Recherches sur un cycle hagiographique. Les martyrs de Chrocus - article ; n°90 ; vol.21, pg 5-29

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1935 - Volume 21 - Numéro 90 - Pages 5-29
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1935
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Gustave Bardy
Recherches sur un cycle hagiographique. Les martyrs de
Chrocus
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 21. N°90, 1935. pp. 5-29.
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Bardy Gustave. Recherches sur un cycle hagiographique. Les martyrs de Chrocus. In: Revue d'histoire de l'Église de France.
Tome 21. N°90, 1935. pp. 5-29.
doi : 10.3406/rhef.1935.2728
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1935_num_21_90_2728sur un cycle hagiographique Recherches
LES MARTYRS DE CHROCUS
II.Conclusion I.Introduction laire. caise Auctor récit Les mans Est répercussions siècle. expliquer les cus. Mende. passion carpe martyrs Examen d'après martyrs données. de au — de saint au Reims, critique début La la Antide Metz. : Didier Frédégaire. saint Caractère la 111e : Rivière. de formation chronique — en Grégoire L'étude proclamation du siècle. — Balsème Clermont. Pseudunum de Gaule. Vallier des Saint ive Besançon, Langres artificiel — siècle. des sources. de d'Hugues — Ausone de d'Arcis-sur-Aube Les Tours. cycles ce Privât Aureus Langres. attribuée — (Bremur) et Tours actes cycle. martyrisé du L'invasion — Vallier d'Angoulême. hagiographiques. cycle de Chrocus, de et La — Flavigny à Mende les saint Mayence, : de persécution Amatius peuvent Saint au : martyrs Chrocus. alamane ce Ve Didier chef : — Antide sont siècle. : on Florentin avoir le Auctor Les d'Avignon des peut Le de Comment martyre du — martyrs de auxiliaires Clermont cycle Valérien Langres. souffert mc rapporter Antolianus de Besançon. et siècle par Metz, saint de du on au — et Chro- du Poly- saint Sud- peut ala- Ni- Hi- ses ces La iv* — de le et v*
INTRODUCTION.
Il arrive souvent que les récits hagiographiques puissent
être groupés en cycles plus ou moins vastes, « comprenant
des écrits d'importance inégale qui rayonnent autour d'un
nom célèbre1. » Ce qui en fait l'unité, c'est tantôt le martyr
principal qui reparaît, avec des rôles divers, dans toute une
série de passions : ainsi saint Bénigne dans les actes de saint
Andoche et de ses compagnons, dans ceux des Trois Jumeaux
de Langres, dans une recension tardive de ceux de saint Sym-
phorien2 ; tantôt le persécuteur qui exerce sa rage sur de
nombreux chrétiens et reparaît parfois en des villes très
éloignées l'une de l'autre : ainsi Rictiovar, le responsable
des martyres de saint Quentin, des saints Crépin et Crépi-
nien, des saints Fuscien et Victoric3. Il est intéressant d'étu-
1. H. Delehaye, les Passions des martyrs et les genres littéraires
(Bruxelles, 1921), p. 309.
2. G. Bardy, les Actes des martyrs bourguignons et leur valeur histo
rique, dans les Annales de Bourgogne, t. II (1930), p. 235-253.
3. L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. III (Par
is, 1915), p. 141-152; C. Jullian, Questions hagiographiques : le cycle
de Rictiovar, dans la Revue des études anciennes, t. XXV (1923), p. 367-
378. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 6
dier ces cycles dans leur développement progressif, parce
qu'on y saisit en quelque manière sur le vif le travail de cris
tallisation opéré autour d'un personnage familier. Les pages
qui suivent essayeront de réaliser ce travail pour le cycle de
Chrocus, qui est à bien des égards un des plus curieux de
notre littérature hagiographique.
I. — LES DONNÉES.
Grégoire de Tours et les martyrs de Clermont et de Mende.
— Le plus ancien auteur qui nous parle de Chrocus est Gré
goire de Tours. Celui-ci nous raconte en effet qu'au temps de
Valérien et de Gallien, Chrocus, roi des Alamans, dévasta la
Gaule. On racontait, paraît-il, qu'il avait été poussé à son en
treprise par les conseils d'une mère ambitieuse et mauvaise,
et qu'après avoir rassemblé ses troupes, il avait parcouru
toute la Gaule, y semant la ruine et détruisant de fond en
comble tous les temples anciens. A Arvernis (Clermont-Ferr
and), Chrocus incendia de la sorte le temple de Vasso Galate,
le Mercure gaulois, qui était magnifiquement construit. Dans
la cité de Gabales, il fit périr à coups de verges l'évêque Pri
vât qui avait refusé d'immoler aux démons. Chrocus fut en
fin arrêté devant Arles, exposé à divers supplices et mis à
mort par le glaive, subissant ainsi le châtiment des crimes
qu'il avait commis contre les saints de Dieu.
Avant de parler de saint Privât, l'histoire nous avait appris
qu'auprès d'Arvernis, reposaient les corps des martyrs Li-
minius et Antolianus et que Cassius et Victorinus avaient
également donné leur vie pour le Christ dans la même ville.
Suivant une vieille tradition, Victorin aurait été l'esclave du
prêtre de Vasso Galate; et tandis qu'il recherchait les chré
tiens pour les persécuter, il aurait fait la connaissance de
l'un d'eux, Cassius. Converti par les prédications et les mirac
les de Cassius et sanctifié par le baptême, il aurait à son
tour opéré des prodiges, avant d'être mis à mort en même
temps que son catéchiste4. Il est à remarquer que saint Gré
goire de Tours n'attribue pas expressément à Chrocus et à
ses Alamans le martyre des quatre saints de Clermont et
qu'il aurait pu être amené à en parler simplement parce qu'il
vient de rappeler le passage des envahisseurs en Auvergne.
On peut toutefois admettre que s'il place ici ce récit, au beau
milieu de l'histoire de Chrocus, c'est parce que les traditions
4. Grégoire de Tours, Historia Francorum, I, 32-34, édit. K. Arndt,
dans les Mon. Germ, hist., in-4°, Scriptores rerum Merovingicarum, t. I
(Hanovre, 1885), p. 49; Migne, Patrologie latine, t. LXXI, col. 177-178. ■ MARTYRS DE CHROCUS 7 LBS
sur lesquelles il s'appuie voyaient dans ces saints des vict
imes de l'invasion alamane; et la plupart des historiens n'ont
pas hésité en effet à interpréter dans ce sens le témoignage de
Grégoire5.
Frédégaire. — Après saint Grégoire, Frédégaire, ou celui
qui s'abrite sous son nom, parle encore de Chrocus; mais il
en fait un chef vandale et il place son invasion dans les
Gaules vers 407. Le récit qu'il donne de cette invasion est
plus détaillé que celui de l'évêque de Tours. Nous apprenons
en effet que le chef barbare, avec ses Vandales auxquels s'
étaient joints des Suèves et des Alains, passa le Rhin à
Mayence; puis, continuant sa route, il arriva devant Metz où
le mur de la cité s'écroula miraculeusement et où, semble-
t-il, furent rendus à la liberté des Trévires qui avaient tra
vaillé aux fortifications; il traversa ensuite la Gaule, ruinant
et dévastant toutes les villes qui se trouvaient sur son pas
sage, mais Frédégaire ne mentionne aucune de ces villes et
ne signale pas les événements de Clermont ni ceux de Gaba-
les. Il a hâte, semble-t-il, d'amener son héros devant Arles :
c'est là que Chrocus se fait prendre par un soldat du nom de
Marius : après avoir été promené par toutes les villes qu'il
avait détruites, Chrocus termine sa vie impie par une mort
digne de lui. Thrasimond lui succède6.
Cette histoire reproduit quelques-uns des traits que nous
avons trouvés chez saint Grégoire de Tours; mais nous vou
drions savoir plus clairement d'où proviennent les éléments
nouveaux qu'elle comporte. Le discours de la mère de Chro
cus n'est qu'un développement littéraire; nous le retrouve
rons encore amplifié par la suite. Mais le récit du passage du
Rhin à Mayence et de la prise de Metz, le nom de Marius
comme celui du vainqueur de Chrocus, pourraient reposer
5. Les martyrs de Clermont sont bien connus de Grégoire de Tours
qui parle d'eux à plusieurs reprises. A propos de saint Antholien, il
rappelle qu'une basilique fut élevée en son honneur, dans les premières
années du sixième siècle, par Alcima et Placidina, sœur et épouse de
l'évêque Apollinaire, et il raconte les incidents qui se produisirent lors
de la construction de cette basilique (De gloria martyrum, 65; Migne,
P. L., t. XXI, col. 763-764). Sur le tombeau des saints Cassius et Victorin,
s'élevait également une basilique où se produisaient, paraît-il, des évé
nements merveilleux (Historia Francorum, IV, 12; Migne, P. L., t. LXXI,
col. 276-278). Liminius était enseveli dans la basilique de saint Véné-
rand : le peuple se racontait son histoire, mais ne lui rendait aucun
culte (De gloria confessorum, 36; Migne, P. L., t. LXXI, col. 857). Cf.
H. Delehaye, les Origines du culte des martyrs (Bruxelles, 1912), p. 389-
390.
6. Frédégaire, Chronicar. II, 60 ; édit. Krusch, dans les M. G. H., Scrip-
tores rer. Merov., t. II (Hanovre, 1888), p. 84; Migne, Patr. lat., t. LXXI,
col. 703-704. 8 revue d'histoire dé l'église de France
sur des souvenirs traditionnels, sinon sur des documents
écrits; et nous ne pouvons pas surtout rester indifférents de
vant la nouvelle date attribuée à l'invasion de Chrocus. Re
marquons encore que le chroniqueur ne parle pas de persé
cutions contre les chrétiens ni de martyrs à l'occasion de cette
invasion. Il la présente comme une campagne faite unique
ment en vue du pillage et de la destruction. Il ignore que les
Vandales ont pu être aussi des persécuteurs et assouvir leur
rage contre des évêques ou des fidèles.
Les actes de saint Didier de Langres. ■ — Au début du vne
siècle, on savait pourtant que Chrocus avait fait des martyrs.
C'est à ce moment en effet qu'il faut reporter la composition
des actes de saint Didier de Langres où nous trouvons de
nouveaux détails sur l'invasion vandale. Ces Actes sont l'œu
vre d'un clerc de Langres, du nom de Warnachàire, qui les a
rédigés à la demande de l'évêque de Paris, saint Céraune7;
et nous savons que Warnachàire s'intéressait beaucoup à
l'hagiographie langroise, puisqu'il est également l'auteur de
la passion des saints Speusippe, Melasippe et Eléosippe. Il ne
semble pas d'ailleurs que, pour écrire l'histoire de saint Di
dier, il ait eu sous les yeux un récit ancien : il déclare au
contraire que la vie de son héros n'a pas encore été écrite,
et le texte qu'il envoie à Céraune est un sermon, prononcé
à la fête du saint devant le peuple de Langres.
Cependant Warnachaire n'a pas inventé le personnage de
saint Didier, qui était dès lors un saint illustre, dont le nom
figurait dans la recension auxerroise du martyrologe hiéro-
nymien8. On peut croire qu'il n'a pas davantage inventé les
traits essentiels de la légende et qu'il a reproduit, en lui
donnant une forme littéraire, le récit qui circulait à Langres
de son temps.
Comme il convient, l'hagiographe commence par donner
un tableau général de la persécution. Mais il n'apporte au-
7. L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Ganle, t. II (Paris,
1910), p. 185 et 471.
S. H. Delehaye, In martyrologium hieronymianum ad recensionem
H. Quentin commentarius perpetuus (Acta Sanctorum novembris, t. II,
2 (Bruxelles, 1931), p. 88) : « III id. februarii. Lingonas Desiderii epis-
copï. » Dans les martyrologes du ixe siècle, le souvenir de saint Didier
est rappelé à la date du 23 mai, mais c'est à tort, car le 23 mai on fait
mémoire de saint Didier de Vienne, non de saint Didier de Langres,
dont la véritable date est celle du 11 février. Sur les notices qui figu
rent dans le martyrologe lyonnais du manuscrit latin 3879, dans le
martyrologe de Florus et dans le martyrologe d'Adon (cf. H. Quentin,
les Martyrologes historiques du Moyen Age (Paris, 1908), p. 155, 255,
481). Toutes ces notices s'inspirent des actes rédigés par Warnachaire. LES MARTYRS DE CHROCUS 9
cune précision de temps ni de lieu. Les événements se pas
sent : « En ce temps-là, quand la férocité barbare et païenne
des Vandales dévastait la Gaule. » La volonté de Dieu et
aussi le cours des choses et les exigences de l'itinéraire amè
nent devant Langres les envahisseurs conduits par Chrocus9.
Nous n'avons pas à nous arrêter ici sur le récit du martyre
qui ne présente aucun intérêt spécial. Après l'avoir achevé,
Warnachaire ajoute que, peu de temps après, Dieu, le juste
juge, le vengeur de son saint martyr Didier, et des autres
martyrs de Langres, livra Chrocus aux mains de ses ennemis
dans la ville d'Arles. Le roi vandale fut pris et enchaîné, puis
il fut livré à divers supplices jusqu'à ce qu'il en mourût10.
Malgré l'absence de toute donnée chronologique, on voit
que Warnachaire adopte la tradition de Frédégaire contre
celle de saint Grégoire de Tours. Pour lui, Chrocus n'est pas
un roi des Alamans, mais un chef des Vandales, et il n'y a
pas lieu d'insister sur l'erreur qu'il commet en parlant des
envahisseurs comme s'ils avaient été des païens, alors qu'ils
étaient des ariens. Un catholique du vne siècle était incapa
ble de faire une telle distinction : fatalement à ses yeux, tous
les persécuteurs avaient dû être des idolâtres.
Dans le récit de Warnachaire, tous ceux qui se déclarent
chrétiens sont décapités en même temps que Didier, mais
l'hagiographe ne signale aucun nom. On devait plus tard
honorer à Langres un autre martyr de la persécution de
Chrocus, l'archidiacre même de saint Didier, saint Vallier.
Les anciens martyrologes ne citent pas ce personnage et Si-
gebert de Gembloux, dans sa Chronique, à l'année 411, lui
donne le nom de Vincent11, tandis que la vie de saint Antide,
sur laquelle nous aurons à revenir, l'appelle Valerius. La fête
de saint Vallier est célébrée le 22 octobre; ses actes racontent
en effet qu'au moment de l'invasion vandale, le pieux archi
diacre, obéissant à l'ordre donné par le Sauveur de s'enfuir
loin de la ville où l'on est persécuté, avait quitté Langres
avec un certain nombre de fidèles. Les Barbares le rejoigni-
9. Passio S. Desiderii, 1, dans les victa Sanctorum maii, t. V (Paris,
1866), p. 247.
10. Passio sancti Desiderii, 2, dans les Ada Sanctorum maii, t. V,
p. 247.
11. Sigebert de Gembloux, Chronicon, ad annum 411; édit. Pertz, dans
les Mon. Germ, hist., t. VI (Hanovre, 1845), p. 305; Migne, Patr. làt.,
t. CLX, col. 74. La première partie de la notice de Sigebert s'inspire v
isiblement de Frédégaire; mais elle donne le nom de Marianus, au lieu
de Marius, au vainqueur de Chrocus. Nous ne saurions dire l'origine de
la liste martyrologique que cite ensuite le chroniqueur. REVUE D'HISTOIRE 1>E L'ÉGLISE DE FRANCE 10
rent cependant sur les bords de la Saône, au lieu nommé
Portus Abucini, qui est aujourd'hui Port-sur-Saône12, et ce fut
là qu'ils le massacrèrent avec ses compagnons.
La passion de saint Vallier de Langres. — Les Actes de
saint Vallier précisent assez curieusement l'itinéraire des en
vahisseurs. Selon leurs auteurs, les Vandales, unis aux Alains
et aux Goths, auraient passé d'abord d'Espagne en Afrique;
et c'est d'Afrique qu'ils seraient venus pour envahir la Gaule
sous le commandement de Chrocus13. Nous ne savons d'ail
leurs pas la route suivie par eux à travers la Gaule : ils arri
vent immédiatement devant Langres, après avoir semé par
tout la terreur et, lorsqu'ils quittent Langres et la région,
ceux d'entre eux qui n'ont pas été saisis de folie et qui ont
échappé à la mort, trouvent à Arles un sort digne de leur im
piété : c'est à Arles que Chrocus est mis à mort. La date des
événements est d'ailleurs précisée : les faits sont censés avoir
eu lieu sous le règne d'Honorius, fils de Théodose le Grand et
de Théodose II14.
Saint Antide de Besançon. — La vie de saint Antide de Be
sançon date, semble-t-il, du xie siècle15 : c'est peut-être à la
même époque qu'appartiennent les actes de saint Vallier,
Elle nous fait connaître un nouveau personnage du cycle de
Chrocus, le propre évêque de Besançon, Antide, dont elle
nous raconte l'histoire avec force détails merveilleux : à l'en
croire, saint Antide serait, en cinq jours de temps, allé et
revenu de Besançon à Rome, porté par un démon, pour cor
riger le pape, qui, après une résistance de sept ans, avait
cédé au démon de l'impureté «t pour consacrer à sa place les
saintes huiles à la messe du jeudi saint. Nous n'avons pas à
nous arrêter sur de tels récits. Mais il faut noter que les Ac
tes de saint Antide dépendent étroitement du récit de Frédé^
gaire pour ce qui est du temps auquel l'évêque aurait subi
le martyre.
Nous sommes donc, une fois de plus, ramenés au règne
d'Honorius, fils de Théodose le Grand et de Théodose II fils
12. Sur le lieu du martyre de saint Vallier, on peut voir la disser
tation du bollandiste B. Bossue, dans les Acta Sanctorum octobris, t. IX
(Paris, 1869), p. 529. Voir aussi l'article de Georges Mis, Port-sur-Saône
et la Saône jolie, dans le Pays comtois, t. II (1934), p. 525-528.
13. Acta sancti Valerii, 4, dans les Ada Sanctorum octobris, t. IX,
p. 532.
14. Acta sancti Valerii, 14, dans les Aeta t. IX,
p. 534.
15. Telle est l'opinion du bollandiste G. Henschenius, qui a publié
dans les Acta Sanctorum la vie de saint -Antide. .
LES MARTYRS DE CHROCUS 11
d'Arcadius16. C'est à ce moment que Chrocus, roi des Vand
ales, obéissant aux conseils impies de sa mère, envahit la
Gaule avec les Suèves et les Alamans, qui remplacent assez
curieusement les Alains17. Le discours de la mère de Chro
cus s'enrichit, comme de juste, de développements nouveaux :
le chef barbare n'est pas seulement invité à détruire ce que
les autres ont édifié, mais sa mère lui demande avant tout de
s'attaquer aux chrétiens et de devenir le démolisseur de tou
tes les Eglises. Naturellement, les envahisseurs pénètrent en
Gaule par Mayence et ils arrivent devant Metz où ils entrent
sans peine.
Ici s'intercale un incident nouveau : parmi les victimes de
la persécution vandale, la vie de saint Antide signale saint
Nicaise de Reims, homme illustre par sa vie et par ses
mœurs, qui est mis à mort et décoré de la couronne du mar
tyre à la suite de nombreux supplices18. C'est en quittant
Reims que Chrocus et ses bandes envahissent la Bourgogne,
de plus en plus acharnés à leur œuvre impie de destruction.
Ils y font périr Didier, évêque de Langres et son archidiacre
Vallier. Après quoi, ils arrivent devant Chrysopolis, qui est,
on le sait, le nom par lequel les écrivains locaux désignaient
alors Besançon.
Il faut remarquer que, d'après les Actes, l'évêque Antide
ne subit pas le martyre à Besançon même, mais en un village,
distant de quatre lieues, du nom de Ruffey19. A ce qu'il parait,
16. Vita sancti Antidii, 3, dans les Ada Sanctorum iunii, t. VII (Par
is, 1867), p. 40.
17. Il est curieux de retrouver la mention des Alamans : viendrait-
elle de saint Grégoire de Tours ? ou leur nom était-il plus connu des
rédacteurs des Actes que celui des Alains ? ou est-il simplement le ré
sultat d'une correction de copiste ?
18. Vita sancti Antidii, 3, dans les Ada Sanctorum iunii, t. VII, p. 40<
Au xe siècle, Flodoard, l'historien de l'Église de Reims, fait de saint
Nicaise une victime de la persécution vandale. Il ajoute que saint Ni
caise avait pour contemporains saint Aignan d'Orléans, saint Loup de
Troyes, saint Servais de Tongres (Historia ecclesiae Remensis, I, 6 ;
Migne, P. L., t. CXXXV, col. 36). Il ne faut pas trop appuyer sur ces syn-
chronismes. Saint Servais appartient certainement au ive siècle. Quant à
saint Aignan et à saint Loup, ils étaient déjà de ce monde vers 410,
et Flodoard ne dit pas qu'ils avaient exactement le même âge que saint
Nicaise (cf. ci-dessous, p. 21).
A la même persécution vandale, Flodoard (à l'endroit cité) attribue
d'autres martyrs : Eutropia, la sœur de saint Nicaise, son diacre Flo-
rentius et un certain Jocundus, inconnu d'ailleurs; puis, à la persécu
tion des Vandales ou des Huns, Oriculus avec ses sœurs Oricula et Bas
ilica. Il est difficile de savoir si Flodoard fait de ces trois derniers mart
yrs des contemporains des autres.
19. La liste épiscopale de Besançon ne donne pas le nom de Ruffey;
mais confirme la mort de saint Antide en dehors de la ville : « Iste 12 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
le corps du saint évêque serait même resté fort longtemps à
Ruffey jusqu'à ce que, en 1044, l'évêque Hugues l'eût trans
porté à l'église Saint-Paul de Besançon. Il semble d'ailleurs
probable que c'est à l'occasion de cette translation qu'ont été
composés les actes si détaillés dont nous donnons l'analyse.
Devons-nous ajouter que le châtiment divin ne se fait pas
attendre ? Comme dans la vie de saint Vallier, les Barbares,
saisis de folie, s'entretuent, et c'est avec une armée réduite
que Chrocus arrive devant Arles où il est pris et mis à mort
sur l'ordre de Marius. Par ce dernier trait, nous rejoignons
Frédégaire qui est le responsable, nous n'osons pas encore
dire de tout ce qu'il y a de vrai, mais du moins de tout ce
qu'il y a de vraisemblable dans les Actes de saint Antide.
Les martyrs de Pseudunum. — Les Actes des saints Flo
rentin et Hilaire de Pseudunum sont plus anciens que ceux
de saint Antide, car on en a un manuscrit qui remonte, sem-
ble-t-il, au début du Xe siècle, et on attribue leur composition
à un religieux de Bonneval, vers la fin du ixe siècle20. On a
beaucoup discuté sur l'identification du lieu où ces person
nages auraient subi le martyre : on semble aujourd'hui d'ac
cord pour admettre qu'il s'agit du village de Bremur, dans
le canton de Châtillon-sur-Seine, en Côte-d'Or21.
Le texte de ces actes ne précise pas la date à laquelle sont
morts Florentin et Hilaire. Nous y apprenons seulement
qu'au temps où la rage des Vandales opprimait durement
tous les peuples de la Gaule et où cette nation, sortie du pays
qu'elle habitait primitivement, se répandait dans tout l'uni
vers en ruinant les villes sur son passage, le bienheureux
Florentin, encore laïque, habitait, sur les frontières des
(Antidius) decimo ab urbe miliario, ubi sepultus fuit, capitalem sus-
cepit sententiam sub Chroco Vandalorum rege. » (Cf. L. Duchesne, Faste»
épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. III (Paris, ,1915), p. 212.)
20. Cf. Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des
six premiers siècles, t. XI (Paris, 1706), p. 544-545.
21. M. Chaume, les Origines du duché de Bourgogne, t. II, Géographie
historique, fasc. 3 (Dijon, 1931), p. 871. Dans l'Historia translationis
SS. Florentini et Hilarii (xie siècle), dans les Acta Sanctorum ordinis
Sancti Benedicti, t. IV, n, p. 805, on lit : « Castellum... ab antiquis Seu-
dunum vocatum, a modernis siquidem Blesmoth vocitatur. » II ne faut
donc pas, comme on le fait souvent, attribuer à Autun les saints Hilaire
et Florentin. Bremur, au confluent de la Seine et du Brevon, était le
chef-lieu du pagus Duismensis ou Duesmois, lequel semble n'avoir été
qu'une subdivision de l'Auxois. Le nom lui-même de Pseudunum est
d'origine celtique et nous reporte à la période qui a précédé la conquête
romaine (Cf. M. Chaume, les Origines du duché de Bourgogne, t II, fasc. 1
(Dijon, 1927), p. 106, n. 3 et p. 353, n. 3). MARTYRS DE CHROCUS 13 LES
Eduens, dans le pagus Duismensis22. Avec le roi Chrocus,
l'armée vandale parvint à Pseudunum, après que Florentin
s'y fût installé près d'Hilaire pour y mener la vie parfaite ;
et lorsque Chrocus apprit que ces deux hommes étaient des
chrétiens, il les fit aussitôt arrêter.
Ici encore, il est remarquable que les Vandales sont pré
sentés comme des païens : ils sont une nation barbare et
d'une impiété cruelle; le roi Chrocus est aveuglé par le pa
ganisme et adonné au culte des idoles. Ces détails ne nous
permettent pas de conclure que l'auteur des actes a voulu
placer au troisième siècle les événements qu'il raconte. C'é
tait, comme le remarque Tillemont, un homme qui ne savait
rien du détail de son histoire et qui voulait en dire bien des
choses23.
La chronique d'Hugues de Flavigny. — Avec les saints de
Bremur, s'achève la liste que donne Sigebert de Gembloux
des martyrs de Chrocus. Mais d'autres chroniqueurs sont
beaucoup mieux renseignés et accroissent encore cette liste.
Hugues de Flavigny, par exemple, nous apporte de nouveaux
détails sur l'invasion des Barbares. Son récit commence par
une description générale de l'état de l'Église en Gaule : « En
ce temps-là, Innocent était à la tête de l'Église romaine, et,
dans les cités de Gaule et de Germanie, des pontifes brûlant
de l'amour du Christ, remarquables par leur foi, leur doctrine
et leurs miracles, présidaient aux Églises. Cependant, il y
avait bien peu d'églises que présidassent des évêques, et un
grand nombre étaient privées de leurs pasteurs. La métro
pole de Reims était dirigée par saint Nicaise, la ville de Lan-
gres par saint Didier; le siège de Chrysopolis était paré de
la foi, de la magnanimité, des bonnes œuvres de saint An-
Cependant, poursuit le chroniqueur, le relâchement ga
gnait la chrétienté, et la colère du Seigneur livra toute la
Gaule et presque tout l'Occident au glaive des Vandales, des
Alains, des Suèves, des Sarmates et des Huns. L'an du Sei-
22. Acta SS. Florentini et Hilarii, 2, dans Ada Sanctorum septembris,
t. VII (Paris, 1867), p. 392: « Cum rabies Wandalorum persecutionis et in-
sania hostilis circumquaque Gallorum populos durissime premeret, et
cum eadem gens ab ultimis Galliae finibus egressa, ab ea parte scilicet
qua Vindelicus fluvius, unde et ipsis nomen, Gallicis praeterfluit, maxi-
mam partem orbis depopulando afflixisset, tune temporis B. Florentinus
mundi adhuc militiam exercens, finibus Aeduorum, non longe tractum
pagum Duismensem inhabitabat.
23. Tillemont, Mémoires, t. XI, p. 544.
24. Hugues de Flavigny, Chronic, I; Migne, Pair, lat., t. CLIV, col.- 60.

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