Sanctuaires d'Ougarit - article ; n°1 ; vol.7, pg 37-50

De
Travaux de la Maison de l'Orient - Année 1984 - Volume 7 - Numéro 1 - Pages 37-50
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Madame Marguerite Yon
Sanctuaires d'Ougarit
In: Temples et sanctuaires. Séminaire de recherche 1981-1983. sous la direction de G. Roux. Lyon : Maison de
l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 1984. pp. 37-50. (Travaux de la Maison de l'Orient)
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Yon Marguerite. Sanctuaires d'Ougarit. In: Temples et sanctuaires. Séminaire de recherche 1981-1983. sous la direction de G.
Roux. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 1984. pp. 37-50. (Travaux de la Maison de l'Orient)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/mom_0766-0510_1984_sem_7_1_1651;
;
DOUGARIT SANCTUAIRES
Marguerite YON
Le royaume d'Ougarit, situé sur la côte syrienne de la Méditerranée, a tenu,
comme on le sait, une place importante dans le monde oriental du 2e millénaire,
au Bronze Moyen et surtout au Bronze Récent (du moins dans l'état actuel de no
tre information), jusqu'à sa destruction définitive au début du XIIe s. a.C. au mo
ment des passages des Peuples de la mer1.
Sur le tell de Ras Shamra (Fig. 1) ont été découverts les restes d'une ville impos
ante, avec un palais royal de dimensions impressionnantes, des fortifications,
des quartiers d'habitation luxueux ou moins riches... On y a trouvé d'autre part
de très nombreux textes écrits sur des tablettes d'argile, qui ont fait depuis 1929
la célébrité du site. Les uns sont en akkadien, langue diplomatique internationale
au Bronze Récent dans cette partie du monde oriental ; certains textes sont en
hittite, en hourrite, voire en chypro-minoen, ou gravés en hiéroglyphes égyp
tiens ; d'autres enfin sont rédigés dans une langue jusque là inconnue, apparte
nant au sémitique occidental, et qu'on a appelé « ougaritique ». Parmi tous ces
textes, figurent en particulier des textes religieux, récits mythologiques ou
rituels divers, qui montrent quelle place tenaient la religion et la présence divine
dans la vie des habitants d'Ougarit2.
* Je tiens à remercier ici Jean Margueron, ainsi que mes collègues de la mission de Ras Shamra-
Ougarit : Pierre Bordreuil, Olivier Callot, Yves Calvet, Annie Caubet et Joël Mallet. A tous je dois
des discussions fructueuses et des suggestions utiles.
1. La bibliographie concernant le site de Ras Shamra est considérable; je me contenterai de ci
ter ici trois travaux publiés en 1979, l'année du cinquantenaire de la découverte du site:
G. Saadé, Ougarit, Métropole cananéenne, Beyrouth Supplément au Dictionnaire de la Bible, s. v. Ras
Shamra, col. 1 124-1466 (abrégé ici = SDB), Paris, avec des notices de J.C. Courtois, M. Liverani, D. Ar
naud, E. Laroche, A. Caquot, M. Sznycer, E. Jacob et H. Cazelles ; Mission de Ras Shamra, Ras
Shamra 1929-1979, Lyon. Les rapports de fouille depuis 1929 ont été publiés par C. Schaeffer dans
Syria, ainsi que diverses études dans la collection Ugaritica. Pour les fouilles plus récentes, voir nos
rapports à paraître dans Syria 1982 (sous presse) et 1983 (à paraître).
2. Voir A. Caquot, M. Sznycer, A. Herdner, Textes ougaritiques, I : Mythes et légendes, Paris, 1974 (abrégé
ici = Textes) cf. A. Caquot, « La littérature ougaritique », dans SDB, col. 1361-1403 (avec bibliogra
phie antérieure). Voir récemment G. del Olmo Lete, Mitos y legendas de Canaan segun la tradicion de
Ugarit, Madrid, 1981. 38 M. YON
La confrontation de ces textes avec les restes archéologiques devrait apporter
des éclairages nouveaux à la connaissance de la civilisation ougaritique ; et parmi
les aspects que l'on peut prendre en compte, on s'attachera ici à l'architecture sa
crée, pour essayer de voir comment et dans quels lieux les Ougaritiens, chez qui
les divinités avaient une si grande place, célébraient leurs rites et honor
aient leurs dieux, et quels types de constructions leur servaient de cadre.
Β
0 600 m.
Fig. 1 - Le tell de Ras Shamra-Ougarit : 1. Palais Royal. 2. Poterne. 3. Palais sud. 4. Maison
aux albâtres. 5. Quartier égéen. 6. Écuries. 7. Sanctuaire hourrite. 8. Résidence (1975-1976).
9. Temple de Baal. 10. Maison du Grand Prêtre. 11. Temple de Dagan. 12. Maison du Prêtre
magicien. 13. Sanctuaire aux rhytons (1978-1983).
(Schéma d'O. Callot)
TEXTES
Bien entendu les témoignages épigraphiques les plus divers indiquent l'impor
tance que revêt la présence des dieux, et on ne saurait les évoquer tous ici. On
connaît de nombreuses divinités - divinités cananéennes, mais aussi divinités ba
byloniennes, hourrites, dieux d'Alasia ou d'Amourrou3...-. On peut évoquer des
listes de dieux, des hymnes, comme l'hymne au dieu El4, des rituels, comme le re
cueil de formules magiques et médicales à l'adresse du dieu Mardouk5 - ; on
3. E. Laroche, CRAI, 1963, p. 152-153 ; voir Courtois, SDB, col. 1274.
4. Cf. Courtois, SDB, col. 1253-1254 à propos du « Panthéon » d'Ougarit trouvé dans la « Maison de
Rap'anou », ou col. 1274 pour l'hymne au dieu El (en hourrite), avec bibliographie antérieure.
5. J. Nougayrol, Ugaritica V, 1968, p. 631-633 (cf. SDB, col. 1251). :
SANCTUAIRES D'OUGARIT 39
rappellera aussi que les correspondances royales, selon un usage très répandu,
commencent par des invocations et des appels à la protection divine : « Que les
dieux d'Ougarit et les dieux [du correspondant] te gardent en bonne santé »...
Et surtout on s'attachera ici aux textes mythologiques trouvés sur l'acropole,
dans (?) la « Maison du Grand-Prêtre »6, ensemble de poèmes en langue ougariti-
que, daté du XIVe s. Malgré les lacunes qui interrompent souvent le déroulement
des récits, et même si le choix des textes parvenus jusqu'à nous est en partie l'ef
fet du hasard, ces tablettes font apparaître l'existence d'un panthéon organisé,
qui a une histoire dynamique, et régit le monde où vivent les humains. Elles
contiennent d'une part des mythes, récits des aventures des dieux, qui rendent
compte des grandes interrogations que sont la mort, la fécondité et la naissance,
leurs manifestations à travers les forces cosmiques (pluie et orages) et la végétat
ion, le pouvoir royal et ses fondements...; d'autre part on a des récits légendaires,
présentant des hommes (des rois) dans leurs rapports avec les dieux.
A plusieurs reprises il est question, dans les poèmes centrés autour du person
nage de Ba'al (Le cycle de Baal), de la construction d'un palais divin. C'est ainsi
que le texte intitulé Ba'al et la mer7, sur une tablette malheureusement très e
ndommagée, évoque la construction du palais de Yam, dieu de la mer : « Kothar-
Khasis bâtit une demeure pour le prince Yam, il édifie un palais pour le jugé Na-
har » ; cette construction provoque des protestations de la part d'autres dieux,
qui se plaignent de ne pas posséder de « maison comme les dieux, ni de maison
comme les fils saints »8.
Encore plus intéressantes pour notre propos sont les deux tablettes qui portent
les épisodes Ba'al et Anat et Le Palais de Ba'al, et qui concernent la construction
de la demeure de ce dieu9. La demande en est faite avec insistance, dans une sor
te de refrain qui rythme la progression du poème ; elle est présentée au dieu El,
le père des dieux, par l'intermédiaire d'Anat :
« Ba'al n'a pas de maison comme les dieux,
« ni de cour comme les fils d'Athirat,
« de demeure El,
« d'abri comme ses fils... » {Textes, p. 172, 176...)
6. Ainsi désignée à cause de dédicaces mentionnant le « Chef des prêtres », elle se trouve près du tem
ple de Ba'al. Pour ces textes mythologiques, on se reportera à la traduction qu'en ont donnée A. Ca-
quot, M. Sznycer et A. Herdner ( = Textes) en 1974 : voir note 2. Quant à leur date, il faut rappeler
que le colophon de plusieurs de ces tablettes porte le nom de Niqmadou, roi d'Ougarit (Niqmadou
II ca 1360-1330). Iyes éditeurs font remarquer que ces textes présentent un état de langue archaïque
par rapport aux textes diplomatiques ou épistolaires contemporains (Textes, p. 45) : s'agit-il d'un
procédé littéraire, ou les poèmes sont-ils réellement antérieurs à la version que nous en avons ?
7. Textes, p. 121-126.
8. Formulation que l'on retrouve comme un refrain dans Le palais de Ba'al. Il est admis que le terme
de « maison » ou de « palais » désigne le temple, maison du dieu ; voir par exemple, pour les textes
bibliques, les remarques de C. Orrieux dans le présent volume (beth, « maison », pour le Temple de
Salomon à Jérusalem).
9. Textes, p. 143-221 ; cf. G. Saadé, Ougarit, p. 196-202. 40 M. YON
En réalité Ba'al a déjà son sanctuaire, son lieu sacré, sur le mont Sapon10, qui
est à plusieurs reprises mentionné comme résidence de Ba'al, « Seigneur de la
terre », mais aussi « Chevaucheurs des nuées » :
« Viens...
« sur ma montagne, le divin Sapon,
« dans mon sanctuaire, la montagne de mon patrimoine,
« dans le (lieu) plaisant, sur la hauteur majestueuse. »
(Textes, p. 166 ; cf. p. 171)
Le début du poème Ba'al et Anat met du reste en scène le banquet que donne le
dieu sur sa montagne. La montagne est en elle-même un lieu sacré : c'est d'abord
un haut-lieu ouvert, sans construction. C'est après l'intervention d'Anat la guerriè
re que le dieu El donne son accord pour construire un palais (...« qu'on bâtisse
une maison pour Ba'al comme en ont les dieux... », Textes, p. 206), c'est-à-dire un
temple. Et le dieu Khotar-Khasis, « l'avisé », reçoit du « très-puissant Ba'al » la
charge de réaliser sans tarder ce projet :
« Qu'en hâte la demeure soit bâtie,
« qu'en hâte le palais soit édifié,
« dans les replis du Sapon,
« une maison occupant mille arpents,
« un palais (occupant) dix mille hectares. » (Textes, p. 210-211)
Tout y évoque le luxe et la splendeur : on fait venir du bois de cèdre, on parle
d'amasser des matériaux précieux pour bâtir « une demeure d'or et d'argent, une
demeure d'éclatantes pierreries ». Mais à vrai dire, l'évocation est plus impres
sionniste que descriptive ; on parle de « maçonner des briques », mais sans autre
précision (« l'argent s'est transformé en plaques, l'or a été transformé en br
iques », lit-on aussi : Textes, p. 213). Une seule allusion relève de l'ordre architectur
al, mais elle est surtout symbolique,et pose plus de problèmes qu'elle n'en ré-
soud : c'est une « fenêtre », un « orifice au milieu du palais », que le dieu architect
e veut établir contre l'avis de Ba'al, et qu'il finit par obtenir. Cet orifice paraît
être le correspondant architectural de l'ouverture par laquelle la pluie bienfai
sante de Ba'al féconde la terre :
« II ouvrit une fenêtre dans la demeure,
« un orifice au milieu du palais,
« Ba'al ouvre une brèche dans les nuages,
« Ba'al fait entendre sa voix sainte... » (Textes, p. 216)
Enfin, l'inauguration du palais donne lieu à un nouveau banquet, reprise symé
trique de celui qui ouvre le poème : tout est rentré dans l'ordre. Dans d'autres
épisodes du cycle de Ba'al, épisodes que l'on place plus loin dans le récit, le palais
existe, et on en parle comme d'une réalité connue : ainsi dans le poème Baal et la
génisse, lorsque Ba'al est à la chasse : « Ba'al n'est pas dans sa maison, le dieu
Haddou n'est pas dans son palais... » (Textes, p. 283).
10. Montagne située environ à 40 km au nord du tell de Ras Shamra, dominant la mer et culminant à
près de 2000 m (c'est le Mont Casius des Latins, aujourd'hui Djebel al-Aqra). ;
D'OUGARIT 41 SANCTUAIRES
II n'est évidemment pas question de prendre au pied de la lettre ces évocations
poétiques, ni d'essayer d'y retrouver une description précise11 ; et il faut faire la
part de la nécessaire distanciation poétique et de l'amplification qui élève le récit
au-dessus des réalités terrestres. Mais quelles que soient les implications littérai
res ou symboliques, il n'en reste pas moins que ce palais mythique est le double
grandiose du temple construit par des mortels. Son évocation, si détachée qu'elle
paraisse des contingences pratiques, s'appuie pourtant sur une réalité culturelle
et des traditions techniques, dont il transparaît quelques éléments qui sont pour
notre propos d'un grand intérêt.
Tout d'abord on en tire l'idée de l'existence de plusieurs temples construits
(« demeure »,« palais », « maison », « pavillon », « temple »...), appartenant à divers
dieux : Yam, dieu de la mer ; Ba'al; le « chevaucheur des nuées » ; ou encore El, le
père des dieux (à plusieurs reprises dans Ba'al et la mort, Anat « atteint les pavil
lons d'El, pénètre dans le domicile royal du père des ans », Textes, p. 255) ; et les
autres dieux en possèdent aussi, comme en témoigne l'expression souvent ré
pétée : « ...une maison comme en ont tes frères... ». Tout porte donc à croire à
l'existence de nombreux sanctuaires (de temples construits) dans le royaume
d'Ougarit, et par conséquent dans la ville capitale elle-même12.
Le recours à un dieu forgeron-architecte indique d'autre part qu'on se réfère à
un corps de métier spécialisé13. Et il est loin d'être sans importance que la patrie
de ce dieu Khotar-Khasis (« l'habile », « l'avisé ») soit située au loin, outre-mer, et
plus précisément à Kaphtor : « Kaphtor est le siège de sa résidence »14. Si l'on ac
cepte l'interprétation tentante de représentant la Crète, on a là, encore
une fois, un témoignage de la marque considérable du monde égéen sur les tech
niques du Levant (métal, architecture, par exemple), dont les observations a
rchéologiques donnent bien d'autres preuves15.
11. Faut-il croire à un mythe de fondation du temple de Ba'al à Ougarit, exprimant en même temps
l'importance grandissante de Baal au cours du Bronze Récent ? Peut-on voir aussi dans la gravure
de ces textes au XIVe s. une justification par laquelle le roi (Niqmadou ou un autre) expliquerait la
construction de son énorme palais comme siège de la puissance royale, image terrestre du palais
de Baal ? (cf. M. Yon, « Ba'al et le roi », Recueil J. Deshayes, sous presse). Il serait intéressant de
conaître la date de la rédaction originale de ces poèmes, mais peut-être ne le saura-t-on jamais.
12. A titre de comparaison pour le Bronze Récent syrien, on rappellera qu'une tablette d'Emar donne
une liste de 25 ou 30 sanctuaires, alors que la fouille en a révélé 4 (publication en cours par D. Ar
naud). Je remercie J. Margueron de cette information.
13. Sur les catégories professionnelles, parmi lesquelles on trouve des « constructeurs de maisons » (=
maçons ? architectes ?), voir M. Sznycer, SDB, col. 1423.
14. Textes, p. 178. C'est aussi dans la Bible le lieu d'origine des Philistins (Arnos, 9, 7). L'identification
avec la Crète, parfois contestée (voir la discussion dans Textes, Introduction, p. 99) a de sérieux
partisans ; et en tout état de cause, même les autres interprétations (côte anatolienne par exemple)
font référence à une origine étrangère, mais qui reste dans le domaine de la Méditerranée oriental
e.
15. On pense par exemple à la théorie d'une koiné architecturale de la Méditerranée orientale à cette
époque, soutenue par J. Margueron et O. Callot, et selon laquelle une parenté technique serait re-
connaissable aussi bien sur la côte syrienne qu'en pays égéen, à Chypre ou en Anatolie pour ce qui
concerne l'architecture de pierre. La parenté avec la Crète est particulièrement notable, avec
l'exemple de Tylissos : O. Callot, Une Maison à Ougarit, Paris, 1983, p. 74), et il semble que, comme à
d'autres époques, les maîtres d'oeuvre et les techniciens voyageaient. Voir aussi, pour d'autres do
cuments, A. Caubet, « Ougarit et la Crète », La Syrie au Bronze Récent, Paris, 1982, p. 17-22 M. Yon,
« Rhytons chypriotes à », Report of the Department of Antiquities, Cyprus, 1980, p. 79-83. 42 M. YON
Les matériaux évoqués attestent, semble-t-il, l'importance du bois, bois de cè
dre naturellement, venu des « forêts du Liban » et de l'Hermon (bois de charpent
e, bois de placage, bois d'aménagements intérieurs ?). Il est question également
de briques (« Qu'on achève pour lui une maison de cèdre, qu'on maçonne pour lui
une maison de brique », Textes, p. 208). L'accumulation des termes or, argent, pier
reries, est destinée à refléter la splendeur de l'ornementation, dont il est difficile
de se faire une idée précise à la lecture. L'architecture elle-même n'est pas décri
te avec plus de précision, à l'exception peut-être de la mention de cette « fenê
tre », dont on ne voit pourtant pas bien où elle s'ouvre : est-ce une fenêtre dans le
mur ? une ouverture dans le toit ou dans une terrasse ? Ce qui est sûr du moins,
c'est la correspondance avec la « brèche dans les nuages » qui donne la pluie ; et
l'importance que prend cette péripétie dans l'épisode de la construction laisse
entendre peut-être une allusion à un rituel qui malheureusement nous échappe,
mais que devait traduire l'organisation du temple consacré à Ba'al, ou du
moins une particularité architecturale.
En ce qui concerne l'utilisation de ces temples et les rites qu'on observe dans la
maison du dieu, les témoignages écrits sont également bien difficiles à exploiter.
On est frappé, pourtant, par la fréquence des festins dans les poèmes mythologi
ques : banquet au début du poème de Ba'al, banquet d'inauguration lorsque le pa
lais est fini, banquets du dieu El. Et ces festins donnent une impression de
richesse et d'abondance, voire d'excès : « Ba'al... immole des boeufs... des mout
ons ; ... il fournit aux dieux des jarres de vins... si bien que les dieux mangent et
boivent... dans une coupe d'or... » (Textes, p. 213-214) ; « vous mangerez et vous
boirez du vin à satiété », dit un autre texte trouvé dans la Bibliothèque de la
« Tranchée sud acropole », et l'on voit même le dieu El ne pas résister tout à fait
à l'ivresse16.
A côté des mythes divins, les récits légendaires apportent aussi leurs informat
ions à ce propos ; c'est ainsi que la Légende de Danel et Aqhat17, racontant les mal
heurs d'un roi et de son fils, rappelle les pratiques qui lient les hommes aux
dieux : on rencontre à plusieurs reprises les expressions qui caractérisent non
seulement les devoirs d'un fils envers son père, mais ceux d'un roi dans le temple
des dieux : ...« (un fils) qui érigera dans le sanctuaire la stèle de son dieu ancestr
al..., qui mangera sa portion dans le temple de Ba'al, et sa part dans le temple
de El... » (Textes, p.422, 423 etc.). Dans la Légende de Keret, le roi est invité à offrir
un sacrifice sur le sommet de la tour18.
On en retiendra d'abord que les banquets et les libations, dans la demeure du
dieu, ne sont pas réservés au monde des dieux (par l'intermédiaire de sacrifices
et de rites de libations), mais que les hommes (ici des rois), doivent participer
aux sacrifices et en offrir : leurs banquets sont la figuration des banquets divins ;
16. A. Caquot, SDB, col. 1391 ; cf. G. Saadé, Ougarit, p. 187.
17. Textes, p. 419-458. Même si Danel, roi légendaire de Harnam (généralement identifié avec Hermel
dans la Beqaa : cf. Textes, commentaire des éditeurs p. 402), n'est pas un roi d'Ougarit, les allusions
faites aux rituels cananéens dans le poème ougaritique rendent compte de réalités qu'il n'est pas
abusif d'exploiter ici.
18. Textes, p. 513-514, 527-528 ; cf. J.C. Courtois, SDB, col. 1 197, avec références antérieures. :
SANCTUAIRES D'OUGARIT 43
il est logique que l'organisation architecturale du temple prévoie un espace où se
déroulent ces cérémonies : cour, terrasse, salle de banquet... On notera enfin ici la
mention répétée des stèles déposées dans le lieu saint.
Comme on le voit, les indications que fournissent ces textes ne manquent pas ;
mais elles sont dispersées, et surtout elles ne prétendent nullement décrire objec
tivement une réalité : il est donc bien difficile, une fois établie l'existence néces
saire de ces temples à Ougarit et leur valeur de « maison du dieu », de reconnaît
re dans la ville les sanctuaires eux-mêmes, ou de savoir à quels signes on peut se
fier pour connaître les modalités du culte. Ou bien l'on dispose de documents ex
plicites (iconographie caractérisée, ou encore mieux texte écrit), comme on va le
voir pour les temples de l'acropole ; ou bien il faut se fonder sur un certain nomb
re de données architecturales, et sur la fonction que l'on attribue à des objets
que la comparaison permet d'interpréter : la conjonction de ces divers indices
permet d'avancer des hypothèses avec une certaine vraisemblance ; c'est ce
que l'on verra avec d'autres lieux du tell, en particulier celui que nous fouillons
depuis 1978.
MONUMENTS
Les temples de l'acropole (Fig. 2)
Le cas des deux temples de Ba'al et de Dagan est clair, et prête peu à la discus
sion, du moins en ce qui concerne leur identification comme temples, et leur a
ttribution due à la découvertes de stèles19. Les deux temples ont été découverts
dans les premières années de la fouille il y a cinquante ans, et signalés dans les
rapports de la mission20. Ils sont situés au point le plus haut de la ville, dominant
le quartier désigné dans les rapports comme « ville basse » (basse par rapport à
l'acropole, mais encore assez haut sur le tell). Les restes en sont actuellement
bien visibles, réduits en grande partie à d'imposantes fondations.
Le temple de Baal
Construit sur un podium, il se compose d'un naos rectangulaire barlong, pré
cédé d'un vestibule plus étroit ; ménagée dans l'angle sud-ouest, une petite pièce
abritait peut-être le Saint des Saints ; les dimensions totales sont de 22 χ 16 m. On
accède au vestibule par un escalier monumental depuis la cour située au sud,
dans l'axe de l'entrée du naos lui-même. Face à l'entrée dans la cour se trouve
une petite construction carrée, munie de deux marches du côté sud, et qui est
vraisemblablement un autel. Le tout est compris dans un téménos (enclos), dont
on retrouve une partie du mur à l'est (conservé sur plus de vingt mètres) et au
sud ; on y entrait probablement par l'ouest, là où se trouvent des constructions
19. Voir notes 21-23.
20 Rapports de C. Schaeffer, Syria 10, 1929, p. 294 ; 12, 1931, p. 8-14; 14, 1933, p. 119-126; 15, 1934,
p. 124-131 ; 16, 1935, p. 154-156, 177-180; cf. Ugaritica II, 1949, p. 4, fig. 2 plan schématique du tem
ple de Baal. L'étude architecturale de ces monuments reste à faire ; en attendant, il ne s'agit ici que
des observations que l'on a pu faire à partir des informations publiées dans les rapports de la fouill
e, et de ce qui restait visible sur le terrain en 1978-1983. 44 M. YON
échelle 0 5 10m
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 2 - L'acropole et les temples de Baal (1) et de Dagan (2).
(Schéma de M. Renisio)
plus petites, accolées au sud-ouest du temple. La technique de construction est
difficile à analyser dans son intégralité, puisque l'élévation a en grande partie
disparu, ainsi que la couverture, et presque tout le niveau du sol (il en reste quel
ques dalles de seuil entre le vestibule et le naos). On voit des fondations profond
es, en blocs de pierre bien taillés et parfaitement ajustés ; les murs sont faits de
deux parements de blocs, mieux finis du côté externe (l'intérieur était noyé dans
le remblai du soubassement), avec un remplissage de petites pierres ; l'épaisseur
en est considérable (1,70 m). Un très gros massif de blocs bien appareillés, dans la
partie orientale, est vraisemblablement la cage d'un escalier, dont les proportions ;
;
;
SANCTUAIRES D'OUGARIT 45
laissent supposer que l'accès à la terrasse était un élément important dans les c
érémonies ; et l'épaisseur considérable des murs de fondation permet de support
er une construction très haute, comme une sorte de tour : on pense au passage
de la Légende de Keret où le roi doit offrir un sacrifice « sur le sommet de la
tour ». La position élevée du temple sur le tell devait alors le rendre visible de
loin en mer, et la présence de nombreuses ancres de pierre incite à penser
que les marins devaient avoir une vénération particulière à exprimer dans ce
sanctuaire. On ne peut dire quelle était la part du bois (charpente et cloisons), et
éventuellement de la brique (superstructure ?), auxquels font allusion les poèmes
mythologiques comme constituants d'une construction : mais, encore une fois, ils
ne décrivent pas réellement ce temple, ni aucun autre.
Le temple de Dagan
Situé plus à l'est, il est de dimensions extérieures comparables, et présente un
plan semblable. Il est également construit sur un podium, selon la même orienta
tion (ouvert au sud), avec des fondations encore plus massives : ainsi, du côté
ouest, la fondation large de 2,90 m est renforcée encore par un glacis d'au moins
1,40 m. En revanche l'élévation a entièrement disparu, et aucune trace des amé
nagements intérieurs ne subsiste. Comme pour le temple précédent, l'épaisseur
des fondations incite à voir une construction haute en tour ; et le long mur qui
double à l'intérieur le mur oriental du naos supportait probablement l'escalier
menant à la terrasse, comme dans le temple de Ba'al, même si le système de
construction en est un peu différent.
La date communément admise pour la construction de ces deux temples les s
itue au Bronze Moyen (début du 2e millénaire), c'est-à-dire bien avant les textes
mythologiques tels que nous les possédons. Il paraît certain, à en juger par les i
ndications de la fouille, qu'ils sont restés en usage jusqu'à la fin de la ville, c'est-à-
dire jusqu'à sa destruction au début du XIIe s.
Les stèles qu'on y a trouvées ont permis les attributions aux dieux Ba'al et Da
gan. En ce qui concerne Ba'al, c'est sur la pente, à l'ouest du temple le mieux
conservé, qu'a été découverte la stèle dite du « Ba'al au foudre » expression de la
perfection qu'a pu atteindre l'art de la sculpture à Ougarit21. D'autres stèles de
grand intérêt confirment cette attribution, comme la stèle dite « de Mami », trou
vée dans le sanctuaire lui-même, et portant en hiéroglyphes égyptiens une dédi
cace à Seth (c'est-à dire Ba'al) du Sapon, par Mami, scribe royal et haut fonction
naire égyptien22. Le temple de Dagan a lui aussi été reconnu grâce à deux stèles
inscrites23.
21. Musée du Louvre, inv. AO 15 775 Syria 14, 1933, pi. XVI Ugaritica II, 1949, pi. XXIII-XXIV.
22. Musée du Louvre, inv. AO 13 176 ; Syria 12, 1931, p. 10-1 1, pi. VI : « Mami, scribe royal et surveillant
du trésor » (début XIXe dynastie).
23. L'une, complète, est au Musée du Louvre, inv. AO 19 931 elle porte une inscription en ougaritique
(cunéiformes alphabétiques) : Syria 16, 1935, p. 156, pi. XXXI.

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