Le Conservatoire du littoral : entre patrimonialisation et médiation - article ; n°635 ; vol.113, pg 87-99

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Annales de Géographie - Année 2004 - Volume 113 - Numéro 635 - Pages 87-99
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Le Conservatoire du littoral : entre patrimonialisation et médiation 1 Conservatoire du littoral : between heritage creation and mediation Bernard Kalaora Sociologue, conseiller scientifique du Conservatoire du littoral Anne Konitz Paysagiste, directrice de la communication du Conservatoire du littoral
T RIBUNE
1 Généalogie du Conservatoire du littoral Le Conservatoire de l’Espace Littoral et des Rivages Lacustres créé par la loi du 10 juillet 1975 est un établissement public administratif national. Il a pour mission de « …mener dans les cantons côtiers et les communes lit-torales, une politique foncière de sauvegarde de l’espace littoral, de respect des sites naturels et de l’équilibre écologique… ». Le Conservatoire du littoral s’inscrit dans le champ de la patrimoniali-sation dans la mesure où les espaces sur lesquels il intervient sont qualifiés de naturels, sensibles et « sauvages ». Leur reconquête participe d’actions de conservation donc de patrimonialisation. Par ailleurs, bien que pensé par un état jacobin et planificateur, son insertion à l’échelle locale l’a rapidement conduit à faire l’apprentissage de la décentralisation et de la concertation avec les acteurs territoriaux. Pour comprendre ce positionnement du Conservatoire entre patrimonia-lisation et médiation, il faut revenir aux années soixante et se pencher sur la fameuse Mission Racine  2  dont l’un des objectifs consiste à définir une politique volontaire de développement du littoral Languedocien pour contrer les effets de la désertification des arrières-littoraux et de la crise de l’agri-culture dans un contexte de basculement d’une société rurale vers une société urbanisée. Le développement du tourisme par la conduite d’une 1 Cette contribution n’est pas un article au sens académique du terme mais le fruit d’un dialogue. 2 Les années 1960 en France sont sous le signe du développement : moderniser, construire, équiper sont les maîtres mots d’une politique étatique flamboyante. Sur le littoral, construction et spécu-lation vont bon train. L’État promoteur entend assumer la maîtrise de cette politique d’aménage-ment du territoire et crée en 1962 la DATAR. Celle-ci, soucieuse de concilier croissance économique, développement touristique et gestion de l’espace, va initier des missions d’aména-gement, dont la Mission Racine en 1963 (du nom de son président Pierre Racine) destinée à pla-nifier la relance de l’implantation touristique sur le littoral du Languedoc-Roussillon.
Ann. Géo., n o 635, 2004, pages 87-99, © Armand Colin
 
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politique volontaire d’un aménagement fin, rationnel et pensé du territoire apparaît comme une alternative possible. En reconnaissant la qualité d’espace singulier au littoral, on lui confère un statut à part. Sans être encore explicite, cette reconnaissance publique par l’État vaut comme pré-mices d’une future patrimonialisation du littoral, non pas au sens du bien familial mais du bien commun comme patrimoine collectif. La mission Racine, sorte d’expertise avant la lettre, forte de ses fonc-tionnaires à la fibre aménagiste mais aussi humaniste, se singularise par une déconcentration inhabituelle des instances de l’État, par sa forte accroche au terrain et son inscription dans le milieu local. Aménager le littoral pour le tourisme revient à le rendre viable. Dans la programmation et pour la première fois, il est fait appel aux naturalistes pour résoudre le problème crucial de la prolifération des moustiques. La Mission mandate des membres de la Société de Protection de la Nature, les professeurs Harrant et Rioux qui définissent une politique de traitement respectueuse du milieu en limi-tant les atteintes. Cette prise de conscience très forte par rapport au milieu, affichée dans ce problème de démoustication, anticipe d’un basculement des mentalités : le territoire littoral est désigné comme un territoire unique par sa diversité mais également par sa fragilité qui conduit la Mission Racine à préconiser une politique d’exception pour son aménagement, pré-mices des futurs politiques publiques du littoral. Paradoxalement, l’héritage le plus significatif de la Mission Racine viendra du Ministère de la Construction par le biais de deux personnages clef, Édouard Bonnaud et Pierre Raynaud, lesquels, forts de leur expérience en matière d’aménagement urbain, importeront dans l’expérience du littoral Languedoc-Roussillon, leur savoir-faire de la planification en amorçant une réflexion sur la gestion du territoire en terme d’aménagement : le littoral comme espace d’une politique touristique doit intégrer nombre d’enjeux urbanistiques. Le choix par l’État du modèle du « tout tourisme » sur le littoral lan-guedocien rencontrera une contestation au sein même de l’État, portée par des acteurs qui n’adhèrent pas à ce devenir du littoral : certains, au Ministère de la Construction, préféreraient lui voir une vocation industrielle et éco-nomique plus marquée, d’autres contestent la logique de l’équipement tou-ristique induisant plus d’urbanisation qui, à terme, menacera le milieu lit-toral. D’autres perçoivent que cette logique d’aménagement rationnel accélère des phénomènes qu’elle voudrait éviter, notamment une urbanisation anarchique. De même, dans une situation de fort régionalisme, ce projet rencontre une hostilité « locale » qui dénonce l’utilisation de l’activité tou-ristique comme seule ressource pour ces territoires. Le milieu politique intervient dans le débat, remettant en cause cet aménagement : « tourisme de classe », tempête le parti communiste. « Interventionnisme étatique peu libéral », déplorent certains milieux de droite. Face à la généralisation de cette grogne, la DATAR commande en 1971 une étude sur « les perspectives à long terme d’aménagement du littoral
 
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français ». Le rapport Picquart, du nom de son auteur, remis en 1973, recommandera, plutôt que l’aménagement, le ménagement de cet espace côtier. Comme l’avaient suggéré les dirigeants de la mission Racine, le rapport Picquart propose la création d’un établissement chargé de la protection du littoral. C’est chose faite en 1975, le Conservatoire du littoral acquiert les statuts lui permettant de devenir propriétaire et gestionnaire indirect de sites naturels. Cette genèse explique sans doute que si, le Conservatoire a pour mission de protéger le littoral, il n’en demeure pas moins que sa culture originelle est inscrite dans l’action d’aménagement du territoire et s’exprime dans la continuité de l’action de la Mission Racine, en privilégiant plus particuliè-rement la question environnementale. De cette filiation avec la DATAR, le Conservatoire a hérité l’idée d’aménagement rationnel, de planification en affirmant la présence de l’État sur le territoire pour éviter une logique pure de marché. Par une astucieuse inversion, les objectifs ont été modifiés, pri-vilégiant la conservation plutôt que le tourisme. En se qualifiant sur un autre terrain, l’État reste présent sur le terrain et peut agir. En nommant Pierre Raynaud premier Directeur, le Conservatoire hérite du réseau de sociabilité de la Mission Racine, de son savoir-faire relationnel et de sa cul-ture aménagiste très originale. En dépit du centralisme ambiant, l’idée de concertation, de négociations est en route. L’ostentatoire développement des programmes immobiliers « pieds dans l’eau » et l’anarchie qui en découle ont généré une onde de grogne et une revendication de nature dans l’opinion publique. Localement, des mouvements associatifs de protection des rivages se structurent. 2Lerivaagrteiplaistraitimoonneialisé, entre a t écologisation Dans ce terreau propice, l’annonce de la création du Conservatoire du lit-toral ne suscitera pas de polémiques, s’inscrira dans un processus consensuel qui perdure aujourd’hui encore, à l’image du soutien des maires de com-munes littorales à l’action du Conservatoire. Le contexte et le concept sont modernes, nouveaux, originaux. Le Conservatoire tire sa légitimité de ce processus de patrimonialisation dont l’objet « littoral », spécifié par une politique publique, fédère les « agents » de la mise en patrimoine : scientifi-ques, naturalistes, experts des inventaires et de l’ingénierie écologique, mouvements associatifs. Pourtant, cet objet est singulier, territoire entre terre et mer aux caractères biologiques et identitaires hybrides, zone d’entre-deux difficile à caractériser, même pour l’administration, s’appuyant sur des logiques distinctes, des populations différentes. Le rivage « patrimonialisé » n’est pas un acte isolé, il s’inscrit dans un mouvement global de patrimonialisation de la société : extension de l’idée de patrimoine à l’espace rural, création de la direction du Patrimoine (1978), de la mission du Patrimoine Ethnologique (1980), sollicitation des
 
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ethnologues dans les conseils régionaux, élaboration d’inventaires sur les savoir faire, le bâti, l’architecture vernaculaire… Ces « patrimoines en folie »  3 s’inscrivent, selon les adeptes de Freud, dans le malaise de civilisation, cette quête éperdue d’identité mise à mal par la modernisation, la rupture des cadres préétablis. Les territoires désertés, abandonnés, en friche, vides de sens deviennent objets d’une muséification sur lesquels on projette un nou-veau sens pour leur reconquête. Le littoral, entre déclin dans sa vocation agricole et refus de son bétonnage, est le lieu d’incertitudes, d’hésitations, d’une quête quant à son assignation future. Il est l’objet potentiel idéal pour une patrimonialisation. Pour asseoir cette « mise en patrimoine » du littoral, deux registres vont être mis en œuvre : dans un premier temps, une action d’artialisation au sens où l’entend le philosophe Alain Roger, puis une action d’écologisation. Fraîchement nommé Directeur du Conservatoire, Pierre Raynaud passe une commande à Jean Cuisinier, personnalité reconnue dans le milieu eth-nologique, notamment pour son rôle au Musée des arts et traditions popu-laires. Cette étude met en lumière la relation intime d’inspiration qu’ont entretenus nature et paysages des rivages d’autrefois et création artistique des grands peintres et écrivains à partir du XVIII e  siècle en démontrant que ce patrimoine naturel est source d’une grande partie de notre acquis cul-turel. Trois tomes volumineux, entre inventaire exhaustif, guide de voyage inspiré et atlas (certains diraient aujourd’hui sommier), dressent, côte après côte, ce fantastique album de regards d’artistes en codifiant leur manière de représenter le littoral. Par la suite, le Conservatoire mobilise la photographie, plus moderne car prospective, pour rendre compte d’un point de vue artistique mais éga-lement d’une réalité géographique. La photographie, image fidèle, permet de documenter, d’identifier, de répertorier, de révéler. Cette dynamique qu’autorise le cliché place la photographie à l’interface du pittoresque, du beau paysage, et de la prise en compte du milieu, de son évolution, au sens écologique du terme. Est-ce l’effet d’une certaine filiation ou d’une culture commune ? La démarche du Conservatoire rejoint celle initiée par la DATAR en 1983 au travers de sa Mission photographique. Toutes deux s’inscrivent via la photographie dans le registre de l’inventaire, de la patri-monialisation dont la première manifestation remonte à la Mission héliographique en 1851, destinée à répertorier les monuments historiques de France de l’époque. Plus proche de nous, en 1989, « …souhaitant fixer les bouleversements induits par la construction du tunnel sous la Manche… », la Mission Transmanche passe plusieurs commandes à des pho-tographes français et étrangers. À partir des années 80, pour célébrer l’« invitation au voyage », le Conservatoire édite une douzaine d’ouvrages de photographies consacrés à ses sites. 3 Selon l’expression de Henry Pierre Jeudy in Patrimoines en folie , Paris, Éditions de la MSH, coll. Ethnologie de la France, Cahier 5, 1990.
 
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La photographie au Conservatoire est l’élément médiateur, médium, d’articulation entre le paysage considéré comme artistique et le milieu en perspective écologique.
© Raymond Depardon, Magnum Photos / Conservatoire du littoral. Photo 1 «Piétinements, parcours», La Pointe du Raz. «Piétinements, parcours», La Pointe du Raz (Bretagne). Car l’écologie fait dans le même temps une très forte poussée, tant au sein d’associations militantes nationales et locales que parmi les scientifiques, cette distinction entre écologie militante et écologie scientifique n’étant guère opérante puisque l’on retrouve bon nombre de ces derniers dans les associations de défense de la nature. Les scientifiques écologiques s’inscrivant plus dans une volonté de gérer le territoire que dans une optique théorique fondamentale pure, il se crée une écologisation du territoire et notamment du littoral dont la spécificité entre terre et mer, la grande richesse faunis-tique et floristique, la diversité, les interactions des éléments en présence se prêtent à merveille à la modélisation écologique en terme de systèmes. John Dixon Hunt  4  prévoyait trois natures : la nature rupestre, la nature sauvage et la nature artialisée. On pourrait ironiser en proclamant une qua-trième nature : la nature écoartialisée ou, pour reprendre les termes d’Augustin Berque, écosymbolique. Celle-ci ne s’exprime plus par le seul et pur registre de la contemplation, elle s’inscrit dans un mouvement de gestion, qui convie l’ingénierie écologique pour créer des outils scientifi-4 John Dixon Hunt, L’art du jardin et son histoire , Paris, Odile Jacob, 1996.
 
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ques de restauration permettant d’intervenir volontairement sur la nature, de recréer des écosystèmes que l’on qualifie de naturels, d’expérimenter sur le terrain. La démarche n’est plus celle, classique, d’un inventaire, mais celle qui convoque les registres de l’expérimental, de l’innovation en terme de techniques de gestion de la nature. Cette biologie de la conservation, véritable science de la restauration, autorise à interférer à certains stades des processus de la nature pour rectifier, accélérer, ralentir, recréer de nouveaux équilibres. L’écologisation requalifie l’espace mais va au-delà de l’intervention technique en donnant à voir les espaces naturels et « sauvages » comme des ensembles écologiques et non plus comme des simples paysages pittoresques. Le marais du Vigueirat, site camarguais du Conservatoire du littoral est un bon exemple de ce double processus initié dans les années 90 : dans un premier temps, une démarche de requalification du marais en termes éco-logiques, une reconstitution du marais grandeur nature à travers ses com-posantes scientifiques puis une démarche d’artialisation. Le marais ne faisait pas partie des beaux objets à voir et il y a une innovation du point de vue de l’objet que l’on met en scène. Cette mise en scène, pour être complète, s’accompagne d’une démarche pédagogique, la création de sentiers, parti-culièrement sur un petit espace soustrait à l’ensemble, qui va faire l’objet d’une reconstitution virtuelle. L’écologisation des lieux tend vers une artia-lisation des lieux : les marais sont devenus les lieux par excellence de la con-servation et pour peu que l’on réhabilite les références picturales du XIX e siècle, on pourrait les peindre aujourd’hui ! 3 Le jeu de la négociation Si la patrimonialisation convoque des processus de qualification des espaces, la médiation renvoie, quant à elle, aux acteurs et aux pratiques de gestion. À ce titre, le Conservatoire est un vecteur de nouvelles pratiques de gestion de l’espace littoral. Si le rivage était auparavant perçu comme une zone vide destinée à être équipée lourdement pour que sa mise en valeur rime avec richesses, les acteurs pour sa gestion en appellent aujourd’hui à des notions telles gestion patrimoniale ou développement durable… Cet apprentissage de nouvelles modalités d’usage du milieu s’adresse à tous les acteurs con-cernés par les transformations de ce milieu, qu’ils évoluent au sein de l’appareil étatique ou composent les populations dites locales : ruraux, agri-culteurs, professionnels de l’aquaculture dans les étangs, mais également les « néo-ruraux » ou encore le monde associatif, les professionnels du tou-risme, les élus, sans oublier les scientifiques, les experts, tous font partie de cette nouvelle donne de la construction de cet espace. Même si la conservation est l’objectif assigné au Conservatoire du litto-ral, celui-ci est néanmoins amené à jouer un rôle d’animateur, de régulateur face aux différents acteurs en présence. La gestion des sites qu’il acquiert étant indirecte, selon les termes de la loi du 10 juillet 1975, elle passe par la médiation des acteurs locaux, qu’ils soient collectivités locales, syndicats
 
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mixtes intercommunaux ou associations. L’idée de soustraire certains espaces à la spéculation foncière tout en inscrivant cette démarche dans un cadre délibératif en faisant participer les élus à la gestion locale est tout à fait innovante pour l’époque. Cette volonté de ne pas monopoliser, de laisser la place à une réappropriation locale de l’action du Conservatoire porte en filigrane la signature de la Mission Racine qui, forte de son expérience de terrain par l’entremise de ses membres, avait compris qu’une administration autoritaire, court-circuitant tous les canaux des décisions locales, condamnait la présence forte de l’État sur le terrain. Au sein de cette multiplicité d’acteurs, chaque groupe présente des structurations et des organisations différentes, des intérêts parfois divergents et possède sa propre représentation de la nature. Il peut s’agir, par exemple, d’agriculteurs fortement organisés dans des secteurs viables au sein de la sphère marchande, à l’exemple de la production maraîchère du nord-Finis-tère ou de la viticulture camarguaise. Ce peut être également un groupe professionnel structuré s’exprimant par la médiation d’une organisation et non pas de manière individuelle, tel un syndicat par exemple. Ce peut être encore un groupe s’intégrant à la dynamique culturelle locale, comme les manadiers camarguais qui s’inscrivent dans un mouvement de régionalisation, de folklorisation. Dans le jeu de la négociation avec le Conservatoire, lui-même obligé de composer avec les dynamiques locales, la structuration, l’identification du groupe va jouer un rôle important. La manière de procéder diffère selon qu’il s’agit d’une négociation au coup par coup suivant des individualités ou s’inscrivant dans un système de rapports avec de véritables règles. Dans certains cas, l’image culturelle et patrimoniale de l’activité peut devenir un argument très fort de qualification, de destination en terme de produit tou-ristique et donc de gestion de l’espace. Les manadiers en Camargue ou encore les sauniers de la façade atlantique, nantis de l’image patrimoniale qu’ils véhiculent, seront en position forte lors de négociations pour faire valoir leurs intérêts économiques et s’imposer au dépend d’autres groupes sociaux, susceptibles eux aussi de revendiquer une appropriation sur le ter-ritoire. Dans le Languedoc, par exemple, le Conservatoire du littoral a tout intérêt à s’appuyer sur les manadiers dans la mesure où l’élevage extensif qu’ils pratiquent présente des qualités de gestion. L’entente négociée entre Conservatoire et manadiers est valorisante puisqu’elle participe d’une requalification de la nature et de la culture. À l’inverse, les maraîchers qui autrefois véhiculaient une image positive de développeurs, ne présentent plus une image respectueuse de valorisation et sont désormais considérés comme des étrangers au territoire. La réelle difficulté intervient lorsque le Conservatoire se trouve face à un groupe fort, constitué, dont les options économiques ne répondent en rien à ses objectifs de conservation. En l’absence de débat interne et d’une doctrine établie, la négociation tourne rapidement au conflit. C’est le cas par exemple de l’occupation de certains terrains par la profession ostréicole.
 
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Par contre, lorsque le Conservatoire négocie avec des groupes peu cons-titués, il peut imposer ses positions vis-à-vis de la nature. La pratique de l’aquaculture sur certains de ses terrains l’intéresse puisqu’elle permet un maintien du milieu en l’état (entretien hydraulique). N’autorisant qu’une aquaculture extensive respectueuse de l’environnement, le Conservatoire se place en position forte dans les négociations puisque, du fait de la fragilité économique de cette activité, elle n’est représentée que par un groupe social faible donc influençable. 4 La mémoire locale contournée En terme de médiation, on peut faire l’hypothèse que le Conservatoire se fera le porte-parole de groupes selon leur degré de structuration et en fonc-tion de l’adéquation de leurs intérêts avec l’idée de patrimonialisation qui sous tend son action. Néanmoins, à la différence des Parcs naturels régionaux qui, dans un contexte de développement, s’appuient sur la notion de patrimoine pour revaloriser des pratiques, des savoir-faire, pour créer des écomusées, le Con-servatoire du littoral ne se pose pas comme le lieu de transmission de cette mémoire. Il abandonne implicitement cette tâche aux organismes gestion-naires, se réservant la mission qu’il juge prioritaire : la renaturation du milieu. Au-delà de la curiosité intellectuelle ou de la passion ethnologique, lieu de valorisation de pratiques, de savoir-faire, le Conservatoire opte pour un objectif plus technique sur lequel il sera évalué : la production de la nature sauvage et de la biodiversité. Dans le jeu des négociations, il aura tendance à valoriser parmi les activités, celles qui vont dans le sens d’une recréation écologique des lieux. Dans le registre de la mise en valeur de ses terrains, cette attitude s’exprime dans le choix de l’extensif au détriment de l’intensif mais elle est surtout manifeste dans sa forte tendance à s’appuyer sur le milieu le plus structuré sur l’ensemble du littoral : le milieu ornitho-logique. Les associations puissantes et actives qu’il regroupe développent une culture de l’oiseau dans laquelle les espaces protégés sont avant tout considérés comme l’habitat naturel des volatiles. Par exemple, dans les cas de requalification des espaces, les marais salants seront d’abord pensés en terme de réserves humides, dans le but de favoriser la nidification des oiseaux sauvages. Portés par ces groupes forts et organisés, les aspects orni-thologiques sont souvent plus valorisés que les aspects botaniques. Cette « culture-oiseau » répond doublement aux objectifs du Conservatoire : selon les scientifiques écologiques, l’oiseau, en tant qu’indicateur de la bio-diversité du milieu, représente la chaîne finale du processus écologique, il prouve la qualité du milieu. D’autre part, l’oiseau participe grandement de l’une des missions du Conservatoire : l’ouverture au public. Le public, et particulièrement les enfants, aiment les oiseaux, moins pour des raisons écologiques que pour ce qu’il représente, présence familière jusque dans les villes, symbole de liberté. Ce souci de l’oiseau sur ses sites conforte le Con-
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© Frédéric Schwalek, Conservatoire du littoral. Photo 2 Parc du Marquenterre. Marquenterre ornithological park (Baie de Somme). servatoire dans sa mission : protéger, accueillir… L’oiseau, autrefois recherché pour la taxidermie, est désormais objet vivant d’un culte suivant un processus intéressant : au fil du temps, les collectionneurs se sont mués en amoureux des oiseaux. Le Domaine du Marquenterre dans la baie de Somme témoigne de cette évolution : autrefois propriété d’une famille de chasseurs, ce sont désormais les fils qui gèrent ce domaine devenu espace naturel où l’on ne chasse plus… Cette lecture orientée de la nature expose à un risque de banalisation des sites pensés à travers un acteur unique. Observatoires, sentiers théma-tiques, ornitho-pédagogie composent ce registre systématique de la culture oiseau. Ces nouveaux messages participent de la fabrication de nouveaux territoires. Dans ce contexte, quels sont les outils politiques et relationnels permettant la création d’un espace public de dialogues et de débats ? La gestion de la nature implique de nombreux acteurs (associations, élus, public…) et cha-cun d’entre eux exprime à des degrés divers son implication et sa demande de qualité de gestion en terme d’offres et de demandes. Chaque catégorie d’acteurs a ses propres priorités et ses propres limites au consensus. Cette diversité de points de vue différents peine à émerger, entre autre par
 
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l’absence de lieux stratégiques de relais, d’information, d’action, de capita-lisation du savoir. Il n’y a pas de lieux transitionnels et transactionnels au sein desquels la diversité de points de vue pourrait s’exprimer. Il n’y a pas non plus de passeurs d’énoncés, de traducteurs qui permettraient à d’autres discours de prendre place dans la programmation, l’affectation, les priorités désignées. Dans ces conditions, la solution de facilité consiste dès lors à établir le contact avec les partenaires les mieux organisés, les plus médiatisés avec les--quels se met en place la contractualisation. C’est le cas des élus ou des orni thologues qui deviennent les représentants privilégiés du local. Ce dispositif laisse peu de place aux populations, à la valorisation de leurs pratiques. Pourtant, par leurs activités d’autrefois, par leurs modes de vie, elles ont façonné le paysage, lui ont donné ses formes et ses qualités : paysages fermés du bocage ou ouverts de l’openfield, présence d’éléments du paysage témoins d’activités tels murets de pierre, talus relevés, réseaux hydrauliques, canaux, haies, lavoirs… Sur les terrains du Conservatoire œuvrent des manadiers, des vignerons, des saulniers… Mais les paysages qu’ils façonnent s’inscrivent dans les pay-sages de la conservation : les activités sont certes maintenues, mais soumises au seul projet paysager ou environnemental du Conservatoire. Elles ne le conditionnent pas, elles lui sont inféodées. Le projet de conservation des paysages du Conservatoire ne se confronte à aucun autre dans la mesure où cela supposerait un processus réflexif des acteurs locaux à proposer d’autres perspectives de type environnemental ou paysager, bénéfique à la fois pour l’environnement et pour les exploitants et reflets de leurs pratiques. Si cette potentialité existe, elle ne s’exprime pas parce qu’elle ne trouve pas de lieu de communication, de forums nécessaires à son expression. Ce dispositif orienté dans la seule optique de conservation s’expose au risque d’une pétrification, d’une muséification, d’une naturalisation des objets comme des pratiques sociales. Les inventaires deviennent le mode unique de lecture, de compréhension de ces territoires, ils prennent le pas sur tout autre forme de déchiffrage de ces lieux. La mémoire locale que pourraient véhiculer les acteurs s’en trouve confisquée au dépend d’une requalification du territoire à des fins biologiques. L’oiseau sacralisé par la vision écologique a pris le pas sur l’oiseau banalisé de la vision cynégétique, la structure des bassins salicoles a été requalifiée en direction des popula-tions d’oiseaux pour leur hébergement et leur reproduction. Cette vision de la nature, pensée par des urbains, se veut répondre d’abord aux aspirations d’une classe moyenne citadine. Au mieux, la mémoire locale, l’expertise populaire sont captées et convoquées à des fins « extérieures » au milieu local dans le cadre, par exemple, de la création d’éco-musée, de musée des traditions… Dans ce dispositif, un exploitant est un acteur comme un autre, sans prérogative, ni considération particulière lié à sa présence ancienne sur les lieux. Souvent, il aura le sen-timent d’être dépossédé d’un territoire qu’il estimait être le sien.
 
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Dans ce jeu de requalification des territoires, nombreux sont ceux qui y trouvent néanmoins avantage : le public, les gestionnaires, les élus, certaines populations locales « figurant » et représentant la tradition par le maintien de leurs activités tels les bergers, par exemple, dont les pratiques de sur-croît, présentent une compatibilité avec une gestion écologique. Les scien-tifiques deviennent quant à eux, les nouveaux « experts » de ces territoires. Leur culture trouve un terrain d’expérimentation propice sur ces terrains et leur implantation vaut appropriation. Les scientifiques de la Tour du Valat, présents en Camargue, sont ainsi devenus les experts au niveau local, natio-nal et même international des zones humides. 5 Le fonctionnaire et la nature Cette redistribution des rôles, des valeurs, des engagements vis-à-vis de ces territoires laisse place à une nouvelle donne pour la fabrication des paysages. En effet, si ceux-ci ne sont plus le produit d’activités telles que pratiquées jusqu’alors, qu’en est-il aujourd’hui dans ce dispositif régit en grande partie par les agents de l’État ? Dépossédé de ses qualités d’espace vécu puisqu’il n’est plus ni le lieu de l’habitation, ni le lieu de la production mais le lieu de la conservation, le paysage devient un objet qui, pour perdurer aux yeux de ses nouveaux pères, doit se plier aux règles rassurantes du classement. N’étant plus le fruit d’un vécu, d’un rapport de l’homme à son territoire, sa nouvelle légitimité lui est conférée en l’intégrant à un système d’ordonnancement, de rangement, de normatif, de zonage, de standardisation. C’est le cas de la reconstitution de cabanons qu’on prend le soin de réa-liser aujourd’hui avec des matériaux locaux (ajoncs) dans un souci d’authen-ticité. On souhaite que figurent, au cœur du paysage littoral, les habitats typiques qu’étaient les cabanons de pêcheurs. Or, ces cabanes populaires, lieu de l’activité précaire, marginale des petits pêcheurs, reflet de pratiques à mi-chemin entre professionnalisme et ludique, tirent leur poésie de leur aspect hybride, inachevé, désordonné, bricolé, entre douce pagaille et fran-che profusion. De fait, elles ne peuvent qu’échapper à toute tentative de patrimonialisation puisque l’existence même de ces cabanes traditionnelles tient au fait qu’elles ne relèvent d’aucune conscience systématique. La cabane de pêcheur n’existe que parce que la nature est considérée comme ressource. Tant d’efforts déployés pour produire du paysage méritent un public. À moins que ce ne soit le public qui mérite un effort… Pour lui, on s’ingénie à mettre en scène ces nouveaux territoires. On lui dicte ce qu’il faut voir et on lui donne les outils pour interpréter ce qui lui est donné à voir. Il dispose pour cela de sentiers d’interprétations ou de découverte ludo-péda-gogique, de maisons du littoral, des marais, des dunes, des vins, du vent… et des gardes du littoral qui, de surveillants, deviennent des pédagogues et animateurs.
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