Sarcophage en plomb ouvragé découvert à Cenon (Gironde) - article ; n°2 ; vol.40, pg 271-286

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Gallia - Année 1982 - Volume 40 - Numéro 2 - Pages 271-286
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Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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Jacques Santrot
D. Frugier
Sarcophage en plomb ouvragé découvert à Cenon (Gironde)
In: Gallia. Tome 40 fascicule 2, 1982. pp. 271-286.
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Santrot Jacques, Frugier D. Sarcophage en plomb ouvragé découvert à Cenon (Gironde). In: Gallia. Tome 40 fascicule 2, 1982.
pp. 271-286.
doi : 10.3406/galia.1982.1866
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galia_0016-4119_1982_num_40_2_1866SARCOPHAGE EN PLOMB OUVRAGÉ DÉCOUVERT A CENON (Gironde)
par Jacques SANTROT et Daniel FRUGIER
Rien jusqu'à nos jours n'avait permis C'est seulement par la suite que la Direction
d'observer sur les coteaux de Cenon les traces des Antiquités historiques d'Aquitaine put
d'une occupation antique. Ce n'est qu'à la faire quelques observations précieuses en
fin du mois de juin 1980 que fut apportée examinant les parois de la fosse et en tamisant
la preuve d'une présence gallo-romaine en les terres de fouille et de remplissage de la
ces lieux : la sépulture d'un jeune enfant. sépulture3. Trouvé à faible profondeur (0,35 m)
Découverte fortuitement en l'absence d'ar à une centaine de mètres à l'est du Château
chéologue1, la tombe fut exhumée puis ouverte Palmer4, sur un coteau boisé exposé au sud-est,
sans ménagement et vidée de son contenu2. le sarcophage avait été placé au fond d'une
fosse grossièrement rectangulaire sur un plateau
de bois, plutôt que dans un caisson protecteur,
1 C'est au cours d'une prospection magnétique dont seuls quelques clous ont été retrouvés5. non autorisée réalisée à l'aide d'un détecteur de métaux
de type « poêle à frire » que M. Patrice Papillon a
découvert le sarcophage en juin 1980.
2 Également détecté par M. Papillon, un second 3 Les observations archéologiques menées sous
sarcophage en plomb du même site a pu être fouillé la direction de M. M. Gauthier ont été exécutées
par nos soins en juin 1982. Il gisait à 1,70 m au s. par MM. D. Frugier, X. Dupuy, M. Lacour, J.-F. Picho-
du sarcophage décoré, orienté comme lui, mais plus neau et D. Roux.
profondément enfoui de 0,20 m. Il s'agit d'un sarco 4 Situation cadastrale : commune de Cenon
phage non décoré, long de 1,85 m, large de 0,50 m (Gironde), section BC n° 1 (d), coordonnées Lambert,
X = 333,675 ; Y = 3288,675 ; Z = 50 m. et haut (avec son couvercle) de 0,50 m. La tôle est
épaisse d'environ 10 mm. Très déformé par la pression 5 Trois clous en fer ont été retrouvés fichés en
des terres ce sarcophage n'avait pas été violé. Il terre, verticalement, sans que la nature du terrain
renfermait sans aucun mobilier, le corps d'un jeune ait permis d'observer des vestiges de planches hormis
adulte ou d'un adolescent. La bière de plomb avait été leur empreinte sur le fond de la fosse. Clous en fer
protégée d'une caisse de bois aux planches épaisses de à tête ronde et section carrée, Musée d'Aquitaine,
3 à 4 cm, fixées par 36 clous de 0,06 cm à 0,15 cm de inv. 81.4.4; long, conservée : 6,5 cm; diam. de la
longueur, certains disposés en croix aux angles du tête : 3,4 cm et inv. 81.4.7 ; long. : 11 cm ; diam. de
cercueil. Le couvercle de plomb avait été fabriqué la tête : 3,6 cm. La disposition d'un sarcophage en
par découpage, pliage et soudure (type As de l'abbé plomb dans une caisse de bois probablement destinée
Cochet, comme le sarcophage décoré). En revanche, à le protéger de la pression des terres, ou bien déposé
la cuve semble avoir été réalisée par panneaux sur un plateau de bois (litière, brancard de portage ?)
découpés puis assemblés par soudure (type inédit). est une pratique courante. Elle a déjà été plusieurs fois
Déposé au Musée d'Aquitaine (Inv. D. 82. 3.1), ce deu constatée à Bordeaux, notamment pour le sarcophage
xième sarcophage en plomb de Cenon est probablement n° 1 du Cours Pasteur (cf. C. de Mensignac, Notice
contemporain du précédent ou peut-être un peu anté sur le cimetière gallo-romain du Cours Pasteur à Bordeaux,
rieur si l'on tient compte de la plus grande profondeur dans Soc. archéologique de Bordeaux, XXIII, fasc.
de son enfouissement (fin du me s.). suppl. 1902, p. 291) et la tombe non décorée de la
Gallia, 40, 1982 • i,t- «5^ w-3 *.
1 b
1 Cenon. Le sarcophage lors de la
découverte : a, vue d'ensemble ; b,
face B et deformation des longs côtés ;
c, fond du sarcophage, décor et déchi
rures.
1 c SARCOPHAGE EN PLOMB DE CENON 273
11 ne semblait pas avoir été déplacé mais au La technique.
dire de l'inventeur, il s'était légèrement incliné La cuve avait été réalisée à partir d'une probablement sous la pression des terres, feuille de plomb rectangulaire, longue d'environ peut-être aussi lors d'une violation ancienne
1 ,80 m, large de 1 ,05 m et épaisse de 9 à 10 mm. de la sépulture. Le sarcophage avait été Cette feuille avait été obtenue par coulage découvert fermé par son couvercle emboîté, « à découvert » du plomb fondu sur un moule non scellé, et il était, semble-t-il, aux trois- d'argile ou de sable de moulage. Sur la surface quarts empli de terre. Le squelette n'avait pas plane, le décor avait été imprimé au préalable été conservé et les seuls vestiges du mobilier à l'aide de modèles en bois (au-dessus de la funéraire recueillis ultérieurement dans ce moulure supérieure de la face C, on observe remplissage sont des fragments de verreries. des traces ligneuses analogues à celles du béton Lors de sa découverte, le sarcophage présent décoiïré ; il semble que le bois utilisé ait été ait de nombreuses déformations et déchirures un conifère, pin ou sapin probablement). causées par la pression des terres. Des déformat Un défaut dans la coulée du métal est visible ions ponctuelles anciennes du couvercle et sur la paroi interne de la face A de la cuve : de la cuve, réalisées probablement au moyen coulée trop faible ou refroidissement trop de barres métalliques, laissent à penser que rapide du métal, le bord de la plaque s'était la sépulture avait été violée longtemps avant révélé trop mince et irrégulier. Un nouvel sa récente découverte. Ce fait pourrait expliquer apport de plomb fondu avait corrigé ce défaut, la quasi-absence de mobilier funéraire, la mais il en est résulté un aspect feuilleté de complète disparition du squelette et le caractère
la tranche. fragmentaire des verreries retrouvées. Les Aux quatre angles de la plaque ainsi moulée déformations anciennes et les dommages dus ont été découpés des carrés de 0,35 m de côté. à la corrosion ont été encore accentués par Puis les flancs de la cuve ont été plies vers le l'ouverture brutale du couvercle qui fut tordu, haut comme on le fait pour construire une boîte fissuré, déchiré lors de la découverte6 (fîg. 1). en carton7. Cette opération a été facilitée par
le martelage interne des plis autour du fond
rue Camille Godard {Gallia, XXV, 1967, p. 328 et de la cuve. Les côtés ainsi obtenus ont été
p. 333, flg. 7). A Metz, la présence d'un clou traversant assemblés bord à bord sans feuillure puis la paroi de plomb d'un sarcophage de la nécropole soudés par un joint de soudure fondue appliqué du Sablon a été interprétée différemment, à tort à l'intérieur de la cuve tout le long des sutures peut-être : l'intérieur de la cuve de plomb aurait été
tapissé de bois (cf. Magdeleine Clermont, La sépulture verticales. Les bavures externes ont été
et les rites funéraires, dans Musée archéologique de Metz, sommairement retouchées au ciseau (fig. 2
la civilisation gallo-romaine dans la cité des Medio- et 3). malriques, 2e partie, 1976, p. xxxiv). Le plus souvent Par ce procédé fort simple, on a obtenu non décorée, la cuve de plomb était parfois protégée
par une auge de pierre. C'était le cas des deux sépultures
récemment découvertes à Lozay (Charente-Maritime),
inhumées entre le debut du me s. et le milieu du de la Ville de Bordeaux par la Municipalité de Cenon,
ive s. R. Chenuaud et L. Maurin, Les dames de Lozay, Musée d'Aquitaine, inv. D. 80. 1.1. La restauration
dans Revue de la Saintonge et de l'Aunis, VI, 1980, a été effectuée par le Laboratoire technique de restau
ration, sous la direction de Mme B. Derion. Après p. 45-58. Dans les sépultures à incinération, l'urne
en plomb, ou le coffre funéraire en plomb destiné à restauration, l'œuvre a fait l'objet d'une exposition
protéger une urne en verre ou en terre cuite, était sur les lieux de sa découverte : J. Santrot, B. Derion,
elle-même logée dans un coffre de pierre, dans un D. Frugier, C. Gendron, Autour du sarcophage de
coffrage de bois ou dans une logette ménagée dans Cenon, rites et pratiques funéraires antiques, Cenon-
la pierre. G. Fages, Le caisson en plomb des Herans, Bordeaux, Office socio-culturel de Cenon, Musée
Hures-la-Parade (Lozère), dans Revue archéologique d'Aquitaine, Direction des Antiquités historiques
de Narbonnaise (abrégé : R.A.N.), XIII, 1980, p. 226- juin-juillet 1981, 32 p. ill.
229, fig. 3 et 5. Comme à Castel-Bevons, dans les 7 Le pliage est du type Asl de l'abbé André Cochet,
Alpes-Maritimes, l'urne en plomb était parfois protégée Les sarcophages de plomb du Musée de Rouen, compar
de l'écrasement par le vaisseau brisé d'une amphore aisons avec d'autres sarcophages du Sud-Est de la
pansue (Gallia, XXV, 1967, p. 385). France, extrait de Centenaire de Vabbé Cochet, 1975,
6 Trouvé sur un terrain communal, le sarcophage Actes du Colloque International d'Archéologie, Rouen,
a été confié en dépôt permanent au Musée d'Aquitaine 1978, p. 220, pi. I, fig. 1 et 2. 274 JACQUES SANTROT ET DANIEL FRUGIER
couverc le
pco
0 5 10 20 30C
2 Les parties manquantes du sarcophage sont délimitées par des tirets. Les zones fortement attaquées par la corrosion
sont représentées en pointillé.
de croix de Saint-André, tracées à la pointe
sur le rebord du couvercle et sur le haut de
la face B, après démoulage et mise en forme
du sarcophage, indiquaient le sens de pose du
couvercle.
S'ils ne constituaient pas un obstacle majeur, pliur
le poids des sarcophages en plomb et leur /
encombrement laissent à penser qu'ils étaient
fabriqués sinon dans l'environnement immédiat
du lieu de sépulture, du moins dans une zone
très proche8. La facilité du transport du plomb 3 Schéma du pliage et emplacement des soudures. sous forme de lingots et la simplicité de la
technique de fabrication des sarcophages en
plomb, d'ailleurs le plus souvent non décorés9
une cuve longue de 1,08 m, large de 0,35 m
à la base et de 0,32 m en sa partie supérieure.
La découpe irrégulière des petits côtés, plus 8 C. Jullian, Histoire de la Gaule, V, p. 306-307.
On peut être plus réservé sur la possibilité d'importatétroits en haut, facilitait l'encastrement d'un
ions dans les ateliers locaux de « certains éléments couvercle long de 1,11 m et large de 0,35 m, ou ornements de sarcophages » provenant de « quelques fabriqué de la même manière. Ce dernier grandes fabriques, gauloises ou autres ». Voir note 8 s'emboîtait sur la cuve grâce à un rebord de de A. Cochet, Musée de Rouen, 1978.
5 à 6 cm de hauteur. Deux marques en forme 9 Voir ci-dessous, n. 32. SARCOPHAGE EN PLOMB DE CENON 275
confortent cette hypothèse. Un autre argument disposant d'une certaine aisance, assez riches
réside dans la variété et la spécificité des décors pour offrir à leurs morts une tombe plus
d'une région à l'autre10. Un recensement luxueuse que les cercueils de bois ou les
systématique réalisé en 1971 avait permis à coffrages de tuiles, assez modestes pour ne
M. Alain Riols de citer cent quatre inhumations pouvoir assumer les frais de grands sarcophages
en cuve de plomb11. Ce chiffre déjà important de marbre sculpté importés des ateliers italiens.
ne reflète en rien les découvertes et sa compar Ce n'est qu'à la fin de l'Empire romain,
aison avec le nombre des autres types de et durant le Haut Moyen Age que le plomb
devint plus rare et plus coûteux15 : les grands sépulture serait sans valeur car, de tout temps
et jusqu'à aujourd'hui, le plomb a été récupéré gisements étaient épuisés ou moins bien
pour de nouvelles utilisations12. exploités, l'insécurité rendait les communicat
Contrairement à une opinion répandue13, ions hasardeuses, et délicats les transports
de matériaux pondéreux à longue distance. le plomb n'était pas, dans l'Antiquité classique
ni sous le Haut-Empire romain, une denrée Affaiblie par l'inflation, la mauvaise monnaie
rare ni chère. Maurice Besnier, s'appuyant et la pénurie de numéraire, l'économie ne
sur des sources écrites, montre que « dans le devint plus qu'une économie de troc incapable
monde romain, au temps de Pline, le plumbum de susciter ni de financer le grand commerce
des pondéreux non indispensables aux industnigrum valait environ six centimes la livre »,
en franc 191314. Ce métal «vil, commun, peu ries de luxe. Le défaut d'approvisionnement
coûteux », servait à de nombreux usages parmi favorisa la récupération des matériaux et
lesquels les balles de frondes, les tuyaux pour probablement la disparition de nombreux
les canalisations d'eau sous pression, les scell sarcophages en plomb.
ements des blocs dans les constructions soignées Une indication sur la fréquence relative
en gros appareil, et même la réparation des des inhumations en cercueil de plomb peut être
vases de terre cuite qui étaient eux-mêmes fournie par la nécropole du Cours Pasteur à
des objets de peu de valeur. Bordeaux ; encore faut-il garder en mémoire
Les sépultures en sarcophage de plomb que cette nécropole a été partiellement exploi
ouvragé étaient cependant des sépultures de tée par les pilleurs de tombes et donc probable
prix probablement choisies par les familles ment aussi par les récupérateurs de plomb :
sur seize sépultures explorées en 1902, qui
n'étaient « pas antérieures au second siècle 10 Voir ci-dessous, n. 38. de notre ère, ni postérieures au quatrième 11 A. Riols, Les sarcophages de plomb en Gaule
siècle après Jésus-Christ», Camille de Mensignac romaine, dans Bull, de la Soc. d'études scientifiques
de Sète et sa région, III, 1971, p. 82-87. avait décompté deux cercueils de plomb
12 Hors de Gaule, dès le vne ou le vie siècle avant (dont un anciennement violé, brisé en deux
notre ère, la Bible précise comment purifier le plomb et sans couvercle), huit cercueils de bois, une provenant du butin des villes prises aux Madianites tombe sous tuiles, et cinq sépultures en terre (Livre des Nombres, 31/22). En Gaule, des indices
libre (la tête du squelette reposant sur une de récupération systématique du plomb sont percept
ibles dès le ive siècle (communication de l'abbé
A. Cochet).
13 R. Cagnat et V. Chapot, Manuel d'archéologie 15 On connaît mal la durée de l'activité des petits
centres d'extraction du métal en Gaule. Les mines romaine, Picard, 1917, I, p. 333 : «Les sarcophages
en plomb étaient plus rares à cause de la chèreté impériales étaient encore prospères en Dalmatie au
me siècle et un décret de 386 mentionne encore des de la matière ». Abbé J.-B. Cochet, Mémoire sur les
cercueils de plomb dans V Antiquité et au Moyen Age, procuralores metallorum en Dacie, en Moesie et en
Macédoine. En revanche, c'est au ive et au ve siècle Pans, 1869, 8°.
14 M. Besnier, dans Ch. Daremberg et E. Saglio, que disparaissent les grandes activités minières en
Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines (abrégé : Occident : en Sardaigne, l'exploitation de la galène
argentifère est interrompue à la fin du ive siècle et les D.A.), IV, s.v. plumbum. Après M. Conophagos qui
évalue à 5 millions de tonnes l'extraction totale du monnaies les plus récentes retrouvées dans les mines
plomb dans le bassin du Laurion, en Grèce, l'abbé espagnoles sont à l'effigie d'Honorius. E. Ardaillon,
A. Cochet estime la production antique de plomb dans dans Daremberg et Saglio, D.A., s.v. melalla, p. 1846-
l'Empire romain à 15-20 millions de tonnes. 1849. 276 JACQUES SANTROT ET DANIEL FRUGIER
tuile et, dans un seul cas, les membres protégés installations artisanales (table de lavage du
d' imbrices)16. minerai, fours de fusion du plomb) sont citées
Des sarcophages en plomb ont été trouvés par A. Grenier dans les Pyrénées-Orientales
en des régions aussi diverses que l'Espagne, (Arles-sur-le-Tech), en Ariège (haut bassin
du Salât), dans le Gard (Saint-Laurent-le- les Iles Britanniques, l'Allemagne, l'Autriche,
l'Italie, le Proche-Orient (surtout dans les Minier, Saint-Bresson, Saint-Sébastien d'Aigre-
nécropoles de Tyr et de Sidon). En France, feuille), dans l'Hérault (Villemagne), dans
ils sont cités partout mais sont surtout l'Aveyron (Villefranche-de-Rouergue), dans les
fréquents en Provence, en Aquitaine, en Poitou, Deux-Sèvres (Allonne, Melle), dans le Cher
dans la vallée du Rhône, en Bourgogne, en (Ghâteaumeillant), dans le Puy-de-Dôme
Lorraine et en Picardie. A la fin de la Républi (Pontgibaud)21. L'auteur explique par la
que et au début de l'Empire romain, l'Occident richesse des exploitations minières de Melle
se fournissait en plomb, d'après Strabon, Pline « le grand nombre à Poitiers de cercueils
et Tacite, aux très importants gisements de plomb de la fin de l'époque gallo-romaine »22.
britanniques d'abord17, aux mines hispaniques Il est vraisemblable que l'Aquitaine a utilisé
ensuite18. Comme des métaux plus nobles, au Bas-Empire le plomb des mines de la
le plomb a fait l'objet d'un grand commerce frange méridionale et occidentale du Massif
maritime19. Cependant, si, comme le propose Central. Il n'est guère possible de savoir
Cl. Domergue en s'appuyant sur l'étude des précisément l'origine du plomb employé. Seule
lingots hispaniques « au dernier siècle de la l'analyse systématique du métal des cuves
République, la quasi-totalité du plomb qui et des couvercles conservés pourrait, au terme
circule dans le monde romain provient des d'une enquête longue, coûteuse et aléatoire,
mines d'Espagne »20, il n'est pas douteux que fournir des éléments de comparaison et per
les gisements secondaires de la Gaule ont mettre éventuellement, par l'étude des
également été exploités et leur plomb diffusé éléments chimiques rares, de regrouper les
dans un rayon correspondant à leur capacité cuves dont le plomb serait d'origine commune.
de production. Le plomb est un sous-produit Le métal employé pour la fabrication du
de l'extraction de l'argent nécessaire, en sarcophage de Cenon a été analysé23. Aux
particulier, aux émissions monétaires. Des résultats de cette étude sont jointes comme
mines antiques de galène argentifère et des éléments de référence la composition chimique
de quatre sarcophages trouvés à Bordeaux,
analysés en 1902 et aujourd'hui perdus24,
celle de sarcophages trouvés à Rouen et à 16 C. de Mensignac, Notice sur le cimetière gallo-
romain du Cours Pasteur à Bordeaux, p. 290-311.
17 M. Besnier, dans Ch. Daremberg et E. Saglio,
D.A., s.v. plumbum, p. 512. 21 A. Grenier, Manuel d'archéologie gallo-romaine,
18 Ibid., p. 512. Picard, 1934, 2e partie, p. 970-977.
19 A. Merlin, Lingots et ancres trouvés en mer 22 A. Grenier, Manuel, p. 976. Les sarcophages
de plomb de Poitiers ne sont pas décorés. près de Mahdia (Tunisie), dans Melanges Cagnat,
Paris, 1912 ; Cl. Domergue, Les Planii et leur activité 23 Analyses effectuées par M. H. Hocquelet au
industrielle en Espagne sous la République, dans Mél. Laboratoire Municipal de Bordeaux. Analyse qualitative
par spectrographie d'émission d'arc. Dosage du plomb de la Casa Velasquez, I, 1965, p. 15 ; Cl. Domergue,
par spectrométrie d'absorption atomique avec flamme. F. Laubenheimer-Leenhardt, B. Liou, Les lingots
de plomb de L. Carulius Hispallus, dans R.A.N., VII, Dosage de l'étain par spectrométrie d'absorption
atomique avec atomisation électrothermique des 1974, p. 133-134, note 7 ; M. Besnier, Le commerce
du plomb à Vépoque romaine d'après les lingots estamp solutions. La somme des éléments est ici très nettement
déficitaire, en particulier en ce qui concerne la soudure illés, dans Revue archéologique (abrégé : R.A.), 1920,
du sarcophage de Cenon. Ce déficit est principalement 2, p. 211-244; 1921, 1, p. 36-76; 1921, 2, p. 98-130.
20 Cl. Domergue, Les Planii et leur activité dû à la transformation de l'étain et du plomb par la
industrielle en Espagne sous la République, dans Mél. corrosion et à la présence de calcium provenant du sol.
24 Analyses effectuées par M. Octave Bouvier, de la casa Velasquez, I, 1965, p. 16 ; Cl. Domergue,
F. Laubenheimer-Leenhardt, B. Liou, Les lingots pharmacien et chimiste bordelais : C. de Mensignac,
Notice sur le cimetière gallo-romain du Cours Pasteur de plomb de L. Carulius Hispallus, dans R.A.N., 7,
à Bordeaux, p. 295. 1974, p. 133. 1
|
i
,
i
SARCOPHAGE EN PLOMB DE CENON 277
Composition chimique de sarcophages en plomb et d'un lingot hispanique (%)
Plomb Argent Étain Nickel Fer Cuivre Zinc muth moine cium sium nic
Cenon, cuve 92,7 traces 0,73 traces traces traces traces soudure 58,6 20,5
Bordeaux, cours
teur n° 1, cuve. . . . ,1,41 98,4 traces traces 0,06
Bordeaux, cours Pas-
teur n° 1, couvercle 98,4 *f1>586 traces traces 0,06 * ■*' Bordeaux, cours Pas-
n° 2, cuve 98,16 1,57 traces traces
Bordeaux, rue Ser-
97,0 2,67 traces traces vandoni, cuve
Bordeaux, plateau
Saint-Seurin, cuve. 97,98 1,85 traces traces
Rouen et Cany 94 à 97 3à6
Giens, lingot de L.
Carulius Hispallus. 0,001 0,10 0,001 99,4 0,02 0,30 0,04 0,002 0,10
Gany Barville (Seine-Maritime)25 et celle d'un tères techniques du métal (fusibilité, rigidité).
lingot hispanique de la fin de l'époque républi Le sarcophage de Cenon est fait d'un alliage
caine trouvé à Giens (Var)26. relativement pauvre en plomb qui a peut-être
Pour autant qu'ils soient comparables, ce reçu des adjonctions volontaires au moins
qui doit être le cas au moins pour les éléments dans la soudure utilisée pour la cohésion des
chimiques principaux malgré l'incidence des bords de la cuve. II s'agit là d'un alliage
produits de corrosion, ces quelques résultats plomb-étain, fusible à une température relativ
montrent que le plomb utilisé à la fin du ement basse, dont la composition est proche
me siècle et au début du ive était nettement de celle de la soudure utilisée aujourd'hui
moins pur que ne l'était le plomb des lingots en plomberie27.
hispaniques de la fin de la République. Cela
tient probablement plus à la qualité du Le décor.
minerai, à la technique du raffinage et au
Moulé à la face inférieure des deux feuilles recyclage du plomb qu'à une adjonction
volontaire d'impuretés pour modifier les carac- de plomb destinées respectivement à la cuve
et au couvercle, le décor figure exclusivement
sur la paroi externe du sarcophage. Les quatre
25 Analyses par M. Girardin, Analyses de plusieurs faces latérales de la cuve et le couvercle sont produits d'art d'une haute antiquité, dans Précis analy ornés. Par un défaut du pliage, la paroi externe tique de l 'Académie de Rouen, 1852, p. 167-170, C. de
du fond de la bière porte également deux M ensign ac, Notice sur le cimetière gallo-romain du
cours Pasteur à Bordeaux, p. 296. C'étaient trois sarco éléments décoratifs. Il s'agit de deux baguettes
phages en plomb d'enfants « trop jeunes pour être de perles et pirouettes qui auraient dû orner
incinérés (1 à 3 ans) ». Les sépultures étaient protégées
par un coffrage de tuiles et devaient dater des ne et
me siècles. G. Sennequier, L'époque romaine, dans
L'abbé Cochet archéologue, fasc. II de La Normandie 27 La « soudure » du plombier-zingueur est un
alliage de 30 ± 3 % d'étain à 70 ± 3 % de plomb. Souterraine, cat. d'exp., Rouen, Musée départemental
des Antiquités, 1975, p. 70. L'abbé A. Cochet attribue la présence constante d'un
26 Cl. Domergue, F. Laubenheimer-Leenhardt pourcentage notable d'étain (0,1 à 2,3 %) dans le
et B. Liou, Les lingots de plomb de L. Carulius Hispallus, plomb des sarcophages au recyclage de ce métal.
A chaque refonte d'un objet et des soudures plomb- dans R.A.N., 7, 1974, p. 136, n° 4, c. « Les lingots
de L. Carulius Hispallus sont de plomb très pur, titrant étain qu'il comportait, un peu plus d'étain était
au minimum 99 % ». incorporé au plomb d'origine. JACQUES SANTROT ET DANIEL FRUGIER 278
4 b
*!£'**. 7* " Vf'* , &> % S **■ J* <»M ******** s '"V^^v^-^': j£T^ *V ? SA
4c SARCOPHAGE EN PLOMB DE CENON 279
4 d
4 a, Décor du couvercle ; b, vue d'ensemble ; c, face G
avec balustres ; d, face B.
la limite inférieure des petits côtés (B et D)
(fig. l,c).
Motifs de décoration : moulure, perles et pirouettes, L'ensemble du sarcophage est orné, en balustre, cabochon. relief d'environ 0,5 cm d'épaisseur, d'un réseau
de baguettes de perles et pirouettes et de
cabochons circulaires moulurés (fig. 3). Les
grande rigueur29. La symétrie, en particulier, faces A et G sont limitées en haut et en bas
n'est pas toujours respectée. Ce sont là les par des moulures horizontales à listel et
caractères habituels d'une production de série. doucine. Disposées en croix de Saint-André,
En outre, si le cercueil était orné, son décor les baguettes déterminent des losanges frappés
n'était pas destiné à être vu perpétuellement de cabochons. Le couvercle, face la plus par les passants comme celui d'une stèle ou ornée du sarcophage, est délimité en trois
d'un sarcophage de pierre. Il était enterré au secteurs rectangulaires, chacun orné d'une
moment de l'inhumation et le plus souvent croix de Saint-André et de quatre cabochons.
caché par le caisson de bois destiné à protéger Une fantaisie du décorateur est visible sur
la fragile sépulture. la face G : à son extrémité droite, les baguettes
Aucun dessin ne semble avoir été conservé de perles et pirouettes ont été remplacées
du décor des deux sarcophages en plomb par des balustres très élancés28 (fig. 4 et 5).
ouvragé jadis découverts à Bordeaux, mais Cette composition géométrique est sobre
les descriptions mentionnent pour chacun et équilibrée. Il faut cependant remarquer
d'eux un décor de baguettes perlées posées que le décor n'a pas été réalisé avec une
28 L'introduction de balustres dans un décor à 29 Le caractère sommaire du décor semble un
baguettes perlées et à cabochons est également visible phénomène constant signalé par l'abbé André Cochet,
sur une cuve dite syrienne, mais à notre avis plutôt Les sarcophages de plomb du Musée de Rouen, comparai
gallo-romaine, du Musée de Metz (inv. 9106), avec sons avec d'autres sarcophages du Sud-Esl de la France,
dauphins. p. 224.

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