Les répercussions des controverses théologiques des Ve et VIe siècles dans les Églises des Gaules - article ; n°102 ; vol.24, pg 23-46

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1938 - Volume 24 - Numéro 102 - Pages 23-46
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1938
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Gustave Bardy
Les répercussions des controverses théologiques des Ve et VIe
siècles dans les Églises des Gaules
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 24. N°102, 1938. pp. 23-46.
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Bardy Gustave. Les répercussions des controverses théologiques des Ve et VIe siècles dans les Églises des Gaules. In: Revue
d'histoire de l'Église de France. Tome 24. N°102, 1938. pp. 23-46.
doi : 10.3406/rhef.1938.2848
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1938_num_24_102_2848LES RÉPERCUSSIONS
DES CONTROVERSES THÉOLOGIQUES
DES Ve ET VIe SIÈCLES
DANS LES ÉGLISES DE GAULE
•du Jean Léon Cassien le GTand. et Lèporiua. — Avdt de — Vienne. Le» discussions — La querelle christologiques des Trois an Chapittemps
res. — Conclusion.
Située aux extrémités de l'Occident, la Gaule chrétienne
n'a jamais pris une part active aux grandes controverses
doctrinales dont l'Orient était le centre. Au ive siècle, ses
évêques ont longtemps ignoré les dangers que l'arianisme
faisait courir à l'orthodoxie, à tel point que l'un des plus
instruits parmi eux, celui qui devait être, par la suite, le grand
défenseur de la toi, saint Hilaire de Poitiers, n'avait même pas
entendu parler du symbole de Nicée avant 353 et le concile
d'Arles. Au ve siècle, les débats passionnés auxquels donnèrent
lieu le nestorianisme et le monophysisme n'ont pas davantage
retenu l'attention des chrétientés gallicanes : il n'y eut pas
un évêque gaulois parmi les membres des conciles d'Ephèse
et de Chalcédoine, et saint Léon eut quelque peine à obtenir
l'adhésion expresse de l'épiscopat du sud-est de la Gaule au
« tome » à Flavien. Seule, au vi' siècle, la querelle des Trois
Chapitres réussit à émouvoir momentanément l'opinion :
d'ailleurs ce n'était pas à Théodore, à Théodoret et à Ibas que
s'intéressèrent alors les évêques de Gaule, mais bien à l'attitude
prise par la papauté en une délicate matière; et dès que
Pelage eut donné les explications voulues, le calme se rétablit
à l'instant.
Une telle insouciance nous surprend au premier abord. Nous
comprenons mal que les chefs mêmes des communautés
chrétiennes en Gaule n'aient pas été plus préoccupées des
grands intérêts de la foi qu'ils avaient charge d'enseigner et de
défendre. En réalité, rien n'est plus naturel, comme nous allons
nous en rendre compte en étudiant les répercussions des
controverses christologiques dans ces Églises. On peut faire
valoir, pour expliquer les faits, la difficulté des problèmes
soulevés et le rôle essentiel joué dans les discussions orien
tales par les différentes terminologies en usage : si, dès le
début de l'affaire nestorienne, tout le monde s'était entendu
sur le sens des mots <j>uctç et npôawito <, n'aurait-on pas épar- 24 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
gné bien des troubles à la chrétienté ? Les Occidentaux, le*
Gaulois en particulier, n'étaient pas capables de se passion
ner pour des querelles de mots; ils ne comprenaient pas les
subtilités des théologiens de langue grecque et les formules
traditionnelles leur suffisaient amplement pour exprimer
leur foi. Aussi ne pouvaient-ils pas s'empêcher de rester ca
lmes lorsqu'on essayait de les émouvoir sur le nombre des
personnes et des natures dans le Christ.
il faut ajouter que, dès les origines, les Églises de Gaule
avaient pris l'habitude de s'en remettre à Rome pour la solu
tion de tous les problèmes relatifs à la foi et à la discipline :
c'est à Rome qu'elles demandaient ce qu'il fallait croire aussi
bien que ce qu'il fallait faire. Lorsque l'autorité pontificale
avait fixé une ligne de conduite, on s'y tenait sans aucune
discussion. Il fut tout de suite entendu que les conciles
d'Éphèse et de Chalcédoine avaient défini la foi catholique,
que Nestoriius et Eutychès étaient des hérétiques, que la
Vierge Marie était Mère de Dieu, que le Christ, Dieu et
homme tout ensemble, était une seule personne. Les évêques
gaulois ne sentirent pas le besoin d'en savoir davantage. Fi
dèles à la communion du Siège apostolique, ils ne commenc
èrent à s'inquiéter que lorsque les papes Vigile et Pelage
leur semblèrent adopter, à propos des Trois Chapitres, des
attitudes apparemment contradictoires. Même alors, ils furent
loin de pratiquer la politique belliqueuse des Africains.
Enfin, on ne saurait oublier que le v9 et le vie siècle furent
pour la Gaule une époque particulièrement troublée. Pendant
que l'empire romain achevait d'y voir crouler les derniers
restes de son autorité, les royaumes barbares s'y établis
saient, à travers bien des vicissitudes. Plutôt que de prendre
parti en des controverses souvent subtiles, il fallait commenc
er par vivre. Maintenir et développer l'organisation ecclé
siastique; assurer les progrès de la moralité chrétienne parmi
les fidèles; s'entendre avec les nouveaux venus et les convert
ir à l'orthodoxie, c'étaient là des tâches bien suffisantes
pour occuper l'activité de nos évêques. Les seuls problèmes
doctrinaux dont se soucièrent les conciles du sud-est, la
région à la fois la moins troublée par les Barbares et la plus
fidèlement attachée aux traditions romaines, furent ceux de
la liberté et de la grâce : problèmes pratiques s'il en fut, et
dont la solution importait grandement aux prédicateurs ou
aux catéchistes; encore ne peut-on pas dire que ces questions
mêmes aient vraiment passionné l'opinion.
Malgré tout, les controverses christologiques du v* et du
vi* siècle se développèrent avec trop d'ampleur pour n'éveil- THÉOLOGIQUES DES Y* ET VI* SIÈCLES 25 CONTROVERSES
1er aucun écho dans les Églises de Gaule. Si affaiblis qu'ils
fussent en parvenant dans ces chrétientés lointaines, les
bruits des grandes querelles qui bouleversaient l'Orient s'y
firent encore entendre. Il est intéressant d'étudier les réper
cussions des hérésies nestorienne et monophysite dans nos.
pays : nous verrons en même temps l'indifférence des évê-
ques gaulois pour le détail des discussions et la force de
leur attachemenft aux doctrines enseignées par le Siège apos
tolique.
Jean Cassien et Léporius
Dès que parvinrent à Rome les premières nouvelles de
l'agitation créée à Constantinople par les discours de l'évê-
que Nestorius, le pape Célestin se préoccupa d'un enseigne
ment si manifestement contraire à la tradition et il eut à
cœur de le faire examiner de près par des théologiens. Le
diacre Léon communiqua à Jean Cassien, un des hommes les
plus savants de ce temps, bon connaisseur des choses de
l'Orient où il avait longtemps résidé, les sermons que Nesto-
rrus avait cru devoir envoyer à Rome et les traductions que
Marius Mercator, un Africain en résidence, à Constantinop
le, avait de son côté expédiées au pape; et il lui demanda
d'en composer au plus vite une réfutation.
Cassien ne crut pas pouvoir se dérober à la besogne qui
lui était confiée d'une manière aussi inattendue. Depuis qu'il
était venu se fixer à Marseille, aux environs de 410, il n'avait
guère eu d'autres préoccupations que celles de la formation
spirituelle des religieuses et des moines dont il dirigeait les
pieux exercices, et les seuls problèmes théologiques qui
avaient retenu son intérêt étaient relatifs à la grâce et au
libre arbitre : dans la Gaule méridionale, le pélagianisme
avait fait naguère de nombreuses recrues; et, même après
sa condamnation définitive, il avait conservé des partisans
plus ou moins avoués. Peut-être Cassden eût-il été assez em
barrassé en face de la tâche nouvelle que lui proposait saint
Léon; tout au moins se serait-il demandé comment il pourr
ait intéresser ses futurs lecteurs d'Occident à l'erreur de
Nestorius, s'il n'avait pas eu la bonne fortune de découvrir
en Gaule même et, peut-on croire, à Marseille, un précurseur
de l'hérésiarque en la personne du moine Léporius.
Sur celui-ci, nous sommes d'ailleurs mal renseignés, et
Cassien est loin de nous éclairer autant que nous le vou
drions. Né, semble-t-il, à Trêves ou dans les environs imméd
iats de cette ville1, Léporius avait dû venir à Marseille, et
1. Cassien (De incarnatione Christi, I, 2, dans la Patrologie latine,
t. L, col. 18) semble dire que Léporius a commencé à enseigner sa 26 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
il y avait fait un tel scandale dans les milieux monastiques
par son enseignement erroné que l'évêque, assisté par plu
sieurs de ses collègues, s'était vu obligé de l'excommunier.
Un certain nombre de sets partisans avaient subi le même
sort, et tout ce monde s'était réfugié en Afrique. Là, saint
Augustin n'avait pas eu grand mal à obtenir la soumission
complète de Léporius et de ses adhérents et à leur faire s
igner un acte d'adhésion à l'orthodoxie2. Cette formule nous
apprend que l'erreur de Léporius avait porté sur l'union des
deux natures, divine et humaine, dans la personne du Sau
veur. « Ancré sur une notion, juste par ailleurs, de l'immut
abilité divine, le moine gaulois ne pouvait admettre que la
nature divine fût entrée en composition avec la nature hu
maine. » II enseignait donc qu'en Jésus l'humain et le divin
étaient simplement juxtaposés; que, par suite, la nature hu
maine avait été capable de grandir, de se perfectionner, d'ac
quérir des mérites, si bien que le Christ n'était guère diffé
rent des saints. « Enfin, allant jusqu'au bout de son idée de
la juxtaposition des natures, Léporius avait avancé que, du
rant la passion, la nature humaine avait été abandonnée par
la divinité. »3
A y regarder de près, l'erreur de Léporius diffère beau
coup de celle de Nestorius que Ga&sien était chargé de réfu
ter. Mais le théologien marseillais n'avait pas le temps de
s'occuper des précisions de détail. Pour lui, puisque Lépor
ius avait erré sur l'Incarnation, ce ne pouvait être que d'une
manière semblable à celle de l'évêque de Constantinople. Il
admet donc que Léporius faisait du Christ un homme ordi
naire, parvenu au rang divin par son étroite union avec Dieu,
union que lui auraient valu les mérites de ses vertus et spé
cialement de sa passion4. Plus précisément encore, il le rat
tache aux Ébionites et à Paul de Samosate, tout comme on
faisait dès lors pour Nestorius5.
•doctrine dans la ville de Belley; mais Dom Morin, dans la Revue béné
dictine, t. XIV (1897), p. 102-103, apporte quelques raisons plausibles de
situer à Trêves la patrie de Léporius, et c'est l'opinion généralement
admise aujourd'hui. Cf. E. Amann, Léporius, dans le Dictionnaire de
théologie catholique, t. IX (Paris, 1926), col. 434 et suiv.
2. Le libellus satisfactionis (ou emendationis), adressé par le moine
converti et ses adhérents aux évêques gaulois qui les avaient condamnés
(Patr. lat., t. XXXI, col. 1221 et suiv.), doit être l'œuvre de Léporius lui-
même. Son authenticité et son orthodoxie sont garanties par les signa
tures de saint Aurèle de Carthage, de saint Augustin et de deux autres
■évêques africains.
3. E. Amann, Léporius, dans le Diet, de théol. cath., t. IX, col. 437.
4. Cassien, De Incarnatione Christi, I, 2 {Patr. lat., t. L, coL 19-20).
5.ibid. Il est remarquable que, dans le libellus satisfactionis,
.les seuls hérétiques que Léporius est invité à anathematiser sont Photin. CONTROVERSES THÉOLOGIQUES DES V* ET VI* SIÈCLES 27
Afin d'intéresser davantage ses compatriotes, Cassien ne
craint pas d'aller plus loin. Selon lui, l'enseignement chris-
tologique de Léporius procède en droite ligne du pélagia
nisme dans lequel il avait commencé par sombrer6. Nous
avons aujourd'hui quelque peine à comprendre comment
deux erreurs aussi éloignées l'une de l'autre peuvent être
mises en relations aussi étroites. Mais nous ne devons pas
oublier qu'à Constantinople même, Nestorius avait com
mencé par accueillir avec bienveillance Julien d'Éclane et
trois autres évêques italiens, déposés comme lui de leurs siè
ges, pour cause de pélagianisme; à plusieurs reprises, il avait
importuné le pape Célestin de requêtes en leur faveur, comme
s'il avait ignoré les condamnations définitives portées contre
leur hérésie7 et il avait fallu que Marius. Mercator publiât
urn mémoire sur Céleste et ses partisans pour décider l'empe
reur à prendre des mesures contre les Pélagiens de la capi
tale8. On n'ignorait d'ailleurs pas en Orient que le pape et les
évêques d'Occident se préoccupaient beaucoup plus des con
troverses pélagiennes que des discussions christologiques :
aussi eut-on soin, pour leur rendre plus sensibles les dangers
que Nestorius faisait courir à l'orthodoxie de lier toujours sa
cause à celle des Pélagiens. La lettre adressée à saint Céles
tin par le concile d'Éphèse à la suite des 4e et 5e sessions (16
et 17 juillet 431) relève que, parmi les partisans de Jean d'An-
tioche, beaucoup ont adhéré aux erreurs de Pelage et de Cé
leste, et elle ajoute que le saint concile a entendu lecture des
actes relatifs à la déposition des Pélagiens et Gélestiens, Pe
lage, Céleste, Julien, Persidius, Florus, Marcellinus, Orontius
et les autres; il y a souscrit expressément, et tient pour fe
rmes et valides les décisions du Saint-Siège à leur sujet9.
Arius, Sabellius, Eunomius, Valentin, Apollinaire, Manichée: cf. Libel-
lus, § 10 (Patr. lat., t. XXXI, col. 1230). M n'y est question ni d'Ébion, ni de
Paul de Samosate. Cassien doit être rendu responsable du rapproche
ment entre Léporius et ces deux personnages.
6. Cassien,. De Incarnatione Christi, I, 2 {Patr. lat., t. L, col. 18); cf.
De Incarnatione Christi, I, 4; VII, 21 (Patr. lat., t. L, col. 24 et 243-244).
Gennadius, De viris inlustribus, § 9 lat., t. LVIII, col. 1003) attr
ibue également à Léporius les doctrines pélagiennes, mais il s'inspire
vraisemblablement de Cassien. Le libellus satisfactionis ne fait pas
d'allusion directe au soi-disant pélagianisme de Léporius; et il serait
bien surprenant que saint Augustin et ses collègues d'Afrique n'eussent
pas imposé au moine gaulois une répudiation expresse du pélagianisme
s'il avait donné quelque prise à la critique en ces matières.
7. Nestorius, Epist. Fraternas et Saepe scripsi (edit. Looks, Nesto-
riana- (Halle, 1905), p. 165-168, 170-172).
•8. Marius Mercator, Commonitorium de Caelestio vmperatori oblatum
(Patr. lat., t. XLVIlH, col. 63-108).
9. Mansi, Concil., t. IV, p< 1329-1337. Les actes du concile d'Éphèse
ne nous ont pas conserve le souvenir d'une mesure quelconque prise
contre les Pélagiens; cela ne veut pas dire que le concile n'ait rien 28 RKVUE D'HISTOIUE DE L'ÉGLISE DE FKANCE
En rattachant les doctrines de Léporius à celles de Pelage,
bien plus, en faisant de Nestorius lui-même un Pélagien. Cas-
sien était donc assuré d'obtenir l'audience des Occidentaux10.
Il ne semble pas cependant qu'il ait réussi à les émouv
oir profondément. Après tout, Constantinople, Antioche et
Alexandrie étaient bien loin. On avait à Rome et en Occident
une doctrine très ferme et des formules déjà assurées tou
chant l'Incarnation du Verbe11. La condamnation de Nesto
rius urne fois acquise, nous ne voyons pas que les Églises de
Gaule se soient encore préoccupées de lui. Les seules ques
tions qui les agitent, après 431, sont celles de la grâce et de la
liberté : saint Prosper, en rappelant le concile d'Ephèse, in
siste sur la condamnation des Pélagiems qui enseignaient,
dit-il, une doctrine voisine dz celle de Nestorius12, et saint
Vincent de Lérins, dans le Commonitorium, ne cite Nestorius.
et le concile d'Éphèse que pour en tirer argument en faveur
de ses opinions sur l'autorité des Pères13.
Les discussions christologiques au temps de Léon le Grand
Les chrétientés gauloises n'avaient été informées officiell
ement ni des premiers développements de la controverse nes-
torienne, ni de son dénouement et de la signature en 433 de
l'édit d'union. Il n'en alla pas de même des affaires monophy-
sites. Lorsque celles-ci éclatèrent, le Siège apostolique était
occupé par saint Léon, celui-là même qui, étant diacre, avait
chargé Cassen de réfuter Nestorius. Saint Léon avait, comme
ses prédécesseurs du reste, une très haute idée de son autor
ité; mais plus peut-être que les derniers d'entre eux, il tenait
à rester en contact avec toutes les parties de l'Église et à
décrété contre eux. Mais il est bien sûr qu'on voulait plaire à Célestin
en soulignant l'intérêt que l'on avait porté aux hérétiques d'Occident.
Par ailleurs, il est peu probable qu'il y ait eu réellement des Pélagiens-
parmi les partisans de Jean d'Antioche. Cf. L. Duchesne, Histoire an
cienne de l'Église, t. Ill, p. 357, n. 2.
10. Cassien, De Incarnatione Christi, VII, 21 (Patr. lat., t. L, col. 243):
« Ita ergo et tu [Nestorius], Pelagianae haereseos spinosa soboles, Idem
ostendis in germine quod pater tuus habùisse traditur in germine. »
11. La formule souscrite par Léporius dans le Libellus satisfactionis
(Patr. lat., t. XXXI, col. 1224 A-1227 A) est particulièrement importante
à considérer, puisqu'elle nous fait connaître la christologie de l'Église
d'Afrique, il faut mêm& dire de l'Église latine tout entière, à la veille
du nestorianisme. Déjà citée par Cassien, elle a été plus tard l'objet
de maintes références.
12. Prosper, Chronicon, ad annum 431 : « Nestorius cum haeresi
nominis sul et cum multis Pelagianis, qui cognatum sibi iuvabant
dogma, dammatur. »
13. Vincent de Lérins, Commonitorium, xi-xii. Saint Vincent n'expose
d'ailleurs pas très correctement la doctrine de Nestorius. Les chapitres
xxix-xxxi du Commonitorium rappellent le concile d'Éphèse. THÉOLOGIQUES DES V* ET VIe SIÈCLES 29 CONTROVERSES
informer les évêques de tous les pays des événements impor
tants qui se produisaient ici ou là.
Lorsque Eutychès eut soulevé l'Orient par la nouveauté
de sa doctrine et que saint Léon eut adressé à Flavien, pa
triarche de Constantinople, le célèbre « tome » dans lequel
il définissait renseignement catholique sur l'Incarnation, il
profita de la présence à Rome du prêtre Petro.nius et du dia
cre Regulus, envoyés auprès de lui par l'évêque d'Arles, Ra
vennius, et son concile, pour faire parvenir en Gaule le texte
de la lettre à Flavien ainsi que celui de la deuxième lettre
écrite naguère par saint Cyrille à Nestorius14. Il veut, dit-il,
que tous sachent exactement ce qu'on doit écrire contre les
hérétiques, et il charge- Ravennius de porter les deux docu
ments en question à la connaissance de tous ses frères; cette
dernière expression est d'ailleurs assez vague : s'agirt-il, dans
la pensée du pape, de toute la Gaule ou seulement de la pro
vince ecclésiastique d'Arles ? On ne le sait. Petronius et
Regulus étaient encore chargés pour l'évêque d'Arles d'autres
communications qui ne pouvaient pas être mises par écrit :
les Ballerini ont supposé que saint Léon suggérait à Raven
nius de faire écrire à l'empereur Théodose II par les évêques
de Gaule, afin d'appuyer sa propre action à Constantinople.
La lettre de saint Léon est datée du 5 mai 450. Le pape
aurait désiré qu'il y fût promptement répondu, pour avoir
le droit de se prévaloir, auprès des Orientaux, de l'adhésion
des évêques d'Occident. Les Gaulois cependant ne se pressè
rent pas de donner satisfaction au désir du pape15. Leur
réponse, écrite dans les derniers jours de 451, se fit attendre
plus d'un an, et les excuses qu'elle apporte pour justifier ce
retard ne paraissent pas des plus convaincantes : la difficulté
de réunir un concile, les rigueurs d'un climat particulière-
14. Saint Léon, Epist. LXVII (Patr. lat., t. LIV, col. 885-886; Jaffé-
Wattenbach, Regesta pontificum romanorum, n° 451). L'édition la plus
récente de cette lettre eât celle de Silva-Tarouca, S. Leonis Magni epis-
tulae contra Eutychis haeresim, 2 (Rome, 1935), p. 89.
15. Ravennius ne dut pas attendre très longtemps avant de communi
quer à ses collègues la lettre de saint Léon et le tome à Flavien qui l'a
ccompagnait. Car nous possédons une lettre, malheureusement non datée,
écrite au pape par les trois évêques Cérétius de Grenoble, Salonius
d'Embrun et Véranus de Cavaillon, Inter S. Leonis epist.r LXVIII (Patr.
lat.r t. LIV, col. 88T-890) ; ceux-ci remercient le pape de sa missive, et ils
lui renvoient un exemplaire, copié par leurs soins, du tome à Flavien,
afin que saint Léon puisse Je faire revoir et corriger, tant ils tiennent
à posséder le texte authentique d'un document aussi précieux. Saint
Léon dut satisfaire à leur désir, car il pria l'évêque Eusèbe de Milan
de s'adresser à Cérétius pour avoir un texte exact du tome, et nous
savons que Cérétius. s'empressa de communiquer cette copie à son col
lègue; voir la synodique d'Eusèbe de Milan à saint Léon, Inter S. Leonis
*pist. XCVII, § 2 (Patr. lat., t. LIV, col. 946). 30 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
ment défavorable, la distance qui sépare les uns des autres
les divers évêchés, tout cela explique bien quelque chose,
mais non pas une attente de dix-huit mois. Il est possible que
l'évêque d'Arles et ses collègues n'aient pas mesuré la gravité
des événements qui s'étaient passés en Orient et qu'ils
n'aient pas trouvé urgent de remercier le pape de sa communi
cation10.
Cependant les expressions qu'emploient les signataires sont
pleines de respect pour la digniié du Siège apostolique : « Ils
ont exulté, disent-ils, d'une vive allégresse, en lisant la lettre
pontificale et ils ont fait exulter de la même joie tous les évê-
ques de Gaule, omnes intra Gallias constitutos, en leur com
muniquant cette lettre. Quiconque ne néglige pas les mystèr
es de la Rédemption, écrit sur les tablettes de son cœur les
écrits de Votre Apostolat à l'égal du symbole de la foi et les
confie à une mémoire fidèle pour être prêt à réfuter les
erreurs des hérétiques. »
II semble que la réponse des Gaulois ait été délibérée en
concile. Elle porte en tout cas quarante-quatre signatures,
dont les premières sont celles des évêques d'Arles, de Nar-
bonne, de Marseille, de Garpentras, de Riez. Malheureusement
les sièges des signataires ne sont pas indiqués. Il semble que
la plupart d'entre eux, sinon tous, appartenaient aux pro
vinces de Viennoise17, de Seconde Narbonnaise, des Alpes
Maritimes, de Première Narbonnaise18. Aucun des célèbres
évêques du nord et de l'est de la Gaule n'a souscrit la lettre:
peut-être les graves soucis que leur causait alors l'invasion
d'Attila suffisent-ils à expliquer leur abstention; mais il n'est
16. Inter S. Leonis epist. XCIX (JPatr. lat., t. LIV, col. 966-970
17. Il faut noter que l'évêque de Vienne n'est pas au nombre de*
signataires, pas plus qu'aucun de ses suffragants. Les relations étaient
alors assez tendues entre les sièges d'Arles et de Vienne, à la suite des
décisions prises par saint Léon au sujet de la primatie. Cf. L. Duchesne,
les Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. I, 2* édit. (Paris, 1907),
p. 120-125.
18. Nous pouvons encore identifier les évêques de Cimiez, d'Uzès, d'Avi
gnon, de Cavaillon, de Vaison, d'Antibes. Les noms de Palladius, Ynan-
tius, Armentarius, Superventor, Ursus figurent encore parmi les suffra
gants d'Arles qui, en 450, réclamèrent en faveur du rétablissement de la
métropole (Patr. lat., t. LIV, col. 879). La réponse du pape est datée du
5 mai 450 (Jaffé-Wattenbach, 450).
Polycarpe de la Rivière prétendait avoir eu communication d'un exemp
laire de la lettre des quarante-quatre évêques, appartenant à J. Savaron,
qui fut président au présidial de Clermont-Ferrand sous Henri W et
Louis XIII : les sièges des signataires y auraient été indiqués. Les au
teurs de la Gallia Christiana se sont laissé prendre par cette affirmat
ion, mais il est certain que l'exemplaire en question n'a jamais existé;
Polycarpe de la Rivière est l'auteur responsable des identifications pro
posées. THÉOLOGIQUES DES V* ET VI* SIÈCLES 31 CONTROVERSES
pas invraisemblable qu'on n'ait pas sollicité leur adhésion19..
Ingenuus, évêque d'Embrun, fut chargé de porter à Rome
la lettre de ses collègues. Le pape y répondit aussitôt, dès le
27 janvier 452, et il ne cherche pas à dissimuler l'ennui que
lui a causé le retard de la lettre des Gaulois. Il aurait désiré,
explique-t-il, pouvoir donner le texte de cette lettre aux légats
qu'il a envoyés en Orient pour assister au concile de Chaicé-
doine. Le concile est désormais achevé, et les légats sont sur
le point de revenir à Rome. Si Ingenuus n'était pas si pressé
de retourner en Gaule, et si le pape lui-même n'avait hâte
de répondre à ses collègues, il eût même été facile d'attendre
leur retour et de communiquer tout de suite les décisions pri
ses au concile. Toutefois saint Léon ne veut pas tenir rigueur
aux évèques gaulois : il accepte leurs excuses ou leurs pré
textes; il les félicite de leur attachement à la céleste doctrine;,
il les prie de communiquer sa réponse à leurs frères d'Es
pagne20.
Peu de temps après avoir répondu aux Gaulois, le pape vit
revenir à Rome les légats qui l'avaient représenté au concile
de Chalcédoine. Tout de suite, il voulut que l'épiscopat de
Gaule fût informé de ce retour et apprît les heureux résultats
du concile. Une nouvelle lettre lui fut adressée, dont la sus-
oription porte les noms de Rusticus de Narbonne, de Raven-
nius d'Arles, de Venerius de Marseille, puis la mention: « A
tous les autres évêques établis à travers les Gaules. »21 Saint
Léon y exprime sa joie du triomphe remporté à Chalcédoine
par la prédication apostolique et il rappelle que les légats ont
présidé le concile à sa place; puis il communique à ses cor
respondants le texte de la sentence portée contre Dioscore
d'Alexandrie.
La correspondance entre Rome et les évêques gaulois à
propos de l'eutychianisme s'arrête ici22. Non seulement l'É
glise de Gaule ne s'est pas intéressée directement aux déve-
19. La lettre des évêques gaulois ne fait pas la moindre allusion à
Attila : ce silence est au moins curieux.
20. Saint Léon, Epist. Cil (Pair, lot., t. LIV, col. 984-988; Jaffé-
Wattenbach, 479). « Quae volumus per curam dilectionis vestrae etiam
ad fratres nostros Hispaniae episcopos parvenire, ut quod Deus operatus
est nulli posset esse incognitum. »
21. Saint Léon, Eptst. CIII (Patr. lat., t. LIV, col. 988-980; Jaffé-
Wattenbach, 480). On peut se demander pourquoi le nom de Rusticus
de Narbonne figure ici le premier, car on attendrait plutôt celui de
l'évêque d'Arles. On ne saurait d'ailleurs pas répondre à cette question,
22. On peut cependant rappeler que saint Léon tint à communiquer à
Constantinople la réponse qu'il avait reçue des Gaulois, afin de bien
montrer que tout l'Occident lui était uni. Une lettre du 1er septembre
457, adressée au prêtre Aétius, rappelle encore l'envoi de cette corres
pondance, Epist. Chili {.Pair, lat., t. LIV, col. 1123-1124).

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