Lamarck, Darwin et Vidal : aux fondements naturalistes de la géographie - article ; n°561 ; vol.100, pg 617-634

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Annales de Géographie - Année 1991 - Volume 100 - Numéro 561 - Pages 617-634
When the Annales de Géographie were founded, one of the objectives of Vidal de la Blache was to acclimatize the natural sciences to his discipline. His sustained interest in the naturalists' contributions made him able to take advantage of the actual great models of nature in order to shape human geography. Darwinism and neo-Lamarckism are found to be combined in various degrees, i.e. according to the theoretical, methodological or rhetorical dimensions of the ambitionned shaping of human geography.
Un des objectifs de Vidal de la Blache lors de la fondation Annales de Géographie était d'acclimater les sciences naturelles à sa discipline. La fréquentation assidue de la pensée des naturalistes lui a permis de tirer parti des grands modèles de la nature pour formuler la géographie humaine. Darwinisme et néo-lamarckisme s'y combinent à des degrés divers, selon les dimensions théorique, méthodologique ou rhétorique du projet géographique.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Vincent Berdoulay
Olivier Soubeyran
Lamarck, Darwin et Vidal : aux fondements naturalistes de la
géographie
In: Annales de Géographie. 1991, t. 100, n°561-562. Numéro du Centenaire. pp. 617-634.
Abstract
When the Annales de Géographie were founded, one of the objectives of Vidal de la Blache was to acclimatize the natural
sciences to his discipline. His sustained interest in the naturalists' contributions made him able to take advantage of the actual
great models of nature in order to shape human geography. Darwinism and neo-Lamarckism are found to be combined in various
degrees, i.e. according to the theoretical, methodological or rhetorical dimensions of the ambitionned shaping of human
geography.
Résumé
Un des objectifs de Vidal de la Blache lors de la fondation Annales de Géographie était d'acclimater les sciences naturelles à sa
discipline. La fréquentation assidue de la pensée des naturalistes lui a permis de tirer parti des grands modèles de la nature pour
formuler la géographie humaine. Darwinisme et néo-lamarckisme s'y combinent à des degrés divers, selon les dimensions
théorique, méthodologique ou rhétorique du projet géographique.
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Berdoulay Vincent, Soubeyran Olivier. Lamarck, Darwin et Vidal : aux fondements naturalistes de la géographie . In: Annales de
Géographie. 1991, t. 100, n°561-562. Numéro du Centenaire. pp. 617-634.
doi : 10.3406/geo.1991.21651
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1991_num_100_561_21651Géo., n° 561-562, 1991 Ann.
Lamarck, Darwin et Vidal :
aux fondements naturalistes
de la géographie humaine
V. BERDOULAY Univ. de Pau et C.N.R.S.-U.R.A. des O. Pays SOUBEYRAN de l'Adour 911,
L'« Avis au lecteur » du premier numéro des Annales de Géographie
affichait clairement l'intention de cette revue de servir d'instrument
pour « acclimater » les sciences naturelles à la discipline qu'elle voulait
promouvoir (p. II). Ainsi, pendant plus de dix ans, les naturalistes
publièrent plus d'articles que les géographes. On sait aussi l'importance
que les fondateurs de l'École française, et tout particulièrement Paul
Vidal de la Blache, accordaient à la dimension physique de la géograp
hie.
On est donc en droit de se demander jusqu'à quel point cet effort
d'acclimatation des sciences naturelles a pu structurer la pensée vida-
lienne. Certaines pratiques de la géographie humaine ont certainement
été marquées par celles des sciences naturelles, notamment le goût
pour le travail de terrain, pour les cartes géologiques et topographiques
ou pour l'étude préliminaire des données physiques. Mais, par delà
l'emprunt des résultats ou de quelques techniques de ces sciences
connexes, on peut s'interroger sur l'apport « fondationnel » de ces
disciplines dans la pensée géographique. Il s'agit alors de voir dans
quelle mesure ces sciences auraient fourni des modèles fondamentaux
d'approche des phénomènes géographiques. C'est ce qui fait l'objet des
pages qui suivent, où toute l'attention est réservée au cas de Vidal de
la Blache, l'inspirateur principal du mouvement d'acclimatation des
sciences naturelles à la géographie. Par là même, c'est l'occasion de
clarifier un point trop négligé de l'histoire de la géographie française,
à savoir son rapport avec le néo-lamarckisme de la fin du xixe siècle '.
1. Ce texte trouve son point de départ dans les conclusions antérieures des auteurs sur le
néo-lamarckisme, à savoir la thèse de Ph.D. de V. Berdoulay (Berkeley, 1974) et la communication
d'O. Soubeyran (1990) au Colloque sur l'histoire de la géographie française à la fin du xixe et au
début du xxe siècle (Paris, février 1990). 618 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Les Annales et l'évolutionnisme
Les travaux d'histoire de la géographie ont fait prendre conscience,
quoique à des degrés divers, de l'importance de l'évolutionnisme dans
la constitution de cette discipline. Ce grand courant d'idées qui embrasse
tout le xixe siècle et se prolonge au siècle suivant n'a effectivement pas
pu ne pas avoir d'incidence sur la pensée géographique. Par la dimens
ion naturaliste qui le sous-tend, il constitue une toile de fond sur
laquelle doit obligatoirement se dessiner une géographie attentive aux
influences du milieu sur les sociétés (cf. Vallaux, 1938 ; Claval, 1964,
1972 ; Pinchemel, 1968 ; Dickinson, 1969 ; Capel, 1981 ; Gômez Men-
doza et al, 1982, Robic, 1990).
Mais le plus souvent, en ce qui concerne l'importance du milieu,
référence est surtout faite à Darwin, ou au darwinisme, et ce, sans
discussion prolongée, au sein d'une sorte d'accord tacite sur la question
(Soubeyran, 1984). C'est un peu comme si évolutionnisme et darwi
nisme finissaient par s'équivaloir dans les esprits, tout au moins au
niveau de leur pertinence générale l'histoire de la géographie. Non
seulement cette présentation ne tire pas parti de la richesse de la pensée
évolutionniste du xixe siècle, mais elle facilite la rapidité avec laquelle
est faite la référence à Darwin ou au darwinisme proprement dit (c'est-
à-dire excluant son utilisation idéologique, comme le « darwinisme
social », dans certains pays). C'est ce qui a été constaté dans un des
rares examens approfondis de l'impact de Darwin sur l'histoire de la
géographie (Stoddart, 1966).
Si la référence à Darwin, comme représentatif de l'impact évolu
tionniste dans la géographie, était justifiée, elle devrait ressortir d'un
examen des premières livraisons des Annales. Or les renvois explicites
à Darwin y sont l'exception, notamment en rapport avec ceux qui sont
faits à d'autres naturalistes de renom tels que Humboldt, Forbes,
Wallace ou de Candolle. Si Darwin est parfois mentionné (Gallois, 1892,
1893 ; Costantin, 1898), c'est en tant que référence obligée, sans qu'il
soit prétexte à réflexion scientifique. Bonnier (1894), dans son important
article de géographie botanique, ne cite même pas une seule fois le
nom de Darwin alors que sont évoquées plusieurs des notions qui lui
sont traditionnellement associées (lutte pour la vie, concurrence vitale).
C'est seulement sur la question des récifs coraliens que la contribution
de Darwin est discutée de front (Bernard, 1892, 1893 ; Zimmermann,
1899 ; Caullery, 1900 et Davis 1918). Mais, selon l'article, le grand
naturaliste est alternativement pris à parti ou réhabilité. En somme, si
Darwin est présent, il l'est en filigrane, comme un grand penseur de
son époque que l'on n'aborde pas de front, sauf sur un point secondaire
de sa pensée. Même les articles de géographie coloniale n'usent pas
d'une certaine vision dite darwinienne (Dubois, 1894).
Pareillement, les écrits de Vidal dans les Annales ne font aucune DARWIN ET VIDAL 619 LAMARCK,
référence explicite à Darwin (il en va quasiment de même dans ses
autres publications). Ne peut-on cependant y discerner les traces d'une
vision darwienne de la nature ? Deux idées apparaissent pertinentes à
cet égard. Il s'agit d'abord, à l'occasion du commentaire élogieux des
écrits de Ratzel (Vidal, 1898), d'insister sur la précarité des équilibres
naturels, c'est-à-dire sur l'instabilité structurelle de la nature, sujette à
des recompositions de ses équilibres. La deuxième idée très darwinienne
est celle d'un progrès lié à la mise en transparence des espaces. Darwin
en effet reprend cette vieille idée, qui courait au sujet de l'évolution
historique des civilisations, dans ses analyses de naturaliste (Vidal, 1899,
1903, 1922).
A part ces deux idées, on retrouve dans les articles de Vidal des
expressions qui font penser à Darwin par leur évocation de la lutte
pour l'existence ou la concurrence des êtres (Darwin, 1876). Mais, en
aucun cas, elles ne recouvrent des notions opératoires dans sa pensée.
Elles ne jouent en effet aucun rôle moteur dans les évolutions dont il
parle. On note plutôt une thématique de la nature qui n'est clairement
pas darwinienne : des jugements moraux dans l'évaluation du rapport
humain à la nature, l'anormalité du gâchis dans le fonctionnement
naturel, et surtout la prégnance des conditions physiques dans l'expli
cation de l'adaptation (Vidal, 1902). Tous ces thèmes sont d'ailleurs le
plus souvent associés au néo-lamarckisme, et l'on est donc en droit de
s'interroger sur la part occupée par celui-ci dans la structuration de la
pensée vidalienne.
La référence à Lamarck est également absente des Annales. Si
l'ancienneté même de ses travaux permet de comprendre cette absence,
elle ne l'explique cependant pas. Elle tient plus à une relative prudence
à invoquer le nom de cet illustre savant : des luttes acerbes et extr
êmement complexes agitaient néo-lamarckiens et darwiniens en cette fin
de siècle. Non qu'il s'agisse d'une confrontation entre deux blocs aux
idées bien contrastées : le positionnement en fonction de Lamarck ou
de Darwin variait beaucoup selon les auteurs, les moments et les enjeux.
Il est toutefois clair que le darwinisme s'est introduit en France sur un
terreau fortement lamarckien et l'un et l'autre ont pu autant se confort
er que s'opposer (Conry, 1974 ; Roger, 1979). Par exemple, Lanessan,
homme politique de gauche mais aussi biologiste renommé aux convic
tions néo-lamarckiennes très affirmées, souligne, dans son ouvrage, La
Lutte pour l'existence et l'évolution des sociétés (1903), que les idées
de lutte pour l'existence, de survie du plus apte, voire du transformisme,
ne sont pas nouvelles et étaient même déjà présentes dans les concept
ions de Buffon. Dans ce contexte où le scientifique de l'époque ne
peut, ou ne veut, faire la part entre ces positions, il est tout à fait
plausible que révolutionnisme de Vidal puisse intégrer des éléments de
ces deux courants.
Mais avant d'évaluer la portée du modèle néo-lamarckien chez Vidal, 620 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
il faut en examiner la compatibilité avec les grandes orientations de
l'épistémologie néo-kantienne qui a servi d'assise à ses idées géogra
phiques.
Néo-kantisme et néo-lamarckisme
Dès les années 1860, le succès international de l'œuvre de Darwin
sert à cautionner le « transformisme » et à relancer les débats pour le
faire accepter par des cercles de plus en plus étendus de la population
française. Au-delà des aspects les plus naturalistes ou biologiques de sa
contribution, Darwin est utilisé pour défendre les ambitions de la science
positive à tout expliquer. Le plus souvent invoqué par les tenants de la
vision mécaniste du monde (dont il fallait bannir toute téléologie), il est
aussi récupéré par des esprits plus conservateurs pour lesquels le plus
important consiste à montrer que la science ne peut ni établir l'inéluc-
tabilité du progrès ni anticiper, par son accent mis sur la sélection
naturelle, le sens de l'évolution. En somme, le darwinisme donne un
coup de fouet aux préoccupations évolutionnistes, tout en valorisant
ceux qui défendent des orientations mécanistes pour le développement
de la science. C'est plus le prestige de Darwin que ses hypothèses
particulières que l'on cherche à exploiter.
Les choses changent considérablement dans les années 1870, alors
que l'on se tourne vers l'héritage de Lamarck pour vivifier la perspective
transformiste (Lamarck, 1873). Même si des considérations nationalistes
après la défaite de 1870 ont pu jouer dans ce regain de faveur, elles
restent très mineures dans la mesure où il s'observe aussi dans d'autres
pays (Campbell et Livingstone, 1983 ; Livingstone, 1984). Ainsi prend
tournure un néo-lamarckisme aux contours flous mais fortement im
briqués à ceux du darwinisme.
Celui-ci se développe en effet sur fond d'héritage lamarckien. A côté
de sa théorie transformiste, Lamarck avait, par sa conception du milieu,
favorisé l'étude de l'adaptation des êtres organisés. Le couple besoin-
habitude y joue un grand rôle, permettant de poser la question de
l'adaptation non en termes mécaniques mais plutôt en termes d'effort,
voire d'initiative. C'est ainsi que le néo-lamarckisme trouve un de ses
points de divergence avec le darwinisme et va acquérir une portée
philosophique supérieure en entrant en conjonction avec le retour à
Kant qui caractérise l'époque.
Surtout après la crise des valeurs liée à la défaite de 1870 face à la
Prusse, le néo-kantisme inspire en effet une grande partie de la pensée
française, tant dans ses aspects idéologiques que scientifiques. Vidal et
son école sont d'ailleurs parmi ceux qui en tirent habilement parti pour DARWIN ET VIDAL 621 LAMARCK,
structurer le discours possibiliste et leurs choix épistémologistes (Ber-
doulay, 1981).
C'est ainsi que, confortée par la démarche néo-kantienne, la Répub
lique naissante fait le plus large appel au sens de l'effort, du devoir,
de l'initiative propre à tout individu. C'est là un terrain favorable pour
le néo-lamarckisme, qui mettait de l'avant un évolutionnisme fondé sur
l'adaptation entendue comme un processus actif de la part de l'être
vivant. Celui-ci, en fonction de ses besoins, face à un milieu contrai
gnant, cherche obstinément à s'adapter grâce à un effort soutenu.
Motivée par la contrainte du milieu, réalisée par l'effort, voire la volonté,
l'adaptation est ainsi consacrée par l'habitude. En attribuant à cette
notion un rôle essentiel dans l'évolution, ce courant de pensée ne fait
que rejoindre celui qui est dérivé de Kant. L'habitude apparaît comme
une notion importante située à la croisée des préoccupations pour le
changement et pour la permanence des solutions retenues. La thèse de
Ravaisson n'avait-elle pas d'ailleurs relevé très tôt l'importance de la
notion ? (Ravaisson, 1838)
Tout en reconnaissant l'existence de la sélection naturelle, le néo-
lamarckisme refuse de lui attribuer un rôle moteur dans l'évolution. Il
préfère insister sur les solidarités qui donnent plus de poids aux efforts
individuels. Peter Kropotkine (1906) exprime bien dans son œuvre
l'insatisfaction provenant d'une conception évolutionniste limitée à la
sélection naturelle : la sociabilité acquise par les plantes, les animaux
et les hommes confère des avantages indéniables pour la survie (Sou-
beyran, 1983). Or le néo-kantisme ambiant en France assure le succès
d'une configuration idéologique insistant sur l'importance de la solida
rité sociale : le solidarisme, qui tranche autant avec l'individualisme des
libéraux qu'avec la lutte des classes prônée par l'extrême gauche
(Berdoulay, 1981). Ici encore la pensée socio-politique dérivée du kan
tisme rejoint la pensée naturaliste inspirée de Lamarck.
L'attention portée à la contingence est un autre point commun du
néo-lamarckisme et de l'épistémologie néo-kantienne (ou « convention-
nalisme »). En effet, si Darwin faisait appel au hasard pour rendre
compte de l'origine des variations, c'était par manque avoué de connais
sances sur leurs causes. Sa pensée de la nature restait, au fond, toute
déterministe. Malgré les apparences, il n'en va pas de même pour le
néo-lamarckisme. Il prône l'étude des enchaînements de causes et
d'effets lors de l'adaptation, tout en y reconnaissant la part de l'effort
et de l'initiative de l'être vivant. Cette recherche des causes et des effets
n'implique donc pas nécessairement une conception déterministe du
monde.
Or c'est justement une préoccupation fondamentale de l'épistémol
ogie néo-kantienne. L'intérêt porté à la contingence lui permet, à la
fois, de garder ses distances vis-à-vis d'un déterminisme global, et de
se concentrer sur les séries causales justifiant l'usage déterministe des 622 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
moyens d'analyse que constitue la science. L'importance croissante de
la contingence, que l'on remarque au fur et à mesure que s'élève le
degré de complexité dans la nature, permet de tenir compte du libre
arbitre dans l'approche scientifique du monde (Boutroux, 1874 et 1895).
Le calcul des probabilités aidant, le conventionnalisme inhérent à l'en
treprise scientifique n'exclut pas l'étude d'un monde frappé de contin
gence (Poincaré, 1905).
Mais cette prise en compte de l'initiative dans le cours des choses
débouche sur un néo-vitalisme qui est autant caractéristique de certains
néo-kantiens que de certains néo-lamarckiens. En effet, en insistant sur
le pouvoir de Ja vie, le néo-lamarckisme s'ouvre à des considérations
téléologiques. il ne s'agit pas d'établir que la nature évolue vers une
fin assignée de l'extérieur, mais plutôt de remarquer que l'adaptation
met en jeu une finalité interne aux organismes. Or c'est exactement ce
genre de raisonnement téléologique que des philosophes se sont complus
à souligner chez Kant. Quoique rejetant un finalisme global, celui-ci
reconnaissait, dans sa critique du jugement, que les êtres vivants, parce
qu'organisés, n'étaient pas de simples machines (Kant, 1965). Comme
le pense Lachelier, un des responsables du retour à Kant, il faut, pour
comprendre les harmonies de la nature, supposer l'existence de centres
organisateurs de tous dont l'idée commande l'ordre des parties (Bougie,
1934). En détectant un certain finalisme dans le monde de la vie et de
la pensée, le néo-kantisme cherche à s'affranchir des approches méca-
nistes et réintroduit un néo-vitalisme tout à fait compatible avec celui
dérivé de la pensée de Lamarck.
De l'insistance sur l'effort, sur l'unité de la matière et de la vie, le
néo-lamarckisme a d'ailleurs pu conduire certains à glisser vers une
interprétation donnant la primauté à l'autonomie de la vie ou à un
principe vital. C'est ce que tente Bergson, dont le spiritualisme met
l'accent sur l'élan vital dans le cours suivi par l'évolution : celle-ci est
créatrice, dépend de l'effort, de la volonté (Bergson, 1907). Cependant,
en opposant ainsi la vie à la matière, cette conception finit par s'écarter
du néo-lamarckisme.
Donc, par leurs points communs, néo-kantisme et néo-lamarckisme
sont non seulement compatibles mais aussi se renforcent mutuellement.
Il est donc possible maintenant d'examiner en quoi le modèle de la
nature néo-lamarckien a pu structurer la pensée géographique de Vidal.
Le modèle néo-lamarckien dans les Annales
Dès leurs premières livraisons, les Annales bénéficient de la contri
bution d'éminents biologistes et naturalistes (Houssay, 1892 ; Le Dantec,
1892). Rapidement apparaissent de véritables manifestes de géographie LAMARCK, DARWIN ET VIDAL 623
botanique ou de biogéographie (Bonnier, 1894, 1895 ; Costantin, 1898 ;
Flahaut, 1899, 1901). Leur portée dépasse ces branches spécialisées
pour atteindre l'ensemble de la discipline. Telle était la volonté des
fondateurs des Annales, et Vidal ne manqua pas d'en souligner l'im
portance. Les grands textes où il s'efforce de fonder la légitimité du
regard géographique, de son objet et de ses méthodes, font tous appel
à des exemples ou modèles empruntés aux sciences naturelles et en
particulier à la botanique (Vidal, 1899, 1902, 1903 b, 1913, 1922).
Vidal a d'ailleurs explicitement formulé cette filiation entre géogra
phie botanique, géographie zoologique et géographie humaine, et ce,
jusque dans son dernier ouvrage. Pour lui, la géographie humaine
« procède de la même origine que la géographie botanique et zoolo
gique. C'est d'elle qu'elle tire sa perspective. La méthode est analogue,
bien plus délicate seulement à manier comme dans toute science où
l'intelligence et la volonté humaine sont en jeu » (Vidal, 1903, p. 224).
Il faut ici noter que si la géographie zoologique était un maillon logique
de cette filiation, Vidal l'invoqua plus qu'il ne l'employa réellement.
Mais ce n'est pas que d'un rapprochement entre géographie botanique
et humaine dont il est question ; il s'agit d'un véritable enracinement,
puisque Vidal considère que « l'œuvre géographique de l'homme est
essentiellement biologique dans ses procédés comme dans ses résultats »
(ibid., p. 222) et «c'est toujours à des faits biologiques que l'attention
(du géographe) est ramenée » (p. 221). Quels sont donc les modèles
fondamentaux de la botanique auxquels Vidal aurait ainsi pu être exposé
dans sa formulation de la géographie ?
On s'aperçoit d'abord que les Houssay, Le Dantec, Bonnier, Flahaut
et Costantin sont tous des néo-lamarckiens convaincus. C'est un fait
que n'a pas retenu l'histoire de la pensée géographique, et pourtant,
lorsque Bonnier, dans sa « Leçon d'ouverture du cours de géographie
botanique » (1894) inaugure le onzième numéro des Annales, il donne
aussi le cadre néo-lamarckien à l'intérieur duquel penser les relations
entre les organismes et leur milieu. Bien sûr, la lutte pour la vie, la
concurrence vitale ne sont pas absentes du discours, mais Bonnier ne
leur fait jouer qu'un rôle mineur.
En effet, pour un néo-lamarckien, la transformation des espèces
n'est pas d'abord le résultat de la sélection due à la concurrence des
êtres mais elle est plutôt opérée par le « milieu », c'est-à-dire essentie
llement par des paramètres « climatériques », sans oublier — et ceci est
capital — l'action cumulative et créatrice du temps. Par conséquent,
ce sont les milieux cosmiques, les circonstances physiques extérieures,
qui provoquent l'adaptation, l'accommodation organique, aidés dans
une faible mesure seulement par la sélection. Cette adaptation, si les
circonstances extérieures sont stables, peut conduire à un certain équi
libre et n'est pas incompatible avec une conception interactive des
relations entre les organismes et leur milieu. 624 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
C'est dans ce contexte que la géographie botanique s'est intéressée
aux complexes, aux associations floristiques. Mais son projet, selon
Bonnier (1894), n'est pas de parvenir à une description statique, à une
« géographie des plantes » ; elle s'attache plutôt à l'analyse des condi
tions biologiques de la plante et mène ainsi à des recherches de
physiologie et de morphologie expérimentales. Cette possibilité d'expé
rimentation, voire de méthode expérimentale, fut d'une très grande
importance pour les néo-lamarckiens. C'est elle qui, associée à l'explo
ration et en particulier à la découverte des flores extra-européennes, a
permis un essor des sciences botaniques à partir des années 1870.
Une des grandes forces des néo-lamarckiens fut précisément de
pouvoir instrumentaliser leurs conceptions théoriques et ce, grâce à la
méthode expérimentale. Ainsi, Bonnier (1894, p. 272) ne manque pas
de relever toute l'importance des problèmes clés de la géographie
botanique pour « les questions de philosophie des sciences qui se
rapportent à la modification des êtres sous l'influence du milieu et cela
(...) par l'application rigoureuse de la seule méthode expérimentale ».
C'est ce transformisme expérimental qui a pu nourrir un programme
de recherche fécond, opérationnel, et déployé en parallèle au darwi
nisme.
Il est important, lorsque l'on considère la nature des conceptions
naturalistes dont Vidal a pu s'imprégner, de rappeler à quel point le
néo-lamarckisme a raisonnablement attiré ou sécurisé face à une cos
mologie darwinienne. Y. Conry (1974) a bien montré que l'irruption du
darwinisme en France fut ressentie comme étant celle d'une philosophie
de l'aléatoire, du désordre, de l'incertitude et de la ruine, substituant
l'instabilité structurelle à la régulation, l'aléatoire à l'ordre établi. Beau
coup de zoologistes, d'anthropologues, de botanistes furent saisis
« d'une grande peur » face à l'effondrement de la possibilité d'invariants
à partir desquels pût se construire une science. Le problème n'était pas
moindre pour la géographie humaine que Vidal voulait édifier, puisque
la vision darwinienne du monde négligeait l'importance du milieu
physique dans le mécanisme de l'évolution (Souberyran, 1984 ; Can-
guilhem, 1962). On comprend alors pourquoi le transformisme des néo-
lamarckiens a pu constituer une source d'inspiration plus solide et plus
féconde pour Vidal que celle qu'offrait le darwinisme. Comment en
tira-t-il parti au niveau épistémologique ?
Transformisme expérimental et légitimation de la géographie
Dans une pensée aussi riche et évolutive que celle de Vidal, il serait
vain de chercher, dans la série de ses articles visant à légitimer la
géographie, une fracture où sa pensée se restructurerait fondamenta- DARWIN ET VIDAL 625 LAMARCK,
lement à partir d'une vision néo-lamarckienne. Une pensée se déploie
dans un espace multidimensionnel aux inerties et recompositions
complexes plutôt que selon une évolution linéaire bien marquée. On
peut remarquer toutefois un texte de légitimation de la géographie où
la résonance entre le transformisme néo-lamarckien et l'épistémologie
de Vidal commence à apparaître clairement. Il s'agit de sa « Leçon
d'ouverture du cours de géographie » (Vidal, 1899).
« Ce n'est pas une minime différence, nous dit Vidal, que de consi
dérer les faits comme des entités fixes, ou que d'y voir l'aboutissement
de développements antérieurs, si lentement que marche l'horloge »
(ibid., p. 107). Il insiste sur le fait que beaucoup de formes actuelles,
qu'elles soient d'ordre ethnologique ou géologique, sont l'héritage
d'états antérieurs. Il s'ensuit que beaucoup « d'apparentes énigmes ne
s'expliquent pas par la seule considération de faits actuels » (p. 106).
Ainsi, survivances, habitudes, inerties, mais aussi action créatrice du
temps et scheme d'explication fondé sur les enchaînements successifs
de causes et effets, constituent autant d'instances convoquées par
l'épistémologie de Vidal. D'ailleurs celui-ci avait déjà noté dans ses
écrits antérieurs que l'analyse géographique ne pouvait plus seulement
s'inspirer de « Humboldt qui s'appliqua surtout à la coordination et au
classement des faits » (Vidal, 1896, p. 136). Mais ici, c'est son cadre de
référence qui change : la nature vivante se substitue à la géologie.
Esquissée dès 1898, l'importance du rôle biologique de l'homme et de
la géographie de la vie pour fonder une géographie humaine trouvera
toutes ses implications dans l'article de 1903 (Vidal, 1898, 1903 b).
Si Vidal n'explicite pas la portée de la botanique néo-lamarckienne,
il marque son intérêt pour « le développement croissant des recherches
de la géographie botanique, s'éclairant aujourd'hui de l'expérimentat
ion, et poussant une enquête de plus en plus intime sur les rapports
des plantes avec le climat et le sol» (Vidal, 1899, p. 106). Vidal fait
justement appel, pour les Annales, à des collaborateurs botanistes qui
sont à la pointe de ce type de recherche. Par exemple, 1899 est aussi
l'année où Costantin publie Les Végétaux et leur milieu cosmique,
ouvrage dans lequel il développe ses conceptions néo-lamarckiennes
(Costantin, 1899). Bonnier, ancien collègue de Vidal à l'École normale
supérieure, lauréat du prix de physiologie expérimentale, crée, en 1890,
le laboratoire de biologie végétale de Fontainebleau. Donc, très au fait
de ces recherches, Vidal dispose d'un cadre néo-lamarckien lui per
mettant l'« acquisition de vues plus nettes sur les conditions de concur
rence et de lutte qui président à la répartition des êtres » (Vidal, 1899,
p. 107). « Et ce n'est pas un fait sans conséquences », précise-t-il, « (...)
car l'intelligence de cet état d'équilibre instable qui gouverne les rap
ports de la nature vivante est seul en état d'expliquer les conditions
dans lesquelles s'exerce l'activité humaine » (ibid.).
La portée de la botanique néo-lamarckienne, notamment par son

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