Trente années de recherches sur les manuscrits de la mer Morte (1947-1977) - article ; n°4 ; vol.121, pg 659-677

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1977 - Volume 121 - Numéro 4 - Pages 659-677
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Monsieur André Dupont-
Sommer
Trente années de recherches sur les manuscrits de la mer
Morte (1947-1977)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 121e année, N. 4, 1977. pp. 659-
677.
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Dupont-Sommer André. Trente années de recherches sur les manuscrits de la mer Morte (1947-1977). In: Comptes-rendus des
séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 121e année, N. 4, 1977. pp. 659-677.
doi : 10.3406/crai.1977.13417
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1977_num_121_4_13417TRENTE ANNÉES DE RECHERCHES
SUR LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE
(1947-1977)
PAR
M. ANDRÉ DUPONT-SOMMER
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
Mesdames et Messieurs,
C'était il y a trente ans, au début de 1947. La Palestine était
encore sous le mandat britannique, mais la guerre entre les Juifs
et les Arabes était déjà menaçante. Dans le désert de Juda, tout
près de la mer Morte, au nord du ouadi Qoumrân, à quelque
1 300 mètres, un jeune pâtre bédouin de la tribu des Taamireh,
appelé Mohammed ed-Dib (« le Loup »), faisait paître son troupeau,
quand il s'aperçut que manquait l'une des brebis. Il se met à la
recherche de cette brebis, dans la falaise proche, où se trouvent
creusées de nombreuses grottes naturelles. Pensant que la brebis
aurait pu tomber dans quelque trou, il lance une pierre dans une
petite cavité qu'il aperçoit devant lui : un bruit se fait entendre,
comme celui d'une jarre qui se brise ; il regarde, le trou donne
accès à une large caverne, où il y a des jarres, et dans les jarres sont
enfermés de vieux rouleaux de cuir couverts d'une écriture pour
lui totalement inintelligible. Il alerte les gens de sa tribu, qui
viennent enlever les rouleaux. Un antiquaire de Bethléem, nommé
Kando, un Arabe chrétien, est mis au courant de la trouvaille et,
sans pouvoir déchiffrer lui-même l'écriture des rouleaux, il pressent
qu'il s'agit là de documents antiques d'une valeur exceptionnelle.
Tel fut le point de départ, aussi pittoresque qu'imprévu, de la décou
verte des « manuscrits de la mer Morte » ; et tel fut le début de
l'étonnante et prodigieuse aventure scientifique que je voudrais
vous raconter, aussi brièvement que possible, en vous expliquant
les étapes principales des trente années de recherches sur les fameux
« rouleaux ».
La grotte découverte en 1947 fut suivie de dix. autres grottes à 660 COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS
manuscrits, qui ont été mises au jour le plus souvent par des Bédouins,
dans la même région du ouadi Qoumrân. Sur le plan politique,
rappelons-le, c'est en 1948 qu'éclata la guerre judéo-arabe et que
fut créé l'État d'Israël ; la Palestine cisjordane fut alors scindée
en deux zones, l'une juive, l'autre arabe. C'est alors dans la zone
arabe que se trouve le ouadi Qoumrân, tout comme la vieille Jéru
salem ; toutefois, depuis la guerre de six jours, en juin 1967, toute
la zone arabe est occupée de fait par les forces israéliennes, et, par
suite, le site de Qoumrâm est actuellement sous la surveillance du
service israélien des Antiquités.
Parmi les grottes découvertes, signalons notamment la grotte IV,
trouvée en septembre 1952 et renfermant des milliers de précieux
fragments manuscrits ; c'est une large caverne creusée au flanc
même de la terrasse marneuse qui s'étend sur la rive gauche du
ouadi et sur laquelle se trouvent les ruines dont nous allons bientôt
parler. C'est un des vieillards de la tribu des Taamireh qui avait
donné l'alerte. Un soir, sous la tente, racontant ses souvenirs de
jeunesse, il explique que, tout près des ruines de Qoumrân, jadis,
alors qu'il chassait et poursuivait une perdrix qu'il avait blessée,
il avait vu celle-ci disparaître dans un trou ; c'est ainsi par elle qu'il
avait pénétré dans une caverne presque inaccessible sur le sol de
laquelle il avait ramassé des tessons de jarre et aussi une lampe
antique. Les jeunes gens qui l'écoutaient surent bien retrouver la
grotte à la perdrix blessée, digne émule de la grotte à la brebis
perdue. Les archéologues, survenus peu après, achevèrent eux-
mêmes le dégagement de la cachette.
Mentionnons encore la grotte XI, découverte aussi par les Bédouins
au début de 1956, à quelque 800 m au nord de la grotte I — et donc
à quelque 2 100 m au nord du ouadi Qoumrân. Cette grotte XI
renfermait plusieurs rouleaux très importants, qui ne sont pas encore
tous publiés.
Que sont les manuscrits provenant des onze grottes ? Leur nombre
est considérable : signalons d'abord une douzaine de rouleaux qui
sont peu à près complets ou dont une part substantielle est conser
vée, et ensuite environ six cents manuscrits qui sont représentés
par des fragments plus ou moins étendus ; il s'y ajoute des dizaines
de milliers de fragments souvent minuscules et fort détériorés, qui,
en bien des cas, seront peu utilisables.
Après diverses péripéties, les sept rouleaux trouvés en 1947
dans la première grotte sont tous devenus la propriété de l'État LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE 661
d'Israël, et ils sont tous soigneusement et religieusement conservés
dans le « Temple du Livre » (Hékal has-Séfèr), bâti en 1965 dans
la ville nouvelle de Jérusalem, aux frais d'un riche mécène judéo-
américain.
Quant aux autres rouleaux et à la plupart des fragments manusc
rits découverts après que la Palestine eut été partagée en deux
zones, ils sont devenus propriété de l'État jordanien ; quelques-uns
d'entre eux sont exposés au Musée d'Amman, en Jordanie, mais
la plupart se trouvaient rassemblés, au moment de la guerre de
six jours (en juin 1967, je le répète), dans le Musée archéologique
de Palestine, appelé Musée Rockefeller, en vue de faciliter leur
étude et leur publication ; ils s'y trouvent toujours.
La publication et même l'inventaire exact de tous les documents
qoumrâniens recueillis dans les diverses grottes ne sont pas encore,
malheureusement, achevés. Les manuscrits sont rédigés pour la
plupart en hébreu, mais un certain nombre le sont en araméen,
c'est-à-dire dans un idiome ouest-sémitique assez proche de l'hébreu
et qui se parlait alors couramment en Palestine.
Un quart environ de la masse documentaire recueillie des grottes
de Qoumrân est constitué par des copies de livres proprement
bibliques. Tous les livres de la Bible juive canonique (de la Bible
juive encore en usage aujourd'hui dans les synagogues) s'y trouvent
représentés — à l'exception toutefois du livre d'Esther — , et plu
sieurs des livres bibliques se rencontrent souvent en plusieurs
exemplaires : on trouve jusqu'à quinze manuscrits d'Isaïe.
Le plus beau de ceux-ci — incontestablement le joyau, du point
de vue paléographique, de tous les manuscrits de la mer Morte —
est le premier rouleau d'Isaïe trouvé dans la grotte I. Dans le
« Temple du Livre », à Jérusalem, il se trouve entièrement déployé ;
sa longueur totale est de 7,34 m, sur 26 cm de hauteur. Il est formé
de 17 feuilles de cuir cousues bout à bout. Sur toute la longueur du
rouleau sont distribuées 54 colonnes d'écriture comptant chacune
de 29 à 32 lignes. Le rouleau comporte presque intégralement le
texte du livre canonique.
Les manuscrits bibliques trouvés à Qoumrân sont d'une impor
tance capitale. Le texte de la Bible hébraïque, rappelons-le, ne
commença à être officiellement fixé que vers l'an 90 de l'ère chré
tienne : ce fut l'œuvre des rabbins réunis au « concile » de Jamnia,
en Palestine. En même temps qu'elles établissaient un texte officiel,
les autorités rabbiniques prirent de sévères mesures en vue d'assurer
la fidèle reproduction de ce texte unique et d'éliminer les textes
divergents. En fait, les nombreux manuscrits antérieurement
connus de la Bible hébraïque reproduisent tous à peu près sans
variante un seul et même texte, le texte dit « massorétique » (ou
1977 43 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 662
traditionnel) ; le plus ancien de ces manuscrits est daté de
895 ap. J.-C.
Voici donc que, grâce aux découvertes de la mer Morte, nous
avons aujourd'hui dans les mains une quantité considérable de
manuscrits bibliques hébreux beaucoup plus anciens — plus anciens
d'environ mille ans — que le plus antique manuscrit biblique
hébreu qui était alors connu. Avec cette multitude de manuscrits
bibliques prémassorétiques, c'est une ère véritablement nouvelle
qui s'ouvre dans le domaine de la critique textuelle de la Bible
hébraïque, nécessaire introduction à toutes les études sur la
hébraïque.
***
Mais, si grand que soit l'intérêt des manuscrits bibliques de
Qoumrân, ce sont les autres manuscrits, les manuscrits non
bibliques — environ les trois quarts de l'ensemble — qui confèrent
aux trouvailles de la mer Morte une importance exceptionnelle.
Ceux-ci sont d'une extrême variété. Il s'y trouve certains écrits
appelés « pseudépigraphes de l'Ancien Testament » dont les grottes de
Qoumrân ont permis de retrouver bon nombre de fragments substant
iels en araméen ou en hébreu, et qu'on avait antérieurement
connus en traductions diverses ; ainsi le livre d'Hénoch, les Jubilés,
les Testaments des Douze Patriarches. Ces livres émanaient d'une
certaine secte juive, mais ils furent de bonne heure exclus par la
Synagogue officielle, alors qu'ils furent tenus en haute estime, dès
les origines de l'Église, par de nombreuses communautés chrétiennes,
qui nous les ont conservés. Plus que tout autre « pseudépigraphe
de l'Ancien Testament », Hénoch jouit d'un prestige considérable
dans la primitive Église ; un passage en est même cité expressément le petit écrit du Nouveau Testament appelé Épître de Jude
(v. 14-15), et YÉpître de Barnabe, l'un des plus anciens écrits chré
tiens, va jusqu'à introduire une citation d'Hénoch à l'aide de cette
formule, réservée aux citations de la Bible : « Car l'Écriture dit ... »
(XVI, 5). En outre, dans les grottes de Qoumrân, ont été retrouvés
des fragments araméens ou hébreux de divers « apocryphes de
l'Ancien Testament » (appelés aussi « deutéro-canoniques de »), notamment le livre de Tobie et celui du
Siracide.
D'autres ouvrages découverts dans les grottes étaient total
ement inconnus, dont le caractère « sectaire » est extrême
ment accusé : vaste collection de livres religieux qui présentent
entre eux une telle homogénéité de doctrine qu'ils ne peuvent
provenir que d'un même milieu mystique, d'une même secte. Il LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE 663
faut mentionner en premier lieu le rouleau de la Règle, livre fonda
mental de la secte présentant les principes, les doctrines, les rites
essentiels ; en second lieu, le rouleau du Règlement de la guerre des
fils de lumière contre les fils de ténèbres, autre livre non moins fonda
mental qui développe le thème de la guerre finale, apocalyptique,
contre les nations, et exalte le vieux rêve biblique de la domination
universelle du peuple saint et l'idée de la guerre sainte destinée
à assurer l'empire d' Israël sur toutes les nations ; en troisième lieu,
le rouleau des Hymnes (Hôdâyôt), œuvre qui semble avoir été l'un
des livres les plus vénérés et les plus classiques de la secte, joyau
de toute la littérature mystique de cette secte : si profond que soit
leur lien avec l'ancienne piété juive, les Hymnes de Qoumrân
trahissent constamment des conceptions nouvelles qui sont de
façon évidente en rapport avec le monde religieux du mazdéisme et
celui de la Gnose hellénistique. Le psalmiste est un « Connaissant »,
un Gnostique ; il possède une Révélation secrète, réservée à des
initiés, et c'est cette Connaissance qui est le principe de son salut
et la source de sa joie.
D'importants fragments de plusieurs manuscrits qoumrâniens d'un
ouvrage de la même secte, intitulé l'Écrit de Damas, doivent être ici
particulièrement signalés : au début de ce vingtième siècle, dans la
la « geniza » d'une synagogue du Vieux-Caire, on avait trouvé et
publié deux manuscrits de recensions d'époque médiévale du même
ouvrage ; celui-ci préludait en quelque sorte aux trouvailles de
Qoumrân, environ cinquante ans avant celles-ci, h' Écrit de Damas
comportait, d'une part, des « exhortations » adressées aux fidèles
de la secte persécutée pour les encourager dans leur exil au pays de
Damas, et, d'autre part, un précieux recueil d' « ordonnances »
destinées aux exilés.
Ajoutons toute une série d'écrits exégétiques d'un genre tout à fait
particulier. Le mot hébreu qui les désigne est celui de péshèr, qui
veut dire proprement « explication » ; on peut leur donner en
français le nom de « commentaires », mais il s'agit de commentaires
étroitement en rapport avec les doctrines propres de la secte et ses
préoccupations contemporaines. Le mieux conservé de ces écrits
est le Commentaire sur le livre biblique du prophète Habacuc ;
provenant de la première grotte, il fut publié en 1950, et c'est ce
rouleau qui nous permit, dès la même année, de proposer, quant à
la date et au milieu d'origine de l'ensemble des manuscrits de la
mer Morte, tout un jeu d'hypothèses, dont les rouleaux ultérieurement
publiés et les fouilles archéologiques ont aidé à reconnaître le bien-
fondé. Bien d'autres Commentaires bibliques ont été découverts
et publiés peu à peu : sur Isaïe, sur Nahum, sur Michée, sur Sopho-
nie, sur Osée, sur les Psaumes, etc. Le grand nombre et la diversité COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 664
des Commentaires retrouvés permettent de penser que les adeptes
de la secte s'étaient exercés non pas seulement sur tel ou tel des
livres bibliques, mais sur la quasi-totalité de ceux-ci, qu'il s'agisse
de la Loi, des Prophètes ou des Hagiographes. L'étude des livres
bibliques nourrissait sans cesse l'esprit des fidèles : toutes leurs
spéculations, même les plus neuves et les plus hardies, étaient
ingénieusement et subtilement rattachées aux textes de la Bible,
même quand ces textes bibliques exigeaient de véritables tours de
force ; c'est que la Bible était le Livre de Dieu et, comme tel, elle
était censée receler toute vérité. Les Commentaires bibliques de
Qoumrân sont les vestiges et les témoins de cet immense labeur
exégétique que les membres de la secte ont poursuivi sans relâche,
de jour et de nuit, pendant à peu près deux siècles.
Voici enfin un tout autre rouleau qoumrânien qui fut probable
ment découvert dans la grotte XI, en 1956. Ce rouleau est le plus
long de tous les documents extraits des grottes de Qoumrân : il
mesure 8,14 m de longueur sur à peu près 20 cm de largeur, et il
comporte soixante-six colonnes, chacune de 26 à 28 lignes. La fin
du document est intacte ; mais quelques colonnes, au début du
rouleau, ont disparu. Le rouleau dit du Temple fut récemment
saisi — manu militari, peut-on dire — en juin 1967, lors de la guerre
de six jours, par l'archéologue israélien Yigaël Yadin, professeur
à l'Université hébraïque, correspondant de notre Académie, chez
le fameux Kando, l'antiquaire de Bethléem, qui le détenait de
façon plus ou moins régulière en vue de le vendre plus tard au
meilleur prix. Quelques mois après, le 22 octobre 1967, le pro
fesseur Yadin fit à Jérusalem, en présence du président d'Israël
et du ministre de l'Éducation, une conférence sensationnelle où il
fit part de l'acquisition récente du nouveau rouleau hébreu ; il a
expliqué en quel état se trouvait le rouleau au moment où il fut
récupéré et de quelle manière on a procédé pour son déroulement,
et surtout il a donné d'assez nombreuses informations sur la date
et le contenu du manuscrit de cette inestimable valeur. Quelques
semaines après, le professeur Yadin m'adressa le texte de sa précieuse
communication sur le « rouleau du Temple » pour que j'en donne
lecture devant notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
(séance du 8 décembre 1967). Le monde savant attend maintenant
avec impatience que lui parvienne la publication toute récente du
document que notre collègue israélien a retardée pendant dix ans,
pour diverses raisons ; l'intérêt de ce manuscrit d'une inhabituelle
longueur, du point de vue historique, rivalise avec celui des plus
importants rouleaux antérieurement publiés. Je pense que, très
bientôt, nous pourrons enfin lire et étudier les 66 colonnes du
nouveau volume hébraïque, âgé de plus de deux mille années. LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE 665
L'ensemble des manuscrits de Qoumrân nous est apparu, dès le
début des recherches, comme représentant les vestiges de la biblio
thèque, vous ai-je exposé, d'une ancienne secte juive. De quelle
secte juive pouvait-il s'agir ? Au témoignage de Flavius Josèphe,
historien juif du Ier siècle de notre ère, le monde juif, durant les
deux siècles qui précédèrent la destruction du Second Temple, en
70 de notre ère, se divisait en trois sectes : les Sadducéens, les Phar
isiens et les Esséniens. Le même historien juif, en deux notices
célèbres, décrit ces Esséniens comme des mystiques, vivant en
communauté, séparés du monde et du reste du judaïsme, voués
pour la plupart au célibat. Le philosophe juif Philon d'Alexandrie,
vers la même époque, a retracé aussi, avec de grands éloges, leur vie
ascétique et communautaire. D'autre part, l'auteur latin païen
Pline l'Ancien, qui vivait, lui aussi, au Ier siècle de notre ère, leur a
consacré une notice courte, mais dense, qui signale avec précision
et pittoresque leur rigoureuse continence, leur mépris de l'argent,
leur esprit de pénitence, le grand nombre de leurs adeptes, et qui
indique en même temps la situation de la laure essénienne près de
la rive occidentale de la mer Morte et, plus exactement encore,
dans la partie nord de celle-ci : « A l'occident (de la mer Morte),
lisons-nous, les Esséniens s'écartent des rives sur toute la distance
où elles sont nocives. C'est un peuple unique en son genre et admir
able dans le monde entier au-delà de tous les autres : sans aucune
femme, et ayant renoncé entièrement à l'amour ; sans argent ;
n'ayant que la société des palmiers. De jour en jour, il renaît en
nombre égal, grâce à la foule des arrivants ; en effet, ils affluent
en très grand nombre, ceux que la vie amène, fatigués par les
fluctuations de la fortune, à adopter leurs mœurs. Ainsi, durant
des milliers de siècles, chose incroyable, subsiste un peuple qui est
éternel et dans lequel, cependant, il ne naît personne : si fécond est
pour eux le repentir qu'ont les autres de leur vie passée ! »
Dès juillet 1949, dans un article intitulé « La grotte aux manuscrits
du désert de Juda » que je publiai dans la Revue de Paris, il m'a
semblé que les rouleaux trouvés dans la première grotte, en 1947
— les dix autres grottes ne furent découvertes qu'ultérieurement,
je le rappelle — , devaient provenir du grand couvent essénien,
la région de Qoumrân répondant exactement à la situation géo
graphique que décrit Pline l'Ancien. « Quand et pourquoi, disais-je,
tous ces manuscrits, ceux qui ont été retrouvés comme ceux qui ont
disparu, furent-ils enfermés dans la grotte proche des ruines de
Qoumrân ? Il ne fait aucun doute qu'ils y furent intentionnelle- COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 666
ment cachés ; ce n'est pas un dépôt de documents hors d'usage,
une de ces genizôt où les Juifs ont coutume de reléguer, sans les
détruire, les livres de la synagogue dont on ne peut plus se servir :
le soin avec lequel les rouleaux furent enveloppés et placés dans
des jarres fermées prouve, tout au contraire, qu'on entendait les
conserver pour les retrouver plus tard. Si on les a cachés, c'est
parce qu'on voulait les sauver en un moment critique, lors d'une
persécution ou d'une guerre menaçant la sécurité de la secte ou
même obligeant ses membres à se disperser. »
Je rappelais ici l'histoire d'une autre grotte fameuse, celle de
Touen-Houang, dans le Turkestan chinois, où, vers 1035, sous la
menace d'une invasion, les moines bouddhistes enfermèrent la
bibliothèque de leur couvent. C'est seulement neuf siècles plus tard,
en 1900, que la cachette fut accidentellement retrouvée par un
moine thibétain. Sir Aurel Stein, en 1907, puis l'éminent orientaliste
français Paul Pelliot, en 1908, purent pénétrer dans la caverne ;
vingt mille rouleaux du vie au xe siècle, en chinois, en thibétain, en
sanscrit, en d'autres langues encore, se trouvaient conservés là :
documents inestimables qui ont prodigieusement enrichi notre
connaissance des langues et de l'histoire d'Extrême-Orient. La
bibliothèque de Qoumrân, serait-ce aussi, comme celle de la grotte
de Touen-Houang, la bibliothèque d'un couvent — d'un ancien
couvent de moines juifs ? Les Esséniens, insistais-je, étaient groupés
en communautés, dans d'authentiques monastères. Un de leurs
traits les plus frappants, c'était, au témoignage de Flavius Josèphe,
leur goût extraordinaire pour la lecture et l'étude des « livres des
Anciens » ; il devait donc exister, en leurs couvents, d'importantes
bibliothèques, plus précieuses que tout à leurs yeux.
« Que faire de ces bibliothèques, ai-je précisé, si des circonstances
tragiques obligeaient les moines à s'enfuir précipitamment ? Qu'on
pense notamment à la situation de ces Esséniens durant les années
terribles de la guerre contre les Romains, de 66 à 70 ap. J.-C...
Sous les coups de la persécution implacable, il est fort vraisemblable
que les moines durent quitter en hâte le pays ; la grotte du Khirbet
Qoumrân aurait alors servi de cachette pour la bibliothèque d'un
couvent tout proche. Le contenu des livres provenant de la cachette
confirme-t-il cette hypothèse ? En d'autres termes, ce que nous
apprennent ces livres sur les règles et sur les doctrines de la secte
est-il conforme à ce que nous savons concernant les Esséniens ?
Il serait prématuré, avant la publication intégrale des documents,
de traiter à fond ce problème ; disons seulement qu'à en juger par
les textes actuellement accessibles, non rien ne s'oppose
au rapprochement proposé, mais encore que nombre de points le
rendent, selon nous, très plausible. » LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE 667
Quand parut le Commentaire d'Habacuc, je présentai à l'Aca
démie le 26 mai 1950, peu de temps après, une communication
concernant des observations sur le rouleau enfin publié ; je m'appli
quai alors à démontrer positivement la thèse essénienne. L'année
suivante, en 1951, quand fut publié à son tour le rouleau de la
Règle, je revins sur la même thèse, que la connaissance intégrale de
cet écrit fondamental de la secte permettait d'enrichir d'arguments
nouveaux.
D'autres explications furent alors proposées. Explorant en tous
sens le domaine des anciennes sectes juives, on invoqua qui les
Hassîdîm (Assidéens) de l'époque prémachabéenne ou des temps
machabéens, qui les Sadducéens, qui les Pharisiens, qui les Zélotes,
qui les Ébionites judéo-chrétiens, qui les Karaïtes du Moyen
Âge, etc. Les hypothèses allaient ainsi du me siècle av. J.-C. jusque
vers le xme siècle ap. J.-C, jusqu'à l'époque des Croisades ;
ces hypothèses évitaient curieusement la période qui précéda
immédiatement la naissance du christianisme, cette période vers
laquelle me conduisaient déjà mille indices — à savoir le Ier siècle
av. J.-C. — , marquée en Palestine par l'invasion des légions
romaines et la prise du temple de Jérusalem par Pompée le Grand
(en 63 av. J.-C).
Après quelques années de discussions passionnées, la thèse essé
nienne réussit à l'emporter. Non qu'elle soit aujourd'hui admise
de façon unanime : une unanimité absolue, en matière scientifique,
et dans un domaine aussi nouveau, ne pouvait guère être espérée.
Mais elle a reçu l'adhésion de la grande majorité des critiques, de
tous pays et de toutes tendances, parmi les plus autorisés ; en dépit
de quelques oppositions tenaces, elle est devenue assez vite et elle
reste aujourd'hui la thèse classique, si l'on peut dire.
Maintenant que l'atmosphère est suffisamment rassérénée, on
mesure clairement l'importance des manuscrits découverts : de
l'antique et mystérieuse secte essénienne, nous possédons enfin
des écrits esséniens authentiques. Telle que nous la connaissons
aujourd'hui, elle représente incontestablement l'un des mouvements
mystiques les plus élevés et les plus féconds du monde antique, et
elle constitue sans doute l'un des plus beaux titres de gloire du
judaïsme ancien.
Il y a plus : dès le début, il m'est apparu que les textes de Qoum-
rân, en même temps qu'ils nous renseignaient de façon directe,
immédiate, sur l'histoire, les croyances, les rites de la secte essé
nienne, faisaient ressortir entre celle-ci et l'Église chrétienne primi
tive des affinités et des ressemblances singulièrement nombreuses
et précises, et je crus pouvoir soutenir, en même temps que la thèse
de l'origine essénienne des rouleaux, l'idée que l'essénisme, tel que

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