Recherches récentes sur le culte d'Isis en Bretagne - article ; n°2 ; vol.176, pg 121-151

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1969 - Volume 176 - Numéro 2 - Pages 121-151
II semble bien que les religions orientales (cultes de Cybèle et de Mithra, notamment) n'ont pas laissé de traces archéologiques en Bretagne. Mais il n'en va pas de même pour les cultes égyptiens. Un inventaire, entrepris récemment, a permis de recenser deux douzaines d' Aegyptiaca sur le territoire des départements bretons. L'enquête a révélé aussi qu'il convenait de se méfier de l'égyptomanie de certains érudits locaux qui, depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, n'ont pas hésité à faire état d'un faux (texte forgé au XVIIe siècle) ou à considérer comme égyptiens des documents (inscription latine de Corseul [Côtes-du-Nord] ; statue monolithique de Baud [Morbihan]) étrangers à l'art et à la religion de l'Egypte. D'autres chercheurs ont voulu trouver dans le folklore armoricain des survivances des cultes égyptiens. Cette démarche apparaît pour le moins prématurée ; rien ne pourra être solidement établi dans ce domaine avant que l'exploration archéologique de la région ait suffisamment progressé. Les découvertes d' Aegyptiaca posent une série de problèmes dont la solution ne peut guère être entrevue, dans l'état actuel de nos connaissances.
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Louis Richard
Recherches récentes sur le culte d'Isis en Bretagne
In: Revue de l'histoire des religions, tome 176 n°2, 1969. pp. 121-151.
Résumé
II semble bien que les religions orientales (cultes de Cybèle et de Mithra, notamment) n'ont pas laissé de traces archéologiques
en Bretagne. Mais il n'en va pas de même pour les cultes égyptiens. Un inventaire, entrepris récemment, a permis de recenser
deux douzaines d' "Aegyptiaca" sur le territoire des départements bretons. L'enquête a révélé aussi qu'il convenait de se méfier
de l'égyptomanie de certains érudits locaux qui, depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, n'ont pas hésité à faire état d'un faux
(texte forgé au XVIIe siècle) ou à considérer comme égyptiens des documents (inscription latine de Corseul [Côtes-du-Nord] ;
statue monolithique de Baud [Morbihan]) étrangers à l'art et à la religion de l'Egypte. D'autres chercheurs ont voulu trouver dans
le folklore armoricain des survivances des cultes égyptiens. Cette démarche apparaît pour le moins prématurée ; rien ne pourra
être solidement établi dans ce domaine avant que l'exploration archéologique de la région ait suffisamment progressé. Les
découvertes d' "Aegyptiaca" posent une série de problèmes dont la solution ne peut guère être entrevue, dans l'état actuel de
nos connaissances.
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Richard Louis. Recherches récentes sur le culte d'Isis en Bretagne. In: Revue de l'histoire des religions, tome 176 n°2, 1969.
pp. 121-151.
doi : 10.3406/rhr.1969.9580
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1969_num_176_2_9580Recherches récentes
sur le culte d'Isis en Bretagne l
II semble bien que les religions orientales (cultes de Cijbèle
et de Mithra, notamment) n'ont pas laissé de traces archéo
logiques en Bretagne. Mais il n'en va pas de même pour les
cultes égyptiens, lin inventaire, entrepris récemment, a permis
de recenser deux douzaines ďAegyptiaca sur le territoire des
départements bretons.
L'enquête a révélé aussi qu'il convenait de se méfier de Végyp-
lomanie de certains érudils locaux qui, depuis le XVIIe siècle
jusqu'à nos jours, n'ont pas hésité à faire état d'un faux (texte
forgé au XVIIe siècle) ou à considérer comme égyptiens des
documents (inscription latine de Corseul [Côles-du-Nord] ;
statue monolithique de Baud [Morbihan]) étrangers à l'art et
à la religion de l'Egypte. D'autres chercheurs ont voulu trouver
dans le folklore armoricain des survivances des cultes égyptiens.
Celle démarche apparaît pour le moins prématurée; rien ne
pourra être solidement établi dans ce domaine avant que l'explo
ration archéologique de la région ail suffisamment progressé.
Les découvertes <7'Aegyptiaca posent une série de problèmes
dont la solution ne peut guère être entrevue, dans l'étal actuel
de nos connaissances.
En 1931, G. Heuten consacrait, dans la Bévue de l'Histoire
des Beligions, quelques pages au problème de La diffusion
des cultes égyptiens en Occident2. Publié peu de temps après
la réédition du livre célèbre de Fr. Cumont, Les religions
l) Je voudrais témoigner ici de ma respectueuse gratitude envers
M. le Pr J. Lecla.nt, qui, non content de me prodiguer les conseils et les indi
cations bibliographiques les plus précieuses, a bien voulu lire une première
rédaction de, cet article et m'encouratrer à poursuivre mes recherches sur les
Aetjijpliar.a de, Bretainie.
'2) Cf. (t. IIeuten, La diffusion des cultes égyptiens en Occident, IÎ.II.I1.,
CIV, НШ, p. 409-41 fi. V2'2 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
orientales dans le paganisme romain1, l'article de G. Heuten
se présentait comme une contribution à l'étude d'un pro
blème qui avait opposé, en une courtoise controverse, Franz
(aimont à Jules Toutain. Ce dernier estimait que les religions
orientales s'étaient moins largement diffusées parmi les
populations des provinces occidentales de l'Empire romain
que ne le pensait Fr. Cumont, qui admettait que « los dieux
de l'Egypte et de l'Asie... franchirent les mers et vinrent
conquérir des adorateurs dans toutes les provinces latines »2.
Tout au contraire J. Toutain, suivi par (т. Heuten, croyait
que les divinités venues de l'Orient avaient recruté peu
d'adeptes parmi les habitants des régions occidentales de
l'Empire ; résumant cette façon de voir, G. Heuten écrivait :
« Isis et toutes les divinités orientales autres que Cybèle
sont à tout prendre demeurées dans les provinces latines des
divinités exotiques, ... elles n'ont pas pénétré dans la popul
ation fixe des municipes... Leurs adorateurs sont avant tout
des soldats, parfois des fonctionnaires, des marchands et
des matelots »3.
Près de quarante ans se sont écoulés depuis la publication
de ce travail de G. Heuten, et il est assez naturel de vouloir
reprendre l'examen de la même question.; que; peut-on penser
aujourd'hui du problème auquel il s'était intéressé ? Para
doxalement, du moins en apparence, on n'oserait sans doute
plus trancher de façon trop imperative en cette matière et
l'on se demanderait volontiers s'il est possible d'aborder la
Г; СЛ. Fr. <д:\ншт, Les religions orientales dans le paganisme romain, Paris,
(leuthner, Ie éd., 192(J ; assez curieusement, (1. Ileutea dans son article nu
fait pas allusion à ce livre, bien que, Fr. (lumont y ait siirnalé, p. '213, son désac
cord avec J. Toutain.
2) Fr. Cumont, op. cil., p. 19.
3) fl. Heuten, /. /., p. 110. (1. Heuten se référait à la grande enquête de
J. Toutain, Les cultes païens dans l'Empire romain, Bibl. de l'Ecole Pratique
des Hautes Etudes, Paris, Leroux, 3 vol., 1907, 1911, 1920; ce sont essen
tiellement les tomes II et III de l'muvre de J. Toutain qui nous intéressent ici.
Mais leur date de parution suffit à montrer combien il devient nécessaire rie
disposer d'instruments de travail rassemblant une documentation mise à jour.
M. J. Vermaseren, Corpus inscriplionum et mnnumentorum religionis milhriacae,
The Hague, M. Nijhoff, 2 vol., 1956 et 19R0, a donné un bon exemple de ce qui
peut être réalisé actuellement. î
i
i
RECHERCHES RECENTES SUR LE CI'LTE D ISIS Г23
discussion d'une pareille question dans son ensemble. Les
recherches de Franz Cumont, et tout particulièrement ses
grandes œuvres où l'analyse et la synthèse s'unissaient
harmonieusement, ont marqué une époque. Servi par une
érudition sans faille, une curiosité d'esprit sans cesse en éveil
M N a r e
-de Kerscao
VORGIVM Nom ancien
(Carhaix) moderne 'DARIORITVM
'( Vannes) Limite de la cité des Osismes
Voies romaines de la cité des Osismes.
(d'après P. Merlat, Ann. de Bretagne, LXII, 1'.)Г>Г>, р. Hifi [simplifié!;
Noter la convergence des voies vers Carhaix,
et la situation de Plouponven et de Commana.
et un style aussi précis qu'élégant, le grand savant belge a
exercé une influence qui n'est pas près de s'elïacer tant la
séduction de ses écrits s'impose par la force de la pensée unie
à une expression sans défaut. Mais sous peine de piétiner
ou de répéter indéfiniment, à quelques nuances près, les
conclusions de Franz Gumont, il n'est de progrès possible,
dans ce domaine de l'histoire religieuse qu'il a illustré avec,
tant d'éclat qu'au prix d'un renouvellement de la document
ation. Le développement des fouilles archéologiques entraîne
un accroissement assez régulier du matériel disponible. (Vest 124 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
pourquoi, depuis quelques années, une immense enquête
internationale, dirigée par M. .1. Vermaseren, a été entreprise
afin de regrouper tous les témoignages épigraphiques et
archéologiques permettant de mieux apprécier la diffusion
géographique des cultes orientaux1. Il est bien évident que
tout essai de synthèse semblera prématuré avant l'achèv
ement de ces Eludes préliminaires aux religions orientales2,
car plus notre information sera complète et plus s'affirmeront
les chances de pouvoir proposer des conclusions solidement
fondées. Dans le moment, il convient donc de s'attacher
aux recherches de détail et je voudrais, dans cet esprit,
attirer ici l'attention sur quelques études récentes qui mont
rent que les divinités alexandrines ont pu pénétrer jusqu'à
l'extrême Occident du monde romain, dans notre Bretagne.
Le fait n'est peut-être pas encore très connu : n'est-ce pas
une raison d'y porter quelque intérêt ? Mais, loin de chercher
à donner, dès maintenant, un exposé d'ensemble de la ques
tion, je me contenterai dans les lignes qui vont suivre de
faire ressortir la variété aussi bien que la difficulté des
travaux qu'il faut entreprendre, tout en soulignant les
heureuses perspectives que la prospection archéologique du
sol armoricain ouvre aux enquêteurs.
* * *
En pleine campagne morbihannaise, non loin de Baud,
se dresse au-dessus du bassin d'une fontaine qu'elle domine
de haut une statue de granite communément appelée la
Vénus de Quinipily3. L'apparence en est étrange ; il s'agit
1) C'est la série d'ouvrages publiés sous le titre général : Etudes préliminaires
aux religions orientales, Leiden, Brill.
2) Une dizaine de livres a déjà été éditée ; mais la série doit comprendre
de 50 à 60 volumes.
3) La bibliographie concernant cette statue est surabondante et il ne peut
être question de vouloir la regrouper ici. La référence la plus commode est :
E. Espérandieu, Recueil général des bas-reliefs, statues et bustes de la Gaule
romaine, t. IV, n° 3027 (bibliographie arrêtée à 1902) ; l'étude la plus détaillée
de ce curieux monolithe paraît être celle que publia le Dr G. de Closmadeuc,
La « Vénus de Quinipily », Annales de Bretagne (désormais : ЛВ), XXII, 1906- RECHERCHES RÉCENTES SUR LE CULTE D'iSIS 125
d'une lourde sculpture figurant une femme, nue, debout ;
son abondante chevelure est retenue par une bandelette
frontale portant les lettres ht ou lit, on ne sait trop1. Les
bras, grêles, sont plaqués au corps ; les avant-bras, ramenés
sur le thorax, la main gauche surmontant la main droite.
Les jambes, écartées, sont assez mal dégagées d'un support
postérieur, quadrangulaire, sur lequel le personnage paraît
maladroitement assis ou, tout au moins, appuyé ; ce support
et les membres inférieurs font corps avec un socle sur lequel
reposent les pieds. Une sorte d'étole entoure le cou, descend
sur la poitrine, le ventre, le bas-ventre et se termine à mi-
hauteur des cuisses. La statue a été taillée dans un seul bloc
de pierre. Le bassin de la fontaine est constitué par une
grande cuve en granite, arrondie à une extrémité.
Depuis le xvine siècle, cette sculpture a suscité d'innomb
rables discussions parmi les érudits bretons, en raison de
son apparence, certes, mais aussi à cause des mésaventures
1907, p. 371-392, 628-641 ; ibid., XXIII, 1907-1908, p. xl-103. A date récente,
citons encore, : J.-L. Debauve, A propos de l'exposition Mérimée. La « Vénus
de Quinipily », Bull, de la Société Pnhjmathique du Morbihan (désormais : BSPM),
1953-1954, Procès-verbaux, p. 74 (se rallie à l'opinion de Mérimée : la statue
daterait du xvie siècle) ; P. Merlat, dans Pauly- Wissowa, П.Е., Bd VIII A 1,
s. v. Ve.ne.ii, col. 767-768 ; A. Grenier, Manuel d'archénlogie gallo-romaine,
IV, 2 (I960;, p. 801-803 (semble considérer cette « très lourde statue féminine »
comme la représentation d'une « divinité de l'eau ») ; M. Minot, Du nouveau
sur la « Vénus de (Juinipily », BSPM, 1964, Procès-verbaux, p. 42-43 (croit à
l'authenticité de la sculpture et y voit une statue d'Isisj ; Guide de la Bretagne
mystérieuse, Les fluides noirs Tchou, Paris, 1966, s. v. Baud, p. 124-129 ;
P.- Y. Sébillot, Le folklore de la Bretagne, Paris, (l.-P. Maisonneuve & Larose,
t. II (19681, p. 101-103.
On pourrait allonger aisément cette liste, ce qui est hors de question. Mais
il est bon de prêter attention à la communication du commandant Baudre,
« La bonne femme de Caréo » en Nivillac, BSPM, 1953-1954, Procès-verbaux,
p. 75-76, rappelant qu'une statue en pierre, haute de 2 m environ ^c'est-à-dire
approximativement la hauteur du monolithe de Baud), et actuellement dis
parue, « présentait quelque analogie avec la Vénus de Ouinipilij ». Selon la
tradition, « elle était en grande vénération parmi les femmes qui s'approchaient
d'elle pour obtenir soit un enfant, soit du lait ». La « bonne femme » fut enfouie
dans un chemin creux vers 186s (?) ; il est assez remarquable qu'on l'ait ju<rée
« indécente » : c'est exactement le reproche qui fut fait, au XVIIe siècle, à la
Vénus de Ouinipilij. Cette note du commandant Baudre semble être la contri
bution la plus neuve apportée au dossier de la Vénus île Quinipily depuis de
longues années.
1} Les auteurs qui ont décrit la Vénus de Ouinipily hésitent, presque tous,
à se prononcer sur la lecture des trois lettres. Г26 REVFE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
qu'elle connut au xvne siècle. Pour faire bref, rappelons
simplement que le monolithe se trouvait, à l'origine, ainsi
que la grande auge en granite, non pas à Baud mais à Bieuzy
près du cours du Blavet. La superstition populaire attachait
un grand prix à l'existence du monument et les campagnards
vénéraient le personnage représenté ; on conduisait les malades
et les infirmes auprès de la statue, tandis que les femmes et
les jeunes filles paraissaient lui rendre un culte particulier1.
En 1661, des missionnaires de passade dans la région s'ind
ignèrent de ces survivances idolàtriques et prièrent le comte
Claude de Lannion d'y mettre un terme. La statue fut donc
renversée, puis jetée dans le Blavet. Mais des pluies torrent
ielles ayant peu après détruit les récoltes, les paysans,
convaincus que la déesse s'était ainsi vengée de l'outrage
qui lui avait été fait, retirèrent son effigie de la rivière et la
remirent en place. L'évêque de Vannes intervint alors et
voulut faire détruire la sculpture dont l'apparence était
jugée « indécente ». Il semble, d'après certains auteurs, que
l'on se contenta de retailler quelque peu la poitrine de la
statue ; cependant un moine de Saint-Gildas affirmait, en 1668,
qu'on lui avait « cassé les joues, les mamelles et autres endroits
du corps à coups de marteau »2 ; la pierre fut, à nouveau,
jetée dans le Blavet où elle demeura jusqu'à la fin du siècle.
Le comte Pierre de Lannion l'en fit retirer, transporter à
1) Entre autres versions, cf. celle de P. -Y. Sébillot, op. cit., II, p. 101 :
« De temps immémorial, on y conduisait les femmes qui venaient d'être mères
et les jeunes trens qui voulaient se marier. Tous se plongeaient dans la prande
cuve où des pièces de monnaie étaient jetées en offrande. Les malades, de leur
côté, venaient se frotter contre la statue, idole préchrétienne que l'on appelait,
dans le pays, la Groac'h er Guard 'la sorcière de la Couarde). » II semble bien
que la dévotion populaire ait rendu sensiblement le même culte à la Vénus de
(Jninipihj et à la « bonne femme » de Caréo (cf. supra, p. 125, n. 3). Notons encore
que G. Lafaye, Histoire, du aille des divinilés d'Alexandrie hors de, l'Egypte,
Paris, 18*4, p. 163, a mentionné une « statue colossale d'Isis qui se trouve dans
l'île île Groix ». En fait, je crois qu'il s'aait très probablement de la Vénus de
(Juinipilij, et remercie M. J. Leclant d'avoir bien voulu me dire que tel est,
aussi son sentiment ; je suppose qu'une confusion est intervenue entre le nom
de l'île de Groix et le nom breton de la statue : Ar Gruac'h fia vieille, la sorcière1.
2) Cf. Dr G. de Closmadeuc, AB, XXII, 1907, p. 389-390, et ibid., p. 632 ;
la relation du moine se trouve dans une Histoire de Saint- Gildas et de V abbaye
de Saint- Gildas de Rhuys, manuscrit français de la Bibliothèque Nationale
signalé par A. de La Borderie, Histoire de Bretagne, I, p. 180, n. 3. RECHERCHES RÉCENTES SUR LE CULTE d'iSIS 127
Ouinipily et retailler ; mais le duc de Rohan, excipant de
droits seigneuriaux sur le territoire de Bieuzy, intenta un
procès au comte de Lannion. L'affaire fut jugée devant le
Parlement de Bretagne : le comte de Lannion prouva, par
un reçu, qu'il avait acheté la statue et l'auge pour « la somme
de 28 livres w1. Dans sa requête au Parlement, « Messire Pierre,
comte de Lannion, baron de Malestroit, maréchal de camp
des armées du roy » exposait les circonstances dans lesquelles
il avait fait l'acquisition de la statue et poursuivait en ces
termes : « Que l'exposant auroit en conséquence fait tirer de
la rivière de Blavet cette statue de pierre et l'ayant fait
apporter, il vit qu'elle estoit brizée à coups de marteau, ce
qui l'obligea d'entreprendre de la faire tailler et luy donner
quelque figure humaine ; mais que cela n'avoit pas été pos
sible ; car, croyant en faire quelque chose, on avait achevé
de la mettre en piesses »2. Le Parlement de Bretagne rendit
un arrêt, en date du 15 avril 1700, renvoyant l'affaire devant
le présidial de Vannes qui, le 21 janvier 1701, débouta le duc
de Rohan « et le condamna à tous les frais, épices comprises »3.
Aucun texte ne démontre que le comte de Lannion fit tailler
une autre statue ; mais on sait qu'ayant acquis l'auge, qui
était restée à Bieuzy, il ordonna de construire la fontaine
actuelle que surplombe la Vénus de Ouinipily. Le piédestal
de la statue porte quatre inscriptions latines dont trois, de
pure fantaisie, attribuent l'érection de cette effigie de Venus
Viclrix à Jules César, vainqueur des Gaules et de la Bretagne ;
le quatrième texte signale que le comte de Lannion a soustrait
cette divinité à la superstition populaire en 169G4.
1) G. de Closmadeuc, /. /., p. 633 et 635.
2) Id., ibid., p. 635-636.
3) Id., p. 637.
t) Je, reproduis ces inscriptions d'après la lecture du Dr (1. de Closmadeuc:,
ЛВ, XXIII, 1907, p. 84 :
Cote ouest : vENKHi victrici vota c.j.c:.
Côté sud :
VENVS ARMORICORVM ORACVLVM. DVCE JULIO C.C.
CLAVDIO MARCELLO ET L LENTVLO
COSS ABVG DCCV 128 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
Telle est, assez sommairement résumée, l'histoire des
vicissitudes que connut, au xvne siècle, la Vénus de Quinipily.
Un premier problème se pose, bien évidemment : la statue
actuelle est-elle vraiment celle qui se dressait à Bieuzy
avant 1661 ? Cette question d'authenticité a soulevé peu de
controverses du fait que beaucoup d'auteurs ont admis sans
discussion que c'est la vieille Couarde qui nous a été conservée ;
notons pourtant que l'on ne voit aujourd'hui sur le monolithe
aucune trace des mutilations qu'il aurait subies au xvne siècle :
on peut donc penser, avec certains savants, que nous ne
possédons présentement qu'une réplique plus ou moins fidèle
de l'original1. En bonne méthode, on aurait dû régler d'abord
cette affaire ; mais il n'en fut pas ainsi et la plupart de ceux
qui ont parlé de cette statue se sont préoccupés avant tout
d'un second problème, c'est-à-dire de la signification du
personnage représenté et en ont proposé diverses interpré
tations. L'une des plus curieuses assurément devait connaître
une singulière fortune.
Au début du xixe siècle, un ancien officier de marine, le
comte Maudet de Penhouet, égyptomane aussi bien que
celtomane comme bon nombre d'écrivains de son époque2,
Côté est : CAESAR
ПЛЫЛА TOTA SITBAGTA DICTATORIS INDE NOMINE
CAPTO AD BRITANIAM TRANSGRESSVS NON
SEIPSVM TANTVM SED PATRIAM VICTOR CORONAVIT
Cùté nord : PETRVS COMES DE LANNION, PAGANORVM HOC NV
MEN POPVLIS HVC VSOVE VENERA15ILE SVPERSTI
TIONI ERIPVIT IDEM OVE IN HOC LOCO JUSSIT COL
LOCARI, ANNO DOM 1696
INI
II est inutile d'insister sur la rédaction hautement fantaisiste des trois
premières inscriptions. Mais il est plaisant de voir que l'on a voulu dater l'érec
tion de la statue de l'an 705 de Home, alors que la campagne de César contre les
Vénètes date de 56 avant J.-C. : fâcheuse inadvertance du faussaire !
1) Le remarquable travail du Dr G. de Closmadeuc impose cette conclusion ;
mais elle n'a guère été adoptée : cf., cependant, M. Thomas-Lacroix, BSPM,
195.4-1954, Procès-verbaux, p. 66.
2) Sur l'égyptomanie en général, cf. J. Baltrušaitis, La quêle ďlsis.
Introduction à Végyplomanie, Paris, O. Perrin, 1У67. Cet ouvrage n'aborde pas
la question de en Bretagne, qui pourrait donner lieu à de longs
développements. Outre le livre cité infra, p. 12У, ri. 1, Maudet de Penhouet
a écrit des Recherches historiques sur la Bretagne ď après ses monuments anciens RECHERCHES RÉCENTES SUR LE CULTE d'iSIS Г2У
entendit démontrer que; la statue de (Juinipily était une
figura tion de la déesse Isis1. Cette opinion, souvent combattue,
a trouvé des défenseurs jusqu'à nos jours. Et sans reprendre
d'ensemble l'examen du problème, il est bon d'accorder
quelque considération à certaines études récentes qui per
mettent, par-delà l'énigme que pose le monolithe de Baud,
d'aborder des réalités plus modestes sans doute mais indis
cutables ; car avant de pouvoir disserter sur le culte d'Isis
en Bretagne, il est absolument nécessaire de procéder à un
recensement des Ac-fjypliacd découverts en cette région.
Voici une quinzaine d'années, un savant morbihannais,
le Dr P. Cariou, acceptant la tradition issue des fantaisies
pseudo-érudites de Maudet de Penhouet, consacra une courte
étude à la Vénus de Quinipilyz ; il la considérait donc comme
et modernes ; dans l;i première partie, parue à Nantes en 1814, on trouve une
planche Г), hors-texte, consacrée à ce qui semble être une allée couverte de
Locmariaquer (Morbihan!, fouillée par l'auteur en juillet 1813 ; certaines
pierres portaient ties traces de sculpture que Maudet de Penhouet a considé
rées comme des « caractères hiéroglyphiques » ! Il n'était pas le seul à donner
ainsi libre cours à son imagination ; un autre érudit breton, M. Nadaud, ayant
vu à Corseul (Côtes-du-Nord) des tessons de, céramique portant des jrrafiites,
ne manqua pas de parler de poteries ornées « de très jolis dessins et de carac
tères hiéroglyphiques » : cf. M. Nadaud, Lettres sur Dinan, Corseul, Saint-Malo,
Le Mont-Saint-Michel, etc., dans Lycée armoricain, 1823, I, p. 40Г>. On pourrait
multiplier les exemples de cette égyptomariie ; cf. d'ailleurs infra, p. 135, n. 1.
1) Cf. comte Armand-Louis-Bon Maudet de Penhouet, Antiquités égyp
tiennes flans le dé parlement du Morbihan, Vannes, 1812 ; 1 vol. in-folio, [4]-46p.
L'un des arguments avancés par Maudet de. Penhouet, pour justifier son aven
tureuse interprétation, était que la Vénus de, Quinipily provenait de Bieuzy
(Morbihan!, ce qui est d'ailleurs exact, comme on l'a vu plus haut ; il y avait
là des ruines que certains ont considérées celles d'un temple : cf. P. -Y. SÉ-
billot, op. cit., II, p. 101. Castennec en Bieuzy est un site irallo-romain bien
caractérisé, le Sulis «les anciens itinéraires 'cf. Л. de La Borderie, Histoire
île Bretagne, I (1896), p. 96-97; P. Merlat, dans Pauly-Wissowa, П.Е.,
Bd VIII A 1, s. v. Veneti, col. 766-768 ; ici, carte, fip. 1), où l'on a découvert, en
particulier, des statuettes en bronze (1 Vénus, 1 Amour, 1 bnjuf) : cf. P. Merlat,
/. г., col. 768 ; J. André, Bronzes fiirurés trouvés sur le territoire des Vénètes,
AD, LXVIII, 1961, p. 90 et 93 ; L. Richard, Note sur des bronzes figurés en
provenance du territoire des Vénètes, Ogam, XX, 1968, p. 96-98. Mais on ne,
saurait pour autant donner son adhésion aux fantaisies étymologiques de Maudet
de Penhouet qui faisait dériver Bieuzy de Bée-Isi = la tombe, d'Isis, tout en consi
dérant la grande cuve de la fontaine de Ouinipily comme le tombeau d'Osiris i
3î Cf. Dr P. Cariot, L'idole de Ouinipily et le chemin perdu de la Fraternité,
BSPM, 19">3-19.r>4, Procès-verbaux, p. 6Г>-6С>. A la suite de la communication
de Y. Le Diiîerder citée infra, p. 130, n. 1, le DrCariou a maintenu son point
de vue et réitéré l'affirmation selon laquelle la massive sculpture de Ouinipily
serait une statue d'Isis. Il est fâcheux que cet auteur ait cru devoir rinvoquer, à
l'appui de sa thèse, l'étymoloine de Bieuzy imaginée par Maudet de Penhouet.

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