Les sols polygonaux dans les Alpes et la genèse des sols polaires - article ; n°228 ; vol.40, pg 610-619

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Annales de Géographie - Année 1931 - Volume 40 - Numéro 228 - Pages 610-619
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1931
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Maurice Gignoux
Les sols polygonaux dans les Alpes et la genèse des sols
polaires
In: Annales de Géographie. 1931, t. 40, n°228. pp. 610-619.
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Gignoux Maurice. Les sols polygonaux dans les Alpes et la genèse des sols polaires . In: Annales de Géographie. 1931, t. 40,
n°228. pp. 610-619.
doi : 10.3406/geo.1931.11102
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1931_num_40_228_11102610
LES SOLS POLYGONAUX DANS LES ALPES
ET LA GENÈSE DES SOLS POLAIRES
(Pl. XIV.)
Le point de départ de cet article a été l'observation d'un très bel
exemple de « sol polygonal » dans les Alpes françaises ; cette observa
tion m'a amené à rechercher les exemples analogues, assez rares,
déjà décrits dans les Alpes, puis à réfléchir sur le mécanisme de fo
rmation de ces sols, bien connus dans les régions polaires ; il m'a sem
blé en particulier que des expériences toutes récentes, faites en
Amérique par S. Taber1, pouvaient suggérer à ce sujet des idées nouv
elles.
Pour plus de clarté, nous adopterons dans l'exposé qui va suivre un
ordre inverse.
I. — Les sols des régions polaires
Dans les régions polaires, partout où le sol n'est ni rocheux, ni
perpétuellement recouvert de neige ou de glace, les conditions cl
imatiques déterminent des formes de sols très particulières. Les pierres
grosses ou petites et les terres argileuses, au lieu d'être mélangées
pêle-mêle et sans ordre, y apparaissent triées par grosseurs et groupées
en arrangements caractéristiques. Des zones où sont rassemblées les
plus grosses pierres alternent avec d'autres où le sol n'est formé que
de fines boues argileuses.
Ainsi prennent naissance des sols d'un aspect si particulier et si
net qu'ils ont été remarqués de suite par tous les explorateurs po
laires, et même par les voyageurs visitant le Spitzberg, région entrée
maintenant dans le domaine du grand tourisme.
Ces sols polaires ont donc été maintes fois décrits, et sont très bien
connus, sinon expliqués. On trouvera à ce sujet de nombreuses réfé
rences bibliographiques dans un article récent de W. Salomon8,
1. Stephen Taber, Frost heaving (Journal of Geology, XXXVII, 5, p. 428-461,
21 fig. Chicago, 1929). — The mechanics of frost heaving (ibid., XXXVIII, 4, p. 303-
317, fig. 5, 1930).
2. W. Salomon, Arktische Bodenformen in den Alpen (Sitzungsber. d. Heidelberger
Akad. d. Wiss., Math.-naturwiss. h lasse, Jahrg. 1929, 5. Abt., 31 p., 6 fig.).
J'y ajouterai l'indication de deux articles plus récents : J. F. Gellert et A. Schil
ler, Eiszeitboden im Riesengebirge (Zeitschr. d. deutschen geol. Ges., Band 81, 1929,
Heft 9), et J. W. Gregory, Stone polygons beside Loch Lomond (The geogr. Journ.,
vol. LXXVI, n° 5, 1930), travail qui m'a été aimablement signalé par mon collègue
M. Blache.
Malgré son titre, l'étude de N. Krebs, Klimatisch bedingte Bodenformen in den
Alpen (Geographische Zeitschrift, Jahrg. 31, 1925), n'apporte aucune donnée nouvelle
intéressante à notre point de vue. SOLS POLYGONAUX DANS LES ALPES 611 LES
qui nous intéressera plus spécialement tout à l'heure. Nous mention
nerons en particulier l'étude fondamentale de B. Hôgbom г et celle
de K. Gripp2. En langue française, R. Deuvillé3 a publié une mise
au point très claire, accompagnée d'excellentes photographies ; un
très substantiel résume de la question a été donné par Emm. de
Martonne 4.
Le triage des matériaux, qui caractérise les sols polaires, prouve
que ces sols ont été le siège de mouvements internes, sorte de courants
de convection. Et le problème revient à préciser la cause et la loca
lisation de ces courants : beaucoup d'hypothèses ont été émises à ce
sujet, mais aucune n'est encore entièrement satisfaisante.
Rappelons d'abord que ces courants de convection sont tout à fait
distincts des mouvements ďensemble auxquels sont naturellement
sujets tous les sols meubles sur des pentes même très faibles. Et
l'action de ces se traduit nécessairement par des align
ements allongés dans une direction parallèle ou perpendiculaire à l'al
ignement : on a des « sols rayés ».
Au contraire, dans les cas typiques que nous voulons étudier ici,
c'est-à-dire les sols polygonaux et formes voisines, il n'y a pas allo
ngement dans une direction déterminée ; Г arrangement j,des matériaux
se traduit par des figures plus ou moins circulaires ou polygonales.
Examinons d'abord les phénomènes que vont produire, dans les
sols des régions polaires, les alternatives de gel et de dégel.
On sait qu'en tous pays, au-dessous d'une zone superficielle sou
mise aux variations de température diurnes ou saisonnières, règne
une région dans laquelle le sous-sol garde une température constante
et égale à la température moyenne du pays ; c'est cette température
que possèdent les eaux des bonnes sources : elle est de 1С0 à 11° pour
nos régions. Dans les régions polaires, ou de hautes montagnes, où la
moyenne annuelle est inférieure à 0°, il existe donc une zone profonde
dans laquelle le sol ne dégèle jamais ; en été, elle commence à 1 ou
2 m. de profondeur ; c'est beaucoup plus bas seulement que le degré
géothermique commence à se traduire par une remontée de la tempér
ature au-dessus de 0°. Hôgbom avait admis qu'au Spitzberg le sol
devait rester gelé jusqu'à une profondeur de 150 à 300 m. ; des obser-
1. B. Hôgbom, Ûber die geologische Bedeutung des Frostes [Bull. geol. Inst. of Upsala,
1914, 12, p. 257-390).
On verra aussi le très important article de W. B. Schostakowitsch, Der ewig ge-
frorene Boden Sibiriens (Zeitschr. d. Ges. f. Erdkunde, 1927, p. 394-427).
2. K. Gripp, Beitràge zur Geologie von Spitzbergen (Abh. d. Naturwissensch. Vereins
zu Hamburg, XXI, 1927) et Glaciologische und geologische Ergebnisse der Hamburgischen
S pùzber gen- Expedition 1927 (ibid., XXII, 1929).
3. Robert Douvillé, Sols polygonaux ou réticulés (La Géographie, XXI, n° 4, 1916-
1917, p. 241-251, fig. 24-31).
4. Emm. de Martonne, Traité de Géographie physique , 4e édition, t. II, p. 858 (Paris,
Libr. Armand Colin, 1926). -J.T"
612 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
vations faites là, dans les mines de charbon, et rapportées par K. Gripp
ont donné le chiffre de 230 m. Au contraire, dans certaines régions
de la Sibérie, Schostakowitsch indique des chiffres trèsdifférents.
Ce sous-sol éternellement glacé est souvent qualifié, en français,
de sol de toundra, car c'est évidemment à son imperméabilité qu'est
due la stagnation des eaux dans les couches superficielles, détermi
nant les paysages marécageux de la toundra sibérienne. On peut aussi,
pour désigner cette croûte gelée, adopter, à l'exemple de Hôgbom, le
mot populaire suédois de tjâle. L'existence de cette tj&le détermine
ainsi, dans les terres polaires, une division très nette en une zone pro
fonde, toujours gelée, immobile, comparable à un béton à ciment de
glace, et une zone superficielle, transformée en été en une bouillie
semi-liquide et fluente.
La congélation d'un tel sol argileux imprégné d'eau se fait suivant
un processus tout à fait particulier ; on peut le résumer en disant
qu'il y a, au sein de la masse argileuse, sécrétion ou ségrégation de len
tilles ou de couches de glace pure. Ces phénomènes viennent précis
ément d'être étudiés expérimentalement par S. Taber, dans un travail
qui n'a pas encore retenu l'attention des géographes et géologues
ayant étudié les sols polaires ; inversement d'ailleurs, S. Taber n'a
pas eu l'occasion de faire ressortir suffisamment l'importance de ses
propres expériences pour l'explication des phénomènes naturels ob
servés dans les régions polaires.
Les de Taber montrent que, quand on refroidit un
cylindre d'argile humide, une partie de l'eau se concentre, sous forme
de glace pure, fibreuse, en couches ou lentilles plus ou moins épaisses,
tandis qu'une certaine proportion d'eau, absorbée par les particules
argileuses, reste à l'état liquide.
Si on refroidit le cylindre par le haut, tandis que la base plonge
dans une nappe d'eau (plus exactement dans du sable imprégné par
une nappe d'eau), il y a attraction de cette eau liquide par la glace qui
se forme dans la partie supérieure du cylindre ; de sorte que les cou
ches de glace peuvent ainsi s'épaissir dans de fortes proportions.
L'expérience est particulièrement saisissante si l'on intercale dans
la moitié supérieure du cylindre d'argile un lit de sable grossier. Alors
l'eau pompée par le bas ne peut franchir la couche de sable, où la
capillarité est insuffisante à assurer son ascension : l'eau s'accumule
immédiatement au-dessous du lit de sable et peut ainsi y former une
couche de glace très pure et très régulière de plusieurs centimètres
d'épaisseur.
Les sols polaires offrent évidemment des conditions tout à fait
identiques à celles des expériences de Taber. Au moment des pre
miers froids d'hiver, le sol dégelé se congèle à partir de la surface,
tandis que sa base est encore noyée dans la nappe d'eau maintenue LES SOLS POLYGONAUX DANS LES ALPES 613
par la surface imperméable de la tjâle. Ainsi s'explique la formation
de couches ou lentilles de glace pure, parfois épaisses de 1 ou 2 m., que
l'on observe parfois dans les sols polaires : Hôgbom (ouvr. cité, p. 302)
a même vu à la Cole Bay, au Spitzberg, une couche de glace de 5 m.
d'épaisseur, située juste au-dessous d'une de tourbe, laquelle
a dû jouer ainsi le rôle du lit de sable dans l'expérience précitée.
Ainsi s'expliquent aussi les phénomènes décrits par HCgbom
(ouvr. cité, p. 300) sous le nom suédois de pipkrake (= glace en crête),
et qui s'observent couramment dans nos pays1. Par les fortes gelées
d'hiver, on voit les talus d'argiles humides parsemés de petites ai
guilles de glace verticales, souvent couronnées au sommet par un
petit caillou, et qui paraissent avoir « germé» du sol : lorsque le gel
commence, par la surface du sol naturellement, les pellicules liquides
maintenues par capillarité autour des petits cailloux qui parsèment
la surface du sol argileux se congèlent les premières ; ces petites
masses de glace nouvelle pompent pour ainsi dire l'eau encore l
iquide imprégnant l'argile au voisinage et surtout en profondeur : la
glace ainsi nourrie pousse comme un champignon et se dresse en
aiguille.
Comme on le voit, la congélation d'un sol argileux humide s'a
ccompagne d'une forte dilatation causée, non point seulement, comme
on le croyait jusqu'à présent, par l'augmentation de volume de l'eau
passant à l'état solide, mais surtout par Vappel d'importants volumes
ďeau des zones non encore congelées vers les zones congelées. Une
autre série d'expériences instituées à cet effet par S. Taber montre
que les pressions résultant de cette dilatation peuvent atteindre jus
qu'à 15 kg. par centimètre carré.
On sait fort bien (et les ingénieurs des Ponts et Chaussées de nos
Alpes me l'ont confirmé) que pendant les grands froids certains sec
teurs de nos routes macadamisées subissent des gonflements de
l'ordre du décimètre (70 cm. dans un exemple photographié par
Taber), disparaissant peu à peu au dégel ; l'augmentation de volume
de la glace par rapport à l'eau (1 /10) ne suffisait évidemment pas à
rendre compte du phénomène ; en admettant que dans ces secteurs
la route repose sur un sous-sol imprégné d'eau, on voit que les expé
riences de Taber (d'ailleurs précisément entreprises dans ce but) four
nissent une explication tout à fait satisfaisante.
Cherchons maintenant à appliquer ces idées aux sols des régions
polaires.
A la fin de l'été, la surface du sol polaire est complètement dégelée ;
et la surface supérieure de la tjâle a atteint sa cote minimum. Au-
dessus de cette surface vient une zone entièrement imbibée d'eau
1. Comme l'a déjà noté Emm. de Martonne. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 614
souterraine. Au contraire la partie supérieure du sol est desséchée (les
fentes de retrait résultant de cette dessiccation ont été effectivement
observées dans les régions polaires, où elles donnent des « sols rét
iculés» n'ayant rien de commun avec les véritables sols polygonaux) ;
mais à la base de cette croûte desséchée vient une zone interméd
iaire, dans laquelle l'eau monte par capillarité : cette ascension n'est
naturellement possible que dans les régions où le sol est argileux ; au
contraire, les régions où le sol est formé uniquement de débris ou de
graviers rocheux restent sèches, à la même cote.
A ce moment surviennent les premiers froids d'automne. La con
gélation se' produit en partant de la surface. Naturellement aucun
changement ne se produit dans les régions de débris rocheux ; mais
dans les régions d'argiles humides la congélation s'accompagne d'une
sécrétion de glace pure, formée en grande partie aux dépens de l'eau
liquide remontant par capillarité de la nappe souterraine ; cette glace
se forme, soit à l'intérieur même de la masse argileuse, soit à sa péri
phérie.
Ainsi, pendant la phase de gel, il y a montée ďeau profonde dans
les régions argileuses ; ce phénomène ne s'accompagne d'ailleurs pas
d'un déplacement des matériaux solides, mais seulement d'une dila
tation de la zone superficielle en voie de congélation ; en particulier
les régions de débris rocheux seront comprimées horizontalement ; il
y apparaîtra une « schistosité », et les débris rocheux auront tendance à
s'orienter perpendiculairement à la pression, c'est-à-dire vertical
ement.
Arrivons maintenant au dégel du printemps. L'excès d'eau emmag
asiné (sous forme de glace) pendant l'automne et l'hiver dans les
régions argileuses va s'écouler au voisinage et regagner la profondeur
de préférence par les régions de débris rocheux, plus perméables : les
vides (virtuels) produits par le départ de cette eau vont se combler au
fur et à mesure par les parties les plus fluides du sol, c'est-à-dire par
des argiles et des boues fines : ainsi, dans les régions argileuses, il ne
pénétrera pas de débris rocheux, mais seulement des argiles. Cela
revient à dire que les régions primitivement argileuses vont constituer
des centres d'attraction pour les boues : elles se nourriront et s'enr
ichiront progressivement, d'abprd aux dépens de la surface, puis aux
dépens de zones de plus en plus profondes. La phase de dégel corre
spond donc à un appel de boues vers les régions déjà boueuses.
Ainsi, en réalité, le phénomène comporte un mouvement ascen
sionnel de l'eau profonde (automne et hiver), puis son remplacement
par des boues (printemps et été) ; mais au total le résultat est un cou
rant ascendant de boue.
Cette notion de courants ascendants ou de courants de convection
dans les sols polaires est très ancienne et s'est déjà imposée à de LES SOLS POLYGONAUX DANS LES ALPES 615
nombreux observateurs ; récemment elle a été développée avec beau
coup de force par K. Gripp. Et, bien auparavant, on avait 'évoqué, pour
l'explication des sols polygonaux, l'expérience de Bénard *, montrant
que des courants de convection ascendants se propageant dans une
masse liquide y donnent naissance à des tourbillons circulaires ou
polygonaux.
Par contre, le point délicat était de trouver la cause, le moteur de
ces courants ; la capillarité ne peut être invoquée, car elle n'agit pas
seulement sur les sols polaires, et d'ailleurs ne produirait pas de
déplacement des boues. K. Gripp a cru pouvoir faire appel aux varia
tions de densité de l'eau avec la température ; en effet, au moment
du dégel, l'eau qui imbibe la couche superficielle peut atteindre [4° et
y rester plus ou moins longtemps, tandis que les couches profondes,
au contact de la tjâle glacée, se maintiennent constamment à 0°.
L'eau à 0° étant plus légère que l'eau à 4°, on voit qu'il y a une inver
sion des densités, et par conséquent tendance à la formation de cou
rants ascendants, comparables à ceux qui prennent naissance au sein
d'un liquide contenu dans une casserole que l'on échauffe par-dessous
(cas de l'expérience de Bénard). Aussi K. Gripp applique-t-i] fort
justement aux sols polaires le qualificatif de sols bouillonnants (Bro-
delbôden).
Mais, comme l'a fait remarquer Salomon, il est difficile d'admettre
que le bouillonnement puisse être attribué à la simple différence de
densité de l'eau (0,868 à 0° et 1 à 4°) dans les couches superficielles et
les couches profondes ; les teneurs de boues en suspension doivent
donner des variations de densité beaucoup plus fortes.
Au contraire, les expériences de Taber semblent bien nous révéler
la vraie cause des courants ascendants : c'est l'aspiration de l'eau,
causée par la congélation de la surface ; l'eau monte d'abord pendant
l'hiver ; la boue suit au printemps.
Dans un sol régulièrement homogène sur de grandes surfaces, les
conditions sont analogues à celles de l'expérience de Bénard : le
bouillonnement donne d'emblée naissance à des courants tourbillon-
naires polygonaux, et on a un sol « cellulaire » très régulier. Mais, si
le sol présente primitivement des hétérogénéités très légères, par
exemple des régions plus argileuses, les courants ascendants et cen
trifuges vont se localiser dans ces emplacements privilégiés ; chaque
bouillonnement se traduira alors à la surface par un massif de terre
argileuse, légèrement bombé, et entouré d'une zone plus pierreuse, où
les débris rocheux, lorsqu'ils sont aplatis (cas des schistes), auront
tendance à se dresser verticalement. On aura ainsi l'impression d'une
sorte de « jardinage» naturel : des « massifs») de bonne terre, à surface
1. H. Bénard, Les tourbillons cellulaires dans une nappe liquide propageant de la
chaleur par convection en régime permanent (Thèse, Paris, 1901, Gauthier-Villars). 616 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
bombée, d'où on aurait enlevé les cailloux, pour planter ces derniers
en bordure. Dans les régions polaires, les dimensions de ces massifs
peuvent être de quelques décimètres ou de quelques mètres.
Si les massifs restent éloignés les uns des autres, ils apparaissent
entourés par des « cercles » ou anneaux de pierres ; s'ils s'accroissent en
venant s'accoler les uns aux autres, on aura un assemblage de massifs
polygonaux, séparés par des réseaux de pierres : ce sera un sol polygonal
typique ; enfin, si la soudure devient plus complète, les pierres se réfu
gient aux sommets de ces polygones : on a alors des îlots de pierres.
Bien entendu, si la pente du terrain est suffisante pour permettre
un glissement ď ensemble du sol, glissement facilité par l'existence de
la tjule, les structures que nous venons de décrire seront plus ou
moins déformées : les réseaux de pierres deviendront des « festons»
ou « guirlandes de pierres », et même des « bandes de pierres » (sols
«rayés ou striés»). D'ailleurs ce glissement à lui seul peut aussi don
ner naissance à des formes de sol particulières, que nous n'avons pas
à étudier ici.
Salomon a tenté une classification à la fois morphologique et
génétique de ces divers types de sols ; en s'inspirant de cette tenta
tive, on aboutit au tableau suivant :
1. Sols sans écoulement d'ensemble.
1° Sols cellulaires (uniformément argileux).
2° Sols à « massifs » : a) anneaux de pierres ; b) réseaux de pierres
(sols polygonaux) ; c) îlots de pierres.
2. Sols avec écoulement suivant la pente.
1° Sans tjule : sols en reptation (phénomène banal et (universel
sous toutes les latitudes).
2° Sur une tjule : solifluction : a) guirlandes ou festons de pierres ;
b) sols striés (ou bourrelets de pierres) ; c) blocs glissants ; d) torrents
de blocs (glaciers rocheux).
II. — Les exemples de sols polaires connus dans les Alpes
Les phénomènes que nous venons de décrire, et en particulier les
plus typiques d'entre eux, c'est-à-dire les sols à massifs de terre et
spécialement les sols polygonaux, sont incomparablement moins nets
et moins fréquents dans les régions alpines que dans les régions po
laires. Cela tient à des causes multiples, dont la principale paraît être
surtout la raideur des pentes au voisinage de la limite des neiges per
pétuelles ; c'est en effet seulement près de cette que l'on peut
espérer trouver réalisées les conditions nécessaires : grands froids LES SOLS POLYGONAUX DANS LES ALPES 617
d'hiver, absence de manteau végétal et de couverture de neige per~
manente.
De fait, des exemples de sols polaires dans les Alpes n'ont été
étudiés que très tardivement, et demeurent même aujourd'hui très
rares. Une revision très complète en a été faite dans l'article précité de
W. Salomon, auquel nous renvoyons pour plus de détails.
1° Alpes orientales. — Les observations les plus anciennes (1864)
sont celles d'un alpiniste suisse, C. Hauser1, qui fut frappé par
l'aspect de «jardins naturels» de certaines régions du massif du
Selbsanft (Alpes de Glaris), vers 2 600 m. ; c'est lui qui a le premier
employé l'expression imagée de « massifs », remise récemment en
honneur par Salomon. La première étude un peu étendue est celle de
Kinzl2, qui a fait de nombreuses observations, entre 2 200 et 2 700 m.,
dans diverses régions (Silvretta, Alpes de l'Ôtztal, Hohe Tauern,
Gross-Venediger, Ankogel). Enfin les exemples cités par Salomon ont
été observés par lui entre 2 600 et 3 000 m. dans PEngadine, où il a
revu des localités déjà signalées par Tarnuzzer3.
Ces observations ne se rapportent d'ailleurs pas à des sols poly
gonaux bien typiques, mais plutôt à des types divers de sols à massifs,
ou à des sols rayés ; les seules photographies publiées sont celles de
Salomon ; l'une représente un bel exemple de sol rayé, deux autres,
des « massifs de terre » paraissant isolés.
2° Alpes occidentales. — II est étonnant de constater que, sauf
erreur de notre part, aucun de nos confrères suisses n'a encore signalé
de sols polaires ; en particulier les montagnes émoussées de schistes
lustrés entre le Grand-Combin et Zermatt doivent certainement en
offrir des exemples. Il me semble en avoir vu autrefois dans le haut
Val d'Hérens, dans les zones de replats morainiques situés entre la
Pointe de Vouasson et les Aiguilles Rouges d'Arolla ; mais ces sou
venirs, très anciens, datent d'une époque à laquelle mon attention
n'avait pas encore été attirée sur ces questions ; et je ne puis citer
aucune observation précise.
Par contre, dans les Alpes françaises, des cas bien typiques de sols
polaires ont été étudiés par A. Allix4 dans la région du glacier du
1. C. Hauseh, Der vordere Selbsanft (Jahrb. d. Schweiz. Alpenklub, Bd. 1, 1864,
p. 159-160) ; — Ein Blumengtrten im Eise (ibid., Bd. 8, 1873, p. 515).
2. H. Kinzl, Beobachtungen uber Strukturbôden in den Ostalpen (Petermanns Mitl.,
1928, p. 261-265).
3. Tarnuzzer, Beitràge zur Geologie des Unterengadins (Beitr. z. geol. Karte d.
Schweiz, N. F., 23, 1909, p. 105-106) ; — Die Schuttfacetten der Alpen und des hohen
Nordens {Petermanns Mitt., 57, 1911, II, p. 262-264).
4. A. Allix, Nivation et sols polygonaux dans les Alpes françaises (La Géographie,
t. XXXIX, I, 1923, p. 431-438, 6 fig.).
Voir sur des sujets analogues : Emm. de Martonne, Le rôle morphologique de la neige
en montagne (ibid., t. XXXIV, 1920-1921, p. 255-267). 618 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Mont-de-Lans (massif de la Meije, Oisans). Les dessins publiés par
cet auteur, sans photographies, représentent : 1° un sol polygonal
typique, près du col de Puy-Salié, à 3 400 m., dans les schistes du
Lias : les polygones de terre, de 0 m. 50 à 0 m. 75 de diamètre, sont
séparés par des zones de pierres où les débris schisteux sont dressés
sur leurs tranches ; 2° des sols à polygones déformés par la solifluction,
et passant aux guirlandes de pierres ou aux sols rayés ; ils ont été
observés sur le plateau du Lac Noir, près de l'ancien Refuge, à
2 800-3 000 m. ; là l'auteur décrit en outre des cupules de neige et
des culots de glace analogues aux piliers de glace signalés par Leffing-
well1 dans l'Alaska, dont l'étude nous entraînerait trop loin, mais
qu'il serait intéressant d'analyser à la lumière des idées nouvelles four
nies par les expériences de Taber.
III. — Les sols polygonaux du col de la Leysse
Ils ont été découverts par moi en 1920, au cours d'excursions géo
logiques dans la région2 ; aucune photographie de ces sols n'avait pu
être prise à ce moment. Et c'est seulement en 1928 que E. Raguin,
chargé de lever la feuille Tignes de la nouvelle carte géologique à
1 : 50 000, eut l'occasion de repasser dans la région, et d'y prendre les
photographies ci-jointes (pi. XIV), ce dont je lui suis extrêmement
reconnaissant.
Ce sont là probablement les seules photographies de sols polygo
naux vraiment typiques qui aient été publiées pour la chaîne alpine.
Malheureusement nos observations ont été très rapides et superfic
ielles ; il serait extrêmement intéressant de faire ici quelques fouilles,
comme celles que K. Gripp a exécutées dans les sols polaires du Spitz-
berg.
Le col de la Leysse, situé à l'extrémité Sud-Est de la Grande-Motte,
permet de passer de Termignon (haute vallée de l'Arc) à Tignes, dans
la haute vallée de l'Isère ; il est très fréquenté par les touristes, mais,
et c'est ce qui explique que nos sols n'aient pas encore été remarqués,
il faut, au col même, quitter le sentier, et s'élever en direction du
Sud sur les premières pentes de la Pointe Jean-Boussac (massif de la
Sana). On se trouve ici tout près de la limite de la nappe des schistes
1. K. Leffingwell, The Canning River Region, Northern Alaska (U. S. geological
Survey, Professional Paper n° 109, 1919, 251 p., 33 fig., 35 pi.) ; — Ground-ice wedges,
the dominant form of ground-ice on the North coast of Alaska (Journ. of Geol., XXXIII,
1915, p. 635-654, 23 fig.).
2. On pourra consulter, sur la situation géologique du col de la Leysse : M. Gignoux,
Les problèmes géologiques de la région Vanoise- Mont Pourri (Savoie) (Travaux du Lab. de
Géol. de VUniv. de Grenoble, XV, I, 1929). La zone où j'ai observé les sols polygonaux
se trouverait immédiatement à gauche du bord gauche de la phot. fig. 2 de la planche II
de cet article, au niveau des replats soulignés par les premières taches de neige.

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