Remarques sur la fête de la « néoménie » dans l'ancien Israël - article ; n°1 ; vol.158, pg 1-18

De
Revue de l'histoire des religions - Année 1960 - Volume 158 - Numéro 1 - Pages 1-18
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1960
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André Caquot
Remarques sur la fête de la « néoménie » dans l'ancien Israël
In: Revue de l'histoire des religions, tome 158 n°1, 1960. pp. 1-18.
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Caquot André. Remarques sur la fête de la « néoménie » dans l'ancien Israël. In: Revue de l'histoire des religions, tome 158
n°1, 1960. pp. 1-18.
doi : 10.3406/rhr.1960.9058
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1960_num_158_1_9058sur la fête de la с néoménie » Remarques
dans l'ancien Israël
Le judaïsme célèbre encore le commencement de chaque
mois lunaire par une fête appelée rô's hôdes « tête du mois ».
Le mot hodeš signifie littéralement « nouveau » : le mois
semble donc désigné à l'aide d'une métonymie pars pro toto
étendant, au cycle mensuel de la lune le nom d'un de ses
moments critiques. La tradition juive ne laisse pas mettre
en doute le moment choisi : c'est celui qui marque le début
du mois juif et que nous appelons « nouvelle lune ». C'est
pourquoi les Septante traduisent l'hébreu hôdes tantôt par
(jlÝ]v, tantôt par veojr/jvia1.
La célébration du rô's hôdes est prévue dans la constitu
tion- utopique d'Ézéchiel : 45/17 fait devoir au « prince »
de sacrifier aux néoménies (behôdàsïm, grec : sv тай; voofXTjvtaiç),
sabbats et fêtes annuelles (mô*âdïm) ; Ézéchiel 46/3 ordonne
que « le peuple se prosternera à l'entrée de cette porte,
lors des sabbats et lors des néoménies, devant Yahwé ».
Le règlement de la néoménie est donné dans le calendrier
liturgique de Nombres 28-29 : après avoir traité des sacrifices
quotidiens (28/3-8) et sabbatiques (28/9-10) et avant de fixer
les offrandes présentées aux fêtes annuelles (28/16-29/38), il
consacre un article à celles de la néoménie (28/11-15) : « Au
commencement de vos mois (Ьэго'ёё hodSëkem, grec : èv xatç
vsofjLTjvtatç), vous offrirez un holocauste à Yahwé... ». Nombres.
10/10 prescrit, pour ce jour, la sonnerie des trompettes
1) hôdes — veofjiTjvia à Nombres 29/6; I Samuel 20/5, 18; II Rois 4/23;
I Chroniques 23/31; II Chroniques 2/3, 31/3; Esdras 3/5; Néhémie 10/34;
psaume 81/4 ; Osée 2/13 ; Ësaïe 1/14 ; Ezechiel 45/17, 46/1, 3, 6 (références d'après
le texte hébreu). ■
2 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
Msâprôt. Les néoménies viennent au même rang que dans les
Nombres, entre les célébrations quotidiennes et sabbatiques'
d'une part, les solennités d'autre part, dans les notices de
I Chroniques 23/31, II Chroniques 2/3, 8/13, 31/3 et Néhémie
10/34.
Le rituel du Second Temple comportait donc une fête de
la nouvelle lune. En était-il de même dans le culte israélite
d'avant l'Exil ? On, répond généralement par l'affirmative
en s'appuyant sur la mention du >hôdes dans des textes
incontestablement anciens, les uns historiques, indiquant
l'existence de la fête sans la juger (I Samuel, 20/5 eť s.,
" les autres, prophétiques, la nommanťdans une II Rois 4/23)
réprobation générale du culte (Osée 2/13, Ésaïe 1/13). Cepen
dant, le silence des codes législatifs anciens pose un problème :
alors que la célébration du^ sabbat hebdomadaire et des
trois grandes fêtes ' annuelles y est ordonnée, la • néoménie
n'est l'objet d'aucune allusion, ni positive, ni négative, dans
les quatre recueils de lois antérieurs à la législation « sacer- ■
dotale » et post-exilique des Nombres1.
Depuis J. Wellhausen, il est admis qu'une fête de la nouvelle
Israël"
lune a été constamment célébrée en et qu'Ézéchieb
et" Nombres n'ont fait que lui rendre droit de cité. Pour les
expliquer le silence des anciennes lois, Wellhausen a envisagé
deux solutions2 :
Ou bien la fête de la néoménie a été laissée de côté inten
tionnellement en raison de toutes sortes de superstitions
païennes qui s'y étaient associées. Les jugements des pro
phètes sur le hôdes semblent étayer cette hypothèse. On se v
demande toutefois pourquoi les « sabbats » dénoncés par les
prophètes - ont trouvé grâce aux yeux des législateurs ; en
1) Voir le « Code de l'Alliance » : Exode 23/12 (sabbat) et 23/14-17 (fêtes
annuelles) ; législation dite « jahviste » : 34/21 et 34/18, 22-23 ; Deutéronome 5/12-15 (sabbat) et 16/1-16 (fêtes annuelles) ; « Loi de
Sainteté » : Lévitique 23/3 (sabbat) et 23/4-44 (fêtes annuelles).
2) J. Wellhausen, Prolegomena to the History of Israel, 1878 (réimprimé
en 1957, dans les Meridian Books, New York), p. 112 et s. ; I. Benzinger dans
V Encyclopaedia Biblica de Cheyne, col. 3402 et Hebrâische Archàologie"*, Leipzig,
1927, p. 378 ; A. Lods, Israël, Paris, 1930, p. 508. ,
FETE DE, LA « NEOMENIE » DANS L ANCIEN - ISRAËL 3
outre, ces derniers ne se privent pas de condamner des pra
tiques païennes ou paganisantes.
Ou bien le sabbat, réputé à son origine fête de da pleine
lune, aurait absorbé la néoménieen s'étendant à^ tous les
jours critiques du mois lunaire. On pourrait alors comprendre la
résurgence de la néoménie, lorsque le sabbat se serait détaché
du -cycle lunaire pour devenir hebdomadaire. Mais l'origine
lunaire du sabbat est une hypothèse de plus en plus contestée1.
1) L'hypothèse s'appuie sur l'association établie par les textes prophétiques
entre sabbat et hodeš et sur le caractère sacré (néfaste) du šapattu babylonien, •
jour de la pleine lune, d'où la théorie d'une origine mésopotamienne du sabbat,
soutenue par les pan-babylonistes (voir A. Jeremiáš, Das Aile Testament im Lichte
des Allen Orients3, Leipzig, 1916, p. 61-65). Cette hypothèse a été défendue, entre
autres, par J. Meinhold, Sabbat und "Woche im Alten Testament, F.E.L.A.N.T.,
5, Gôttingen, 1905, elle est encore soutenue par J. Pedersen, Israel, Ils Life and
Culture, III-IV, Londres-Copenhague, 1940, p. 708, une justification nouvelle
en est présentée par R. North, The Derivation of Sabbat, Biblica, 36, 1955,
p. 183-201. Israel aurait assurément pu réinterpréter une fête mésopotamienne,
mais il demeure difficile de concevoir comment Tin jour déterminé par la lune a
pu M.' se P. détacher Nilsson du (Primitive cycle lunaire Time-Beckoning, pour devenir Lund, hebdomadaire, 1920, p. processus 322) déclare que
« incompréhensible et sans analogie ». H. Cazelles (Études sur le Code de l'Alliance,
Paris, 1946, p. 91-95) invite à considérer un cycle lunaire sidéral et non synodique,
mais E. Jenni (Die îheologische Begrùndung des Sabbatgeboirs, Zurich, 1956,
p. 11 et s.) montre que la théorie se heurte aux mêmes objections; Cazelles a
cependant raison de souligner l'antiquité du rythme hebdomadaire chez les
Sémites (comparer les textes ougaritiques I Baal, III, 14-19 et II Aqhat, II,
12-15 et voir R. Dussaxjd dans Syria, 34, 1957, p. 241-242). La thèse du sabbat
lunaire est repoussée par B. D. Eerdmans (Der Sabbat dans Vom Alten Testament-
Festschrift К. Marti, В. Z.A.W. , 41, Giessen, 1925, p. 79-83). mais sa propre hypo
thèse d'une origine « kénite » du sabbat — samedi, jour de Kêwân/Saturne, dieu
des forgerons — ne s'est pas imposée. M. Buber (Moïse, Paris, 1958, p. 94) en fait
une institution sémitique primitive rénovée par Moïse, il affirme son accord avec
J. Hehn sur le caractère en quelque sorte « archetypal » du nombre 7 chez les
Sémites (voir J. Hehn, Siebenzahl und Sabbat bei den Babyloniern und im Alten
Testament, Leipziger Semitische Studien, II, 5, 1907 et Zuř Bedeutung der
šb* Siebenzahl « sept » dans et šb' la Festschrift « plénitude Marti, » remontent B.Z.A.W., à deux 41, p. racines 128-136 différentes — très contestable ; voir aussi :
B. Celada, Numéros sagrados derivados del siete, Sefarad, 8, 1948, p. 333-356).
H. Tur Sinai (Sabbat und Woche, Bibliotheca orientalis, 8, 1951, p. 14 et s.)
réfute l'origine babylonienne. Quant à l'hypothèse de M. P. Nilsson (Z. c, p. 324
et s.), reprise par E. Jenni (/. c, p. 12 et s.) faisant du sabbat un jour de marché,
à son origine, elle ne trouve aucun appui dans les textes. Il est probable que l'acca-
dien šapattu et l'hébreu sabbat ont désigné des choses différentes. J. et H. Levvy
(The Origin of the Week and the Oldest West Semitic Calendar, H.U.C.A., 17,
1943, p. 1-152, en particulier p. 78 et s.) ont interprété le iapattum des tablettes
cappadociennes comme le nom d'une période de repos marquant un changement
dans les activités agricoles. Il est prudent - de s'aligner sur l'opinion de
H. H. Rowley (Moïse et le Décalogue, B.Ph.H.R., 32, 1952, p. 33) : « Le nom
même du sabbat a eu une histoire et peut ne pas avoir la même signification partout
où nous le rencontrons. » 4 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS'
I. Engnell suggère une solution « sociologique в1. Avant
l'Exil, à haute époque, la néoménie était une fête de famille
ou de clan, comme l'indique le récit de I Samuel 202. Elle
avait sa place dans une société faiblement structurée, ignorant
toute centralisation. Les codes fixent les institutions d'une
collectivité nationale dont la religion s'organise autour du
sanctuaire, c'est pourquoi ils éliminent cette fête archaïque
de clans. Il reste à expliquer la réapparition du hôdes après
l'Exil. Engnell se borne à la constater, et affirme que la fête
a changé de caractère. La société théocratique qu'a rêvée
Ézéchiel aurait-elle été moins centralisée que celle du Code
de l'Alliance ?
La théorie, classique depuis Wellhausen, sur la fête de la
néoménie mérite, me semble-t-il, d'être réexaminée. On ne
fera ici qu'esquisser une hypothèse dont le traitement complet
excéderait les limites d'un article en raison de la complexité
des problèmes connexes (calendrier, signification des grandes
fêtes israélites)3.
* - *
Nous lisons au verset 4 du psaume 81 :
tiq'u sôpàr bàhôdes bakkesë Idyôm haggenu
« Sonnez de la trompe au hôdes, à la pleine lune, pour le
jour de notre fête. »
Le Sitz im Leben du psaume 81 donne lieu à controverse.
1 ) Article « Nymánad » du Svenskt bibliskt uppslagsverk, II, Gâvle, 1952, col. 494-
495.
2) Ainsi que le souligne J. Pedersen (Israel, III-IV, p. 336). .
3) On a voulu trouver dans l'existence d'une fête de la néoménie à la plus
haute époque connue de l'histoire d'Israël un argument en faveur d'une nature
lunaire de Yahwé, ainsi D. Nielsen (Die altarabische Mondreligion, Strasbourg,
1904, p. 49-96) ; sur les théories de D. Nielsen, voir É. Dhorme, La religion pri
mitive des Sémites (1944), dans Recueil Edouard Dhorme, Paris, 1951, p. 711-730.
On en trouvera un écho dans les pages de W. Oesterley et T. Robinson (Hebrew
Religion, Its Origin and Development2, Londres, 1937, p. 128-129) sur la néoménie
dans l'ancien Israël. B. D. Eerdmans, De godsdiensl van Israël; I, Huis ter Heide,
1930, p. 142, avance que la coutume juive de la « bénédiction de la lune » doit
remonter à des temps très lointains. Elle n'est pourtant attestée pour la première
fois que par des tannaïtes, la seule allusion à une telle pratique dans l'Ancien
Testament serait Job 31/26, où il s'agit clairement d'un acte d'idolâtrie. .
FÊTE'-DE'-LA.« NÉOMÉNIE » DANS .L'ANCIEN ISRAËL 5
Selon Briggs et Gunkel, les allusions à l'Exode contenues aux
versets 8 et 11 en -font un cantique pascal1. La «plupart des
exégètes modernes estiment que la fête est le hag hassukkôt,
la « Fête des Tabernacles »2. D'autres évitent de se prononcer
sur la nature de la fête en question3. Quant, à la tradition
juive, elle attribue en général le psaume au rô's haššáná, fête-
du Nouvel An, tombant à la néoménie de Tishri4.
Le verset présente une difficulté souvent esquivée dans les
commentaires. Les anciennes versions ne la rendent pas sen
sible car elles n'ont pas .traduit kesë5. Si ce. mot signifie
« pleine lune », et la lexicographie sémitique paraît l'imposer6,
1) G. A. et E. G. Briggs, , The Book of Psalms, International Critical Comment
ary, II, Edimbourg, 1907 ; H. Gunkel, Die Psalmen*, Handkommentar zum A.T.,
Leipzig, 1926.
2) A. Kirkpatrick, The Book of Psalms, Cambridge, 1902 ; W. Staerk,
Lyrik2, Die Schriften des A.T. in Auswahl, III/l, Gôttingen, 1920 ; J. Calés,
Le livre des psaumes, II, Paris, 1936 ; H. Herkenne, Das Buch der Psalmen, Die
Heilige Schrift des A.T., Bonn, 1936 ; S. Mowinckel, Offersang og sangoffer,
Oslo, 1951, p. 538 ; E. Kissane, The Book of Psalms, Dublin, 1954 ; G. Castellino,
II libro dei Salmi, La Sacra Bibbia, Turin, 1955 ; A. Weiser, Die Psalmen1, Das
A.T. Deutsch, Gôttingen, 1955 ; H. J. Kraus, Die Psalmen, Biblischer Kommentar
zum A.T., Neukirchen, 1959.
3) H. Schmidt, Die Psalmen, Handbuch zum A.T., Tubingen, 1934 ; W. Oes-
terley, The Psalms, Londres, 1939 ; B. D. Eerdmans, The Hebrew Book of
Psalms, Oudtestamentische Sludiën, IV, 1947 ; F. Nótscher, Die Psalmen, Echler-
Bibel, Wurzburg, 1953 ; E. Podechard, Le psautier, Lyon, 1954.
4) Voir Talmud babli, fíďš Haššáná 8 b, le Midráš Tdhilllm (traduction
W. G. Braude, The Midrash on Psalms, New Haven, 1959, t. II, p. 56), le comment
aire de Ibn Ezra sur le verset 4. A titre personnel, Ibn Ezra assigne le psaume
au rô's hôdes.
5) Les Septante rendent bakkesë 1эубт haggenu : èv sùa^ip Уцхера sopTÎjç
(Vulgate : in insigni die solemnilalis...) ; le targoum traduit ainsi le verset:
tdqâ'û bayarhâ datisrë sôpârd ЬэуагЬа damilkassê yomë hagayyd dïlànà * sonnez
de la trompe à la lune de Tishri (Nouvel An), dans le mois où sont inclus les jours
de nos fêtes » : il joue sur le mot kesë) La Peshitta (« sonnez de la trompe au
commencement des mois et aux pleines lunes, aux jours de nos fêtes ») garde à
kesë son sens, mais tourne la difficulté. Aquila (Iv toxvctsXtjvco) et la version hiéro-
nymienne (in medio mense) interprètent exactement.
6) kesë est un hapax, mais l'on a toujours identifié au ftese' de Proverbes 7/20,
où il est dit du mari de la séductrice opportunément absent qu'il reviendra yôm
hakkese\ Les Septante et le syriaque rendent librement : « d'ici longtemps », le
targoum et Rashi « au jour de la fête » (d'après psaume 81/4), Ibn Ezra, qui envisage
pour le psaume 81 l'application à une néoménie quelconque, glose à Proverbes 7/20
« au début du mois », la Vulgate donne plenae lunae. On doit rapprocher kesë/kese'
de l'accadien kusé'u « diadème » synonyme de âgu, or, la pleine lune est appelée
« Sin portant Y âgu » (H. von Soden, Akkadisches Handwôrterbuch, Wiesbaden,
1959, p. 16) ; en syriaque, kefâ signifie « pleine lune », le. Thesaurus syriacus de
Payne Smith, col. 1783, en rapproche l'arabe kašVa « être plein » ; en phénicien,
une inscription de LarnaxLapethou (me-iie siècle avant notre ère) ordonne de REVUE DE -L'HISTOIRE DES RELIGIONS . 6
on s'étonnera de le trouver en parallèle khodes traduit par
« nouvelle lune ». On rend souvent :1e verset comme si nous
avions bahodeš wdbakkesë « à la néoménie et à la pleine lune ».
Il faut alors supposer que psaume 81/4 est l'écho d'une dispo
sition liturgique établie pour : deux fêtes séparées par une
demi-lunaison.- Pourtant' le texte impose le singulier « notre
fête » et il serait' de mauvaise méthode : de préférer- la- lectio
facilior haggënu donnée par; une centaine de 'manuscrits et
par la version syriaque. Cette difficulté' n'a pas échappé à
plusieurs exégètes qui ont cru la résoudre en proposant des
corrections1.'
Si on conserve le texte reçu et sa difficulté, on peut envi
sager une solution conforme aux hypothèses de S. Mowinckel2.
Les voici, brièvement exposées. A l'époque royale, la grande
solennité israélite est une fête du Nouvel An, celle que le
Code de l'Alliance (Exode 23/16 b) et le Code « jahviste »
(Exode ,34/22) appellent hâg hâ'âsïp « fête de la récolte (des
fruits) », la situant respectivement « à la fin de l'année » et
« au retour de l'année », tandis que Deutéronome 16/13 lui
donne le nom de « fête des Tabernacles » (hag hassukkôtp
qu'elle garde dans les législations postérieures ; c'est cette
fête, appelée simplement hâg « la Fête » par excellence, qui
a vu l'installation de l'Arche par Salomon dans le Temple
nouvellement bâti, selon la notice de Г Rois 8/1-2 qui lui
donne pour date le mois de 'etànïm, nom de l'ancien calendrier
célébrer des sacrifices bhdšm wbks'm yrh md yrh 'd 4m kqdm « aux nouvelles lunes
et aux pleines lunes, de mois en mois, à perpétuité comme par le passé » (voir
G. A. Cooke, A Text Book of North Semitic Inscriptions, Cambridge, 1903, n° 29).
1) Podechard cite les hypothèses de H. Graetz (1882), qui traduisait bahodeš
« dans le mois » et de Cheyne (1904) corrigeant bahodeš en baqqôdes « dans le sanc-'
tuaire ». Cela est aussi envisagé par H. Schmidt, à moins que kesë ne soit une faute
pour kis'ô « sur son trône ». Briggs modifie la construction du texte, mettant une
coupe après hodeš : « Sonnez de la trompe à la nouvelle lune. La pleine lune (est)
le jour de notre fête. » H. Herkenne propose de lire sukkâ au lieu de kesë et, par
analogie avec la locution tâqa* 'ôhel « dresser une tente » (Genèse 31/25), il traduit :
« Dressez le tabernacle au mois du sôpâr pour le jour de notre fête. »
2) S. Mowinckel, Psalmenstudien II : Die Thronbesteigungsfest Yahwâs und
der Ursprung der Eschatologie, Kristiána, 1922, p. 81 et s.
3) On garde la traduction . conventionnelle de sukkôt par « Tabernacles »;
il s'agit de huttes de feuillage, non de « tentes » (voir A. Alt, Zelte und Hiitten,
1950, dans Kleine Schriften, III, Munich, 1959, p. 233-242). ■
FÊTE DELA «NÉOMÉNIE » DANS L'ANCIEN, ISRAËL 7,
probablement* qu'une^ glose, interprète: deutéronomište,
« c'est-à-dire le septième mois », celui -qui, dans le calendrier
juif, prend le nom de Tishri ; dans les règlements des fêtes
du.Lévitique (23/34) et des Nombres (29/12), la «fête des
Tabernacles » commence le quinzième jour du septième mois,
donc à la pleine lune de Tishri ; on sait que ces deux calendriers,
post-exiliques, .introduisent deux solennités qui n'ontipas
leur place dans les' codes plus anciens, le rô4 haššáná1,* ou
Jour de l'An, à la néoménie du septième mois et le Jour des
Expiations, le dixième jour du mois ; il y a eu en quelque
sorte « éclatement » de la vieille fête; du Nouvel An et ses
motifs se. sont trouvés dissociés , et -répartis, entre1 les trois
fêtes de. Tishri : pour ne parler que d'un seul, qui concerne
directement le psaume 81, la sonnerie deia trompe (sôpàr)
— qu'il est préférable de ne pas confondre avec les trompettes
(kâsôsdrôt) de la néoménie. mentionnées à Nombres 10/102 : —
paraît avoir appartenu à l'ancienne fête, accompagnant
l'acclamation rituelle ou bru' à et annonçant peut-être l'arrivée
de Yahwé-roi3, or dans le judaïsme le sôpàr est Je motif carac
téristique du rô's haššáná (néoménie de Tishri, d'où l'inte
rprétation juive du psaume 81), tandis que les « Tabernacles »
sont demeurés au quinze Tishri. Telle est la théorie du savant
norvégien. Traitantdu psaume 81, Mowinckel nous propose
la solution suivante : en associant « néoménie» et « pleine
lune», le psalmiste a en vue les fêtes du septième mois,
rô's haššáná et sukkôt et s'il parle de « notre fête », au singulier,
c'est qu'ibest encore conscient de l'unité originelle des cél
ébrations de Tishri4.
Développons la suggestion de Mowinckel. Si on admet
que psaume 81/4 envisage à la fois la néoménie et la pleine
1) rô'i haššáná est le nom de la fête du Nouvel An dans le judaïsme ; Lévi- -
tique 23/24-25 et Nombres 29/1-6 ordonnent la célébration du « premier jour du
septième mois ».
2) Sur ces deux instruments de musique, voir K. Galling, Biblisches Real-
lexikon, Tubingen, 1937, col. 392.
3) Sur la terû'â, voir P. Humbert, La terou'a. Analyse ďun rite biblique,
Neuchâtel, 1946, en particulier le chap. V.
4) S. Mowinckel, Offersang og sangoffer, Oslo, 1951, p. 538. REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS-: 8
lune de Tishri, il faut donner à l'hymne une date post-exilique,
le situer après l'éclatement de la fête du septième mois. Le
sôpàr et le mot hôdes constituent alors de claires références à
la, néoménie de Tishri1, mais que vient faire, la sonnerie de
trompe au jour de la pleine lune ? Ce n'est ^pas aller contre
l'autorité de Mowinckel que de reconnaître dans ce sôpàr du
verset 4 au moins ; un motif établissant une affinité entre le
psaume 81 et les « psaumes du règne de Yahwé » que le savant
norvégien rattache à la fête des Tabernacles ou du Nouvel
An préexilique2. Cette fête se célébrait très vraisemblablement
à la pleine lune : bien que les codes de l'Exode ou du Deuté-
ronome.ne disent pas quel jour du mois elle avait lieu, il n'y
a aucune raison de supposer que le judaïsme ait innové en
plaçant à la pleine lune du septième mois une solennité à
laquelle il conserve le nom de hag hassukkôt donné dans le Deu-
téronome, tandis que la comparaison- des calendriers litu
rgiques de l'Ancien Testament montre que le rô's haššána du
1er Tishri est d'introduction relativement récente. C'est pour
quoi la solution, très audacieuse, de N. H. Snaith3 me semble
préférable : psaume 81/4 parle de la fête du Nouvel An pré
exilique, célébrée à la pleine lune du mois qui s'est appelé
successivement 'etànïm, « septième mois », , Tishri. Disons
que le psaume est un hymne du Premier Temple rappelant
que le son du- sôpàr accompagne la fête des sukkôl, appelée
encore ici la « fête » comme I Rois 8/2, hymne antérieur au
moment où le rituel de la trompe est passé des sukkôi au
rô's haššáná. Mais il faut alors renoncer à. traduire hôdes
1) Selon Lévitique 25/9, la sonnerie du sôpàr parait réservée au Jour des Expiat
ions de l'année sabbatique, mais Lévitique 23/24 et Nombres 29/1 ordonnent de faire
la tzru'â* le premier jour du septième mois ». D'après la Mishna (Rô'S Haššáná 4/5).
on récite au Jour de l'An les versets du sôpàr (sôpârôt).
2) Le sôpâr est mentionné dans trois autres psaumes : 47/6, 98/6, - 150/3.
Psaumes 47 et 98 sont des « psaumes du règne » ou « d'intronisation de Yahwé »,
pour reprendre la terminologie de Mowinckel ; psaume 150 n'est qu'une enumerat
ion d'instruments de musique. Des oracles prophétiques annonçant le « Jour de
Yahwé » recourent aussi au motif du sôpâr : « eschatologisation » du rituel de la
vieille fête du Nouvel An, dit Mowinckel ; voir par exemple Osée 5/8, Joël 2/1,
Sophonie 1/16.
3) N. H. Snaith, The Jewish New Year Festival, Londres,- 1947, p. 81-102. DELA «NÉOMÉNIE » DANS L'ANCIEN ISRAËL. 9 FÊTE
par « néoménie » pour en faire un synonyme de kesë. Snaith
n'hésite pas et propose : « Sonnez de la trompe au nouveau
mois; à la pleine lune, pour le jour de notre fête. »
*
Une des conclusions de N. H. Snaith dans son Jewish
New Year Festival est qu'avant l'Exil l'année commençait
à la pleine lune du mois 'elanïm ; lorsque le calendrier baby
lonien a été adopté, l'année civile a commencé au printemps,
à la néoménie de Nisan. Je ne discuterai pas les positions de
Snaith dans leur ensemble, non plus que son hypothèse sur
l'origine du sabbat (maintenant comme Wellhausen une
liaison sabbat-Aôcrdr, il intervertit les termes de l'ancienne
solution et postule que le sabbat sort d'une célébration de la
nouvelle lune). Abordant la difficulté que présente psaume 81/4
d'un point de vue assez différent de celui de Snaith, j'ai
seulement voulu montrer que sa solution est la mieux suscept
ible de lever cette difficulté. Notons que le mot hôdes n'appar
aît pas ailleurs dans le psautier ; on ne peut se prévaloir
pour le traduire par « nouvelle lune » de l'acception prise par
hoděš dans des textes postérieurs à l'Exil, date aux alentours
de laquelle est sûrement intervenu un changement dans le
calendrier1. Il reste à voir si l'équivalence Aócřes-pleine lune
rend compte des témoignages incontestablement préexiliques
sur cette fête.
1) Les notices de I Rois 6/1, 38, 8/2, donnant les équivalences entre un calen
drier ancien où les mois sont appelés ziw, bul, 'etânïm et un calendrier nouveau où
les mois sont désignés par un numéral ordinal, montrent que le changement est
accompli lorsque l'historien deutéronomiste revise les anciennes traditions,
peut-être pendant l'Exil (voir M. Noth, Zur Geschichtsauffassung des Deutero-
nomisten, Proceedings of the 22d Congress of the Orientalists. Istanbul 1953, Leyde,
1957, p. 558-566). Selon E. Auehbach (Die babylonische Datierung im Penta
teuch, Velus Testamentům, 2, 1952, p. 334-342) le plus ancien témoignage sur
ce nouveau calendrier est Jérémie 36/9, qu'on peut dater de 604. Dans son histoire
des calendriers israélites, J. Morgenstern pense que le calendrier « ordinal » a
été adopté lors de la réforme deutéronomiste (voir The Chanukkah Festival and
the Calendar of Ancient Israel, H, H.U.C.A., 21, 1948, p. 365-496, en particulier,
p. 427 et s.). Y. Kaufmann a tenté de prouver par l'égyptien l'antériorité du calen
drier, ordinal (Das Kalender und das Alter des Priesterkodex, Vêtus Testamentům,
2, 1952, p. 334-342).

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