A. Burguiere, C. Klapisch-Zuber, M. Segalen, F. Zonabend, s. dir., Histoire de la famille ; n°115 ; vol.30, pg 129-154

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L'Homme - Année 1990 - Volume 30 - Numéro 115 - Pages 129-154
26 pages
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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Source : Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Nombre de pages : 27
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Thierry Saignes
J. Leclerc
Bernard Saladin D'anglure
Florence Malbran-Labat
N. Grimai
Florence Dupont
Georges Augustins
Isabelle Ang
Laurence Caillet
Gisèle Krauskopff
Jean-Pierre Digard
Jean-François Gossiaux
Marc-Eric Gruénais
A. Burguiere, C. Klapisch-Zuber, M. Segalen, F. Zonabend, s.
dir., Histoire de la famille
In: L'Homme, 1990, tome 30 n°115. pp. 129-154.
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Saignes Thierry, Leclerc J., D'anglure Bernard Saladin, Malbran-Labat Florence, Grimai N., Dupont Florence, Augustins
Georges, Ang Isabelle, Caillet Laurence, Krauskopff Gisèle, Digard Jean-Pierre, Gossiaux Jean-François, Gruénais Marc-Eric.
A. Burguiere, C. Klapisch-Zuber, M. Segalen, F. Zonabend, s. dir., Histoire de la famille. In: L'Homme, 1990, tome 30 n°115. pp.
129-154.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1990_num_30_115_369288113
Comptes rendus
HISTOIRE DE LA FAMILLE*
AVANT-PROPOS
Françoise Zonabend, « De la famille. Regard ethnologique sur la parenté et la famille »
(vol. 1 : 15-75).
A la lecture de cette Histoire de la famille au contenu si dense et à l'illustration si riche
— elle représente à elle seule près du tiers de l'ouvrage — , on peut mesurer le chemin
parcouru depuis un siècle par l'ethnologie et sa capacité de fournir d'éclairants modèles aux
sciences humaines et de jouer un rôle unificateur dès lors qu'elle accepte de s'associer aux
disciplines sœurs que sont l'histoire, la sociologie et la démographie, afin d'étudier, dans le
temps et dans l'espace, un thème aussi fondamental que celui de la famille. C'est à deux
ethnologues de la France, Martine Segalen et Françoise Zonabend, que nous devons pour
une bonne part ce résultat, alors que les ethnologues « exotiques » sont encore si réticents et
si peu nombreux à s'intéresser aux sociétés « historiques » et à l'anthropologie sociale de la
France. Une telle entreprise mérite d'être saluée et poursuivie, d'autant que l'on connaît les
efforts déployés par André Burguière et Christiane Klapisch-Zuber — qui ont aussi une
responsabilité dans la réalisation de l'ouvrage — pour se rapprocher de l'ethnologie. Enfin
le patronage de Claude Lévi-Strauss et George Duby, qui signent les préfaces du premier
tome, et celui de Jack Goody, qui signe celle du second, sont un précieux encouragement
dans cette voie qui leur est depuis longtemps familière.
Avec ce livre, on assiste à une véritable inversion épistémologique dans l'appréhension de
la famille par rapport à l'approche évolutionniste ou historiciste qui prévalait il y a cent ans,
et qui considérait la famille conjugale monogame européenne comme le point
d'aboutissement d'une longue évolution partant du « communisme sexuel » primitif, de la
« promiscuité sexuelle » ou du « mariage par groupe » ; approche qui influença tant le
marxisme et le freudisme que les sciences sociales en général.
L'évolutionnisme est sans doute responsable aussi du fait que relève J. Goody, à savoir
que les ethnologues se sont surtout intéressés à la parenté (dans les sociétés primitives dont
on pensait qu'elles ignoraient la famille conjugale monogame) et les sociologues à la famille
(que l'on tenait pour une marque distinctive de l'Occident). Un des grands objectifs des
contributeurs semble avoir été de surmonter cette césure en faisant appel aux modèles
structuralistes des études de parenté. Quand on considère en effet la famille comme
l'application d'un système de parenté, et ce système comme un système de transformation et
* André Burguière, Christiane Klapisch-Zuber, Martine Segalen, Françoise Zonabend, s. dir.,
Histoire de la famille. (Publié avec le concours du Centre national des Lettres.) Paris, Armand
Colin, 1986, bibl., gloss., ill. ; 1 : Mondes lointains, mondes anciens, Préfaces de Claude Lévi-
Strauss et Georges Duby, 639 p. ; 2 : Le Choc des modernités, Préface de Jack Goody, 569 p.
L'Homme 115, juil.-sept. 1990, XXX (3), pp. 129-180. 130 Comptes rendus
de reproduction sociale, on dispose d'outils conceptuels permettant de scruter et de
comparer n'importe quelle société humaine, qu'il s'agisse de celles de l'antiquité
méditerranéenne, des périodes classiques chinoise, japonaise, hindoue ou islamique, du
Moyen Age européen ou des sociétés de la modernité, telles qu'elles sont observables dans
les grandes régions et nations du monde.
Encore fallait-il faire le point sur un autre clivage — plus spécifique à l'anthropologie
celui-là — qui oppose les défenseurs de la « théorie de la filiation » voyant dans la famille
conjugale la cellule de base de la société et dans la relation parents/enfants celle qui assure la
continuité de la société, et les partisans de la « théorie de l'alliance » mettant plutôt l'accent
sur l'échange matrimonial lié à la prohibition de l'inceste ; échange qui « tisse des réseaux
[...] d'alliances [...] lignes de force qui sous-tendent et même engendrent toute organisation
sociale », ainsi que le souligne C. Lévi-Strauss (p. 10). Cette seconde approche, développée
dans Les Structures élémentaires de la parenté1, semble avoir été retenue comme cadre
d'analyse par un grand nombre d'auteurs.
A Françoise Zonabend incomba la tâche, ou plutôt le défi, de faire l'état des lieux de
l'ethnologie de la parenté et de la famille, défi qu'elle relève dans les soixante premières
pages du premier volume. Dans un style clair et précis, elle résume, en s 'aidant de titres
évocateurs et de schémas explicatifs, ce que l'on pourrait appeler le point de vue de
l'anthropologie structurale française sur les systèmes de nomenclatures et de conduites de
parenté, les prescriptions et prohibitions matrimoniales, l'échange restreint et l'échange
généralisé. Opération réussie qu'apprécieront tous ceux qui veulent s'initier à la parenté,
encore qu'un étudiant en ethnologie aura du mal à comprendre le système d'échange
restreint de type Kariera en s'en tenant là ; il lui faudra retourner à l'ouvrage de C. Lévi-
Strauss, mais ceci n'est qu'une critique mineure. F. Zonabend aborde ensuite les systèmes de
filiation et la structure des groupes de parents qui leur sont associés, la composition des
groupes domestiques, les types d'union conjugale, les formes sociales de paternité et de
maternité, pour terminer par cette question cruciale : pourquoi la famille ? En fait, C. Lévi-
Strauss y a déjà répondu dans sa préface : « II n'y aurait pas de sociétés sans familles, mais
il n'y aurait pas non plus de familles s'il n'y avait pas déjà une société », et ce constat
s'éclaire quand on y ajoute celui, souvent cité, que « des familles dans la société, on peut
dire, comme des pauses dans le voyage, qu'elles sont à la fois sa condition et sa négation2. »
En dépit de l'actuelle remise en cause par certains auteurs3 de ce champ de
l'anthropologie sociale, l'éclairage structuraliste assure une grande cohérence aux domaines
abordés classiquement par l'ethnologie de la parenté et de la famille, mais il a parfois aussi
un effet réducteur qui occulte d'autres aspects, marginaux dans notre propre société alors
qu'ils occupent une place centrale dans d'autres. Ainsi de l'adoption ou de ce que l'on
pourrait appeler la « circulation des enfants », créatrice d'alliance mais aussi de filiation et
qui peut, dans une société donnée, concerner jusqu'à un tiers des enfants et la majorité des
familles, permutant même l'ordre des générations lorsque des grands-parents adoptent leurs
petits-enfants4.
Qu'en est-il par ailleurs de tous ces enfants travestis, réellement ou symboliquement (à
travers le nom ou les termes de parenté qui les désignent), dans le but de remplacer un enfant
de l'autre sexe que l'on n'a plus ou que l'on n'a pas encore, ou un ascendant disparu auquel
on était très attaché ? N'y a-t-il pas un fait de structure dans ce « troisième sexe social » qui
interfère dans la division sexuelle des tâches et joue très souvent un rôle majeur dans la
dynamique des médiations sociales et religieuses ? Qu'en est-il enfin de tous ces phénomènes
rassemblés, il y a maintenant près d'un siècle, sous les expressions de « communisme sexuel
primitif » ou de « mariage par groupe » ? N'y aurait-il pas lieu de les réintroduire dans le
champ des études de la famille et de la parenté en même temps que les tentatives de vie
communautaire, sexuelle et économique poursuivies en Occident depuis près de deux siècles rendus 131 Comptes
dans la tradition du socialisme utopique ou de la révolution soixante-huitarde ? De
réintroduire aussi les vies familiales parallèles et de les comparer, en une même
problématique, avec les pratiques d'échanges privés ou rituels de conjoints attestées dans
plusieurs sociétés ?
Il eût fallu un troisième volume pour prendre en compte ces zones d'ombre ainsi que les
nouveaux développements concernant la procréation assistée, la mobilité des enfants de
couples séparés, l'adoption internationale, etc. Souhaitons qu'il soit un jour mis en œuvre et
vienne ainsi compléter l'immense somme de savoirs et de pratiques qu'offrent à notre
réflexion les deux premiers.
Bernard Saladin d'Anglure
Université Laval, Montréal
1. Paris, PUF, 1949.
2. C. Lévi-Strauss, Le Regard éloigné, Paris, Pion, 1983, chap. Ill, « La famille » : 92.
3. Roger Needham, ed., Rethinking Kinship and Marriage, London, Tavistok, 1971.
4. Cf. Anthropologie et Sociétés, 1988, 12 (2), n° spec. : Les Enfants nomades.
TEMPS ANTIQUES
Claude Masset, « Préhistoire de la famille » (vol. 1 : 79-97).
Qu'une histoire commence par le commencement, une « Histoire de la famille » par la
préhistoire, la démarche est bien légitime, mais elle est périlleuse : c'est poser, d'entrée de
jeu, la question des origines. La présente entreprise s'ouvre par une décision courageuse : on
a confié la partie préhistorique à un préhistorien. Le plus qualifié sans aucun doute : les
travaux de Claude Masset font autorité et ont renouvelé la paléodémographie. Ce choix d'un
préhistorien n'allait pourtant pas de soi. C'était accepter le risque de le voir s'en tenir aux
austères certitudes de sa science et nous priver brutalement des mythes d'origine dont nous
sommes tous, que nous le voulions ou non, tellement dépendants.
L'opération se fait en douceur. C'est même avec une certaine sympathie que les plus beaux
de nos mythes, anciens ou récents, sont ici résumés — avant d'être écartés, gentiment mais
impitoyablement. La place étant nette, Masset s'installe résolument à l'intérieur de sa
discipline pour s'en tenir aux faits directement établis par la patiente méthode de la
recherche archéologique. Le bilan est sévère. Tous ces ancêtres obscurs dont nous suivons
l'évolution depuis plusieurs millions d'années connaissaient-ils la famille de type humain ?
On n'en a pas la moindre idée. Que sait-on, à ce sujet, des homo sapiens anciens ? Rien. Des
hommes modernes (h. s. sapiens) ? Guère plus : les neuf dixièmes de leur longue aventure
sont déjà écoulés quand apparaissent les premiers vestiges dont nous puissions tirer des
informations. Ces temps, pourtant, ne sont pas tout à fait opaques. On a quelques lueurs sur
la dimension des groupes paléolithiques, sur leur structure par âges ; on discerne quelques
faits épars : association d'enfants et d'adultes, soins donnés aux vieillards, aux infirmes...
tout cela montrant seulement l'existence d'une vie sociale organisée. Nous entrevoyons le
contexte dans lequel pouvaient jouer d'éventuelles structures familiales ; sur leur existence,
notre ignorance est totale.
Voilà un point de départ qui en vaut bien un autre. Reste à trouver le bon document, et la
bonne méthode. Pour le préhistorien, il n'existe qu'une seule source sûre où chercher la trace
directe de structures familiales : les ossements humains. Encore faut-il qu'ils soient
conservés en assez grand nombre, dans des dispositifs assez structurés pour qu'une étude 132 Comptes rendus
d'ensemble devienne possible. C'est seulement « à l'aube de l'histoire » que la pratique de
l'inhumation en sépultures collectives, qui gagne au IIIe millénaire la plus grande partie de
l'Europe occidentale, offre à la recherche un corpus imposant, le mieux étudié à ce jour.
Introduites en France pour l'essentiel sous l'impulsion de Claude Masset lui-même, de toutes
nouvelles méthodes d'analyse ostéologique (étude, en particulier, des « caractères discrets »)
permettent de rapprocher certains des défunts de ces vastes sépulcres, d'en opposer d'autres,
et de constituer ainsi différents groupes. Ceux-ci peuvent s'être distingués par leur mode de
vie particulier ; ils sont certainement aussi des groupes génétiques. Coïncidence
remarquable : chacun d'eux est normalement associé à un secteur particulier de l'ensemble
funéraire, secteur où il est difficile de ne pas voir le lieu de repos d'un groupe familial.
L'étude détaillée de ces documents porte à y déceler le résultat probable de mariages
exogamiques, l'effet, en tout cas, de structures familiales complexes que les spécialistes
espèrent bien, en affinant leurs méthodes, arriver à mieux définir.
Ayant ainsi montré l'efficacité de la démarche des préhistoriens, Claude Masset présente
en contrepoint l'étude faite selon des voies tout autres par E. Benveniste. Ce dernier, on le
sait, après avoir décrit le système probable des termes de parenté dans la langue-mère des
idiomes indo-européens, en a déduit ce que pouvaient être les structures de parenté dans la
population qui parlait cette langue. Après un résumé de cette belle démonstration, et un
rappel (nuancé) de ses principales conclusions (clans patrilinéaires, mariage des cousins
croisés...), c'est à juste titre que Claude Masset souligne l'intérêt de ces données. Toutefois
cet intérêt serait plus grand si l'on savait à quoi elles s'appliquent. Nous voilà fort bien
renseignés sur ce qu'auraient été, à une époque inconnue et dans un lieu non moins inconnu,
les structures de parenté d'une société hypothétique. Pour qui veut écrire une Histoire, de
tels résultats n'ont guère qu'un intérêt méthodologique.
Bien datées, bien localisées, les sources archéologiques offrent un point de départ plus
solide. Dès que nous pouvons étudier des ensembles funéraires, ceux-ci présentent des
structures familiales complexes et bien constituées : on ne peut que suivre Claude Masset
quand il y voit l'aboutissement d'une longue histoire. Le tableau est sans doute encore
confus dans le détail, mais un fait est déjà définitivement acquis : la circulation de
l'information génétique était organisée et réglementée. Ni l'association des individus ni la
procréation ne se faisaient au hasard. Certaines unions étaient prohibées. C'est bien une
famille de type humain que montrent ces plus anciens documents.
Jean Leclerc
Laboratoire d'ethnologie préhistorique
Université de Paris I
Jean-Jacques Glassner, « De Sumer à Babylone : familles pour gérer, familles pour
régner » (vol. 1 : 135-161).
Jean-Jacques Glassner présente la famille en Mésopotamie ancienne à la fois en fonction
de la diachronie et des hiérarchies sociales. Plusieurs traits de la civilisation mésopotamienne
justifient ce choix. Les sources, très inégalement réparties dans le temps et dans l'espace,
sont par ailleurs hétérogènes et « orientées » ; la science de l'écriture était l'apanage d'un
petit nombre et la tradition orale très forte : actes et contrats de la vie quotidienne,
généralement oraux, n'ont laissé aucune trace épigraphique. La rédaction d'un contrat ne se
révélait nécessaire que dans des situations exceptionnelles ou risquant de provoquer des
contestations ultérieures. En outre, la vie familiale des petites gens apparaît fort peu dans les
documents. Pour l'étude de la famille, on dispose de textes de la pratique et de textes
historiographiques, mais aussi de « code de loi » : ceux d'Ur-Nammu (vers 2100 av. J.-C), Comptes rendus 133
de Lipit-Istar (vers 1920 av. J.-C), de la ville d'Esnunna (vers 1800 av. J.-C.) et surtout
celui d'Hammu-râpî (vers 1760 av. J.-C), auxquels s'ajoutent des fragments d'un code
médio-assyrien (xne siècle av. J.-C). Ces textes sont, à vrai dire, moins des « codes » que
des recueils de jurisprudence.
Après une introduction décrivant le pays et son histoire, qui en montre la diversité
géographique et ethnique, l'auteur aborde trois thèmes principaux : la disparition des
communautés domestiques, la famille au ne millénaire, les familles royales. La première
partie envisage la famille dans la perspective économique de la propriété foncière en raison
de l'existence de « groupes de gérance », spécifique des communautés domestiques au
iiie millénaire ; la deuxième en fournit une description princeps, pourrait-on dire, à partir de
laquelle j'évoquerai les variantes historiques et sociales retenues par l'auteur.
Trois sources principales nous renseignent sur la famille assyro-babylonienne du
iie millénaire : le « code » de Hammu-rapï, les textes provenant de la ville de Nuzi et les
documents médio-assyriens. La famille, avant tout patriarcale, reposait sur la puissance
paternelle et la parenté agnatique. Le mot abum « père » entre dans de nombreuses
expressions composées relatives à une autorité assumée dans le corps social (par ex. abu
al i m « ancien », « notable », litt. « père de la ville » ; abu sabim « commandant d'un corps
de troupe », etc.). La famille babylonienne classique rassemblait autour du père,
généralement monogame, la mère et les enfants non mariés, le plus souvent au nombre de
deux ou trois. Il existait également des « familles étendues » (kimtum rapastum) qui, autour
d'un ancien, regroupaient ses frères — parfois mariés — , ses fils avec leurs épouses et leurs
enfants, et ses filles encore célibataires. La famille était l'élément naturel de l'individu :
l'homme « resté solitaire » ou la femme « qui ne fut pas ouverte » ainsi que le couple stérile
étaient considérés comme des infortunés qui menaçaient de devenir après leur mort des êtres
malfaisants, des démons redoutés.
Le mariage était d'abord un lien juridique qui obligeait les deux familles contractantes. Il
pouvait être arrangé très tôt, dès l'enfance, par les familles des futurs époux. Une prestation
en nature ou en argent (la terhatum) marquait en général cette « promesse de mariage » et
un contrat (riks(at)um) engageait les deux parties ; des indices montrent qu'il pouvait être
soit oral — avec déclaration de verbe solemnia : « Toi, sois mon épouse, moi, je serai ton
époux » ou : « Assurément, elle est mon épouse » — , soit écrit si des circonstances
particulières l'exigeaient. Dans ce mariage « inchoatif », l'épouse continuait d'habiter dans
sa propre famille tout en étant soumise à l'autorité de sa belle-famille. L'« introduction » de
l'épouse dans la maison du mari concluait la « prise » d'épouse (assatam ahâzum) ; elle
était l'occasion de cadeaux bilatéraux (de la part de la famille de la jeune fille, le qistum ; de
la part de famille du jeune homme, le biblum). Ces échanges de présents, tout comme le
banquet qui réunissait les deux familles, scellaient la cérémonie. L'épousée résidait
désormais chez son époux et était, à l'extérieur, astreinte au port du voile. Avant de quitter
sa propre famille, elle en recevait une « dotation « (seriktum/sirkum) dont la composition
variait selon ses ressources : biens fonciers, esclaves, bijoux ou plus simplement meubles et
ustensiles divers.
Le mariage avait pour but premier la procréation d'une descendance, et plus
particulièrement d'une descendance mâle, afin d'assurer la préservation de la cellule
économique et la pérennité du culte familial : les morts continuaient à faire partie de la
famille ; c'était les « mânes » (etemmu) qu'il convenait de nourrir, d'abreuver d'« eau
pure » et d'honorer par des repas solennels (kispum). Le père, qui assurait ce culte des
ancêtres, était le chef (bëlum) de la famille et avait autorité sur son épouse, ses enfants et ses
serviteurs. Son pouvoir, notamment à l'égard de son épouse, s'exerçait de manière plus ou
moins stricte, mais jamais il n'eut sur elle droit de vie ou de mort, sauf en cas de flagrant
délit d'adultère ; même dans l'Assyrie de la seconde moitié du ne millénaire, 134 Comptes rendus
particulièrement rigoureuse, un mari pouvait battre et fouetter son épouse librement... à
condition qu'un juge soit présent !
L'inégalité dans le couple se marquait aussi lorsque l'un des époux souhaitait rompre
l'union conjugale : le mari usait de son droit de répudiation par ces simples mots, « Tu n'es
plus mon épouse », s'il avait pour cela un motif valable, stérilité ou mauvaise conduite ;
sinon il devait verser à l'épouse répudiée une indemnité (uzzubu) et lui restituer dot et
paraphernaux. L'épouse pouvait demander le divorce, mais cette démarche était périlleuse :
si elle ne parvenait pas à faire la preuve de sa bonne conduite, elle risquait d'être jetée à l'eau
comme une femme adultère.
Cependant la femme mariée était « maîtresse de la maison » (bëlit bïtim) et avait accès
aux ressources du ménage. Personne sociale et juridique, elle pouvait acheter, vendre, prêter
ou contracter une dette, adopter, ester en justice... Elle disposait de biens propres qui lui
venaient de sa famille (attribution de tout ou partie de la « dot ») ou de son époux (le
nudunnu « douaire » et le dumaqu, parures diverses) dont elle assumait la gestion, sans
toutefois pouvoir les aliéner. Une fois devenue mère, sa situation se trouvait renforcée : son
époux n'était plus en droit de la répudier et elle pouvait refuser qu'il prît une autre femme.
Si le mari venait à disparaître sans que sa mort fût certaine — lorsqu'il était parti en
expédition lointaine, par exemple — , la femme seule et sans biens (almattu) était libre d'aller
où elle voulait ; mais si elle était responsable d'un patrimoine et/ou d'enfants, elle devait
fidélité à l'absent. La mort, même avérée, du mari n'entraînait pas automatiquement
l'extinction du mariage : la femme ne pouvait choisir un nouvel époux « selon son cœur »
qu'en l'absence d'enfants et de beau-père ; elle abandonnait alors tous ses biens à l'exception
de sa dot. Si elle avait des fils adultes ou un beau-père vivant, ceux-ci devaient lui assurer le
gîte et le couvert mais pouvaient la marier à l'un des membres de la famille. Si elle avait des
enfants mineurs, elle était tenue de gérer les biens afin de conserver le patrimoine.
Évoquant brièvement la société sumérienne — où la femme semble avoir eu plus
d'indépendance que dans le monde sémitique — , J.-J. Glassner cite la plaque de Lumma-
TUR, prince de Lagas (vers 2450 av. J.-C.) et met en évidence la prééminence de la
communauté de lieu et des rapports d'alliance sur les liens du sang. Considérant les kudurru
— bornes de pierre qui marquaient les biens fonciers et les transferts de propriété — et
l'obélisque de Manistusu (roi d'Akkad vers 2350 av. J.-C), il montre par ailleurs qu'à la fin
du ine millénaire les communautés tribales — destinées à disparaître progressivement — se
présentaient sous forme de « groupes de gérance ». L'individu y était avant tout « membre
d'un groupe tribal » : le terme de parenté DUMU (mâru) désignait le « fils » de la tribu.
Les familles semblent alors se définir par rapport aux ancêtres communs des différents
lignages, et les « aliénateurs » de biens qui faisaient l'objet de ces documents l'étaient par
leurs relations aux autres membres de la communauté, formulées en termes généalogiques.
A Nuzi, au IIe millénaire, la famille avait également des traits propres : la polygamie
paraît avoir été plus courante ; il était possible pour des employeurs d'adopter des femmes
de statut social inférieur et de les marier à un fils ou à un serviteur, leurs enfants pouvant
servir de main-d'œuvre ou être vendus (à condition toutefois que cette femme fût elle-même
de condition servile). La dot (terhatwn) y était parfois effectuée en plusieurs versements
échelonnés dans le temps, le solde n'étant acquitté qu'après la consommation du mariage ou
la naissance du premier enfant. Le père octroyait parfois à son épouse la « puissance
parentale » (abbutu), que celle-ci exerçait après sa mort afin d'assurer la cohésion familiale.
La détentrice de ce pouvoir ne pouvait cependant aliéner les biens de la famille. En cas de
transgression, les fils étaient autorisés à la chasser de la maison après avoir mis ses vêtements
en lambeaux. Enfin la famille nuzite se caractérise par le rôle qu'y joua l'adoption : il était
courant que l'acheteur, d'un bien foncier notamment, fût adopté par le vendeur qui
l'introduisait ainsi de manière fictive dans la famille, évitant en quelque sorte que le bien Comptes rendus 135
cédé n'en sortît. Cette mesure allait dans le sens de la protection et de la conservation des
biens patrimoniaux qui marquent très largement, dans toute la Mésopotamie ancienne, les
mécanismes de l'héritage.
De part leur statut, les familles royales se distinguaient des familles privées. C'est
principalement au sommet de la hiérarchie sociale et économique que le mariage
mésopotamien était une « monogamie tempérée », puisque la présence d'une ou de plusieurs
épouses à côté de l'épouse principale dépendait essentiellement des ressources matérielles de
l'époux. Les rois avaient donc en général plusieurs épouses, mais il existait entre elles une
hiérarchie, et une seule à la fois était revêtue de la dignité de reine. Contrairement à cette
dernière qui avait la faculté de se déplacer, les autres femmes étaient enfermées (sekrëtu)
dans le harem. Des édits — compilés au début du xie siècle en Assyrie — témoignent des
règles très strictes qui régissaient leur vie. Il arrivait que la reine assumât des fonctions
religieuses ou administratives. L'Assyrie du 1er millénaire offre des exemples où celle-ci,
devenue veuve et reine-mère, exerce des fonctions politiques : Naqi'a, la veuve de
Sennacherib, joua un rôle déterminant pour assurer la succession à son fils Asarhaddon, un
puiné.
Cette peinture de la famille mésopotamienne est nécessairement schématique et brossée à
grands traits. Les détails de son fonctionnement, les variantes dues à la diversité
géographique (notamment à Élam) et ethnique, aux évolutions qui se produisirent tout au
long de son histoire, ne pouvaient entrer dans les limites de ce chapitre, sans compter tout ce
que les documents ne disent pas.
Florence Malbran-Labat
CNRS, Paris
Annie Forgeau, « La mémoire du nom et l'ordre pharaonique » (vol. 1 : 135-161).
En une trentaine de pages et quinze illustrations bien choisies, Annie Forgeau fait un état
précis et clair des données que fournit l'Egypte ancienne sur la famille. Cette étude s'inscrit
dans un cadre extrêmement vaste, puisque l'ouvrage collectif dans lequel elle s'insère
embrasse la plupart des grandes cultures, à travers toutes les époques.
Après avoir défini les bases de la civilisation pharaonique et présenté le thème dans une
courte introduction (pp. 135-137), Annie Forgeau tente d'abord une définition du statut du
mariage fondée sur l'analyse de la pratique. Comme elle le rappelle, en effet, fort justement,
« le droit égyptien, qu'il concerne le domaine public ou privé, n'a jamais été codifié en des
recueils spécifiques et il n'existe, pour cette raison, aucun texte législatif réglant les pratiques
familiales ». C'est donc à travers l'analyse des documents indirects, des représentations
plastiques aux textes littéraires en passant par les contrats, et l'examen des termes utilisés par
ces sources qu'elle entreprend une étude répartie entre trois grands thèmes : le mariage
proprement dit (« Fonder une maison », pp. 138-146), la relation entre hommes et femmes
(« Mari et femme », pp. 147-152), la place de la famille dans la société (« La cellule
familiale, pp. 153-161).
Abordant les conditions du mariage (pp. 138-140), l'auteur souligne le flou qui entoure
cette institution dans les sources égyptiennes elles-mêmes. Bien qu'il soit reconnu et décrit
comme un statut social, le mariage ne fait l'objet d'aucune définition juridique directe.
Lorsqu'il y a contrat, celui-ci lui est fréquemment postérieur et ne vient que pour confirmer
un droit bien précis à la propriété. De même, les règles sociales régissant le mariage
n'apparaissent pas nettement. Cela tient au disparate des sources juridiques, réellement
abondantes seulement pour les périodes tardives, mais aussi à la terminologie égyptienne
elle-même. Passant en revue les règles d'alliance (pp. 142-146), Annie Forgeau fait un sort à 136 Comptes rendus
la légende des mariages consanguins en remettant à sa juste place le terme de « sœur », trop
souvent pris à tort au pied de la terre. Que le mariage consanguin ait ou non été antérieur à
l'époque grecque, il conviendrait toutefois d'aller peut-être plus loin dans la définition de la
notion d'inceste en réservant le terme à une union entre mère et fils ou entre père et fille.
Ceci dit, les considérations politiques sur les alliances patrilinéaires et matrilinéaires des
pharaons sont particulièrement bienvenues, même si l'on pourrait regretter que l'auteur
n'aille pas plus loin dans l'analyse du statut des parentés royales féminines. Le tableau
présenté est sinon fort complet : mariages entre particuliers, difficile cohabitation de
plusieurs systèmes juridiques à l'époque grecque puis sous l'Empire romain, mariages mixtes
entre Égyptiens et étrangers. Divorce et unions multiples, enfin, sont l'occasion de dresser
un tableau de la vie amoureuse (pp. 151-152) clair et non dénué d'humour.
Dernier volet de cette synthèse, l'étude de la cellule familiale. L'auteur y met en relief le
rôle de la mère et la place de l'épouse dans le groupe domestique et la société. Libre et
respectée, elle veille tout particulièrement à l'éducation des enfants, véritable centre de la
famille. Aussi parfaitement équilibrée, la cellule familiale est une réduction de l'univers :
l'un et l'autre, solidaires, répondent aux mêmes impératifs de la Maât, qui régit le moindre
détail du cosmos.
Bien documentée et richement nourrie de citations renvoyant aux grands textes classiques
et égyptiens, cette synthèse offre un tableau précis et rigoureux d'une question qui a parfois
donné matière à des développements beaucoup plus longs et bien moins efficaces.
Nicolas Grimai
Centre de recherches égyptologiques
Université de Paris — Sorbonne
Giulia Sissa, « La famille dans la cité grecque (ve-ive siècle av. J.-C.) (vol. 1 : 78-97).
Yan Thomas, « A Rome, pères citoyens et cité des pères (ne siècle av. J.-C. — ne siècle
ap. J.-C.) (vol. 1 : 195-229).
Aline Rousselle, « Gestes et signes de la famille dans l'Empire romain » (vol. 1 : 231-269).
Les trois chapitres consacrés à la famille dans la cité grecque et la Rome républicaine puis
impériale sont remarquables aussi bien du point de vue de la méthode que de l'information.
Pourtant ils étaient sûrement parmi les plus difficiles à écrire, la famille grecque et la famille
romaine ayant servi de réservoir aux fantasmes les plus solides de l'histoire et des idéologies
contemporaines : Freud y a trouvé le complexe d'Œdipe, le marxisme les origines du
patriarcat et Michel Foucault une théorie de la sexualité passive. Or les auteurs, Giulia Sissa
pour la cité grecque, Yan Thomas et Aline Rousselle pour Rome, n'ont eu recours à
l'histoire que dans la mesure où elle leur offrait l'éloignement du temps, sans jamais
succomber aux tentations évolutionnistes ou à un quelconque discours des origines.
Chacun de ces trois chapitres présente donc une organisation et une réflexion originales
se référant uniquement aux catégories et, partant, aux termes grecs et latins qui désignent ce
que nous appellerions, plus ou moins, la famille. On remarque ainsi d'emblée, comme le
souligne Aline Rousselle, que non seulement — ce qui va de soi mais qu'il est parfois bon de
redire — Rome n'est pas dans la suite historique de la Grèce, mais encore qu'il n'y a guère
plus différent de la famille grecque que la famille romaine et qu'il n'est pas insignifiant que
Yoikos grecque n'ait pas d'exact équivalent en latin et doive se traduire tantôt par domus,
tantôt par familia, sans pour autant épuiser la réalité romaine.
Giulia Sissa, sous le titre « La Famille dans la cité grecque (ve-ive siècle av. J.-C.) » traite
de la famille athénienne en se limitant pour l'essentiel à la question de la filiation, sa Comptes rendus 137
pratique et sa théorisation philosophique. Ce choix reflète la nature de la documentation
utilisée et disponible : les discours des orateurs attiques et les deux grands textes
philosophiques grecs touchant à l'organisation des sociétés humaines, La République de
Platon et La Politique d'Aristote, avec quelques incursions dans L'Économique de
Xénophon.
Mariage, héritage, adoption sont les trois pratiques constituant le domaine juridique de
la filiation à Athènes. Giulia Sissa montre que la filiation naturelle, ou ce que les Grecs
appellent ainsi, prévaut partout comme modèle. Ce qui est à restituer, bien sûr, dans une
culture qui use sans cesse de la dialectique entre la nature et la loi — phusis et nomos. Cette
filiation naturelle, que les Grecs définissent comme la transmission du sang du père, est la
figure générale de la parenté. A Athènes, le premier devoir du chef de famille est de
conserver la lignée agnatique, même si, pour ce faire, il doit introduire un maillon féminin.
Ainsi, lorsqu'un homme meurt en ne laissant qu'une fille — dite « épiclère » — , celle-ci,
sans être elle-même héritière, transmettra à ses fils le nom et le patrimoine. C'est pourquoi
elle doit se marier avec un parent de son père, le plus proche par les hommes, souvent son
oncle paternel. De la même façon, et contrairement à ce qui se passe à Rome, l'adoption
mime la génération naturelle. Le fils adoptif, comme la fille épiclère, ne sert qu'à donner des
fils naturels à son père : lui-même ne peut adopter.
Y eut-il historiquement en Grèce conflit entre, famille et cité ? Évitant de s'enferrer dans
cette recherche illusoire, Giulia Sissa montre seulement l'ambiguïté symbolique de la famille
grecque, mettant face à face deux philosophies contradictoires, celle d'Aristote et celle de
Platon, dont l'une place la famille du côté de la nature, l'autre du côté de la loi. Rappelons
qu'Aristote théorise le modèle athénien, tandis que Platon travaille à partir du modèle
Spartiate et construit une cité utopique avec des citoyens sans famille, socialisés en classes
d'âge et en castes éthico-politiques. On est ainsi ramené à une Grèce où trop d'historiens ont
vu une culture unique malgré la dispersion politique. Or rien n'est moins sûr. Il y eut sans
doute non pas une mais des familles grecques : ioniennes, doriennes, etc.
Les deux chapitres consacrés à Rome sont moins en continuité chronologique que
complémentaires même si, sous le titre « A Rome, pères citoyens et cité des pères (11e siècle
av. J.-C. -11e siècle ap. J.-C.) », Yan Thomas s'occupe plutôt de la République et du Haut
Empire (ce découpage est propre aux juristes), tandis qu'Aline Rousselle, dans « Gestes et
signes de la famille dans l'Empire romain », parle aussi du Bas Empire et des débuts du
christianisme. L'un étudie le temps et l'espace de la famille romaine, l'autre les corps et les
affects.
Yan Thomas ébranle le tas informe d'idées reçues sur le patriarcat romain et reconstruit
minutieusement les structures spatio-temporelles qui constituent la famille romaine comme
maison, lieu clos de sédentarité (domus), comme unité sociale réunissant des hommes et des
femmes libres ainsi que des esclaves (familia), et comme lignée agnatique objet d'un culte
(parentes).
La famille romaine est d'abord un toit où cohabitent idéalement les agnats jusqu'au
sixième degré, avec leurs épouses, soumis au pouvoir juridique et économique du bisaïeul.
Aucun citoyen romain, à moins d'être émancipé, n'est indépendant, même s'il quitte la
maison paternelle, tant que son père est encore en vie. Trois générations est le module de
base du temps familial : trois générations sous un même toit, mais aussi trois générations
célébrées dans le culte familial funéraire des « divins parents ». Enfin la République
considère que les exploits politiques d'un citoyen, et par conséquent sa noblesse, ne se
transmettent au delà de trois générations que si les fils renouvellent la gloire de leurs pères.
La famille est au fondement de la mémoire.
Dans la maison, les épouses ne sont là que pour donner des fils et des filles à leur mari.
N'appartenant pas vraiment à la famille de celui-ci, elles ne portent pas son nom et restent le

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