ; avec le curé d'Ambarès au
diocèse de Bordeaux (Procès-Verbal de l'Assemblée (1675), p. 286)i etc.' LES CONSÉQUENCES SOCIALES DU JANSÉNISME 359
« ont usurpé la direction des consciences et le ministère de la
prédication qui appartient aux prêtres »8. Non sans une
certaine pénétration, Dechamps attribue aux Jansénistes « le
dessein de faire des assemblées de prêtres pour leur appren
dre les cérémonies des divins offices, l'administration des sa
crements, la vie spirituelle, le secret de diriger les consciences
et pour leur inspirer leur nouvelle doctrine mêlée subtilement
avec des choses si saintes et si utiles »9, de poser en axiome
« que les prêtres et les curés sont égaux aux évêques et les
évêques aux papes »10.
Il serait utile de vérifier l'exactitude de ces accusations, qui,
la dernière mise à part, expriment la réalité. A cet effet, il
conviendrait dans chaque diocèse de dépister les cas caracté
ristiques. Citons-en deux. Le Noir, théologal de Séez, ayant
osé accuser d'hérésie le mandement de son évêque sur le
Formulaire, en refusa la signature11. Condamné par les évê
ques de Normandie et par l'archevêque de Rouen le 25 fé
vrier 1666, il interjeta appel le 19 mars 167012, en un docu
ment spirituel et fort insolent où il osa accuser de l'hérésie
de Jovinien l'évêque de Saint-Brieuc aussi ignorant en mat
ière de théologie qu'en la pratique des canons13. A un
de ses développements, il donne ce titre impertinent : Du
mystère de la domination episcopate et du service qu'elle
tire de l'obscurité qu'elle emploie dans les discours de Nos
seigneurs1*. Il oppose l'évêque de Cour à l'évêque aposto
lique, rejette le titre de Monseigneur donné aux prélats, et à
propos de son procès en particulier, croit qu'à moins d'abus
grave « un évêque ne peut rien faire qui regarde le règlement
de tout son diocèse, sans délibérer autant qu'il le peut avec
son clergé et avec les évêques de sa province »15. Selon lui
« tout le monde demeure d'accord que l'épiscopat enferme
deux puissances spirituelles. La première est celle par la
quelle l'évêque est député et destiné de Dieu comme minis
tre dans les actions qui regardent son culte, et qui ne peu
vent être faites ordinairement que par celui qui est évêque»
8. La Société politique, p. 28.
9. La p. 18.
10. La Société p. 6.
11. Procès-verbal de l'Assemblée générale du Clergé de France (Paris,
1670, in-folio), p. 125 et 126.
12. Raisons de l'appel interjeté par le théologal de Séez, le 19e de Mars
1670 [s. 1., s. d.], in-folio de 70 pages.
13. Raisons, p. 44.
14.p. 50.
15. L'Évêque de cour opposé à VÉoêque apostolique (Cologne, 1674-
1675, in-16), 1er Entretien, p. 105, cf. p. 136 (4« Entretien). 360 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANGE
comme de conférer les ordres et le sacrement de confirma
tion et le reste; et cette puissance est celle que l'on appelle
la puissance de l'ordre qui est suivie d'une autre puissance
spirituelle que l'on appelle la puissance de lier et de délier
au for extérieur, et gouverner l'Église comme premier mi
nistre dans son diocèse ». Alors que la première est inadmiss
ible, la seconde peut se perdre16.
Cette affirmation du théologal Le Noir, qui, comme tous,
les Jansénistes richéristes du xvne siècle, met un accent parti
culier sur la distinction entre les pouvoirs d'ordre et de juri
diction, est aussi caractéristique que l'accusation portée par
Mgr Georges d'Aubusson, archevêque d'Embrun, contre les.
Port-Royalistes coupables d'enseigner à tous les chrétiens la
nécessité de lire les saintes Écritures17.
Sans doute Guy Drappier, le théologal Le Noir ne sont-ils
pas les seuls ecclésiastiques, qui vers 1675, justifient la cons
tatation du docteur Sainte-Beuve, les accusations du docteur
Dechamps, en affirmant à la fois leur Jansénisme et leur ri-
chérisme. Il serait souhaitable que pour cette période fort
obscure encore, qui prend fin vers 1675, les historiens locaux
puissent découvrir le texte des protestations cléricales contre
la signature du Formulaire, contre l'interdiction de la Ver
sion de Mons.
Jansénisme et richérisme (1675-1801). — Pour la période,
longue de plus de cent vingt cinq ans, qui suit, l'auteur du
présent article ne peut que renvoyer à son livre : les Jansé
nistes du xvnie siècle et la Constitution civile du Clergé, en
particulier pour les années 1675 à 1755. Il est persuadé
qu'un chercheur patient, à l'exemple de M. l'abbé Bergerou
pour le diocèse de Bayonne, ou de M. l'abbé Bachelier pour
le diocèse de Nantes18, pourrait trouver d'intéressants rense
ignements en s'en donnant la peine. L'examen récent que
nous avons fait des Correspondances des Bénédictins de
Saint-Maur et des Calvairiennes19 donne l'impression qu'il
reste à faire des découvertes précieuses sur le cheminement
des idées démocratiques dans les Ordres religieux aux xvn*
et xvnie siècles.
Si nous croyons avoir vu l'essentiel, il nous paraît que là
16. L'éuêque de cour, 2e Entretien, p. 193 et 195.
17. Requeste présentée au roi par Messire Georges d'Aubusson, arche
vêque d'Embrun (s. 1., 1668, in-12 de 20 pages).
18. Bergeron, dans Revue historique et archéologique du Béarn et du
pays basque (1930), p. 243-250; Bachelier, le Jansénisme à Nantes (An
gers, 1934, in-8°).
19. Bibl. nat., fonds fr., ms, 17719-17720 (Carmélites); 19667-19669,
19678-19680 (Bénédictins). CONSÉQUENCES SOCIALES DU JANSÉNISME 361 LES
meilleure méthode à suivre pour déceler les idées presbyté
riennes et laïcistes du clergé de paroisse janséniste, est de
dépouiller les actes de protestation du lendemain de la bulle
Unigenitus (ils se trouvent dans les registres des chapitres»
des officialités, des Facultés de théologie), les actes d'appel
(tous ne se trouvent pas dans les recueils de Nivelle : le Cri de
la foi, le Témoignage de l'Église universelle), les actes d'ad
hésion à M. de Senez, quelques testaments spirituels. Mais
les découvertes fécondes paraissent devoir se faire dans les
diocèses sans notoriété appelante au xvme siècle, au lende
main de la mort d'un prélat sympathisant et lorsque son suc
cesseur déclare la guerre aux adversaires de la bulle Unigen
itus. Les points délicats qui, dans l'ordre des principes, tra
hissent le richérisme de leurs auteurs sont les suivants : les
curés successeurs des 72 disciples et témoins de droit divin,
leur rôle actif dans le synode, leur voix consultative ou déci
sive dans les conciles; l'évêque, témoin essentiel de la foi du
diocèse. Dans le domaine pratique, les curés réclament le
droit de déléguer aux fonctions autres que la prédication et
la confession et pour celles-ci la prérogative du choix de leurs
vicaires parmi les prêtres titulaires d'une approbation, certi
ficat d'idonéité aux effets permanents. Aussi, entre les ecclé
siastiques jansénistes et les évêques, les terrains habituels de
conflit sont : pour les chanoines privés de l'assistance au
chœur, les protestations juridiques; pour les curés, la limita
tion à leurs paroisses et le choix des vicaires; pour les prê
tres sans titre, la révocation générale des pouvoirs, l'exigence
des billets de confession.
Champions des droits du second ordre, les ecclésiastiques
qui refusaient de souscrire au Formulaire et à la bulle Uni
genitus ne pouvaient pas ne pas songer à procurer aux prê
tres âgés et souvent misérables le refuge dont ils avaient
besoin pour leurs vieux jours. C'est ainsi que sous l'impul
sion de Grancolas, le docteur de Sorbonne Charles Witasse,
originaire de Chauny, fonda l'Hôtel des invalides du Clergé
et les constitua en communauté sous le nom de Prêtres de
Saint -François de Sales20. Witasse, qui fut un des plus ac
tifs des Jansénistes de la fin du xvne siècle, établit d'abord
sa fondation, près de Notre-Dame « où plusieurs ecclésiasti
ques vont manger tous les jours. Il n'en coûte pas 50 écus par
an. Les vivres sont bons. On y est proprement et modeste-
20. G. Leclerc, la Maison des champs du collège Louis le Grand (Par
is, 1S86, in-8°), p. 12 et note. BEVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 362
ment. Il se fait lecture pendant le repas, des prières et des
conférences à certains jours de la semaine »21. En 1680,
Witasse établit ces prêtres dans les fossés de l'Estrapade
et en 1702 au carrefour du Puits de l'Ermite. La communauté
se fixa plus tard au faubourg de Vaugirard, dans des locaux
acquis en 1823 par les Sœurs Blanches, puis par les Pères
Jésuites qui y installèrent un collège secondaire. Les bât
iments sont aujourd'hui occupés par les services de la main-
d'œuvre étrangère du ministère du Travail.
La nomination des pensionnaires qui paraissait être con
fiée à la Faculté de théologie, fut à la demande du syndic
Romigny attribuée à l'archevêque dé Paris (17 juin 1733)21*
et enlevée aux amis des Jansénistes.
En 1786, la communauté de Saint-François de Sales jouis
sait de 41 816 livres 39 sols 6 deniers de revenus : des rentes
foncières, 3 000 livres de gratifications accordées par le dio
cèse, la portion congrue payée par la paroisse à laquelle était
attaché le prêtre admis dans la fondation, des dons. On compt
ait alors 19 ecclésiastiques pensionnaires et 18 externes22.
Au diocèse de Pamiers, Mgr Caulet avait transformé la
maison bénédictine de Sabart en un établissement destiné à
recevoir les prêtres invalides du diocèse22*.
Seules, des recherches faites dans le cadre diocésain per
mettraient de savoir si les appelants ont eu quelque part à
des fondations analogues.
Les idées richéristes depuis 1801 et le blanchardisme. —
Dans notre livre, nous avons montré qu'après la crise des bil
lets de confession, les idées presbytériennes furent adoptées
par des ecclésiastiques qui se préoccupaient assez peu des cinq
propositions de Jansénius ou de la morale rigoriste. Elles ins
pirèrent les cahiers de doléances de 1789, puis certaines des
dispositions incorporées dans la Constitution civile, plus en
core les décrets des deux conciles nationaux de l'Église
« constitutionnelle »23. Mais par réaction contre les désor
dres de la Révolution, contre les prétentions presbytériennes
du concile de Pistoie condamnées par la bulle Auctorem fi-
dei, la situation du bas clergé, compromise par les articles
21. Bibl. nat., fonds fr., ms. 13802 : Nouvelles à la main, an. 1675, p. 10.
21*. Nouvelles ecclésiastiques, ann. 1733, p. 159.
22* 22. G. Nouv. Le Clercq, eccl., ann. la Maison 1781, p. des 186. champs, p. 22.
23. E. Préclin, les Jansénistes, p. 529-532 et surtout Jovy, les Conciles
nationaux de l'Église constitutionnelle en 1797 et 1801 (Paris, 1898). LÈS CONSÉQUENCES SOCIALES DU JANSÉNISME 363
organiques, fut aggravée par la pratique du xixe siècle. Par
réaction contre le richérisme janséniste coupable d'avoir vou
lu élever les curés à la dignité de prélats inférieurs, indé
pendants dans leur situation matérielle, ordinaires dans leurs
roisses, toujours inamovibles, les articles 31 et 60 des ar
ticles organiques firent des neuf dixièmes d'entre eux des
desservants, simples délégués amovibles et révocables à vo
lonté. Ils durent vivre chichement d'abord de leur pension,
puis de 500 francs et de 750 francs avant 60 ans, de 900
francs de 60 à 70 ans, de 1 000 après 70 ans24. Sans
doute, certains souverains pontifes, certains évêques ont pu
regretter cette situation diminuée23. Elle a néanmoins persisté
par la volonté des gouvernements, et parce qu'elle a permis
aux autorités ecclésiastiques de se rapprocher des conditions
des premiers siècles, alors que l'évêque était le seul pasteur
ordinaire26, enfin parce que prendre la défense des droits du
bas clergé, c'était dès lors se rendre suspect de Jansénisme
ou de philosophisme.
Pourtant, les idées démocratiques liées au Jansénisme,
n'ont pas été sans dérouler leurs conséquences chez les hété
rodoxes et les orthodoxes.
Dans son livre le Blanchardisme, le P. Dechêne27 a bien
remarqué qu'au xvine siècle « bien des prêtres avaient, par
leur indépendance ou leurs missions politiques préparé le ter
rain pour la Petite Église. Un vent de presbytérianisme avait
doucement caressé, avant 1789, les pasteurs du second or
dre »28. Mais il n'a pas compris que les idées de l'abbé Blan
chard — la distinction entre les pouvoirs d'ordre et de juri
diction, la négation même de la distinction des territoires
- — procèdent du richérisme du xvine siècle29. Il serait inté
ressant de rechercher s'il en est de même pour les doctrinai
res de la petite Église et de l'Église française de l'abbé Ghâtel.
A cet égard, la profession de foi des prêtres de l'Église fran-
24. D. Affre, Traité de l'administration temporelle des paroisses (Par
is, 1829, in-8°), p. 256 et aussi p. 260. Voir aussi le décret du 17 novemb
re 1811.
25. Voir C. et A. Allignol frères, De l'état actuel du clergé en France
et en particulier des curés ruraux appelés desseroans (Paris, 1839, in-8°).
Ils mentionnent les protestations du pape du 28 juillet 1817 (p. 123),
des évêques en 1819, p. 134, note 1 (la lettre est analysée aux pages 144-
153).
26. Voir, par exemple, A. Dufourcq, Histoire ancienne de l'Église, t.
IV, p. 171.
27. Paris [1932], in-12 de 227 pages.
28. Abel Dechêne, le Blanchardisme (Paris, 1932), p. 26.
29.le Blanchardisme, p. 94. ■• ■

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