Rouen et les « libraires forains » à la fin du XVIIIe siecle : la veuve Machuel et ses correspondants (1768-1773) - article ; n°1 ; vol.147, pg 503-538

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1989 - Volume 147 - Numéro 1 - Pages 503-538
Jean-Dominique Mellot, Rouen et les « libraires forains » à la fin du XVIIIe siècle : la veuve Machuel et ses correspondants (1768-1773). — Bibliothèque de l'École des chartes, t. 147, 1989, p. 503-538.
Délibérément sous-évaluée lors de l'enquête royale de 1764, la librairie de Rouen figure au XVIIIe siècle parmi les grands centres européens de transit et d'approvisionnement en livres contrefaits, clandestins ou populaires. Mais en parallèle, en complémentarité même avec le réseau à large trame des clients sédentaires, les libraires de Rouen alimentent un actif commerce « forain », reposant sur des intermédiaires jusqu'ici fort mal connus. La correspondance nourrie qu'a entretenue avec eux la veuve de Jean-Baptiste III Machuel entre 1768 et 1773 révèle tout l'intérêt, pour les producteurs et fournisseurs rouennais, de pareils libraires sans boutique. Des dizaines de ces marchands forains, originaires en grande majorité de la campagne coutançaise, quadrillent en famille ou en groupe le quart nord-ouest de la France, ne regagnant leurs bases qu'à la morte saison ou pour de courtes trêves. « Errants », « va-nu-pieds » aux dires des gens de justice, les « marchands de livres », comme ils se dénomment eux-mêmes, savent où ils mènent leurs charrettes. Loin de vivre de la charité de leurs pourvoyeurs, ils leur sont devenus, et depuis longtemps, d'efficaces « facteurs » pour le débit de toute sorte de marchandise... la plus demandée n'étant certes pas la moins compromettante.
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Jean-Dominique Mellot
Rouen et les « libraires forains » à la fin du XVIIIe siecle : la
veuve Machuel et ses correspondants (1768-1773)
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1989, tome 147. pp. 503-538.
Résumé
Jean-Dominique Mellot, Rouen et les « libraires forains » à la fin du XVIIIe siècle : la veuve Machuel et ses correspondants
(1768-1773). — Bibliothèque de l'École des chartes, t. 147, 1989, p. 503-538.
Délibérément sous-évaluée lors de l'enquête royale de 1764, la librairie de Rouen figure au XVIIIe siècle parmi les grands
centres européens de transit et d'approvisionnement en livres contrefaits, clandestins ou populaires. Mais en parallèle, en
complémentarité même avec le réseau à large trame des clients sédentaires, les libraires de Rouen alimentent un actif
commerce « forain », reposant sur des intermédiaires jusqu'ici fort mal connus. La correspondance nourrie qu'a entretenue avec
eux la veuve de Jean-Baptiste III Machuel entre 1768 et 1773 révèle tout l'intérêt, pour les producteurs et fournisseurs rouennais,
de pareils libraires sans boutique. Des dizaines de ces marchands forains, originaires en grande majorité de la campagne
coutançaise, quadrillent en famille ou en groupe le quart nord-ouest de la France, ne regagnant leurs bases qu'à la morte saison
ou pour de courtes trêves. « Errants », « va-nu-pieds » aux dires des gens de justice, les « marchands de livres », comme ils se
dénomment eux-mêmes, savent où ils mènent leurs charrettes. Loin de vivre de la charité de leurs pourvoyeurs, ils leur sont
devenus, et depuis longtemps, d'efficaces « facteurs » pour le débit de toute sorte de marchandise... la plus demandée n'étant
certes pas la moins compromettante.
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Mellot Jean-Dominique. Rouen et les « libraires forains » à la fin du XVIIIe siecle : la veuve Machuel et ses correspondants
(1768-1773). In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1989, tome 147. pp. 503-538.
doi : 10.3406/bec.1989.450546
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1989_num_147_1_450546ROUEN ET LES « LIBRAIRES FORAINS »
A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE :
LA VEUVE MACHUEL ET SES CORRESPONDANTS
(1768-1773)
par
Jean-Dominique MELLOT
Voici plus de vingt ans, un article d'Anne Sauvy mettait en lumière un
aspect quasi ignoré de l'histoire du livre sous l'Ancien Régime : à travers la
personnalité de Noël Gille dit La Pistole et de ses semblables se révélait
l'existence de libraires forains «roulant par la France »*. Depuis, la
connaissance de tels marginaux de la librairie n'a que peu progressé. Dans
Y Histoire de l'édition française, A. Sauvy a repris pour l'essentiel les conclu
sions de ses recherches sur Noël Gille afin d'illustrer l'activité des libraires
forains dans la France du XVIIIe siècle2. S'attachant aux filières de diffusion
clandestine du livre à la veille de la Révolution, Robert Darnton a de son
côté souligné le rôle primordial de pareils personnages, mobiles, discrets,
en liaison constante avec les plus massifs fournisseurs d'ouvrages prohibés
ou contrefaits 3. Mais, faute de documents abordant directement cette obs
cure population, les pratiques et la portée de la « librairie foraine » n'ont pu
jusqu'à présent être étudiées pour elles-mêmes et n'ont fait l'objet que de
reconstitutions partielles et hypothétiques. En fait, la mobilisation docu
mentaire sur ce thème n'en est encore qu'à ses débuts.
1 . Anne Sauvy, Noël Gille dit la Pistole, « marchand foirain libraire roulant par la
France», dans Bulletin des bibliothèques de France, t. 12, mai 1967, p. 177-190.
2. A. Sauvy, Le livre aux champs, dans Histoire de l'édition française, Paris, t. II, 1984,
p. 430-443 (en particulier les p. 432-433).
3. Robert Darnton, Le monde des libraires clandestins sous l'Ancien Régime, dans Bohème
littéraire et Révolution, Paris, 1983, p. 111-153 et, du même, à partir des mêmes sources
neuchâteloises, Le livre prohibé aux frontières : Neuchâtel, dans Histoire de l'édition française,
Paris, t. II, 1984, p. 343-359 (en particulier les p. 351-358), en attendant sur les corres
pondants de la Société typographique de Neuchâtel (STN) un tableau plus détaillé, à pa
raître.
Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. 147, 1989. 504 JEAN-DOMINIQUE MELLOT
D'où l'intérêt d'un matériau qu'il s'agit maintenant de présenter. La
Bibliothèque municipale de Rouen conserve un ensemble de lettres reçues
entre 1768 et 1773 environ par une libraire locale, la veuve de Jean-
Baptiste III Machuel4. Cette correspondance passive ne se singulariserait
en rien des autres fonds ou épaves d'archives de librairies aujourd'hui
connus si l'on ne comptait, parmi ses 534 unités, plus de 200 lettres éma
nant précisément de libraires « forains » (avérés ou assimilés). Sans doute
ne sommes-nous pas en présence d'une mine comparable aux milliers de
lettres de librairie archivées par la Société typographique de Neuchâtel.
Mais ce nouveau corpus, tout modeste soit-il, est suffisamment homogène
pour permettre de préciser les contours de ce que fut au quotidien la librai
rie provinciale d'Ancien Régime.
Quel rôle pouvait tenir la place de Rouen dans ce commerce ? Qui étaient
ces libraires forains ? Quelles pouvaient être leurs attaches et leurs origines,
leurs pratiques et leurs routes? Quelle marchandise débitaient-ils et pour
quelles clientèles ? Autant de questions auxquelles la correspondance de la
veuve Machuel apporte, dans les limites de la France du Nord-Ouest et des
années 1770, les éléments d'une réponse, sinon complète, du moins éto
nnamment vivante.
Rouen et le(s) commerce(s) du livre. — « Le commerce de la librairie est
très borné à Rouen; le fort de ce commerce sont les livres de piété,
quelques nouveautés, des livres classiques et de droit et de la Bibliothèque
bleue. La moitié du commerce se fait par échanges... avec Lyon, Toulouse,
Avignon, Bordeaux et autres villes du royaume et de l'étranger... Le reste
des éditions faites à Rouen est distribué par détail dans les villes où il n'y a
point d'imprimeries, ou aux libraires de Rouen qui les débitent dans leur
détail... Ceux qui ne font que la librairie paroissent avoir de la peine à
vivre... Sur vingt libraires qui ne sont point imprimeurs, il n'y en a pas cinq
auxquels il soit adressé un ballot de livres par an venant de dehors. »
Ainsi s'exprime en 1764 le premier président du parlement de Normand
ie dans sa réponse à l'enquête sur la librairie et l'imprimerie du
royaume5. Précieux par sa clarté, son point de vue n'en escamote pas
moins une réalité plus complexe. A lire cet exposé on ne voit guère en effet
en quoi Rouen se distingue des autres centres de fabrication et de négoce
4. Bibl. municipale de Rouen, ms g. 190 bis.
5.nat., fr. 22185, fol. 103-104, États de la librairie et imprimerie du royaume
envoyés à Monsieur de Sartine, lieutenant général de police en 1764, Intendance de Rouen,
ville de Rouen. La réponse rouennaise à l'enquête et la lettre du premier président de Miro-
mesnil du 8 août 1764 qui l'accompagna ont été présentées et commentées par Georges de
Beaurepaire, Le contrôle de la librairie à Rouen à la fin du XVIII' siècle, Rouen, 1929 (notam
ment p. 7-8). FORAINS À ROUEN 505 LIBRAIRES
du livre en province. Mais ce parti se conçoit, car en minimisant et en simp
lifiant l'activité des libraires rouennais, le premier magistrat de la province
atténue d'abord la réputation de bastion de la librairie interlope dont la
ville de Rouen est chargée ; d'autre part, le constat ci-dessus le met dans le
cas de proposer (une fois de plus depuis un siècle!) une réduction draco
nienne des effectifs des métiers du livre : de vingt-huit à seize... Projet qui
pourrait procéder d'un malthusianisme avant la lettre, mais vise plus vra
isemblablement à imposer un renforcement du contrôle et de la centralisa
tion sur le plan administratif.
Toujours est-il qu'en dépit du regard minimaliste des pouvoirs publics, la
librairie de Rouen tient une place non négligeable sur l'échiquier européen.
Equipés pour la desserte d'une métropole au poids démographique et cul
turel encore considérable (70 000 habitants, 80 % d'hommes et 65 % de
femmes alphabétisés en 17706, capitale de province abritant toute la
gamme des juridictions et administrations civiles, militaires et ecclésias
tiques d'Ancien Régime), les professionnels du livre rouennais ne se sont
jamais contentés de répondre aux besoins locaux ou de réduire la fonction
de la presse aux seuls « ouvrages de ville ». Mais la discrétion dont ils ont
dû entourer l'écoulement de leur production n'est sans doute pas étrangère
à leur relatif « effacement ». Adeptes de la contrefaçon et de la diffusion
clandestine 7, spécialistes par ailleurs d'une littérature de colportage qui n'a
guère laissé d'indices de son succès8, les libraires de Rouen n'ont donné
que peu de prise aux instruments de mesure devenus « classiques » en
histoire du livre (enquêtes administratives, statistiques à caractère douan
ier, recensement de privilèges du grand sceau). Car derrière la façade
d'une activité avouable mais réduite au « provincialisme » le plus étriqué
(Jean Quéniart parle ajuste titre d' « anémie provinciale » 9), s'est organisée
une pratique à la fois plus dynamique et plus audacieuse de la librairie.
6. Jean-Pierre Bardet, Rouen aux XVII' et XVIII' siècles : les mutations d'un espace social,
Paris, 1983, t. II {Documents), p. 34 et 124.
7. Françoise Weil l'a souligné encore récemment pour le deuxième quart du XVIIIe siècle
dans L'interdiction du roman et la librairie, 1728-1750, Paris, 1986, s'étendant longuement
sur le dynamisme des Rouennais dans le domaine de la contrefaçon à caractère littéraire
(p. 307-350).
8. Pour une tentative d'évaluation de ce phénomène, voir, quelque peu en amont, Jean-
Dominique Mellot, Lecture et bibliothèques à Rouen au XVII' siècle, dans Histoire des biblio
thèques françaises, Paris, t. II, 1988, p. 454-465, et, du même, La vie du livre à Rouen sous
Louis XIV (1643-1715), Paris, 1985, p. 834-847 et 853-859 (thèse d'École des chartes,
dactylographiée). Sur la Bibliothèque bleue proprement dite, consulter René Hélot, La
Bibliothèque bleue en Normandie, Rouen, 1928, toujours précieux.
9. Jean Quéniart, L'anémie provinciale, dans Histoire de l'édition française, Paris, t. II,
1984, p. 282-293. JEAN-DOMINIQUE MELLOT 506
II suffit du reste de passer en revue les principaux centres en relation
avec les Rouennais 10 pour se faire une idée de la teneur majoritaire de leur
négoce aux niveaux national et international : Amsterdam, La Haye, Liège,
Bruxelles, Avignon, Lyon, Genève et, bien sûr, Paris. Abstraction faite de
leurs légitimes liens de dépendance vis-à-vis de la capitale, les libraires de
Rouen semblent n'entretenir de rapports sérieux qu'avec les foyers « pér
iphériques » du livre prohibé de langue française. Comment dans ces condi
tions s'étonner que leurs échanges n'aient laissé que des traces fragment
aires, au hasard des correspondances connues et des inventaires après
décès repérés ?
Dans ce contexte original, le premier intérêt des lettres adressées à la
veuve Machuel tient à la définition de son réseau principal. Marie-Catherine
Gaillard, veuve de Jean-Baptiste III Machuel depuis 1764 u, belle-sœur et
« complice » d'un Pierre Machuel haut perché sur la branche de la librairie
locale 12, n'hérite pas seulement des correspondants de son défunt mari,
mais aussi des orientations plus ou moins hardies qu'il a imprimées à son
officine. Sur la projection cartographique ci-après (carte I), les points de
départ des courriers à elle adressés reflètent les axes de cette politique.
Sans trop entrer dans le détail, notons que les transactions les plus
considérables (commandes et propositions importantes) mettent la libraire
rouennaise en contact avec les centres éditoriaux les plus conformes au
signalement ci-dessus tracé. C'est sur Avignon, Lyon, Toulouse, Liège
(Desoer et De Boubers), mais aussi sur Reims (Cazin), Amsterdam, que
reposent les importations les plus significatives; c'est avec ces villes que
semble s'être mise en oeuvre une réelle politique de troc d'éditions.
L'exemple de la veuve Machuel (dont le volume d'activité se révèle pour
tant nettement en-deçà de celui de son beau-frère Pierre) souligne ainsi le
rôle de complémentarité que peut jouer Rouen dans le petit « club » des
10. A partir notamment de J. Quéniart, L'imprimerie et la librairie à Rouen au XVIII' siècle,
Paris, 1969, p. 154-163, et de F. Weil, op. cit., p. 311 et suivantes. Voir aussi par exemple
Giles Barber, The Cramers of Geneva and their trade in Europe between 1755 and 1766, dans
Studies on Voltaire and the eithteenth century, t. 30, 1964, p. 377-413, et Florence
Bremme-Bonnant, Considérations sur la librairie genevoise pendant la guerre de Sept Ans
(1756-1763), Genève, 1971.
11. Cf. F. Weil, op. cit., p. 347, qui, revenant sur les conjectures de Lépreux dans sa Gal-
lia typographica, propose une mise au point satisfaisante sur la généalogie Machuel. Lors
d'un interrogatoire de police, Noël Gille révélera par ailleurs qu'en juillet 1774, la « dame
veuve Machuel vient de mourir » (Bibl. nat., fr. 22081, fol. 362).
12. L'enquête de 1764 citée plus haut réserve un sort privilégié à Pierre Machuel : « II
n'y a à Rouen que deux libraires qui ne sont pas imprimeurs qui aient quelque réputation, ce
sont les sieurs Pierre Machuel et Pierre Le Boucher. Le premier passe pour être riche, et
l'autre pour être à son aise ». LIBRAIRES FORAINS À ROUEN 507
grands pourvoyeurs, sinon clandestins à 100 %, du moins discrets par
nécessité 13.
Quant aux demandeurs de moindre envergure (en fournitures et en fr
équence des courriers), leur localisation circonscrit une France du Nord-
Ouest au sens large, de Brest à Cambrai et Dunkerque en passant par le Val
de Loire et Paris. La zone ainsi délimitée correspond en gros à ce que l'on
pourrait appeler l'aire d'influence « naturelle » de la librairie rouennaise
telle que d'autres sources s'accordent à la tracer, notamment le bilan de
l'imprimeur-libraire Jacques Besongne en 1784 ou celui de son confrère
Richard Lallemant quelques années plus tard 14. Assez ténu en Bretagne et
sur ses marges, ce réseau de distribution quadrille densément la Normand
ie, Fouest-sud-ouest du Bassin parisien (Beauce et Perche, Orléanais,
Vexin, etc.) et révèle une attirance marquée pour le Nord : Picardie, Artois,
voire Flandre. Sur place, dans les différents points d'ancrage du commerce
des livres, le recours massif à l'apport rouennais a été nettement mis en év
idence : après Paris, « le second fournisseur des libraires de l'Ouest n'est
pas Lyon, mais Rouen » 15.
Les libraires « établis » (titulaires de « lettres de maîtrise ») sont loin tou
tefois d'être les agents exclusifs de ce rayonnement régional et inter
régional. Articulé autour d'officines urbaines et stables, le commerce du
livre complète et densifie ses points d'accès grâce à une multitude de relais.
Anonyme, floue, sans grade, sous-évaluée, l'armée de ces diffuseurs de
l'imprimé n'en suscite pas moins l'intérêt grandissant de la recherche. Le
phénomène a été particulièrement reconsidéré dans le cas de l'Ouest et
Jean Quéniart a proposé non sans raison d'en resituer la portée : « C'est
par ces marginaux du commerce que le livre gagne sans doute ses nou
veaux adeptes et leur... fonds suffit en définitive... aux besoins d'une frac
tion notable... des lecteurs... Il est permis de se demander si la plus grande
partie du commerce [de détail] du livre n'est pas assurée au XVIIIe siècle
par d'autres gens que les libraires dûment recensés 16 ».
13. Afin de fixer la géographie et l'importance des places spécialisées dans le livre interdit
ou contrefait, on se reportera pour les grandes lignes à YHistoire de l'édition..., t. II, et part
iculièrement René Moulinas, La contrefaçon avignonnaise, p. 294-301 ; Christiane Berkvens-
Stevelink, L'édition française en Hollande, p. 316-325 ; Robert Darnton, Le livre prohibé aux
frontières : Neuchâtel, p. 343-359; Bernard Lescaze, Commerce d'assortiment et livres inter
dits : Genève, p. 326-333.
14. Cf. J. Quéniart, L'imprimerie et la librairie..., p. 163-166, et, du même, Culture et
société urbaines dans la France de l'Ouest au XVIII' siècle, Paris, 1978, p. 386-387.
15. J. Quéniart, Culture et société..., p. 387, qui parvient à cette conclusion par l'étude
entre autres des inventaires et bilans de libraires d'Angers, Caen et Argentan entre 1768 et
1785.
16. Ibid., p. 383. i
|
• de 1 à 10 lettres reçues
• 11 ou plus
au-delà de 30
capitales
Localisation des libraires sédentaires en relation avec la veuve Machuel LIBRAIRES FORAINS À ROUEN 509
Et c'est bien à partir de ce postulat que les choses se compliquent. Car si
l'on reconnaît aux non-libraires un rôle essentiel dans la diffusion de
l'imprimé, l'on est le plus souvent bien en peine de cerner le groupe flottant
qui vit partiellement ou totalement de la vente des livres. A prêter l'oreille
aux doléances réitérées des communautés de libraires, on les assimilerait
volontiers à des « revendeurs à la sauvette » exerçant vis-à-vis du monde de
la boutique une concurrence déloyale. Pas une ville où, au XVIIIe comme
au XVIIe siècle, l'on n'ait à déplorer une telle pratique. A Rouen notam
ment, la mobilisation contre les « francs -tireurs » semble remonter aux ori
gines mêmes de la communauté des métiers du livre 17 ! A Caen, à Rennes,
à Nantes, dans toutes les villes de l'Ouest 18, mêmes récriminations contre
les « particuliers » qui « s'entremettent » de vendre des livres et à qui l'on
n'hésite pas à imputer la propagation de la littérature défendue afin de sen
sibiliser les autorités à la gravité du préjudice causé. Or, R. Darnton l'a sou
ligné, l'on sait combien les responsables policiers sont conditionnés pour
accréditer de tels cris d'alarme.
Unanimes à condamner les marginaux urbains prétendus suppôts de
la subversion qui drainent leurs propres clientèles, les libraires en titre pa
raissent mieux disposés à l'égard des colporteurs et autres « marchands de
la campagne » qui pourtant se recrutent parfois dans les mêmes rangs et
peuvent débiter les mêmes volumes. A la vérité, sans les services de ces
« pieds poudreux », les centres éditoriaux en seraient réduits à faire leur
deuil d'une production imprimée largement absorbée par la masse des lec
teurs ruraux. Les métiers du livre rouennais n'ont d'ailleurs pas attendu la
fin du siècle pour se reconnaître tributaires de ce vaste marché. Il appert
dès 1708 que « [les] livres qui ne servent qu'à la campagne... entre
tiennent tous les moulins à papier... environ de Rouen... [On ne se sert] que
de ces sortes de papier à cause du grand marché que l'on fait de ces livres
communs où les trois quarts des imprimeur[s] et relieur[s] sont occupés » 19.
Mais le pouvoir n'est pas encore prêt à accepter cette vision de la réalité
éditoriale provinciale; sa réticence à libéraliser le régime des impressions
populaires en témoigne 20. Au milieu du même siècle, pourtant,
17. Cf. J.-D. Mellot, La vie du livre à Rouen..., p. 318-320, et Lecture et bibliothèques à
Rouen au XVIIe siècle.
18. Cf. J. Quéniart, Culture et société..., p. 380-382, et Alain-J. Lemaître, Diffusion du
livre et publications clandestines sous l'Ancien Régime, dans Mémoires de la Société d'histoire
et d'archéologie de Bretagne, t. 62, 1985, p. 318-319.
19. J.-D. Mellot, Lecture et bibliothèques à Rouen... Pour une mise au point sur la littéra
ture dite de colportage dans la France d'Ancien Régime, voir aussi Jean-Luc Marais, Littéraet culture populaire aux XVII' et XVIIIe siècles, réponses et questions, dans Annales de Bre
tagne et des pays de l'Ouest, t. 87, 1980, p. 65-105.
20. Sur le différend qui oppose à ce sujet la communauté des imprimeurs, libraires, 510 JEAN-DOMINIQUE MELLOT
la cause semble désormais entendue en haut lieu : « Ce commerce ne laisse
pas d'être avantageux aux libraires des grandes villes où ces colporteurs se
pourvoyent »21.
Aussi bien n'est-il pas question de remettre en cause l'activité de tels
intermédiaires. Quelque suspects qu'ils soient de vente subreptice, les col
porteurs et « marchands de la campagne » ont donc fini par s'imposer à
l'intérêt public. Le directeur de la Librairie du royaume, Malesherbes,
concède volontiers « que le goût de la littérature est si général qu'il serait
bien dur... d'empêcher... ce genre de commerce. Ce serait priver d'une
grande commodité les seigneurs qui vivent sur leurs terres, les curés des
campagnes et beaucoup de particuliers qui sont retirés dans les bourgs et
les villages où il n'y a point de libraires ». Et d'en conclure : « [Ce] com
merce est si public qu'on a peine à croire qu'il ne soit pas autorisé » 22. Pré
sentées de la sorte, les clientèles et les pratiques de vente des « colpor
teurs » appellent dans l'esprit du magistrat une juste reconnaissance. Mais
son tableau simplifie des données plus complexes. De fait, qui nous dit par
exemple que le public touché se borne aux seigneurs, curés de campagne et
autres « particuliers » ? Est-on même sûr que ce public soit exclusivement
rural ? Et la marchandise distribuée ? Il n'est pas certain qu'elle justifie tou
jours l'argumentation d'utilité publique (voire d'innocuité) qui la recom
mande à l'homme d'Etat ! Et si, enfin, la diffusion du livre hors des « villes
de librairie » passait par d'autres représentants que les traditionnels col
porteurs, tirant pêle-mêle de leur hotte livrets de la Bibliothèque bleue,
images de saints, rubans, aiguilles ou almanachs à l'usage des laboureurs ?
Si, au-delà des situations particulières, apparaissait aussi un type de
libraire mobile (hippomobile même !) venant le disputer au libraire détail
lant et sédentaire sur son propre terrain : choix et qualité des volumes, nou
veauté des titres, clientèle citadine ou assimilée ?
L'identification et la légitimation de pareils marginaux soulevaient et sou
lèvent, on le voit, tout un noeud d'interrogations qu'une terminologie
approximative n'a pas contribué à clarifier. Au centre de cette problémat
ique déjà ancienne, et sans du tout jeter le doute sur l'existence et le rôle
des colporteurs classiques (ceux notamment qu'André Dubuc a étudiés
dans le cadre de la Seine-Inférieure du XIXe siècle 23), la correspondance de
relieurs de Rouen et la Chancellerie (1708-1709), cf. J.-D. Mellot, La vie du livre..., p. 834
et suivantes.
2 1 . Mémoire au sujet des colporteurs de diverses provinces fait pour M. Anisson (1755), cité
par A. Sauvy, Le livre aux champs, p. 431-432.
22. Textes cités par A. Sauvy, ibid., p. 431.
23. André Dubuc, Les colporteurs d'imprimés au XIX' siècle en Seine-Inférieure, dans Actes
du 105' congrès national des sociétés savantes, Caen, 1980, Section d'histoire moderne et con
temporaine, 1981, t. II, p. 147-161. LIBRAIRES FORAINS À ROUEN 511
la veuve Machuel propose néanmoins une approche renouvelée des circuits
de distribution du livre et une autre typologie de ses nombreux agents.
Les forains du livre : une grande famille normande. — On se représenterait
volontiers les libraires forains comme d'éternels voyageurs, gens de la route
plus ou moins déracinés. Mais en réalité, comme le fait observer un policier
parisien en décembre 1764, « tous ces gens-là sont normands... [et] s'en
retournent chez eux l'hiver »24. Et la plupart de ceux avec qui traite la
veuve Machuel répondent à ce signalement. Sur un total de 56 interméd
iaires itinérants en relation avec la libraire rouennaise (cf. liste en annexe),
on compte 52 Normands. Parmi eux, 49 au moins sont originaires des vi
llages environnant Coutances dans un rayon de cinq lieues : Montsurvent,
patrie du fameux Noël Gille, Ancteville (Michel Le Febvre), Vaudrimesnil
(Bonaventure Le Canu), Gouville-sur-mer Laisney), La Rondehaye
(Louis Raisin), Geffosses (Alexis Marais), mais surtout Muneville-le-
Bingard, véritable pépinière de la librairie foraine. Et le phénomène n'est
pas nouveau dans cette contrée. Un texte administratif signalé par
A. Sauvy25 constate en 1727 cette « migration du livre » qui, déjà, passe
pour une tradition locale.
Pour quelles raisons une telle tradition s'est-elle mise en place? Si l'on
s'en tenait aux versions policières évoquées par R. Darn ton26, il faudrait
expliquer cette mobilité et cette marginalité par le ressort de la misère.
Même les observateurs locaux, pourtant mieux au fait des réalités provinc
iales, font apparemment prévaloir un point de vue analogue. Maître Le
Roux, premier huissier au présidial de Coutances et chargé par la veuve
Machuel des significations et poursuites contre ses débiteurs, ne présente
pas ceux-ci à leur avantage (lettre du 6 juin 1771) : « ... Le nommé Michel
Laisney, de Gouville, n'a point reparu au pays depuis la dernière signiffica-
tion que nous luy avons faitte et il ne m'a pas été possible de savoir quel
pays il habite actuellement. Sa femme même seroit bien embarrassée de
le dire parce qu'il l'a totallement abandonnée. Sanson Le Rosey est un homme
de la même espèce. Il est party de Munneville il y a viron cinq à six ans
et depuis ce temps on n'en a point entendu parler... Nicolas Osmont et Phi
lippe Le Rosey sont sortis de Munneville il y a viron quatre ans. Ils y ont
laissé pour toutes fortunne chacun une femme... Jugez par ce délai des
bons sujets de ce pays... Tous ces prétendus marchands... sont tous gens
qui quitte du pays lorsqu'on ne veut plus les y nourrir et qui s'en vont
24. Bibl. nat., fr. 22096, fol. 493.
25. Etat statistique de l'élection de Coutances (1727), cité par A. Sauvy, Noël Gille...,
p. 178.
26. R. Darnton, Bohème littéraire..., p. 112-114.

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