Remarques sur les intérêts patrimoniaux de l’élite romaine - article ; n°1 ; vol.16, pg 57-77

De
Cahiers du Centre Gustave Glotz - Année 2005 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 57-77
Les intérêts économiques des membres de l’élite romaine (sénateurs, chevaliers et une partie des élites municipales) et la manière dont ils géraient leur patrimoine ont fait l’objet de nom- breux débats depuis une trentaine d’années. Après avoir critiqué certains aspects de ces débats et avoir indiqué quelques précautions méthodologiques qui lui paraissent s’imposer, Jean Andreau s’interroge sur la définition de l’élite et fait des remarques sur les divers secteurs d’activité non agricoles. Il souligne que les intérêts des membres de l’élite différaient d’un secteur à l’autre mais étaient importants dans certains d’entre eux, et que leurs interventions pouvaient prendre diverses formes, qui signifiaient un engagement entrepreneurial plus ou moins marqué.
The economic interests of the members of the Roman elite (the senators, the knights and a part of the municipal elites) and the ways in which they used to run their estate, have been much debated during the last thirty years. After having criticized a few aspects of such debates and pointed out several methodological precautions which are to be taken, Jean Andreau questions on a definition of the elite and makes observations on the various economic sectors outside agriculture. He streses that the interests of the members of the elite vary from one sector to the next, but were important in several sectors. Their interventions could take different shapes, which mean a more or less strong entrepreneurial commitment.
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Publié le : samedi 1 janvier 2005
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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L ES PATRIMOINES SÉNATORIAUX
J EAN A NDREAU
REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
Depuis le début des années 1970, le rôle économique des élites a été un des points forts des débats sur l’économie antique, et notamment sur l’économie romaine. De vives controverses se sont développées à ce propos à la suite de la publication du livre de M. I. Finley, The Ancient Economy 1 . Celui-ci, à la suite de J. Hasebroek, insistait, notamment dans le deuxième chapitre de son livre, sur les limites de l’activité économique de l’élite, constituée à Rome par les deux grands ordres, l’ordre sénatorial et l’ordre équestre. Il expliquait que les sénateurs disposaient des plus grands moyens financiers, mais qu’ils étaient amenés à dépenser pour maintenir leur rang, et que leur statut les empêchait de s’occuper directement de leur s propres affaires. La notion de « statut » était au centre de l’analyse de M. I. Finley, et celui du sénateur ou du chevalier les détournait de faire partie des entrepreneurs économiques les plus actifs. Cette vision des intérêts et des comportements économiques des élites gr ec-ques et romaines a provoqué de très vifs débats pendant environ un quart de siè-cle. Le plus ardent adversaire des idées de M. I. Finley à cet égard a été J. H. D’Arms, qui a consacré un livre entier à la question et a réuni tous les indi-ces montrant, à ses yeux, l’importance des engagements économiques des mem-bres de l’élite romaine 2 . Minimisant l’importance des statuts, il ne prenait pas très au sérieux les valeurs dont se réclamaient les membres de l’élite : il ne fal-lait pas être dupe de ce que les sénateur s romains pensaient et disaient ; l’essen-tiel était, selon lui, ce que cache cette apparence, c’est-à-dire ce qu’ils faisaient. Ses conclusions n’ont pas partout été reçues de la même manière ; en Italie, elles ont été très fortement suivies. Certains historiens ne se sont ralliés ni aux conclusions de M. I. Finley ni à celles de J. H. D’Arms. C’est le cas de H.W. Pleket, qui était plus favorable à celles de M. I. Finley, mais ne pense pas que le niveau social des agents ait beaucoup d’importance dans la modernité de la vie économique. Il ne nie pas l’intérêt de la question posée, mais d’un point de vue d’histoire sociale ; pour l’histoire de l’économie antique, elle lui paraît accessoire 3 .
1 Londres, 1973 (trad. fr. : L’économie antique , Paris, 1975). Une seconde édition anglaise a été publiée en 1984 ; elle contient une postface dans laquelle M. I. Finley répond aux objections qui lui ont été faites (« Further Thoughts », p. 177-207). 2 J. H. D’Arms, Commerce and Social Standing in Ancient Rome , Cambridge (Mass.), 1981. 3 H.W. Pleket, « Urban Elites and the Economy in the Greek Cities of the Roman Empire », MBAH , 3, 1984, 1, p. 3-35 ; Id., « Wirtschaft des Imperium Romanum », dans W. Fischer et alii (dir.), Handbuch der Europäischen Wirtschafts- und Sozialgeschichte , Stuttgart, vol. I, 1990, p. 25-160.
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Malgré l’intelligence et l’originalité de ces idées de H. W. Pleket, je ne les partage pas, et je pense, comme M. I. Finley et J. H. D’Arms, que cette ques-tion n’est pas dénuée d’importance économique. Pourquoi ? D’abord, parce que la vie économique ne peut pas ne pas dépendre du style de vie de ceux qui la contrôlent et qui l’animent ; or, le style de vie d’un sénateur n’est pas du tout le même que celui d’un boutiquier ou d’un artisan, ou que celui d’un capitaine d’industrie de l’époque contemporaine ; la conception que le mem-bre de l’élite a du temps, des relations sociales, du gain, du travail et du loisir, ne se confond nullement avec celles du boutiquier ou du capitaine d’industrie. Cela ne peut pas ne pas avoir d’effets sur la production et sur la distribution des biens. Ensuite, la condition sociale des acteurs aide à comprendre la logi-que de la structure des entreprises (sur laquelle nous disposons en général de moins d’éléments que sur cette condition sociale). En outre, l’élite, comme elle est à l’origine des normes et des usages, et comme elle est liée au pouvoir poli-tique, contribue fortement à définir les orientations de la cité ou de l’Empire. D’autres ont fait des recherches sur le style de vie des membres de l’élite et sur leurs comportements économiques. Ils estimaient qu’il ne suffisait pas d’identifier des intérêts matér iels, qu’il fallait aussi étudier comment ces intérêts étaient pris en considération et gérés. Ces comportements économiques étaient à replacer dans l’ensemble des habitudes sociales et familiales de l’élite.Tel a été le cas de T. Schleich 4 et de P. Veyne. Ce dernier a mis en avant la notion d’en-treprises occasionnelles et complémentaires (« Gelegenheitsunternehmungen », selon le mot qu’il a emprunté à W. Sombart) 5 . Je ne reviens pas ici sur le détail de ses conclusions, dont j’ai parlé dans un article où je cherchais, moi aussi, à me situer 6 . À Rome, à la fin de la République et sous le Haut Empire, de quoi l’élite se compose-t-elle ? Je reviendrai un peu plus loin sur cette question. Disons tout de suite qu’à mon avis, elle comprenait les sénateurs et leurs familles, les chevaliers et leurs familles, et la partie supérieure des aristocraties municipa-les, en Italie et dans les provinces. Je me suis engagé dans une voie parallèle à celle de T. Schleich et de P. Veyne, cherchant à replacer cette question des intérêts de l’élite dans le cadre plus large de son genre de vie, et je continue encore maintenant à m’en occu-per. Avec H. Bruhns, puis avec J. France, S. Pittia et V. Chankowski, j’ai dirigé 7 la publication de livres collectifs consacrés à ces questions . Dans le présent
4 T. Schleich, « Überlegungen zum Problem senatorischer Handelsaktivitäten », MBAH , 2, 1983, 2, p. 65-90, et 3, 1984, 1, p. 37-76. 5 P.Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique , Paris, 1976, notam-ment p. 135 ; Id., « Mythe et réalité de l’autarcie à Rome », REA , 81, 1979, p. 261-280. 6 J. Andreau, « Modernité économique et statut des manieurs d’argent », MEFRA , 97, 1985, p. 373-410. 7 J. Andreau et H. Bruhns (dir.), Parenté et stratégies familiales dans l’Antiquité romaine , Rome, 1990 ; J. Andreau, J. France et S. Pittia (dir.), Mentalités et choix économiques des Romains , Bordeaux, 2004 ; J. Andreau et V. Chankowski (dir.), Vocabulaire et expression de l’économie dans le monde gréco-romain , Bordeaux, 2007.
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article, je n’ai pas l’intention de reprendre le détail de tous les indices dispo-nibles et des arguments développés par les divers protagonistes du débat. En marge du groupe d’articles qui constituent ce dossier des Cahiers du Centre Gustave-Glotz , je souhaite seulement dresser un rapide bilan et préciser quelle a été, depuis les années 1980, l’évolution de mes conclusions. De tels débats ont permis d’accroître nos connaissances sur le niveau de vie et de richesse des membres de l’élite et de préciser certaines de leurs sources de revenus. Ils ont par exemple fortement contribué au développement de l’épigraphie de l’ instrumentum domesticum , puisqu’on peut lire les noms de membres de l’élite ou de leurs dépendants sur les marques et inscriptions que portent les amphores, les briques et tuiles, et les lingots 8 . Le débat s’est atté-nué, sinon complètement éteint, au cours des années 1990. On admet en général que les sénateurs et chevaliers avaient, en moyenne, ensait il yplaustrdeinntetéroêutsqeunardaenhteorasndse;jleasguriiscutlotuutrepreêttdàesloéulsecvraigreeàquceottnenceolneclpusion.À l’inverse, on admet aussi que les biens fonciers et immobiliers constituaient toujours la base de leur patrimoine, que les autres intérêts (même très impor-tants, dans certains cas) venaient compléter cette base de dépar t. L’épigraphie de l’ instrumentum fournit sans cesse du matériel nouveau, et il y a des recher-ches nouvelles sur le matériel déjà connu 9 . Il y a aussi des recherches récen-tes sur la condition économique et sociale de l’élite r omaine, sur son style de vie et sur les relations entre le monde politique et les marchands 10 . Les élites municipales ont également fait l’objet de plusieur s volumes, et de volumes substantiels 11 . Mais le débat qu’avait suscité le livre de M. I. Finley s’est essouf-flé. Ce n’est pas un mal, car il est utile d’en préciser les termes, de réunir davantage de documentation, de raisonner sur les acquis. Il n’est pas in utile non plus de réfléchir sur les biais qui en ont partiellement réduit la por tée. Le premier de ces biais, c’est qu’à tort, chacun a voulu souligner sans cesse soit la diversité et l’ampleur des interventions des membres de l’élite en dehors
8 Voir, par exemple, W. V. Harris (dir.), The Inscribed Economy , Ann Arbor, 1993 ( JRA Supplementary Series, 6) ; et Epigrafia della produzione e della distribuzione , Rome, 1994. 9 Sur les briques et tuiles, voir maintenant : P. Boucheron, H. Broise et Y. Thébert (dir.), La brique antique et médiévale. Production et commercialisation d’un matériau , Rome, 2000 ; C. Bruun (dir.), Interpretare i bolli laterizi di Roma e della valle del Tevere : produzione, storia economica e topo-grafia , Rome, 2005 ; et F. Chausson, « Des Femmes, des hommes, des briques : prosopographie sénatoriale et figlinae alimentant le marché urbain », ArchClass , 56, 2005, p. 225-267. 10 Par exemple, M. Ioannatou, Affaires d’argent dans la correspondance de Cicéron. L’Aristocratie sénatoriale face à ses dettes , Paris, 2006 ; K.Verboven, The Economy of Friends. Economic Aspects of Amicitia and Patronage in the Late Republic , Bruxelles, 2002 ; C. Zaccagnini (dir.), Mercanti e poli-tica nel mondo antico , Rome, 2003. 11 M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les élites municipales de l’Italie péninsulaire des Gracques à Néron , Naples-Rome, 1996 ; Ead., Les magistrats des cités italiennes de la seconde guer re punique à Auguste : le Latium et la Campanie , Rome, 1998 ; Ead. (dir.), « Les élites locales et la terre à l’époque romaine », Histoire et sociétés rurales , 19, 1 er semestre 2003, p. 11-157 ; T. Kotula et A. Ladomirski (dir.), Les élites provinciales sous le Haut-Empire romain , Wroclaw, 1997 (Antiquitas, 22) ; A. Los et K. Nawotka (dir.), Elite in Greek and Roman Antiquity ,Wroclaw, 2005 (Antiquitas, 28).
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de l’agriculture et de l’élevage, soit au contraire les limites de telles interven-tions (ce que j’ai moi-même eu tendance à faire). Une deuxième erreur, qui est liée à la première, a consisté à assimiler tous les secteurs, et à chercher à montrer que les sénateurs et chevaliers intervenaient partout, ou au contraire qu’ils n’intervenaient nulle part. Si l’on analyse le rôle économique de la noblesse dans l’Anglet la France des Temps Modernes, on s’aperçoit au erre ou contraire que ce rôle changeait du tout au tout d’un secteur à l’autre. Une troisième erreur a été de se fixer tout particulièrement sur le com-merce, alors qu à mon avis le commerce n’était pas le point fort des interven-tions des sénateurs. Mais l’activité commerciale était très probablement davan-tage pratiquée par certains chevaliers, notamment ceux qui, à la fin de la République, se trouvaient dans les provinces. En ce qui concerne le commerce, l’exemple de la France moderne, entre le XV e et le XVIII e siècle, est très intéressant. En France, en effet, le gouvernement royal a, à plusieurs reprises, cherché à orienter la noblesse vers les activités commerciales, mais sans succès. Ainsi, en 1462, Louis XI a pris un édit dont parle le chroniqueur Chastellain et qui « octroyait et donnait grâce à tous nobles d’user de marchandise, sans préjudice de leur nom et de leur état ». Cet édit, en outre, anoblissait certains négociants, à qui il était permis de « trafiquer comme par le passé, à marchander en gros et en détail ». L’année suivante, une lettre royale fut donnée à Toulouse, par laquelle les nobles du Languedoc rece-vaient le droit de faire « exercice de marchandise licite et honnête ». Deux motifs principaux étaient invoqués : le commerce (la « fréquentation de mar-chandises ») produisait de la richesse ; les nobles étaient aisés, et il serait donc utile qu’ils fassent profiter le commerce de leurs moyens financiers. Jusqu’à la fin de son règne, Louis XI demeura fidèle à cette or ientation, mais les résultats semblent avoir été minces, et son successeur Charles VIII ne poursuivit pas ses efforts. Dans certaines villes ou certaines régions (Marseille, Bordeaux, la Bretagne), les règles de la « dérogeance » étaient beaucoup plus souples ; mais dans le reste du royaume, l’action de Louis XI n’eut pas d’effets à long terme. En 1629, à l’instigation de Richelieu, une ordonnance royale dispensa de dérogeance les gentilshommes qui, directement ou par personnes interposées, entreraient « en part et société dans les vaisseaux, denrées et marchandises d’iceux ». Par ailleurs, l’ordonnance conférait des privilèges de noblesse à ceux qui, après avoir fait construire un vaisseau de 300 tonneaux dans le royaume, l’auraient entretenu pendant cinq ans, ainsi qu’aux « marchands grossiers qui tiennent magasin sans vendre au détail » et à un certain nombre d’autres mar-chands. Le texte de cette ordonnance n’a même pas été enregistré par le Parlement de Paris, et elle n’était donc pas valide. Un autre édit fut pris en 1669 à l’instigation de Colbert, puis en 1701. Malgré cela, la question restait posée au milieu du XVIII e siècle, et un important débat eut alors lieu (entre 1756 à 1759, surtout), débat qu’on a appelé la « querelle de la Noblesse commerçante 12 ».
12 Sur tous ces épisodes, voir par exemple : E. Depitre, « Le système et la querelle de la Noblesse commerçante (1756-1759) », Revue d’histoire économique et sociale , 6, 1913, p. 137-176 ; H. Hauser, La pensée et l’action économique du Cardinal de Ric helieu , Paris, 1944 ; H. Lévy-Bruhl,
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Il n’est évidemment pas question d’utiliser l’exemple de la France moderne pour interpréter le rôle économique des sénateurs et chevaliers romains. Je suis d’ailleurs convaincu que les interventions de la haute noblesse française en dehors de l’agriculture et de l’élevage étaient beaucoup plus limitées que celles de l’élite romaine. Aux mêmes époques, les élites italienne et anglaise avaient dans le commerce des intérêts plus étendus que la noblesse française. Mais l’exemple de la France moderne montre qu’une élite peut ne pas cher-cher à s’enrichir à tout prix ; la plus grande partie de la noblesse était visible-ment très réticente devant un assouplissement des règles de la dérogeance. De telles réticences avaient plusieurs motifs : refuser des pratiques qui ne conve-naient pas à un style de vie noble ; refuser de se plier aux exigences fiscales et sociales auxquelles les roturiers devaient se soumettre ; craindre le risque que comportait le commerce ; etc. Quant aux marchands roturiers, souvent, ils n’étaient pas plus favorables que les nobles à un tel assouplissement, parce qu’ils craignaient de souffrir de la concurrence de ces éventuels nouveaux hommes d’affaires. Un quatrième biais porte sur les objectifs que nous poursuivions à travers ce débat. Depuis un siècle (et surtout pendant le dernier quar t du XX e siècle, entre 1970 et le début des années 1990), un tel problème a été avant tout cen-tré sur l’évaluation des distances entr e Antiquité et Moder nité. Quelle iden-tité et quelles différences définir entr e les économies antiques et les écono-mies industrielles ? Quelle identité et quelles différences définir entre les économies antiques et celles du Moyen Âge ou du début des Temps Modernes, qui ont débouché sur la Révolution industrielle ? Les historiens, économistes et sociologues qui, à la fin du XIX e siècle et au début du XX e , ont fixé les termes du débat, sont certainement r esponsables de cette manière de poser le problème. Un siècle après, nous continuons souvent sur la même ie. Il est inutile qu j’analyse ici leurs œuvres et leur pensée. Il s’agit notam-vo e ment de Karl Bücher, d’Eduard Meyer et de Max Weber, et ensuite, plus tard, de Johannes Hasebroek, de Michel I. Rostovtzeff et de Moses I. Finley 13 . Par exemple, les échanges et le « Marché » étaient-ils aussi importants dans l’Antiquité qu’au XVII e ou au XVIII e siècle ? Les pouvoirs publics prêtaient-ils autant d’attention à l’économie que ceux des Temps Modernes ? Les mem-bres des élites antiques étaient-ils aussi conscients de l’importance de l’activité économique et étaient-ils disposés à consacrer du temps et de l’argent aux
« La noblesse de France et le commerce à la fin de l’Ancien Rég ime », Revue d’histoire moder ne , 8, n.s. 2, 1933, p. 209-235 ; G. Richard, « Les corporations et la noblesse commerçante en France au XVIII e siècle », L’Information historique , 19, nov.-déc. 1957, 5, p. 185-190 ; Id., « Un aspect particulier de la politique économique et sociale de la Monarchie au XVII e siècle, Richelieu, Colbert, la noblesse et le commerce », Dix-septième siècle, 48-49, 3 e et 4 e trim. 1960, p. 11-41 ; Id., Noblesse d’affaires au XVIII e siècle , Paris, 1974 ; G. Zeller, « Procès à réviser ? Louis XI, la noblesse et la marchandise », Annales (ESC) , 1, 1946, p. 331-341 ; Id., « Une notion de caractère historico-social : la dérogeance », Cahiers internationaux de sociologie , 22, 1957, p. 40-74. 13 Les principaux textes « fondateurs » de ce débat sur l’économie antique ont été réunis par Moses I. Finley dans The Bücher-Meyer Controversy , New York, 1979.
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secteurs non agricoles ? L’action des banquiers et des financiers était-elle aussi directement liée aux besoins de la production ? Si certains historiens et archéologues ont tendance à insister sur les inter-ventions de l’élite romaine en dehors de l’agriculture et de l’élevage, c’est parce qu’à leurs yeux, ces engagements de l’élite montrent combien l’écono-mie antique était évoluée. Ils sont convaincus, à tort ou à raison, que la dis-tance entre l’Antiquité et le XVII e , le XVIII e , le XIX e siè uite dautresnelepensent.Àlinverse,MosesI.Finley,pouclresoesutlipglnuesrrléaddistanqcuee séparant l’Antiquité du monde moderne, tendait à nier l’existence de telles interventions. J’ai joué, comme beaucoup d’autres, à ce jeu des distances. Mais je suis maintenant convaincu que, malgré le vif intérêt qu’elle présente, cette recher-che des distances est une sorte de dérapage, parce qu’elle détourne, au moins en partie, d’un questionnement sur le fonctionnement global de l’économie antique et sur ses spécificités. Je m’efforce donc à présent de parvenir à des résultats plus synthétiques, à prendre en compte l’ensemble des aspects de cha-cun des problèmes posés et de dégager une cohérence qui ne soit, en elle-même, ni « archaïque » ni « moderne ». Mais, ’ consacre à l’évaluation des différences ou qu’on cherche la qu on se logique interne du système pour le comparer à d’autres (et notamment à ceux des autres sociétés historiques préindustr ielles), un certain nombre de grands thèmes ont été, et sont encore, au centre des recherches et des débats : la com-mercialisation, la concurrence, le « Marché », la monétarisation, le rôle de la cité et de l’Empire, le rôle économique de l’esclavage, etc. Dans les débats qui ont eu lieu depuis trente ans sur les intérêts patr imo-niaux et les activités économiques de ces élites romaines, le point le plus sou-vent discuté portait sur les intérêts commerciaux des sénateurs et, accessoire-ment, des chevaliers. À plusieurs reprises, je suis intervenu pour dire qu’on prêtait aux membres de l’élite en général, et surtout aux sénateurs, beaucoup trop d’intérêts de ce type 14 . Si j’étais en désaccord avec les finleyens sur plu-sieurs autres questions impor tantes, je me sentais proche d’eux quant aux intérêts patrimoniaux de l’élite 15 . Au cours de ces dix dernières années, j’ai sérieusement reconsidéré les conclusions auxquelles j’étais parvenu. À la réflexion, je me suis aperçu que mes interventions étaient en partie motivées par la nature des arguments utilisés par J. H. D’Arms et ceux qui l’avaient suivi. Je trouvais que certains de ces arguments étaient dénués de valeur, et, sur ce point, je n ai pas changé d’avis. Que les sénateurs ou chevaliers aient eu ou non des intérêts en dehor s de l’agriculture et de l’élevage, il me semblait
14 Voir, par exemple, J.Andreau, « Modernité économique », cit. supra n. 6 ; et Id., « Les ensei-gnements de la table ronde : bilan et perspectives », dans M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les éli-tes municipales de l’Italie péninsulaire , cit. supra n. 11, p. 285-293. 15 Voir J.Andreau, Patrimoines, échanges et prêts d’argent : l’économie romaine , Rome, 1997, p. XV-XIX.
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nécessaire, avant de le dire, de disposer d’indices valables, ce qui, à mon sens, n’était pas souvent le cas. Parmi les arguments de ceux qui insistaient sur les engagements des sénateurs en dehors de l’agriculture et de l’élevage, cinq me paraissaient, et continuent à me paraître, particulièrement faibles. Le premier, c’est l’utilisation des origines sociales d’un sénateur pour démontrer ses sources de revenus. C’est un argument qu’a plusieurs fois uti-lisé J. H. D’Arms dans son livre Commerce and social standing in ancient Rome , et en particulier dans le cas des Depont de La Rochelle (famille du XVIII e siècle à laquelle il comparait les sénateurs romains), mais qui, à mes yeux, n’a aucune valeur. Nous connaissons plusieurs sénateurs dont les ancêtres avaient, à ce qu’il semble, travaillé dans le commerce ou la manufacture, comme profes-sionnels ou chefs d’entreprises : par exemple Marcus Aemilius Scaurus, P. Ventidius Bassus,Vitellius et Vespasien, qui ont tous été consuls et dont les deux derniers sont devenus empereurs. Même Cicéron était probablement dans ce cas 16 . Cela signifie-t-il qu’ils continuaient à avoir des intérêts dans le commerce ou la manufacture ? Non. Il se trouve que Vespasien faisait lui-même des affaires, mais ce n’était pas lié à ses origines. Le commerçant ou le manufactur ier qui connaît une promotion sociale change de patrimoine pour ne pas être indigne de son nouveau rang. De ces changements de patrimoi-ntre beau d’ xemples dans l’Europe moder ne. nes, on renco coup e Le deuxième argument, c’est le lien d’affranchissement. Un affranchi est boulanger, donc son ancien maître a des intérêts dans la boulangerie ; si son ancien maître est sénateur, ce sénateur a des intérêts dans la boulanger ie. En vertu de cet argument, il est permis de conclure que tous les sénateurs ont des intérêts en dehors de l’agriculture et de l’élevage. En effet, tous les sénateurs avaient beaucoup d’affranchis et la plupar t des affranchis travaillaient dans des métiers urbains, en dehors de l’agriculture ; donc, presque à chaque fois que nous connaissons les métiers des affranchis de sénateurs, nous pouvons conclure que le sénateur avait des intérêts en dehor s de l’agriculture et de l levage. C’ t ’é es une conclusion automatique et qui n’a donc pas de valeur. Est-ce que tous les affranchis de sénateurs donnaient de l’argent à leurs patrons ? Troisième argument : le gentilice. Si un foulon a le même gentilice qu’un sénateur, il est probablement apparenté à ce sénateur et cela prouve que le sénateur a des intérêts dans la foulerie. Exemple, utilisé par T. P. Wiseman 17 : parmi les potiers d’Arezzo, il y a Vibienus et Rufrenus ; or, deux sénateurs se nomment ainsi ; donc ils ont des intérêts dans la fabrication de la céramique arétine. Laissons de côté le fait que 2500 noms de potiers sont connus dans cette fabrication ! Mais il est bon de se rappeler : - que tous ceux qui portent le même gentilice ne sont pas par ents ;
16 Voir F. Coarelli, « Fregellae, Arpinum, Aquinum : lana e fullonicae nel Lazio meridionale », dans M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les élites municipales de l’Italie péninsulaire , cit. supra n. 11, p. 199-205. 17 T. P. Wiseman, « The potteries of Vibienus and Rufrenus at Arretium », Memosyne , 16, 1963, p. 275 sq.
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- que les parents par voie agnatique, dans le monde romain, n’ont pas néces-sairement des intérêts patrimoniaux communs ; même des frères ont le plus souvent des patrimoines séparés qu’ils gèrent de façon autonome ; - que le gentilice révèle les parents par voie agnatique, et non pas les parents par les femmes ni les parents par alliance, les adfines. Or, dans l’activité écono-mique, les sociétés et les ententes ne se font pas de manière privilégiée entre des agnats. Elles peuvent se conclure aussi entre cognats, entre adfines , entre amis et connaissances, entre patrons et affranchis ou entre co-affranchis. À Rome, aux époques qui nous intéressent ici, la parenté avait une très forte valeur symbolique, mais elle n’était pas un cadre contraignant à l’intérieur duquel devait obligatoirement s’inscrire le père de famille. Si les rapports entre pères et fils et les rapports entre frères étaient particulièrement forts, l’ensem-ble de la parenté du membre de l’élite faisait partie d’un vivier qui compre-nait aussi ses amis et relations sociales, et dans lequel il puisait des partenaires et des appuis, selon les épisodes successifs de son acti vité. Ces stratégies indi-viduelles au coup par coup, et dans lesquelles la parenté est parfois loin de jouer le premier rôle, se constatent dans le domaine politique, mais encore davantage quand il s’agit d’affaires patrimoniales (dans l’élite, le choix du conjoint a d’ailleurs toujours à la fois des implications politiques et des impli-cations patrimoniales). Le domaine patrimonial était celui où la parenté était la moins contraignante. La liberté de décision individuelle du notable, du paterfamilias qui se trouvait à la tête de sa famille, de ses nombreux domesti-ques et du reste de ses dépendants, y était particulièrement forte 18 . Quatrième mauvais argument : le sénateur a son nom sur des amphores ; il a donc ue es produitsdeesstiunntécrêotsmcmoermçamnetrc?iaÉuvxi.deEsmt-mceenqtnotno.uLtaavgernitceultneeusreqcuoinfvoennddspas avec le commerce. Cinquième argument : le secret. Les membres de l’élite ne faisaient pas ce qu’ils prétendaient f aire ; si les textes antiques insistent sur leur s propriétés foncières et si nous manquons d’indices sur leur s intérêts commerciaux et industriels, c’est parce qu’ils les dissimulaient. Un tel raisonnement ne me paraît pas de bonne méthode, puisqu’il permet de disqualifier la documenta-tion existante et d’imaginer des affaires dont il n’est question nulle part. Alors que nous disposons, en histoire ancienne, de si peu de documentation (en comparaison de celle qui existe pour des époques plus récentes), il me paraît pour le moins contestable de récuser celle qui existe ! En outre, il faut obser-ver que le prêt à intérêt est sans cesse l’objet d’allusions et d’anecdotes dans tous les textes antiques. Les sénateurs eux-mêmes, quand ils prêtaient de l’ar-gent à intérêt, ne se dissimulaient nullement, sauf dans des cas extrêmes. Et pourtant, le prêt à intérêt était considéré comme moralement répréhensible. Ce ’ st pas le commerce que condamnait Caton l’Ancien dans la préface de n e son De Agricultura , mais le prêt d’argent ; il insistait sur les risques que com-portait le commerce, mais sans le condamner. Si l’on cachait les activités com-
18 Voir J. Andreau et H. Bruhns (dir.), Parenté et stratégies familiales , cit. supra n. 7, passim.
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merciales, comment se fait-il que le prêt à intérêt ait été étalé aussi ouverte-ment ? Les sénateurs dissimulaient-ils l’existence des navires qu’ils possédaient à cause de la lex Claudia , dont je reparlerai plus loin ? Mais nous n’entendons pas non plus parler de navires possédés par des chevaliers. En plus du fait qu’il est de mauvaise méthode, l’argument du secret ne paraît donc pas fondé sur des bases solides. J’ai essayé de combattre ces cinq arguments et je continue à être convaincu qu’ils n’ont pas de valeur. Mais, comme nous allons le voir, je trouve de plus en plus qu’il est dommage qu’ils soient tant utilisés pour défendre des conclu-sions qui, somme toute, sont en partie bonnes et mériteraient de s’appuyer sur de meilleures bases. Faut-il parler de l’élite ou des élites ? Tout dépend de la conception qu on s’en fait et du sujet qu’on traite. Pour les patrimoines et les activités écono-miques, nous sommes confrontés à un groupe qui, à mes yeux, est, dans ses grandes lignes, très homogène, malgré de réelles différences. Il est donc légi-time d’employer le mot au singulier. De quoi cette élite se compose-t-elle ? C’est l’élite à la fois politique et sociale, qui se tr ouvait au sommet des hiérar-chies civiques, c’est-à-dire les sénateurs et les chevaliers. Quant aux aristocra-ties municipales, elles n étaient sûrement pas homo gènes. Il n’est guère possi-ble que, dans toutes les cités, en Occident, on ait trouvé cinquante ou cent propriétaires fonciers pour remplir le Sénat municipal. Et, en Méditerranée grecque, les boulai avaient souvent des effectifs encore plus nombreux. Certains membres de ces conseils étaient certainement des pr ofessionnels, artisans, commerçants, ou de petits propriétaires ruraux qui travaillaient eux-mêmes la terre. Mais les membres de la partie supérieure des aristocraties municipales possédaient des patrimoines analogues à ceux des sénateurs et chevaliers et présentaient, semble-t-il, un mode de vie très comparable. Une des constantes des sociétés historiques préindustr ielles, c’est que les entreprises et activités extérieures à l’agriculture y sont aux mains de deux milieux très différents : les membres de l’élite d’un côté, et les « profession-nels » de l’autre. Ce qui est intéressant, c’est l’ensemble de ce dispositif à dou-ble face, son articulation : la façon dont les deux groupes se situent l’un par rapport à l’autre ; les fonctions et les avantages qui reviennent à l’un et à l’au-tre. Les variations observables sont un biais pour une histoire comparative de ces sociétés préindustrielles. Comme l’écrivait Max Weber à propos de l’escla-vage et des autres façons de faire gérer les exploitations agricoles : « Parmi les chemins, le plus souvent très divers, de l’adaptation, celui qu’une forme his-torique emprunte constitue ce qu’il y a d’important pour sa spécificité 19 . » La phrase peut s’appliquer aussi aux rôles non agricoles des membres de l’élite et des « professionnels ». Les recherches que j’ai menées sur la banque et les banquiers ont montré, ce qui n’allait pas de soi dans l’historiographie d’il y a trente ou quarante ans,
19 M. Weber, Économie et société dans l’Antiquité , trad. fr., Paris, 1998, p. 349, n. 33.
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que les activités financières étaient pratiquées à la fois par des membres de l’élite et par des banquiers « professionnels » appartenant à des métiers, sou-vent d’anciens esclaves ou, en tout cas, des hommes extérieurs à l’élite fon-cière politique et sociale 20 . Les sommes en jeu n’étaient pas du même ordre ; les deux groupes financiers n’avaient ni les mêmes fonctions ni le même style de vie. Autre constante : cette élite, qui exerçait une forte influence à la fois poli-tique et sociale, qui avait un large accès à la richesse et dont le patrimoine était d’abord foncier, connaissait, par sa définition même, un double attachement, à la vie politique d’une part, aux préoccupations patrimoniales et familiales de l’autre. Pour ses membres, le problème était toujours de savoir comment maintenir un équilibre entre ces deux attachements, même si, en principe, la mission politique devait primer sur tout le reste. Mais, quoique cette élite politique et sociale (sénateurs, chevaliers et cou-che supérieure des aristocraties municipales) ait constitué un milieu substan-tiellement homogène, il y avait en son sein des différences non négligeables quant à la taille du patrimoine et aux activités menées. Les plus sensibles de ces différences ne passaient pas entr e l’ordre sénatorial et l’ordre équestre. Il faut catégoriquement refuser les vieilles thèses selon lesquelles chacun des deux grands ordres représentait une élite économique spécifique (une élite foncière pour le premier, une élite de l’argent et des affaires pour le second). Ces thèses ont été combattues à juste titre, dans les années 1960, par P. A. Brunt et C. Nicolet, dont les conclusions restent entièrement valables 21 . L’absence de toute division de classe à l’intérieur de l’élite politique et sociale est une caractéristique de la cité et de l’Empire romains. Les sénateurs dont nous entendons parler possédaient des terr es, des bestiaux, des esclaves, des résidences, des immeubles de rapport, des objets précieux et, en outre, ils prê-taient de l’argent 22 ; les chevaliers aussi possédaient de tels biens et de tels inté-rêts. D’ailleurs, les chevaliers que nous connaissons et qui sont devenus séna-teurs n’ont pas transformé leur patrimoine. Malgré cette homogénéité de l’élite, il existait, certes, des différences entre les sénateurs et les chevaliers ; mais l’importance de ces différences était limi-tée, d’autant plus limitée que certains chevaliers étaient de proches parents des sénateurs. L’existence de la lex Claudia , qui interdisait aux sénateurs et à leurs fils de posséder des navires de plus de trois cents amphores, semble tracer une importante frontière entre les deux ordres. Mais l’examen de la documenta-tion disponible montre qu’il n’en est rien ; en effet, s’il est très rarement ques-tion de navires appartenant à des sénateurs, nous ne connaissons pas davantage
20 J. Andreau, Les affaires de Monsieur Jucundus , Rome, 1974 ; Id., Vie financière dans le monde romain. Les métiers de manieurs d’argent ( IV e siècle av. J.-C.-III e siècle ap. J.-C.) , Rome, 1987 ; Id., Banque et affaires dans le monde romain ( IV e siècle av. J.-C.-III e siècle ap. J.-C.) , Paris, 2001. 21 P. A. Brunt, « The Equites in the Late Repub lic », dans Deuxième Conférence inter nationale d’histoire économique (Aix-en-Prov ence, 1962) , vol. 1, Paris-La Haye, 1965, p. 117-149 ; et C. Nicolet, L’ordre équestre à l’époque républicaine (312-43 av. J.-C.) , Paris, t. 1, 1966 et t. 2, 1974. 22 I. Shatzman, Senatorial Wealth and Roman Politics , Bruxelles, 1975.
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de navires de chevaliers. Il y a plusieurs manières d’expliquer cette situation : les chevaliers considéraient-ils qu’eux aussi devaient se conformer à cette norme, quoiqu’ils n’y fussent pas obligés par la loi, si bien qu’ils ne possédaient pas eux non plus de navires ou bien se dissimulaient s’ils en possédaient ? ou bien trouvaient-ils d’autres moyens de participer aux profits des transports maritimes et du commerce sans posséder de bateaux (par exemple par des prêts d’argent) ? En tout cas, aucun indice ne suggère que les chevaliers qui n’étaient pas fils de sénateurs aient été davantage orientés vers la propriété de navires que les sénateurs et leurs fils. Certaines autres interdictions s’appliquaient à tous les sénateurs et non aux chevaliers. Les sénateurs étaient tenus de résider à Rome ; ils ne pouvaient pas sortir d’Italie sans autorisation du Sénat (sauf pour aller en Sicile, depuis le règne d’Auguste, et en Gaule Narbonnaise, depuis 49 apr. J.-C.) 23 . Ces règles étaient encore en vigueur à l’époque de Dion Cassius, qui en parle 24 ; mais, sous les Sévères, il était permis aux sénateurs provinciaux de résider dans leur région d’origine 25 . Du point de vue du patrimoine, de telles interdictions ne suffisaient pas à créer de forts clivages entre les membres des deux ordres. D’ailleurs, le taux de l’absentéisme montre qu’elles n’étaient que par tielle-ment respectées 26 . En revanche, à la fin de la République et sous le Haut-Empire, il y avait des différences non négligeables à l’intérieur de l’ordre sénatorial et à l’intérieur de l’ordre équestre. Même si aucun texte antique ne donne d’indications comparatives sur les modes de vie respectifs d’un ancien questeur et d’un consulaire, il est vraisemblable que l’un ’occu ai de la mêmefaçondeleurpatrimoineprivé.ÀleatfilnaudterelanReéspubliqpue,elntti p u as m , l’ab-o sence d’engagement dans la politique activ e qui permettait de se consacrer davantage à ses affaires privées, était, certes, une valeur caractéristique de l’or-dre équestre ; mais, en pratique, un ancien questeur qui n avait jamais obtenu d’autres magistratures ne devait pas non plus manquer de temps libre. Plus un sénateur s’élevait dans la hiérarchie de l’ordre sénatorial, plus la vie politique et les gains politiques prenaient de place dans sa vie et ses préoccupations, aux dépens de son patrimoine privé. Quant à l’ordre équestre, sous la République, une minorité de chevaliers dirigeaient les sociétés de publicains (peut-être un dixième ou un cinquième rdre é uestre). Sous l’Empire, une minorité de chevaliers étaient de gdreanldosadmiqnistrateurs.ÀlafindelaRépubliqueetautoutdébutde l’Empire, les chevaliers negotiatores , installés dans les provinces pour y mener des affaires privées, constituaient une autre minorité. En ce qui concerne la Sicile, Cicéron en nomme quelques-uns dans les Verrines , mais nous en connaissons d’autres dans d’autres régions. Les membres de cette minorité
23 A. Chastagnol, Le Sénat romain à l’époque impér iale , Paris, 1992, p. 47, 164-165 et 167-168. 24 Dio Cass., 52, 42, 6-7. 25 Dig. , 1, 9, 11. 26 A. Chastagnol, Le Sénat , cit. supra n. 23, p. 166.
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