Notre-Dame de Paris pendant la Révolution - article ; n°147 ; vol.50, pg 109-124

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1964 - Volume 50 - Numéro 147 - Pages 109-124
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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Jean Leflon
Notre-Dame de Paris pendant la Révolution
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 50. N°147, 1964. pp. 109-124.
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Leflon Jean. Notre-Dame de Paris pendant la Révolution. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 50. N°147, 1964. pp.
109-124.
doi : 10.3406/rhef.1964.1732
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1964_num_50_147_1732NOTRE-DAME DE PARIS
PENDANT LA RÉVOLUTION
10 4 avril mai 1789, 1802, Veni Te Deum Creator pour la l'ouverture proclamation des États du Concordat Généraux ; :
c'est entre ces deux dates que s'inscrit l'histoire de Notre-Dame
pendant la Révolution. Treize années à étudier en trois quarts
d'heure. Et quelle années ! Il s'agit donc de se limiter à l'essent
iel sans se noyer dans le détail, sans perdre de vue tout l'ensemble.
Ce qui importe en effet, c'est d'atteindre le drame de fond qui
se vit sous ces voûtes ogivales plus encore que dans d'autres
cathédrales de France. Sans doute celles-ci connurent-elles
plus ou moins les mêmes contrastes ; mais à Notre-Dame ces
contrastes furent plus accusés qu'ailleurs, car, entre le Veni
Creator initial et le Te Deum final, au vénérable chapitre supprimé
en 1790 succédèrent l'évêque constitutionnel Gobel, le culte de
la Liberté et de la Raison, un entrepôt des vins de la République,
puis, après Thermidor, le simultaneum des cultes constitutionnel,
théophilantrope, décadaire et deux conciles de l'Église consti
tutionnelle en 1797 et 1801. Pourquoi ces antithèses ont-elles
à Notre-Dame plus de relief que dans les cathédrales de pro
vinces ? pourquoi se révèlent- elles plus significatives ? Parce
qu'elle est la cathédrale de Paris moteur de tout le mouvement
social, politique, religieux de la Révolution. Plus encore qu'aux
autres époques de sa longue histoire, Notre-Dame reflète ainsi
de façon particulièrement suggestive les vicissitudes de notre
histoire nationale. Ces antithèses y correspondent à l'anti
thèse de principe qu'on essaie de résoudre, celle de la Révolution
et de l'Église. Comment dans les cinq nefs de Maurice de Sully
l'une et l'autre s'affrontent ; comment des tentatives de rappro
chement, tantôt hésitantes et inquiètes, tantôt résolues et con
vaincues, y alternent avec des ruptures tragiques : voilà ce que
je voudrais tenter de mettre en lumière, pour aboutir à la fête
de Pâques 1802, où le bourdon, muet depuis dix ans, annonce
l'accord enfin conclu entre le Premier Consul Bonaparte, fils
de la Révolution, et le pape-moine Pie VII, qu'on a pu appeler
le pape des temps nouveaux. 110 J. LEFLON
I
Durant une première période, 1789-1790, on doit relever que
Mgr de Juigné et même le chapitre donnèrent, non sans mérite,
des preuves évidentes de bonne volonté. Le second pourtant
commença par de véhémentes protestations contre le règlement
royal du 24 janvier 1789 qui, pour l'élection des députés du
clergé aux États Généraux, violait ses droits traditionnels et
méconnaissait son insigne dignité. Le susdit règlement en effet
n'accordait aux vénérables chanoines qu'un représentant sur
dix, tandis que les bénéfîciers — le bas-chœur — en obtenaient
un sur vingt ; par surcroît on ne tenait aucun compte des titres :
les simples chapelains étaient plus considérés que les doyens,
archidiacres, chanceliers, théologals, etc. Or, ces protestations
n'eurent pour effet que de déchaîner la verve des pamphlét
aires, la plupart presbytériens. On compare « aux canons mili
taires qui ont la poudre et une lumière » leurs canons canoniaux
« sans lumière, mais non sans poudre qu'on jette aux yeux ».
On invoque Boileau, le poème du Lutrin, pour conclure : « Si
un curé est peu de chose en le mesurant à son territoire, qu'est-ce
qu'un chanoine mesuré à sa stalle ? »
La chapitre n'accueillit pas moins et fort cérémonieusement
dans sa cathédrale le 23 avril l'assemblée électorale des trois
ordres de Paris intra muros pour la messe du Saint-Esprit, le
24 celle de extra muros. Le lundi 4 mai, jour de l'ouverture
des États Généraux, Veni Creator des plus solennels. Tout
en effet est à l'esppir. Notre-Dame elle même paraît symboliser
l'accord qui règne dans un grand élan de sensibilité, comme on
disait alors. Les assemblées du district de la Cité y alternent
avec les offices des chanoines. Le 14 juillet, jour de la prise de
la Bastille, au nom de ceux-ci, « Monsieur le chantre vient assurer
la susdite assemblée qu'ils sont dans la résolution de contribuer
en ce qui dépend d'eux à ramener le calme et la tranquillité
publique » et on note que ses paroles « furent applaudies par tous
les assistants ». Le 15, après avoir couronné de fleurs à l'Hôtel
de Ville le nouveau maire de Paris, Bailly, qui remplaçait le
prévôt des marchands Flesselle, massacré la veille, Mgr de Juigné
entraîne les délégués de l'Assemblée Nationale à Notre-Dame
chanter un Te Deum pour « le rétablissement de la paix ». Un
don personnel de vingt mille livres pour les ouvriers sans travail -
du Faubourg Saint-Antoine témoigne par surcroît de son zèle
civique, tandis que les chanoines, se piquant d'honneur, allouent
à ceux-ci douze mille livres. Un Te Deum fut encore célébré NOTRE-DAME DE PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 111
à la cathédrale le 16 août à l'occasion des sacrifices consentis
pendant la nuit du 4 par les Ordres privilégiés sur l'autel
de la patrie, mais avec un empressement beaucoup moindre.
Ce sera d'ailleurs le dernier d'une série d'actions de grâces, plus
résignées que joyeuses, ordonnées par l'archevêque ou le corps
capitulaire.
Le 15 septembre l'archevêque et le chapitre donnent encore
une nouvelle preuve de civisme en bénissant avec solennité les
soixante drapeaux de la Garde nationale parisienne. Mais les
journées d'octobre, qui ramènent le roi à Paris, tendent la situa
tion. Le 15, l'Assemblée nationale s'installe à l'archevêché et
dans les locaux du chapitre ; la commission des finances siège la salle capitulaire. La paix du cloître ne pâtit pas seul
ement de la cohabitation avec les députés, de l'afflux des voitures ;
l'agitation populaire devient menaçante. Odieusement accusé
d'affamer la capitale, le très charitable M. de Juigné prend ses
passeports et donne le signal de l'émigration du haut-clergé
aristocratique. Le chapitre, lui, demeure et donne un autre
exemple, celui des dons patriotiques en envoyant à la Monnaie
413 marcs 3 onces 10 deniers d'argent et son grand lampadaire.
Cette contribution volontaire n'était que le prélude à un dépouil
lement total, que lui impose, le 2 novembre, la nationalisation
des biens d'Église ; la perte de ses revenus, qui s'élevaient à
621.172 livres annuelles, annonçait sa fin. Il l'avait si bien comp
ris que dès le jour de la Toussaint, il décida de supprimer les
chœurs et les instruments de musique. On lui accorde toutefois
quelques mois de survie.
Avant de disparaître, il dut encore recevoir en cérémonie les
66 drapeaux de la ci-devant Garde française, car la Municipal
ité avait décidé que les susdits drapeaux « ne pouvaient être
déposés dans un lieu plus convenable que près du sanctuaire de
l'Église Notre-Dame ». Ce geste si pieux n'en visait pas moins
à célébrer la victoire du peuple sur la royauté, privée de sa garde
et réduite à la protection de la garde nationale. Une visite de
Louis XVI et de Marie- Antoinette à la cathédrale, le 10 février 1790,
souligna par surcroît le déclin de cette royauté, car Leurs Majestés
avaient fait savoir qu'elles ne voulaient pas de réception. Tout
se borna à une messe basse dans une chapelle ; le bourdon resta
muet ; on ne sonna que la cloche du chapitre ; aucun chant,
sauf après la messe, celui du Domine salvum exécuté par les
enfants de chœur. Les jours du chapitre étaient alors comptés.
Après le vote de la Constitution civile du Clergé, qui supprimait
comme inutiles chapitres et collégiales, malgré ses protestations,
rédigées avec surabondance de style indirect, sa sentence de
mort lui fut signifiée le 21 novembre 1790. Curieuse coïncidence, J. LEFLON 112
il chanta une dernière fois son office en la fête de sainte Cécile,
patronne des musiciens, qu'il avait exclus le 2 novembre 1789
en raison de son indigence et en prévision de ses malheurs. .
II
Nous abordons ainsi la seconde partie de l'histoire de Notre-
Dame pendant la Révolution. Que, pendant la première, ni
l'archevêque ni les chanoines n'aient réussi une heureuse conci
liation, il ne faut pas trop s'en étonner. Si la Révolution, à son
origine, n'entendait pas plus supprimer l'autel que le trône,
essentiellement anti-aristocratique, elle n'en tenait pas moins
à abolir les structures aristocratiques qui, dans l'Église de France,
s'étaient incorporées aux structures ecclésiales authentiques.
Or, le noble Monsieur de Juigné et les seigneurs du chapitre
représentaient les uns et les autres ces structures aristocratiques ;
victimes d'une confusion regrettable, ils se trouvaient mal placés
pour défendre les secondes sans paraître tenir avant tout à leurs
privilèges. D'où leur attitude embarrassée, hésitante, qui défa
vorisa leur bonne volonté. Le clergé patriote élu par la nation,
qui va désormais prendre possession de la cathédrale, escomptait
bien, sous la formule « la Loi, la Nation, le Roi », réaliser après
eux une entente étroite entre l'Église gallicane purifiée de toute
aristocratie et la France nouvelle, car si de multiples motifs,
certains pas très purs, déterminèrent les prêtres constitutionnels
à prêter serment, on doit reconnaître que sur les meilleurs pesa
surtout la préoccupation de ne pas lier le sort de la religion à
celui de l'Ancien Régime ; ils espéraient bel et bien sauver celle-ci
en ne la coupant pas de la Révolution et du peuple. La justice
oblige à le dire. Mais elle oblige aussi à convenir que leur désir
d'accord ne bénéficia pas d'une réciprocité nécessaire et progres
sivement les entraîna dans des compromissions croissantes avec
un mouvement qui déviait vers la déchristianisation et l'ant
icléricalisme le plus aveugle.
Tout commença pourtant à Notre-Dame, sous le régime du
clergé patriote, dans l'enthousiasme et la ferveur. Le siège de Paris
ayant été déclaré vacant le 10 mars 1791, vu le refus de serment
et l'émigration de M. de Juigné, le 13 à 11 heures fut réunie
dans la cathédrale l'Assemblée électorale pour désigner le
« métropolitain de la Seine ». Après le chant du Veni Creator
et de la grand'messe, 664 électeurs du département sur 913,
procédèrent au vote sous la présidence du citoyen Poiret, qui
trônait sur un siège fort élevé au-dessus duquel était écrit en
gros caractères le mot « Dieu ». Après une interruption de séance NOTRE-DAME DE PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 113
de 3 heures et quart à 5 heures, le résultat du scrutin fut proclamé :
Grégoire avait obtenu 14 voix, Sieyés 26, Charrier de la Roche 56,
Gobel évêque de Lyda, ci-devant coadjuteur de Bâle, 500, major
ité triomphale qui semblait garantir son crédit. Mais l'homme,
ambitieux, intrigant, se révélera faible. Après avoir opté pour
Paris, car il avait été élu également à Colmar et à Langres , il
inaugura son mandat en se rendant sur le champ au club des
Jacobins pour solliciter son affiliation au milieu des applaudisse
ments unanimes. Talleyrand, encore évêque d'Autun, se chargea
de lui donner l'institution canonique et, le 27 mars à 11 heures,
tandis que sonnaient toutes les cloches de la ville et que tonnaient
les canons, il prit possession de Notre-Dame, escorté de la munic
ipalité, des délégués de l'Assemblée Nationale, de l'Assemblée
électorale, du clergé constitutionnel. Une foule immense se pres
sait dans la cathédrale ; tout le long de la grand-nef s'alignaient
sur triple rang des soldats citoyens et des grenadiers en bonnet
fourré. Le prélat chanta pontificalement la messe, prêcha et
sacra neuf évêques constitutionnels. Comme si la cérémonie,
qui se termina à 4 heures et demi, n'avait pas encore été assez
longue, on la compléta d'une procession par le Marché neuf
jusqu'au Palais de Justice. Notons qu'à cette époque Pie VI
n'avait pas encore condamné la Constitution civile du clergé ;
on espérait qu'un arrangement interviendrait.
Mais, le 13 avril 1791, paraissait le bref de condamnation
papale. On ne pouvait donc plus récuser celles qu'avaient déjà
portées les évêques de France, comme émanant, disait-on, d'un
ci-devant haut-clergé, plus inspiré par son aristocratie que par
sa théologie, — ce qui était injuste, M. Mathiez se chargea de
le démontrer. Le schisme devenait patent. S'il s'était jusqu'alors
abusé, Gobel ne pouvait plus prendre le change. Mais il se trouvait
déjà trop engagé pour revenir en arrière. Il va donc réorganiser
le diocèse de Paris sur de nouvelles bases, avec le clergé consti
tutionnel dont il dispose ; à la cathédrale, devenue paroisse, il
assurera le culte et le ministère avec ses seize vicaires épiscopaux,
à la fois vicaires de Notre-Dame et membres de son conseil.
Quelle fut la vie chrétienne de la paroisse Notre-Dame jusqu'à
la suppression du culte ? combien comptait-elle de pratiquants ?
à quel milieux sociaux appartenaient ceux-ci ? Sur ce point,
j'avouerai mon ignorance, car je n'ai trouvé aucun document
susceptible de fournir renseignements et statistiques. Je doute
même fort qu'un chercheur plus heureux puisse en découvrir
à l'avenir.
Sur les cérémonies extérieures, nous sommes en revanche
édifiés par des descriptions que je n'ai pas le temps de vous citer
dans leur saveur, celle du style boursouflé de l'époque, car, au 114 J. LEFLON
moins pendant un temps, se maintient la tradition de l'Ancien
Régime, celle des pompes officielles où il y avait moins de dévo
tion que de musique et de discours « analogues à la circonstance ».
De ces cérémonies extérieures je n'en retiendrai qu'une,
celle qui eut lieu le 13 juillet 1790 pour commémorer la création
du comité permanent de l'Hôtel de Ville l'année précédente,
et qui fut rehaussée par la présence de l'Assemblée électorale,
de la Municipalité, de la Commune, des délégués de l'Assemblée
Nationale, des corps civils et militaires de Paris. On entendit
d'abord la messe et le sermon d'un certain Bertolio qui débuta
par cet exorde : « Soleil, hâte-toi de sortir du sein des ondes ! »
Puis la liturgie se prolongea par l'exécution d'un hiérodrame
tiré des livres saints, qui aboutissait à la célébration de la prise
de la Bastille à grand renfort de trompettes guerrières et de
timbales pour imiter les coups de canon ; l'explosion de l'orgue
et de tout l'orchestre qui exprimait la chute du pont levis intro
duisait un chœur triomphal : « Qu'il s'écroule l'asile de l'escl
avage ! Qu'il s'écroule ! » On revint finalement à la liturgie en
exécutant le Te Deum.
Curieux mélange, que j'ai cru devoir relever. N'annonce-t-il
pas en effet les futures fêtes civiques auxquelles Notre-Dame
servira bientôt de cadre, en particulier la fête de la Liberté qui
dégénérera en fête de la Raison et aboutira à exclure de la cathé
drale la religion catholique périmée ? Gobel se prêtait à cette
compromission des genres avec l'illusion que la religion trouvait
son compte à s'adjoindre un culte patriotique et révolutionnaire.
Il devra bientôt déchanter, car si, jusqu'au 10 août 1792, le
clergé constitutionnel de Notre-Dame, protégé par le gouverne
ment contre les réfractaires, exerce librement son ministère,
1793 modifie complètement la situation. La campagne d'Hébert,
spécialiste spirituel de l'invective et de l'ordure dans son fameux
Père Duchesne, les initiatives de Chaumette et de la Commune
de Paris inaugurent la déchristianisation.
Jusqu'alors épargnés, voire soutenus, les constitutionnels
eux-mêmes subissent à leur tour la persécution « Ils ne valent
pas mieux que les autres », écrit-on dès l'automne 1792 dans les
Révolutions de Paris. La Législative expirante avait déjà entassé
des décrets qui les touchaient seuls, puisque seul leur culte était
autorisé : en vertu des dits décrets on dépouille Notre-Dame
« des objets et monuments en bronze qui rappellent la féodalité,
des ustensiles en or et en argent » ; on supprime le traitement
des chantres, des serpents ; on interdit à Gobel toute procession
extérieure. Le prélat se résigne à réduire la solennité de ses offices,
k ne plus sortir en cortège ; mais sa soumission ne lui épargne
pas la suprême épreuve. Le 17 brumaire 1793, la Commune le NOTRE-DAME DE PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 115
traîne à la Convention et le contraint sous les pires menaces à
renoncer à ses fonctions. Gobel faiblit, dépose sur la tribune
de l'Assemblée ses lettres d'élection et d'institution, sa croix
pectorale, son anneau, puis, en guise de mitre, se coiffe du bon
net rouge. En revanche, au cours de la même séance, Grégoire
candidat malheureux au siège de Paris en 1790, sauve l'honneur
de son Église en confessant courageusement sa foi. Mais d'autres
ecclésiastiques lui succèdent, qui, eux, déclarent se déprétriser.
Chaumette profite de l'occasion pour faire décider par la Con
vention qu'une fête de la Raison se célébrerait le 20 brumaire
suivant à la ci-devant église métropolitaine qui n'avait plus
d'évêque.
Or, au début de ce mois, alors que Gobel n'avait pas encore
abdiqué, une autre fête avait été prévue dans la cathédrale où
s'exerçait encore le culte, celle de la Liberté. Cette fois, on ne
la commencerait pas par la messe, comme on l'avait fait le
13 juillet 1790 pour l'exécution d'un hiérodrame sur la prise de
la Bastille, — ce qui marquait une nouvelle étape, car jusqu'alors
on adjoignait au culte catholique le culte de la Patrie. Le second
se dissocie, voire s'oppose au premier. Les artistes de l'Opéra
devaient représenter YOffrande à la Liberté de Gossec, qui, depuis
1792, figurait au répertoire de leur théâtre. Pour rajeunir le
programme, on ajouterait à cette scène lyrique un hymne à la
liberté composée pour la circonstance par Gossec sur des vers
de Chénier. L'Opéra ne prêterait pas seulement ses chanteurs,
ses choristes, ses ballets, mais aussi ses décors ; on dresserait
à l'entrée du chœur une symbolique montagne au sommet de
laquelle, dans un temple, trônerait la statue de la Liberté.
Or, pour éviter que la fête de la Raison, postérieurement résolue
par la Convention, ne fît concurrence le même jour à celle de la
Liberté déjà fixée au 20 brumaire, on jugea préférable de les
fondre, moyennant quelques modifications apportées au scénario
de la première. Sur le temple de la Liberté on inscrivit donc :
Philosophie. Pour incarner la Liberté et la Raison, on substitua
à la statue de la Liberté, jusqu'alors utilisée par le décor de
l'Opéra, une artiste vêtue d'une robe blanche, d'un manteau
bleu et coiffée du bonnet rouge. Enfin, l'hymne final à la Liberté
fut renforcé de la Marseillaise.
La fête se célébra à 11 heures.. Mais comme la Convention
s'était abstenue d'y participer, dans l'après-midi, la Commune
de Paris, escortée des musiciens, des chœurs de chant, des chor
istes, se chargea de réchauffer son zèle en envahissant la salle
des séances. Un membre de la Commune, dans un discours bien
senti, eut soin de préciser que « le sacrifice fait le matin par le
peuple avait été offert à la Raison », puis notifia à l'Assemblée 116 J. LEFLON •■
qu'on allait le renouveler afin qu'elle pût y assister. Les déput
és se résignèrent à y consentir. Sur quoi le ci-devant capucin
Chabot proposa que la ci-devant église métropolitaine s'appelât
dorénavant : Temple de la Raison ; ce qui fut voté par acclamat
ions. Un cortège s'organise alors, où l'actrice figurant la susdite
Raison, au préalable embrassée par le Président, gagne la cathé
drale, portée sur un brancard par quatre citoyens et triomphale
ment escortée par tous les choristes, ballerines, musiciens que
suivaient en corps les membres de la Convention. On réédita
la représentation du matin, mais avec cette différence, soulignée
davantage encore par un discours de Chaumette, que le culte
de la Liberté se trouvait entièrement éclipsé par celui de la Raison.
Nous comprenons ainsi que, du double caractère donné initi
alement à la fête, on n'ait retenu que le second.
Le culte, interdit par la Commune de Paris, cesse désormais
à Notre-Dame comme dans toutes les églises de la capitale encore
desservies par les constitutionnels. La cathédrale est livrée aux
déprédations, au pillage ; les ornements de sa sacristie servent
à parer les figurants des mascarades antireligieuses qui viennent
a déposer toutes ces futilités à la Convention ». Mais bientôt,
pour des raisons de politique intérieure et extérieure, Robesp
ierre réagit contre la déchristianisation. Son discours du 1er fr
imaire an II (21 novembre 1793) contre « l'athéisme aristocra
tique » marque la volonté d'arrêter le mouvement. La loi du
16 frimaire (6 décembre 1793), proposée par lui, accorde la liberté
du culte. Il ne suffisait pas toutefois à l'incorruptible d'avoir
fait désavouer Chaumette et Hébert, Clootz et Vincent ; pour
les abattre, il les défère à Fouquier-Tinville, comme faisant le
jeu des alliés envahisseurs de la Patrie et des contre-révolutionn
aires, « vu le discrédit qu'ils jettent sur le régime ». Pour avoir
cédé à leurs injonctions, Gobel est compris dans la fournée ;
reconnu coupable « d'avoir évidemment conspiré avec Clootz,
Chaumette et consorts pour effacer toute idée de la Divinité
et vouloir fonder le gouvernement sur l'athéisme afin de donner
consistance aux infâmes calomnies des despotes coalisés », il est,
lui aussi, condamné à être décapité. Il se voyait donc frappé
pour la même abdication qu'il avait consentie quelques mois
plus tôt afin de sauver sa tête. Gobel du moins mourut chrétien-
nemct et courageusement après avoir rétracté son serment,
obtenu l'absolution de ses fautes et de ses censures et monta
à l'échafaud en criant : « Vive Jésus-Christ ! »
Pas plus que la loi libérale du 16 frimaire, cette sanglante
réaction contre la déchristianisation n'entraîna toutefois la réou
verture des églises. Notre-Dame, désaffectée, devient un entre
pôt des vins de la République. Le seul lien avec le passé restait NOTRE-DAME DE PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION 117
alors son gardien attitré, le citoyen Ymer, ci-devant suisse du
chapitre, puis de l'évêque constitutionnel, car le dit citoyen,
dépositaire des clefs, avant tout soucieux de garder sa place,
servit et continua à servir tous les régimes. Nous le retrouverons,
non plus suisse, car le vocable sentait trop l'aristocrate, mais
gardien de Notre-Dame, quand les constitutionnels restaureront
le culte dans la cathédrale ; nous le retrouverons encore au ser
vice du nouvel archevêque concordataire, le bon cardinal de
Belloy.
III
Nous abordons ainsi la dernière période, 1795-1802, la plus
longue sur laquelle nous possédons à la Société des Amis de
Port- Royal dans les Archives Grégoire une riche documentation.
Ce fut en effet Grégoire qui prit l'initiative de récupérer Notre-
Dame, comme il avait pris après Thermidor celle de réclamer
à la Convention, par un courageux et percutant discours, la
liberté du culte, le 1er nivôse an II (21 novembre 1794) et, de
restaurer avec quelques évêques constitutionnels réunis à Paris
son Église fort mal en point après la Terreur. L'assemblée, fort
mal disposée, ayant enfin voté, le 3 ventôse an III (21 février 1795),
un décret interdisant de troubler l'exercice d'aucun culte, puis,
le 11 prairial an III (31 mai 1795), accordé aux divers cultes
l'usage des édifices non-aliénés, l'évêque de Loir-et-Cher vient,
le 24 thermidor an III (11 août 1795), avec soixante-six compar
ants qui se sont groupés pour former la « Société Catholique de
Notre-Dame », demander à la section de la Cité de remettre
les clefs de l'église au citoyen Oudet, désigné par les membres
de ladite société. D'autres sanctuaires avaient déjà été rendus
aux constitutionnels depuis plusieurs mois, et tout d'abord
Saint-Médard, réouvert le 1er mai. La cathédrale servait de
dépôt pour les vins de l'armée du Nord (12 à 1500 pièces), et
l'administration militaire multipliait difficultés et délais pour
en garder la jouissance. La section de la Cité donna satisfaction
aux requérants. Mais, comme il fallait laisser pour l'expédition
des vins de la République plusieurs portes à la disposition des
manutentionnaires, sur les vingt-trois clefs en possession du
gardien, le ci-devant suisse Ymer, il fut convenu que celui-ci
en conserverait provisoirement huit, les quinze autres revenant
au citoyen Oudet.
Il eût été évidemment préférable d'attendre que fussent éva
cués les tonneaux de l'armée du Nord avant de reprendre le culte
dans la cathédrale, d'autant que celle-ci se trouvait en piteux
état ; les verrières sont brisées, les pavements défoncés, le sol

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