Les origines et les premiers siècles de l'Église châlonnaise - article ; n°28 ; vol.5, pg 449-477

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1914 - Volume 5 - Numéro 28 - Pages 449-477
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1914
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Pierre Besnard
Les origines et les premiers siècles de l'Église châlonnaise
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 5. N°28, 1914. pp. 449-477.
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Besnard Pierre. Les origines et les premiers siècles de l'Église châlonnaise. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 5.
N°28, 1914. pp. 449-477.
doi : 10.3406/rhef.1914.2120
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1914_num_5_28_2120LES ORIGINES ET LES PREMIERS SIÈCLES
DE
L'ÉGLISE CHALONNAISE
auteurs, tolicité, vne foi une celles timidement, qui Hilduin, des pays;... partout « ne premiers Peu siècle, science des s'était se destinée et mais la de origines abbé prétende il question on questions apôtres2. par plus n'est au qu'assez a de à vne admis quelques des apparente point une Saint- fondée ne Églises siècle » ont Ce si se lentement sans d'Église, Denis, grande posait n'est été par hagiographes, apparaît gauloises1. discussion que plus un toutefois elle même fortune. si réelle répandue disciple souvent obscure la sq théorie pas Pour que répand par qu'au Émise exposée du et, agitées la qu'elle dans les le Christ de xvne jusqu'au nouvelle d'abord fameux anciens bientôt l'apos- notre avec soit, que sièou
cle que s'ouvrira cette lutte implacable, toujours de plus
en plus ardente, qui met aux prises les partisans de
deux écoles : l'école traditionaliste ou légendaire et l'é
cole critique ou historique; et, de nos jours, Mgr Duchesne
pourra écrire avec raison que la question de l'origine de
nos Églises est « des plus rebattues3 ».
Des deux écoles en présence, l'une veut que presque
tous les diocèses de Gaule « aient été fondés dès le premier
siècle par des évêques prédicateurs qui tenaient leur
mission, avec un poste fixe, soit de saint Pierre lui-
1. Cf. L. Trouet, Bibliographie des origines chrétiennes, dans Les Catalogues
épiscopaux de l'ancienne Gaule (Paris, 1895, in-8°), p. 81-114.
2. Auguste Molinier, Les sources de l'histoire de France, t. i (Paris, 1902,
in-8°), p. 15 et suiv.
3. L. Duchesne, Mémoire sur l'origine des diocèses épiscopaux dans l'ancienne
Gaule, dans Mémoires de la Soc. not. des Antiquaires de France, t. l (1889),
p. 337; Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. i (Paris, 1894, in-8°), p. 1.
Revue d'histoire de l'Église de France, 1914, t. v. 29 450 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
même, soit de saint Clément. Les résultats de cette pré
dication auraient été assez abondants pour que des Églises
constituées fussent établies partout dès l'origine, avec
une organisation cléricale complète. » L'autre estime au
contraire « que la première mission apostolique des
Gaules ne laissa que de faibles traces, sauf dans la Narbon-
naise... Notre pays avait été sillonné par des missionnaires
errants qui avaient semé sous leurs pas, dans les vastes
territoires confiés à leur zèle, les semences de la parole
divine, et y avaient fondé, non des Églises organisées,
mais de simples chrétientés peu nombreuses... Les
persécutions étouffèrent ces premiers germes... et c'est
seulement à la fin du ive siècle que la Gaule fut vérit
ablement conquise à Jésus-Christ1. »
Les origines de l'Église chalonnaise ne pouvaient
échapper à cette règle commune. S'il est juste d'observer
que, jusqu'au xvne siècle, ses livres liturgiques sont
restés à peu près fermés à toute intrusion des tendances
légendaires, il faut bien reconnaître que la situation
change avec l'édition des Officia propria2, qui correspond
à l'adoption du rit romain dans le diocèse de Chalon-
sur-Saône. C'est cette même préoccupation de reculer
le plus possible la date de fondation du siège qui dirigera
l'œuvre des historiens locaux du xvne siècle, et, à l'aube
de la Révolution, le dernier évêque de Chalon, Mgr Du
Chilleau, répétera à plusieurs reprises que son Église,
« fruit du martyre de saint Marcel et de saint Valérien,
est la seconde parmi celles de France pour l'ancienneté3 ».
Je dois signaler toutefois qu'au xvine siècle la liturgie
chalonnaise avait été l'objet d'une réforme, qui d'ailleurs
ne fut pas particulière à ce diocèse. Mgr de Rochefort
1. Abbé C. Chevalier, Les origines de l'Église de Tours, dans Mémoires de la
Société archéologique de Touraine, t. xxi (Tours, 1 871 , in-8°) , p. 7 et suiv.
2. Officia propria sanctorum insignis ecclesise cathedralis Cabilonensis ejusque
diœcesis, etc., lre édition, Lyon, 1620, in-8°; 2e édition, Chalon, 1748, in-8°.
C'est cette seconde peu différente au fond de la première, qui sera citée
ici.
3. Mandement du 26 janvier 1790, pour le saint temps de Carême (Chalon,
1790, in-4°), p. 5. La même pensée se retrouve sous une forme analogue dans
sa protestation contre le décret de l'Assemblée nationale du 13 avril suivant
et dans une lettre pastorale du 15 décembre de la même année. DE l'ÉGLISE CHALONNAISE 451 ORIGINES
d'Ally l'annonçait en ces termes dans son mandement
du 1er août 1764 : « Sanctorum historias et actus attento
sumus oculo scrutati : Ne spuria et incerta, pro veris,
certis et germants legantur (conc. Camerac. 1565, can. 8).
Et certe, non recitabuntur novella vel levia, sed authen-
tica, et antiqua, quae et Ecclesiam aedificent, et eccle-
siasticam redoleant gravitatem (Bernard, ep. 312 ad Gui-
donem)1. »
Le xixe siècle n'apportera aucune contribution sérieuse
à ce point particulier d'histoire locale; seul, l'auteur des
Fastes êpiscopaux viendra y mettre quelque lumière.
Ma prétention n'est pas de donner au problème une solu
tion nouvelle — dans les grandes lignes je suis complète
ment d'accord avec 1' eminent critique — mais seulement
d'apporter sur des points de détail quelques précisions
utiles, en même temps que faire mieux connaître des
documents trop méconnus et même des monuments
inédits.
I. — L'APOSTOLAT DE SAINT MARCEL
Une communauté chrétienne a-t-elle existé à Chalon
avant le martyre de saint Marcel? Il serait téméraire de
vouloir le prétendre, et pourtant il n'est pas permis
d'affirmer non plus qu'il n'y eut pas alors à Cabilonnum,
principalement parmi les fonctionnaires attachés au
castrum frumentarium, quelques adeptes secrets du culte
nouveau, soit qu'ils fussent originaires de Rome, soit que,
venus d'un point de la Gaule méridionale, ils aient anté
rieurement profité de la prédication de saint Luc et de
saint Crescent2. Si nous interrogeons les Actes de saint
Marcel, ils semblent nous répondre qu'il y avait des
chrétiens isolés dans la région, mais pas d'Église organisée,
et que l'apostolat de saint Marcel lui-même fut plutôt
1. Breviarium Cabillonense (Pans, 1765, 4 vol. in-8° et in-12), p. (8). Ce bré
viaire n'est autre que celui de Paris, modifié en ce qui concerne les fêtes locales.
Les références données ici se rapportent à l'édition in-8°.
2. S. Épiphane, Adversus hsereses, II, li, 11; Eusèbe, Hist, eccl., III, iv;
Lenain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six
premiers siècles (2e édition, Paris, 1701-1712, in-4°), t. iv, p. 441. 462 REVUE D'HISTOIRE DE l'ÉGLISE DE FRANCE
nomade et vagabond et ne produisit que des résultats éphé
mères, sans caractère officiel et permanent.
En l'an 1111, un disciple de saint Pothin, nommé
Marcel, échappé miraculeusement aux prisons lyonnaises,
remonte vers le nord en longeant les bords de la Saône;
ayant laissé son compagnon Valérien à Tournus et conti
nuant sa route à travers les forêts séquanaises de la
rive gauche, il arrive en vue de Cabilonnum. Cette cité
ne lui paraissant pas assez sûre aux chrétiens, il se pro
pose de traverser la Saône un peu plus haut afin de pour
suivre son apostolat en territoire éduen. C'est à ce moment
qu'il a le malheur d'aller chercher hospitalité dans la
villa que possédait le préfet romain Priscus2, en un lieu
nommé Hubiliacus3. Priscus, désespérant de le voir
adorer les dieux qu'il fêtait joyeusement, le fait enterrer
jusqu'à la ceinture, le laissant mourir de faim et d'épui
sement au lieu même où s'élèvera plus tard l'église du
prieuré clunisien de Saint-Marcel.
Tel est le résumé succinct de ce que nous apprennent
les Actes du saint, mais il y a lieu d'examiner ici la valeur
de ce document. Leur authenticité a été généralement
admise; je ne partage pas toutefois l'opinion enthous
iaste de ceux qui, pour appuyer cette autorité, vont jus
qu'à dire que dom Ruinart les a publiés dans ses Acta
sincera*. Hélas ! le savant bénédictin fait bien ment
ion dans ses annotations des saints Marcel et Valérien,
mais il ne formule au sujet de leurs Actes aucune appré-
1. Les auteurs locaux donnent généralement la date de 179; les Bollandistes
ont proposé celle de « circiter 178» (Acta sanctor. sept. t. n, p. 187 et suiv.) ;
je ne vois aucune raison de repousser le martyre de saint Marcel un an et même
deux ans après la persécution lyonnaisede 177. Sur la controverse récemment
soulevée au sujet de cette persécution, cf. Analecta Bollandiana, t. xxxii
(1913), p. 448 et suiv.
2. L'abbé Pequegnot (Légendaire d'Autun [Lyon, 1846, in-12], t. n, p. 234)
voit dans Priscus le prefectus classis araricss mentionné au ve siècle dans la
Notitia dignitatum: Juénin (Nouvelle histoire de... Tournus [Dijon, 1733, in-4°],
t. i, p. 9) pense avec beaucoup plus de raison que c'était le gouverneur romain
de Lyon.
3. Aujourd'hui La Vacherie, commune de Saint-Marcel, canton (sud) et
arrondissement de Chalon.
4. Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Chalon-sur-Saône,
t. ni (1854-1857, in-4°), p. 227, note 1 et t. xni (1913,in-8°),p.4O, note 2. DE 'l'ÉGLISE CHALONNAISE 453 ORIGINES
ciation1. Par contre, Lenain de Tillemoht a écrit que
les Actes de saint Marcel « ne sont pas assez anciens pour
faire une grande autorité2 » et les auteurs de V Histoire
littéraire de la France* s'expriment à peu près de même.
Nous avons de ces Actes deux textes, différents par la
forme, mais assez semblables au fond4; ceux que l'on
croit communément les plus anciens sont les plus courts 5 ;
les autres ont été jugés en peu de mots par le P. Chifflet :
Acta recentiora, quamvis subobscura6.
Si ces Actes étaient les seuls documents anciens rela
tifs à saint Marcel7, on serait peut-être tenté de mettre
son authenticité en doute. Deux témoignages, très pré
cieux à cet égard, viennent, fort à propros, à notre secours.
C'est d'abord un texte de Grégoire de Tours, qui a recueilli
le souvenir du martyr chalonnais sur les lieux mêmes de
son supplice8; c'est ensuite l'inscription de Saint-Marcel-
de-Carreiret9 mentionnant des reliques de notre saint.
L'autel-reliquaire, sur lequel cette inscription est gravée,
semble bien remonter aux « environs du ve siècle10 »;
sa forme de cippe romain et son ornementation sont net
tement caractéristiques, et Le Blant, qui ose affirmer que
ce monument a été « exécuté vers le xe siècle », ne l'avait
certainement pas vu; il le prouve lui-même en donnant
de l'inscription une lecture fautive11, qu'il s'est contenté
d'emprunter au cardinal Mai12, sans chercher à la véri-
1. Acta sincera (Paris, 1689, in-4°), p. 61 et suiv.
2. Op. cit., t. m, p. 35.
3. Tome m, p. 409.
4. Publiés l'un et l'autre par Chifflet, Histoire de... Tournas (Dijon, 1664,
in-4°), p. 52 et suiv.; Juénin, op. cit., t. n, p. 5 et suiv.; Acta sanctor., loc. cit.
5. « Breviora alteris verisimiliter antiquiora » {Acta sanctor., ibid.).
6. Op. cit., p. 60.
7. De tous les saints du même nom, l'apôtre chalonnais est le plus ancien et
son nom figure, au 4 septembre, dans le martyrologe hiéronymien, aux addi
tions de Florus et, après Adon et Usuard, dans les martyrologes plus récents.
8. De gloria martyrum, I, 53.
9. Commune du canton de Lussan, arrondissement d'Uzès (Gard).
10. L.-H. Labande, Études d'histoire et d'archéologie romane, dans Mémoires
de l'Académie de Vaucluse, 2e série, t. n (Avignon, 1902, in-8°), p. 148.
11. Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. i (Paris, 1856, in-40}, p. 29 et
suiv.
12. Scriptorum veterum nova collectio e Vaticanis codicibus édita ab Angela
Mai, t. v (Rome, 1831, in-4°), p. 461. La version donnée antérieurement par 454 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
fier. Je ne crois pas toutefois que l'inscription soit aussi
ancienne que la décoration et j'estime qu'elle remonte
seulement à la fin du vie siècle x ; elle serait par consé
quent contemporaine de Grégoire de Tours et elle nous
apprend que l'autel renfermait des reliques de saint
Marcel et de saint Valérien, martyrisés sur notre territoire2.
Si l'inscription de Saint-Marcel-de-Carreiret ne permet
aucun doute sur l'identité du saint qu'elle mentionne,
on ne saurait en dire autant de celles de Céleyran3 et
du Puy4 que je me contente de signaler5.
Si l'existence du premier apôtre chalonnais est incon
testable, il n'en est pas de même de tous les détails
contenus dans ses Actes. Le texte que nous en possédons
Juénin (op. cit., t. n, p. 37) et reproduite par les Bollandistes (loc. cit.) était
déjà meilleure; la seule lecture vraiment exacte est celle de Labande (op. cit.,
p. 149).
1. Cf. Labande, op. cit., pi. xix et xx. Les excellentes photographies
publiées par cet auteur, et surtout la planche comparative, me paraissent le
démontrer amplement. Les lettres de l'inscription de Saint-Marcel n'ont pas
cette vigueur que présentent les inscriptions des cippes gallo-romains d'Avi
gnon, reproduits comme pièces de comparaison. La maigreur de ces lettres,
l'inhabileté de la main qui les traça, contrastent avec la décoration si vigou
reuse du monument lui-même ; par ailleurs, certaines formes de lettres très
caractéristiques, notamment les o en losanges, m'obligent à penser que l'i
nscription a été tracée après coup; je ne crois pas toutefois qu'elle soit posté
rieure au vie siècle.
2. Qui p[ass]i sunt in territurium civitatis Cabilonninsis.
3. Cette inscription, aujourd'hui au musée de Narbonne, est, comme
celle de Saint-Marcel-de-Carreiret, gravée sur la face antérieure d'un autel de la
fin du Ve siècle, ayant renfermé des reliques des saints Cassien, Marcel et
Martin, martyrs, dans lesquels on a cru reconnaître des martyrs africains de
ce nom. Cf. Le Blant, Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule
(Paris, 1892, in-4°), n° 445.
4. Inscription du ve ou vie siècle découverte en 1896 aux environs du Puy :
SANCTVS MARCELLVS || MARTIR XPÏ «w. Cf. Mémoires et procès-verbaux
de la Société agricole et scientifique de la Haute-Loire, 1896, t. ix (le Puy, 1898,
in-8°), p. 52 et suiv.
5. Ce n'est pas seulement en Provence que se répandit le culte de saint
Marcel de Chalon; on le trouve, de très bonne heure, dans les diocèses voisins :
Lyon, Autun, Mâcon, Langres, Sens et Auxerre; puis à l'est, à Besançon,
Toul, Metz, Cologne, Trêves et Worms; au nord, à Paris, Noyon, Senlis, Sois-
sons, Beauvais et Rouen; à l'ouest, à Orléans, Tours, Angers, le Mans, Quimper,
Poitiers et Luçon; au centre, à Clermont, Nevers, Bourges et Limoges; au sud,
à Vienne, Aix, Fréjus, Embrun, Arles, Béziers, Uzès, Viviers, Valence, Taren-
taise et même jusqu'à Tolède et Seville. Cf. Ada sanctor., ibid. ; Catalogus
cod. hagiogr. lot. Bibl. not. Par., t. m (Bruxelles, 1893, in-8°), p. 579 et suiv.;
Revue d'histoire de V Église de France, t. iv (1913), p. 358 et suiv. ORIGINES DE l'ÉGLISE CHALONNAISE 455
est certainement très éloigné de la version primitive;
il est notamment impossible d'admettre que les noms
des divinités païennes, dont il y est fait mention, n'aient
pas eu à souffrir de la maladresse d'un copiste. On n'a
jamais retrouvé, dans la région chalonnaise, de traces
certaines du culte de Saturne et de Minerve ; au premier
abord, on serait tenté d'en dire autant du culte du Soleil,
il est pourtant probable que de ce dernier proviennent
certains noms de lieux : Saint- Jean-de-Lux1 et Lux2.
Par contre, les divinités pour lesquelles les Chalonnais
de ce temps avaient un faible, comme Souconna par exemp
le, ne sont pas mentionnées dans les Actes. Marcel Canat 3
a déjà prouvé que le passage ad atrium divi Hamonis
a été certainement altéré; Adrien de Valois, soupçonnant
la vérité, avait proposé la restitution divi Bavonis*,
alors qu'il faut lire divi Baconis : la divinité visée n'est
pas Jupiter Ammon, mais bien le dieu topique Bacon,
dérivé probablement de Bacchus 5.
1. Aujourd'hui Saint-Émiland, commune du canton de Couches-les-Mines,
arrondissement d'Autun; la plus ancienne forme connue de ce nom de lieu est
Fanum lucis.
2. Commune du canton (sud) et de l'arrondissement de Chalon.
3. Inscriptions antiques de Chalon-sur-Saône, dans Mémoires de la Soc.
d'hist. et a" arch, de Chalon, t. m (1854-1857, in-4°), p. 228 et suiv.
4. Notilia Galliarum (Paris, 1675, in-fol.), p. 522.
5. Un autre passage des Actes de saint Marcel a soulevé une controverse
dont le dernier mot n'est pas près d'être dit; c'est celui où nous apprenons
que, pour éviter le castrum chalonnais, l'apôtre prit la route de Y agger Argen-
tomagensis. Topographiquement l'itinéraire du saint est de reconstitution
impossible ; Chifïlet le premier en a longuement disserté sans arriver à éclaircir
la question (op. cit., p. 59 et suiv.). De toutes les hypothèses émises, celle qui
consiste à dire quArgentomagus et Hubiliacus ne désignent qu'un seul et même
lieu, peut, à première vue, paraître la plus rationnelle ; mais comment admettre
que le rédacteur, moine de Saint-Marcel, selon toutes probabilités, ait poussé
l'ignorance des lieux jusqu'à faire état d'un vocable qui n'a laissé aucune trace?
Je ne vois, pour mon compte, qu'une hypothèse admissible, celle qui reconnaît
rait dans le passage en question une interpolation maladroite d'un copiste
peu critique ayant eu entre les mains del documents de provenances diverses
et notamment les Actes d'un saint du même nom martyrisé à Argenton (Indre)
(cf. Labbe, Nova bibliotheca [Paris, 1657, in-fol.], t. n, p. 427 et suiv.; Acta
sanct., junii t. v, p. 476 et suiv.; Lenain de Tillemont, op. cit., t. iv, p. 461 et
suiv.). Le martyrologe d'Usuard mentionne ce saint Marcel en ces termes :
« S. Marcelli martyris, qui apud castrum Argentomachum... martyrio coronatus
est. » Ce castrum, aujourd'hui Argenton, n'est autre que Y Argantomagus de
l'Itinéraire d'Antonin et de la Carte de Peutinger. REVUE D'HISTOIRE DE l'ÉGLISE DE FRANCE 456
Saint Marcel étail-il évêque, prêtre, clerc ou laïque?
Le premier de ces titres lui est donné par certains martyr
ologes1 et admis par quelques auteurs2. Rien dans les
Actes, qui sont, somme toute, la tradition la plus ancienne
à cet égard, ne permet de l'affirmer; tout au pourrait-
on dire qu'il fut prêtre3. Dans tous les cas, une chose
paraît certaine, c'est que Marcel ne fut pas le fondateur
à Chalon d'une Église régulièrement constituée.
II. — LES TROISIÈME ET QUATRIÈME SIÈCLES
Après le martyre de saint Marcel s'ouvre dans l'his
toire chalonnaise une période de deux siècles et demi,
pour laquelle les documents scripturaires 4 f ont presque
totalement défaut; et je serais contraint de sauter bru
squement de la fin du 11e siçcle au début du ve, si quelques
monuments ne venaient me permettre d'affirmer, qu'à
défaut d'une Église régulièrement constituée avec sa
hiérarchie, la région chalonnaise eut, même avant l'édit
de Milan, des chrétiens isolés et, plus tard, avant la fonda
tion de son siège episcopal, des ministres nomades, que
l'on nomme chorévêques,.
Le premier de ces monuments est un sarcophage
bisome5 dont la face antérieure porte l'inscription6 que
voici : Diis manibus et memoriae œternœ, Pisonius Ascle-
1. « Cabolono (nat.) sancti Marcelli episcopi » (Mortyrol. hieron.). « In
Gallia, civitate Cavellonis passio S. Marcelli episcopi, etc.. » (Variante d'un
manuscrit — le cod. Barberinianus — des additions de Floras au Martyrologe
de Bède; Ada sanct., mart. t. n, p. xxxi.)
2. Notamment par les auteurs de l'Histoire littéraire de la France (loc. cit.}
et celui d'un Pouillé chalonnais du xvne siècle (Bibl. nat., coll. Moreau, vol.
785, fol. 94).
3. Cf. Th. Raynaud, S. J., Opera omnia (Lyon, 1665, in-fol.), t. vin, p. 74.
4. Les historiens chalonnais du xvne siècle se sont plu à placer aux portes
mêmes de Cabilonnum, sur le territoire de la commune de Lux, le théâtre de
la vision de Constantin. J'ai dit plus haut l'origine toute païenne du vocable
« Lux »; beaucoup d'autres lieux revendiquent ce même honneur avec plus de
raison.
5. Collections de la Société d'histoire et d'archéologie de Chalon au musée
Denon, dimensions lm46x 2m67x lm42; trouvé à Saint-Loup-de-Varennes,
canton (sud) et arrondissement de Chalon.
6. Canat, op. cit., n° 10. ORIGINES DE l'ÉGLISE CHALONNAISE 457
piodotus, ungentarius, sévir augustalis Colonise Claudias
copiae Lugdunensis, vivus sibi posuit et Severiœ Severœ,
conjugi carissimœ, cum quern vivet annis tricesimis quintis,
sine ulla animi lœsione, victuri quamdiu Deus dederit,
ponendum curaverunt et sub ascia dedicaverunt. Ce sarco
phage vraiment monumental a renfermé les restes d'un
marchand de parfums enrichi, devenu sévir augustal
de Lyon, Pison Asclépiodote1, et de sa femme Séverie
Sévère.
« L'étude de ce monument est des plus intéressantes:
la première réflexion qu'elle suggère, c'est que ce tombeau
a été préparé par deux époux encore vivants, sans que la
mort d'aucun parent, ami ou affranchi leur fournît
l'occasion de penser à leur dernière demeure, chose assez
rare dans les inscriptions... Ce sont bien les deux époux
qui, heureux de vivre tant qu'il plaira à Dieu, ont fait
creuser ce tombeau pour que leur union, qui compte
déjà trente-cinq ans de bonheur et de paix, se prolonge
au delà de cette vie. Remarquons, en passant, ce membre
de phrase, quamdiu Deus dederit, qui, sans indiquer une
tombe chrétienne, annonce le progrès des idées nouvelles
et le principe de l'unité de Dieu détrônant le polythéisme.
Toute cette dernière partie de l'inscription est extr
êmement touchante. On aime à voir cet heureux ménage,
résigné aux ordres de la Providence, se préparer une
tombe commune2. »
Ainsi s'exprime le premier auteur qui se soit occupé
de ce monument; après lui, de Caumont3 le décrira sans
rien conclure, et Le Blant, tout en mentionnant cette
épitaphe, ne l'admettra pas dans ses Inscriptions chré-
1. L'abbé Victor Terret {Les églises rurales du Chalonnais. I. Origines
gallo-romaines [Autun, 1912, in-8°], p. 11), oubliant qu'il « n'y a que les escla
ves et les petites gens de province qui ne soient désignés que par un seul nom »
(R. Cagnat, Cours d'épigraphie latine [3e éd., Paris, 1908, in-8°], p. 37), fait
d'asclepiodotus un qualificatif et il traduit : Pisonius, « médecin et pharmac
ien ».
2. A. de Boissieu, Inscriptions antiques de Lyon (Lyon, 1846-1854, in-4°),
p. 218.
3. Abécédaire ou Rudiment d'archéologie. Ère gallo-romaine (2e édition,
Caen, 1870, in-8°), p. 538 et suiv.

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