Les polémiques d'Hippolyte de Rome et de Filastre de Brescia concernant le psautier - article ; n°1 ; vol.171, pg 1-51

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1967 - Volume 171 - Numéro 1 - Pages 1-51
51 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1967
Lecture(s) : 26
Nombre de pages : 52
Voir plus Voir moins

M.-J. Rondeau
Les polémiques d'Hippolyte de Rome et de Filastre de Brescia
concernant le psautier
In: Revue de l'histoire des religions, tome 171 n°1, 1967. pp. 1-51.
Citer ce document / Cite this document :
Rondeau M.-J. Les polémiques d'Hippolyte de Rome et de Filastre de Brescia concernant le psautier. In: Revue de l'histoire des
religions, tome 171 n°1, 1967. pp. 1-51.
doi : 10.3406/rhr.1967.8464
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1967_num_171_1_8464polémiques d'Hippolyte de Rome Les
et de Filastre de Brescia
concernant le psautier
L'hérésiologue Filastro de Brescia consacre les chapi
tres 129 et 130 de son catalogue à des « hérésies » concernant
le Psautier1. Il ne s'agit pas de chefs-d'œuvre littéraires,
c'est le moins qu'on en puisse dire. La langue en est rocail
leuse, l'enchaînement des idées, laborieux. En substance,
le chapitre 129 vise à montrer, contre de méchants hérétiques
qui ne voient en David qu'un poète profane, l'éminente
qualité prophétique de ce dernier et son antériorité par rapport
aux auteurs grecs. Le chapitre 130 explique, contre d'autres
hérétiques qui se scandalisent du désordre du Psautier et
qui estiment que David n'est pas l'auteur de tout le recueil,
pourquoi les psaumes ne sont pas rangés dans l'ordre chrono
logique des événements auxquels ils se rapportent, et en
quel sens tout l'ensemble peut être imputé à David.
Prétendre que David n'a pas été un prophète du Christ,
ni un auteur inspiré, mais un écrivain profane2, voilà certes
une opinion scandaleuse. Qui donc a bien pu la soutenir ?
Quidam heretici, ut Manichei et Gnostici et Nicolaitae, el alii.
1) Ces chapitres 129 et 130 de l'édition Heylen, C.C., IX, 1957, p. 292-295
et de l'édition Galeardus, P.L., XII, 1256-1261), correspondent aux chapitres 101
et 102 de Marx, C.S.E.L., 'M, 189N, p. 95-99. Dans tout ce qui suit, nous
adoptons la numérotation des chapitres de Galeardus et de Ileylen.
2) Ouod (Ihrisli propheln Domini non fuerit ne.que doctor el commentator diui-
narum omnium scripturnrum, sed humanae cantalionis ne saecularia rei ennscriptor
exliterit (chap. 129, I;. Avec Fabricius, P.L., XII, 1257, n. h, je pense que l'expres
sion doctor el commentator diuinarum omnium scriplurarum se comprend à la lumière
du verset paulinien qu'elle démarque : Omnis scriplura divinilus inspirala utilis
ent ad docendnm, etc. 2 Tim. 3, 16ч Elle siimiíie que David ne serait pas l'un des
auteurs des Écritures qui sont toutes divinemeid, inspirées, qu'il ne serait pas
un auteur inspiré. REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS "2
nous dit Filastre. Le renseignement semble suspect. Il l'est
par sa formulation même qui, avec son ut, son et alli, ouvre la
porte à toutes les approximations. Il l'est encore parce que
le blocage de ces trois sectes reparaît deux autres fois chez
Filastre sous la même forme incertaine1 : on a le sentiment
d'une expression toute faite, d'une étiquette commode, dont
Filastre use sans grande précaution scientifique. Dans le
cas des chapitres 88 et 115, elle peut, certes, rerouvrir une
part de vérité. Mais qu'en est-il dans celui qui nous occupe ?
Les Nicolaïtes, d'après les autres hérésiologues, se caracté
risent par bien autre chose que des restrictions sur le canon
des Écritures. Les Manichéens, qui n'acceptaient peut-être pas
les Écritures canoniques à côté de leurs propres Écritures, et
les Gnostiques, qui rabaissaient l'Ancien Testament et parfois
le repoussaient, au profit du Nouveau, n'ont pas, que nous
sachions, fait un sort particulier à un rejet du Psautier2. Il
semble donc qu'on ne puisse faire fond sur les références ici
avancées par Filastre.
Parmi les livres de l'Ancien Testament, l'Ecclésiaste et
le Cantique seraient aussi, selon Filastre, rejetés par certains
hérétiques, qui ne sont d'ailleurs précisés ni dans un cas, ni
dans l'autre3. Or, il y a bien un exégète antique qui a manifesté
1, Alia est heresis, (...) e quibns mini maxime Manichei, (ïrwslici, Nicolailae,
Valentiniani, et alii quarn plurimi qui ont «les Écritures apocryphes, et rejettent
les Écritures canoniques ichap. «*, l-'.), Heylen, p. 25Г>.. El primům hoc senliunt,
quod aller deus feceril nnimam, aller cnrnem, ut Manichaei, Gnostici, Nicolailae et
alii pe.rdili arbilranlur, dicenles quvd aller qiiidem bonus deus esl, aller autem malus,
inquiunl, in hoc saeculo 'chap. 115, 2, Heylen, p. 280j.
2) V.n rejet explicite de David, comme d'Élie, de Samson et des prophètes,
serait, dit expressément Epiphane, Panarion, XXX, Г>, le fait du pseudo-Clément.
Le renseignement est plausible, étant donné la théorie du vrai prophète que
prônent les Homélies clémentines : le vrai prophète s'est incarné d'abord en Adam,
puis dans les patriarches, Moïse, et entin Jésus ; entre Moïse et Jésus, il n'y a pas
eu de prophète cf. O. Chu.mann, Le problème littéraire el historique du roman
pseudo-clèmenlin, Paris, 1930, p. 1S4 sq.l. Mais rien ne nous permet de penser que
le. chapitre 129 de P'ilastre vise le pseudo-Clément, qu'au reste Kpiphane rattache
à une autre catégorie d'hérétiques : les éhionites.
.T: Sunl quidam heretici qui de neleri leslamenlo rnulla reprobanl, id esl Salornonis
Ecclesiaslem... chap. KM, I, Heylen, p. 2'Jtt;. Esl heresis quae de Canlicis (Uinliconim
ambigit ipsius ilidern neslimans non Spiritu divino, sed humanarum rerum causa ac
voluplalum horninibus ab e<>dem praedicala, curn caeleslium rerum nerilas humanae
simililudini comparala genus hominum docuerit... (chap. l.'î">, I, Heylen, p. 299).
Nous avons cité plus lonsuemerit ce qui concerne le Cantique afin de mettre en ■
LES POLEMIQUES D HIPPOLYTE DE ROME ))
une certaine réticence devant l'inspiration ou la portée messia
nique de ces trois livres. Psautier, Ecclésiaste et Cantique,
c'est Théodore de Mopsueste1. Mais, pour nous en tenir au
cas du Psautier, ce que dénonce Filastre coïncide mal avec
ce que nous savons de l'exégèse de l'Interprète sur ce livre2.
S'il est exact que ce dernier réduisait la signification ehristique
du Psautier à quelques psaumes,3, il ne la supprimait pas.
A supposer que l'extrapolation sur ce point fut facile pour
un esprit partisan4, il reste que Théodore, loin de nier que
David soit un auteur inspiré, exalte en 'lui le prophète mû
par l'Esprit5. Il eût fallu que Filastre fût bien mal informé ou
de très mauvaise foi pour trouver chez Théodore l'idée que
David neque doctor el commentator diuinarum omnium scrip-
turarum. sed humanae canlalionis nc saecularis rei conscriplor
exlileril. Certes, ce médiocre génie est capable de bien des
bévues, mais il serait imprudent de s'arrêter à penser que
évidence, le parallélisme de fond et de forme entre ce début du chapitre 135 et le
début de notre chapitre 129 sur le psautier : Sunl quidam heretici (...) qui de heato
Dnuid audenl direre. quod (Ihrisli prophelu Domini non fueril neque doctor et comrnen~
bûnr diuinarum omnium scripturarurn, sed humanae canlalionis ne saecularis rei
conscriplor exlileril, cum c.aeleslis graliae nique nrcuni salularis Christi Domini ipse.
meruerit prne mullis humano yeneri mystéria prnedicure. Preuve que Filastre croit
qu'il s'agit, dans les deux cas, des mêmes hérétiques ".» Ou pauvreté de style ".'
1) (If. R. Devreesse, Essai sur Théodore de Mopsueste, Studi e Testi 141, cité
du qu' Vatican, « une sorte 1948, d'inspiration p. ,'}Г>. 11 se d'un peut deyré que inférieur Théodore ». Dans n'ait accordé, le Cantique, à l'Ecclésiaste d'après le
malveillant Léonce de Byzance, il n'aurait vu qu' « un chant d'amour qui n'avait
pas sa place dans le canon ».
2) Théodore étant né vers .'î.r>0 et son Commentaire des psaumes étant, de son
propre aveu, une œuvre «le jeunesse, la chronologie ne s'oppose pas à ce que ce
commentaire, ait été connu de Filastre composant son Liber de haeresibus entre 15хГ»
et .491.
.'{) Trois, s'il faut en croire Léonce de Byzance. Dans la partie du commentaire
qui a été retrouvée et éditée par H. Devreesse, Le commentaire de Théodore de
Mdpsuesle. sur les psaumes, Studi e Testi 9Я, cité du Vatican, 19.Ч9, et qui ne porte
que sur les psaumes 1 à 80, sont considérés comme se rapportant au (Ihrist les
psaumes 2, 8 et 14, et aussi un certain nombre de versets particuliers épars dans
le psautier. Le commentaire antioehien «lu (loislin <rr. 27Г), attribué par L. Mariés a
Dioilore, tient quatre psaumes pour messianiques ; les psaumes 2, 8, 14 et li)9.
4) (Lomme le prouve l'exemple d'Hésychius de Jérusalem aflirmant au milieu
lu Ve siècle, que Théodore niait dans son commentaire l'existence de psaume,*
messianiques 'cf. Devreesse, ibid., p. ix4.
f>) (If. la liste de références établie par Devreesse, ibid., p. f>70, s. v. Spiritus
Domini. (Juant au Diodore du P. Mariés, il commence son commentaire en appli
quant au Psautier le verset 2 Tim. •$, lfi ié«l. L. Maries, Rech. de Science Relig.,
1919, p. *!, chose que Filastre reproche à ses hérétiques «le refuser 'cf. supra, П. 2).
f'.e n'est donc pas lui que vise ce dernier. 4 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
Pilastre vise ici, de façon approximative, Théodore de Mop-
sueste, sans avoir exploré les autres solutions possibles, s'il
s'en présente.
1
Peut-on tirer quelque chose de la brève description que
Filastre nous donne de l'hérésie en question et de la réfutation
qu'il lui oppose ? Ici, un détail singulier attire l'attention.
Évoquant la façon dont David organisa à Jérusalem le
chant liturgique autour de l'arche, Filastre dit que le roi
institua quatre chœurs de soixante-douze chantres chacun1.
Or, ce décompte ne vient pas des passades correspondants
de l'Ancien Testament où le même total de deux cent quatre-
vingt-huit chantres est réparti en vingt-quatre classes de
douze chantres rattachés aux trois noms d'Asaph. Heman et
Idithum2. Où Filastre a-t-il puisé ce détail non scripturaire ?
La réponse est claire : avant Filastre, un seul auteur le donne,
et c'est Hippolyte. Dans son Homélie sur les psaumes* ce
dernier, après avoir rappelé comment David amena l'arche
à Jérusalem, continue: en ces termes : « Avant installé
1, Zelo enim divino duclus healus Diwid (...) in Ilierumlern ciuilale qualluor
chorou posait secundum mundi ndiius ana sepluaginla duo, qualluor eliarn horninibus
posilis e jisnllenlibus, alqne, nrcnm Dei cnskxlienlibus undique infinilis eliarn nliis
exlrinsecus (chap. 120, 7>, Ileylen, p. 2'J/i, 47 -'.M'-.
2) H Samuel ť> ; I Parai, ltí et 25.
3' Il s'asrit <l une. homélie grecque, publiée pour la premiere fois par Pitra,
Anulecla Sacra, II, 18*7, p. 118-427, qui lui trouvait une saveur hippolytienne
(ibid., p. 10.4) ; étudiée par <i. Mkrcati, également favorable à l'attribution a
Hippolyte Osse.rvazioni a proerni del sullrrio di (irigene, Ippolilo, Eusebio, Cirillo
Alessandrino e allri von frarnmenli inedili, cité du Vatican, Sludi e Testi, 142, 1'J48,
p. 29-7Í5, plus particulièrement p. IX-tliy. ; authentifiée par «les critères internes,
éditée et traduite en français par P. Nautin, I.e dossier ďllippolyle el de Mélilon,
Paris, 1953, p. 99-107 (étude) et p. 1(51-18* .analyse de la tradition manuscrite,
texte et traduction, index). Nous citerons ce texte d'après l'édition de P. Nautin.
Si la paternité hippolytienne de ce texte est sûre, il faut inversement la refuser
à l'introduction grecque au psautier publiée par S. de Magistris et P. de Lagarde
(reproduite par Migne, P.<',., X, 712-721, et Achelis, (i.C.S., I, 2, p. 136-145
aussi bien qu'a l'introduction syriaque publiée et traduite en latin par Pitra,
Analecla Sacra, IV, p. 51-54 et ."{2U-.'i23, puis traduite en allemand par Achelis,
G.C.S., I, 2, p. 127-K5U. L'introduction grecque n'est qu'une compilation de textes
tirés de divers auteurs grecs qui n'ont rien à voir avec Ilippolyte, comme l'ont
bien montré Achelis et, dernièrement. Mergati, op. cit., p. .'5О-.ЧЛ. L'introduction
syriaque, ju^ée authentique par Achelis, n'est qu'un démarquage partiel de
l'original нтес publié par Pitra et Nautin, comme l'a établi Mercati, op. cit.,
p. 33-59. LES POLEMIQUES D HIPPOLYTE DE ROME 5
à Jérusalem, David passe la tribu de Lévi au sort et choisit
les 4 désignés par le sort comme chefs de chantres. Quatre
deviennent donc; chantres : Asaph, Eman, Ethamet Idithum ;
d'autres chantres les accompagnent, au nombre de '288. Et l'on
peut aussi, d'après cela, contempler dès le début le mystère
prophétisé, puisque c'est lui que l'Esprit donnait à entendre-
sous le signe des chantres. (Лаг à chaque chef sont assignés
72 chantres : c'était un symbole de l'économie qui eut lieu
depuis les origines sur l'humanité entière. En effet, lorsque
la tour (de Babel) fut édifiée par des hommes sans foi, appar
tenant à 72 nations de même langue, une; juste colère s'abat-
tant sur eux, un partage des langues s'accomplit, et, ne
s'entendant plus dans leur langage, ils s'en allèrent à la dis
persion, poussés par l'Esprit. Il y avait 32 nations issues de
Cham, 25 de Sem, 15 de Japhet : en tout 72. C'est pour
essayer de constituer leur totalité que le bienheureux David a,
sous l'influence de l'Esprit, départi à chaque chef (hi chantres
72 hommes pour louer Dieu, prophétisant ainsi que louie
langue aux derniers temps glorifiera Dieu л1.
Hippolyte est le seul, avons-nous dit, à parler avant
Filastre de quatre chœurs de soixante-douze chantres chacun.
En etïet, il ne faut pas se laisser abuser par la présence de
ce même détail dans les prologues des Commentaires aux
Psaumes d'Eusèbe et d'Athanase imprimés dans la Palrologie^.
Ces prologues, édités au XVIIe siècle d'après des chaînes.
1; "Hv хатаатг,аас èxeî, zlç, xXîjpov Xaowv tt;v ?-./лгу Aei>í, етилеуетза
toÙç XA7)pa>0£vTaç Tsaaapxç apxovTxç o)So>v. Tiaaxpzq ouv wSoi yîvovTai 'Aaàcp,
Aluàv, AïOàa, 'ISiGoûij. ' toutoiç àpiOuôç wStov — apaxoXouOsï a—'/). "Ecrri Se
xai izpbç, touto ar'ap//?)' то — pofpyjxzuOèv Qeap^axi [VJUTfipiov , o~zp è-l twv
toSôiv ar^aaivoiZîvov èrsisixvuc та TTVsOua. 'Ехасттсо yàp ap'/ovri àr:ovlaovTai
об' ' та Se r;v ctú;í.6oaov zrt$ àp^Osv y£VO[xév'/]ç oixovouiaç êri T^àaav àvOpwîrOTTQTa. об' 'Hvixa yàp — ûpyoç o)xo<$óu.7)To úrzb a^ÍCTTCov ávápcov óaocoóvcov èOvwv,
орущ Sixaíac ztz' aÙTOÙç ysvoaév/jç, asptcraàç етглгТто yAcocrcwv ' oï ácruiictovía
çcov^ç yzvóazvoi zle, SiaCTT^opàv èxwp^axv, «j-ô toú rrveúixaToc èÀauvouevoi.
THaav tièv èx топ Xà[z X6', èx Se той Етр xs, ex Se той 'IaçèO ts', oi TtavTsç
об'. Tí2v -л-/]рсо;ла xaOicjTav T.zipùazvoc, Stà топ rvsoaocToç ó jxaxápioc AavlS
à^î!i.ép'.aôv ехаатсо ápxovTi o)8<ov об' xvSpaç —рос uavov Osu, ttpoctjteÚcov
OTt « —аса уХйаста » ér 'eo^áTcov tôjv xaipčov So^á^si tôv Osóv. Homélie, 2-3,
Nautin, p. 167-169.
•2) P. (i., XXIII, 73 А ; P. G., XXVII, Г>7 С. ,
6 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
sont en réalité des assemblages composites, faits de morceaux
empruntés à divers auteurs, et les développements du pseudo-
Eusèbe et du pseudo-Athanase concernant l'organisation du
chant liturgique par David1 sont tout simplement la repro
duction, légèrement arrangée par les caténistes, de Y Homélie
d'Hippolyte2, qui a été intégrée de bonne heure dans les
chaînes de Préfaces au Psautier3. Quant au fait que Moïse
bar Képha, dans son Introduction au Psautier, attribue non
seulement à Hippolyte, mais à Irénée ce même détail de
quatre chœurs de soixante-douze chantres, G. Mercati et
P. Nautin ont montré que ce prétendu Irénée n'était autre
qu'Hippolyte, auteur d'un Traité sur Elcana et Anne ou
Sur le Livre de Samuel11. Ainsi, l'élucidation des fausses attr
ibutions nous ramène de tous côtés à Hippolyte. Pour la
période postérieure à Filastre, A. Borst signale cette répar
tition des chantres en 4 X 72 dans la Methodos du pseudo-
Théodoret et dans une introduction copte aux psaumes encore
inédite, due, d'après (т. Graf, à un compilateur anonyme
appartenant aux cercles cultivés de l'église copte antérieu
rement au хше siècle5. Elle figure dans la correspondance
1) P. G., XXIII, 72 D U-7.4 H 5 et 76 A 15-B 15 ; P. П., XXVII, 57 В 12- D 12.
Ces développements ne fitrurent pas dans les bonnes sources manuscrites d'Eusébe
et d'Athanase.
2) La chose a déjà été sujrirerett par Mercati, op. cit., p. l'J s<[.
3) (lomme le prouve le fait qu'elle figure déjà dans la chaîne de prologues
placée en tète de la Syro-IIexaplaire, chaîne primaire qui remonte au moins au
vie siècle (cf. Mercati, op. cit., p. .'52).
t) Mercati, op. cit., p. 60-65 ; Nautin, op. cil., p. 36-37. Tous deux repro
duisent commodément le paragraphe attribué à Irénée par Moïse bar Képha, dans
la traduction allemande qu'en donna, avec l'édition du texte syriaque, G. Diet-
tricu, Eine jukobilische Einleilung in den Psalter Beihefte zuř Zeitschrift fíir
die alttestamentlische Wissenschaft V, Giessen, l'JOl). Contrairement à P. Nautin,
dont la méfiance à l'égard des lemmes de VEranistes de Théodoret nous paraît
excessive top. cit., p. 35), nous identifions, comme Mercati (op. cit., p. 61;,
l'ouvrage hippolytien .Sur Elcana et Anne d'où Théodoret tire quatre fragments
avec ce que Sévère d'Antioche appelle Sur les passages du premier livre des fíois
qui concernent Elcana et Samuel et Moïse bar Képha, Explication du livre de Samuel.
(Juant à ce que Moïse bar Képha cite comme d'Hippolyte de Home (trad. Diet-
trich, op. cit., p. 36-3K;, c'est, sans différence substantielle, le démarquage syriaque
de notre homélie (trad. Achelis, G.C.S., I, 2, p. 127, 1-128, 6).
5) Arno Borst, Der Turmbau von Babel. Geschichle der Meinung iiber Ursprung
nnd Vielfalt der Sprachen und Vb'lker, 4 tomes en 6 volumes, Stuttgart, 1957
à 196.3. Cf. vol. I, p. 254, renvoyant au pseudo-Théodoret, P. G., LXXXIV, 24 В
cette Mélhodos se trouve dans les chaînes des types XXII et XXIV de Karo et LES POLEMIQUES D HIPPOLYTE DE ROME I
apocryphe de Jérôme et de Damase, qui date du vie siècle
ou même avant1. On la trouve aussi dans une Introduction
nu Psautier que G. Mercati attribuerait volontiers à Michel
Psellos, et chez Euthyme Zigabène2. Bien que ce ne soit
pas ici le lieu d'en faire la preuve, il est vraisemblable
que tous ces textes dépendent plus ou moins directement
d'Hippolyte.
Hippolyte est donc la seule source où Pilastre a pu puiser
ce détail. D'où Hippolyte lui-même le tenait-il ? A. Borst.
dans son énorme enquête sur les spéculations relatives à
l'origine de la multiplicité des langues et des peuples, ne
signale sur ce point aucun texte antérieur. Certes, sachant
l'intérêt porté par les juifs au nombre soixante-douze comme
symbole de l'ensemble des nations3, sachant aussi qu'on
trouve chez Hippolyte des traces de traditions juives4, on
pourrait soupçonner quelque source juive5. Mais nous n'avons
repéré aucune indication précise en ce sens, et Hippolyte
nous apparaît ici comme un commencement absolu. Ne peut-il,
d'ailleurs, avoir inventé ce détail ? Ce serait assez dans sa
manière. Il lui arrive parfois d'enjoliver le donné scripturaire
de tel élément susceptible de prêter à des développements
apologétiques ou édifiants : ainsi, quand il identifie Joakim,
mari de la chaste Suzanne, avec Joakim II, roi de Juda,
ancêtre du Christ, de façon à voir dans ce couple une préfi-
Lietzmann) ; et p. 277, renvoyant à (î. (Irak, Geschichte der rhrisllichen arahischen
Literatur, Bd. II, Studi e Te>ti 13.'?, cité du Vatican, 1947, p. 160. Si on se reporte
à (î. (Iraf, on note qu'il décrit l'introduction copte comme utilisant Y fi pitre a
Marcellinus attribuée à Athariase et « maint matériel d'origine plus ancienne »
'p. 458-459), et qu'il évoque à son propos le Prnlnyiie de Moïse bar Képha p. 459,
п. ."П. .
1) P.L., XXX, 295 С Pour la date, cf. (1. Mercaii, У nie di Mlernlnm bihliai e
crisliana anlica, Нота, Studi e Testi, 19(U, p. 113-126.
2) (Jsservazioni..., p. 70, 15-18 et ri. 2.
3) II y a un flottement entre les chiffres 70 et 72. Cf. <i. F. Moore, Judaism in
the first centuries of the Christian era, Cambridge, 1927, I, p. 227 et III, p. 62 (« The
70 nations are a standing feature of Jewish ethnography »}. Ibid., I, p. 278. De
même II. -.1. Schoeps, Theulnr/ie nnd (ie.schichle den Jiidenchrislentums, Tubingen,
1949, p. 96-97, et A. Borst, <>p. cit., I, p. 112 sq.
1) Cf. L. Mariés, Le Messie issu de Lévi chez S. Hippolyte, fíech. Se. Rel.,
39-40 (1951-1952;, p. 381-396. Pour J. Danielou, Hippolyte et Origène, Bech. Sr.
Rel., 42 (1954), p. 586, il s'agirait plus exactement de traditions judéo-chrétiennes.
5) Comme le suggérerait Euthyme Zigabène, P. (г., CXXVIII, 60 A. .
REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS О
guration du Christ et de l'Église1. Tout comme l'introduction
de l'âne et du bœuf dans nos crèches, ou l'appellation de
rois-mages donnée aux astronomes orientaux de l'Évangile
de Matthieu sont une façon d'orchestrer la simplicité du récit
évangélique par l'insertion de détails empruntés aux pro
phéties messianiques d'Isaïe, de même Hippolyte contamine
ici le récit que font de l'organisation de la liturgie par David
les livres de Samuel et des Paralipomènes, par un recours
explicite à l'épisode de la tour de Babel rapporté dans
(lenèse X-XI. Ce blocage, il le justifie avec toute la clarté
désirable par des raisons symboliques : c'est parce que la
psalmodie organisée autour de l'arche représente la louange
de l'humanité tout en-tière, restaurée dans l'unité primitive
qu'ont brisée la confusion des langues et la dispersion des
peuples consécutives à la construction de la tour de Babel,
1; Commentaire sur Daniel, l, ti, 3 et I, 13, fi. Cf. M. Richakd, Mél. Se. Hel., 5
V194ts.!, p. .305-3(1*; 7 (1950;; p. 259-261 ; I\ Nautin, Rev. Hist. Eccl., 47 (1952),
p. 14-15 ; M. Richard, Mél.'sr. Rel., 1(1 '1953., p. 20-39 ; P. Nautin, Rech. Se. Hel.,
42 (1954;, p. 226-234; M. Richard. Rech. Se. Rel., 43 (1955), p. 379-386.
MM. Richard et N ai tin Mint d'accord sur le fait qu'Hippolyte, commentant
le Livre de Daniel, a profité d'une homonymie pour faire du mari de Suzanne un
roi d'Israël et a outrageusement modifié l'histoire des trois rois successeurs de
Josias. Seules diffèrent : 1) les conclusions qu'ils tirent du fait que les mêmes modif
ications concernant les successeurs de Josias se retrouvent dans la Chronique,
prouvant l'unité d'auteur pour M. Richard, l'utilisation île la Chronique, de Josipe
par Hippolyte, auteur du Commentaire de Daniel, pour P. Nautin ; 2) l'explication
qu'ils donnent du processus de détail et de l'intention ultime de ces coups de pouce :
visée typoloirique, l'auteur voulant voir dans le couple Joakim-Suzanne une pré
figuration du Christ et «le l'Eglise, d'après M. Richard; simple concordisme,
l'auteur cherchant à harmoniser au mieux les données difficilement conciliables
données par l'Ancien Testament, selon P. Nautin. Sur ce dernier point, typologie
ou concordisme, il faut reconnaître aven M. Richard, Uech. Se. Rel., 43 (1955),
p. 3S1, que l'hypothèse concordiste ne peut aucunement rendre compte de l'ass
imilation de l'époux île Suzanne avec un roi d'Israël, ancêtre du Christ, assimilation
qu'explique seul un souci de typologie, d'autant plus vraisemblable qu'on sait
Hippolyte familier de ce relire d'exéirese. Tout au plus peut-on se demander si
l'arrière-pensée d'Hippolyte n'était pas de poser dans l'union de Suzanne et de
Joakirn, plutôt qu'une préfiguration de l'union de l'Eglise et du Christ, le moment
historique qui a uni les Mimées -de Lévi de qui Hippolyte fait arbitrairement
descendre Suzanne, Dan., I, 12, 5 et de Juda (dans laquelle Hippolyte insère
l'époux de Suzanne en assimilant ce dernier à un roi qui fut son homonyme),
c'est-à-dire d'asseoir historiquement la double filiation lévitique et davidique du
Messie a laquelle il semble tenir : Dan., I, 12, 5 ; cf. L. Mahiès, art. cité, supra).
En tout état de cause, il s'airit ici, comme dans V Homélie sur les psaumes, de coups
de pouce « orientés » par une intention pieuse, non par un souci scientifique, comme
le confirme le fait que le travail d'Oriirène, fondateur de la science biblique propre
ment dite, coupera court par la suite à ces fantaisies. LES POLEMIQUES D HIPPOLYTE DE HOME У
qu'il faut qu'aux soixante-douze descendants de Noé, d'où
sont issus les peuples du monde, correspondent
des groupes de chantres, représentant méta
phoriquement toutes les langues du monde et exécutant les
hymnes dans un ordre parfait. Selon le même procédé, assez
analogue à ce qu'est à l'intérieur de la Bible elle-même le
style anthologique, Hippolyte, dans les paragraphes suivants1,
transformera les sobres indications do I Parai. 16 et 25 en
une scène grandiose et précise de prophétisme collectif, parce
qu'il les interprète à la lumière des enseignements de Paul
sur les charismes dans I ('or., XIV. Sur les intentions de ce
dernier rapprochement nous aurons à revenir. Il convient- de
noter pour l'instant qu'il s'agit, ici encore, d'un coup de pouce
scripturaire dont nous n'avons pas repéré l'existence anté
rieurement à Hippolyte, et dont la trace dans quelques
textes postérieurs paraît toujours dépendre de ce dernier2.
II
II nous semble que ce détail de i X 72 chantres et le
développement qui le justifie ne sont pas sans incidence sur
la célèbre thèse de M. Nautin. On sait la dichotomie que ce
dernier a opéré, dans Гех-Hippolyte de Rome, entre un
dialecticien prétentieux, nommé Josipe, romain, antipape du
début du nie siècle, auteur de VElenchos, de la Chronique et
du Sur l'univers, représenté par la statue de la voie Tiburtine,
d'une part ; et un pieux homme d'église du nom d'Hippolyte,
palestinien ou apparenté, postérieur à .Tosipe dont il aurait
connu certaines œuvres, auteur, dans le deuxième quart du
IIIe siècle, du Syntagma et d'un certain nombre d'ouvrages
concernant surtout l'Ecriture, d'autre part3. (l'est à со pieux
1) Homélie 4-5, Naitin, Le Dustier..., p. 169, 12 29.
2) Ainsi le Pe,Mi(lo-Kus('be, P.O., XXIII, 7fi H et le pseudo-Thěn.loret, P.(i.,
lxxxiv, 2:3 <:.
3) P. Nautin, Ilippoli/le. et .Josipe. Contribution à V étude, de lu littéral иге. chré
tienne nu 111° siècle. Etudes et textes pour Vhistoire du dmjme de In Trinité, I, Paris,
1947. Id., Jlippolyte, Contre les hérésies, Paris, 1949, p. 21Г>-2;ш ; In., La contro
verse sur l'auteur de l'Klern'hos, Rev. Ilisl. F.rcl., 17 Н)Г>2:, Г>-4.Ч. Ii>.. L'auteur

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.