A propos de l'exploration dichhaptique - article ; n°2 ; vol.89, pg 277-289

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L'année psychologique - Année 1989 - Volume 89 - Numéro 2 - Pages 277-289
Summary : About dichhaptic exploration.
Neuropsychological data have indicated the relative importance of the right hemisphere in the processing of spatial material. The technique the most used in the tactilo-kinesthetic-manual situation is dichhaptic exploration. This technique is adapted from the dichotic listening task. However this technique does not involve motor component of tactilo-kinesthetic manual exploration. We must be sure that stimulations simultaneously reach the two hemispheres in order to provide a fair test of hemisphere specialization. The review of « aimless » manual activities and perceptual exploration acti-vities leads us to think that the two hands don't conduct explorations simultaneously. Previous interpretations should therefore be reconsidered in the light of this possibilities.
Key words : hemispheric specialization, tactile perception, dichhaptic-exploration.
Résumé
Les données de la neuropsychologie ont montré le rôle déterminant joué par l'hémisphère droit dans le traitement du matériel spatial. En situation tactilo-kinesthésique manuelle, la technique la plus largement utilisée est l'exploration dichhaptique. Cette technique est calquée sur l'écoute dichotique. Cependant elle néglige la composante motrice de l'exploration tactilo-kinesthésique manuelle. Pour créer une compétition entre les deux hémisphères cérébraux, il faut s'assurer que les stimulations parviennent simultanément aux deux hémisphères. La revue des activités manuelles « pures » et des activités d'exploration perceptive d'objets nous amènent à penser que les deux mains ne conduisent pas l'exploration simultanément. Ainsi, les interprétations proposées seraient peut-être à reconsidérer.
Mots clefs : spécialisation hémisphérique, perception tactile, exploration dichhaptique.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Isabelle Verjat
A propos de l'exploration dichhaptique
In: L'année psychologique. 1989 vol. 89, n°2. pp. 277-289.
Abstract
Summary : About dichhaptic exploration.
Neuropsychological data have indicated the relative importance of the right hemisphere in the processing of spatial material. The
technique the most used in the tactilo-kinesthetic-manual situation is dichhaptic exploration. This technique is adapted from the
dichotic listening task. However this technique does not involve motor component of tactilo-kinesthetic manual exploration. We
must be sure that stimulations simultaneously reach the two hemispheres in order to provide a fair test of hemisphere
specialization. The review of « aimless » manual activities and perceptual exploration acti-vities leads us to think that the two
hands don't conduct explorations simultaneously. Previous interpretations should therefore be reconsidered in the light of this
possibilities.
Key words : hemispheric specialization, tactile perception, dichhaptic-exploration.
Résumé
Les données de la neuropsychologie ont montré le rôle déterminant joué par l'hémisphère droit dans le traitement du matériel
spatial. En situation tactilo-kinesthésique manuelle, la technique la plus largement utilisée est l'exploration dichhaptique. Cette
technique est calquée sur l'écoute dichotique. Cependant elle néglige la composante motrice de l'exploration tactilo-
kinesthésique manuelle. Pour créer une compétition entre les deux hémisphères cérébraux, il faut s'assurer que les stimulations
parviennent simultanément aux deux hémisphères. La revue des activités manuelles « pures » et des activités d'exploration
perceptive d'objets nous amènent à penser que les deux mains ne conduisent pas l'exploration simultanément. Ainsi, les
interprétations proposées seraient peut-être à reconsidérer.
Mots clefs : spécialisation hémisphérique, perception tactile, exploration dichhaptique.
Citer ce document / Cite this document :
Verjat Isabelle. A propos de l'exploration dichhaptique. In: L'année psychologique. 1989 vol. 89, n°2. pp. 277-289.
doi : 10.3406/psy.1989.29340
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1989_num_89_2_29340L'Année Psychologique, 1989, 89, 277-289
NOTE
Laboratoire de Psychologie expérimentale
UA CNRS no 665
Université des Sciences sociales Grenoble1
A PROPOS DE L'EXPLORATION DICHHAPTIQUE
par Isabelle Verjat
SUMMARY : About dichhaptic exploration.
Neuropsychological data have indicated the relative importance of the
right hemisphere in the processing of spatial material. The technique the
most used in the tactilo-kinesthetic-manual situation is dichhaptic explorat
ion. This technique is adapted from the dichotic listening task. However this
technique does not involve motor component of tactilo-kinesthetic manual
exploration. We must be sure that stimulations simultaneously reach the
two hemispheres in order to provide a fair test of hemisphere specialization.
The review of « aim-less » manual activities and perceptual exploration acti
vities leads us to think that the two hands don't conduct explorations simult
aneously. Previous interpretations should therefore be reconsidered in the
light of this possibilities.
Key words : hemispheric specialization, tactile perception, dichhaptic-
exploration.
Les travaux réalisés chez les patients aux hémisphères céré
braux lésés ont montré que l'hémisphère droit joue un rôle
majeur dans la perception et l'apprentissage tactiles de tâches
spatiales non linguistiques (De Renzi et Scotti, 1969 ; Garmon et
Benton, 1969 ; Fontenot et Benton, 1971 ; De Renzi, 1982). Ce
rôle a été confirmé par les études réalisées chez les sujets commis-
surotomisés (Nebes, 1972 ; Milner et Taylor, 1972 ; Franco et
Sperry, 1977 ; Gazzaniga et Ledoux, 1978).
1. BP 47X, 38040 Grenoble Cedex. 278 Isabelle Verjal
Nous avons rappelé, par ailleurs (Verjat, 1985), les limites des
conclusions tirées à partir d'un travail réalisé chez les sujets
split-brain ou cérébro-lésés et la nécessité d'aller voir ce qui se
passe dans la population saine avant de généraliser les conclusions.
Dans ce cas, les précautions expérimentales sont importantes car
les deux hémisphères cérébraux sont intacts, et les commissures
interhémisphériques fonctionnelles.
La technique la plus largement utilisée dans les tâches de
reconnaissance de formes perçues tactilement est l'exploration
dichhaptique. Le sujet explore, hors de la vue, et simultanément,
une forme différente avec chaque main. L'exploration obéit à
une double contrainte. D'une part, elle se déroule en un temps
limité à 5-10 s, temps minimum nécessaire pour traiter la forme.
D'autre part, elle se limite aux mouvements de la paume et des
doigts. En effet, dans le système tactilo-kinesthésique, un fai
sceau de fibres nerveuses afférentes ipsilatérales existe au niveau
des poignets, des avant-bras et des bras. Par contre, les fibres
nerveuses sont entièrement croisées au niveau des extrémités des
membres (Gazzaniga et Ledoux, 1978). De plus, Brinkman et
Kuypers (1972) montrent qu'il n'y a pas de contrôle moteur ipsi-
latéral pour les mouvements fins. Durant l'exploration, il faut
donc veiller à immobiliser le poignet pour que seul l'hémisphère
contralatéral soit directement stimulé.
Cette technique, inspirée de la situation d'écoute dichotique,
repose sur l'idée qu'une stimulation simultanée des deux hémi
sphères cérébraux va entraîner une compétition entre eux et ainsi
révéler celui qui est le plus pertinent pour le traitement en cours.
Les techniques dichotique et dichhaptique sont souvent associées
(Bradshaw, Burden et Nettleton, 1986). Mais si, dans la modalité
auditive, la stimulation simultanée des deux hémisphères cér
ébraux peut être obtenue aisément, il n'en est peut-être pas de
même dans la modalité tactilo-kinesthésique manuelle.
L'objectif de cet article est de montrer que le passage de la
situation d'écoute dichotique à la situation d'exploration dichhap
tique modifie la signification de la tâche. Ainsi l'exploration
dichhaptique né conduirait pas forcément à une stimulation
simultanée des deux hémisphères cérébraux. Si tel était le cas,
les interprétations proposées jusqu'ici seraient peut-être à
reconsidérer. L' exploration dichhaplique 279
I. DE L'ÉCOUTE DICHOTIQUE
A L'EXPLORATION DICHHAPTIQUE
1 j La technique d'écoute dicholique
Witelson (1974), qui cherche à mesurer les effets de la latéralité
cérébrale sur la perception tactilo-kinesthésique manuelle, a
recours pour la première fois à l'exploration dichhaptique. Elle
s'inspire mettre en place cette technique de celle utilisée
par Kimura (1961) : l'écoute dichotique. A l'origine, cette tech
nique, mise au point par Broadbent (1954) avait pour objectif
d'étudier le rôle de l'attention dans la mémoire immédiate. Elle
consiste à présenter une stimulation différente et simultanée aux
deux oreilles.
Kimura (1961) note que dans l'écoute dichotique de Broad
bent (1954) le rappel est meilleur pour les chiffres présentés à
l'oreille droite.
Elle recueille un résultat inverse chez les sujets dont le langage
siège sur l'hémisphère droit. Cependant, Kimura (1967) n'observe
pas d'asymétrie en situation monoaurale.
Or, il faut savoir que l'organisation anatomophysiologique des
fibres nerveuses ascendantes du système auditif n'est pas entièr
ement croisée comme c'est le cas pour le système tactilo-kines
thésique manuel. Deux faisceaux de fibres partent des oreilles et
vont vers le cortex, l'un est contralatéral, et l'autre ipsilatéral.
Les résultats recueillis amènent Kimura (1967) à considérer que
l'avantage de l'oreille droite résulte de la combinaison de deux
facteurs :
— la spécialisation de l'hémisphère gauche pour le langage ;
— l'inhibition de l'information ipsilatérale par le faisceau contral
atéral, de plus gros diamètre, dans le cas d'une discordance
des informations.
Ainsi, en situation d'écoute dichotique on se retrouve, au
niveau fonctionnel, dans le cas d'une projection entièrement
croisée.
2 / Nécessité d'une stimulation compétitive ?
Le modèle implicite sur lequel Kimura s'appuie est basé sur
les propriétés structurales des fibres. Les différences latérales sont
liées au fait que les données périphériques sont directement pro- 280 Isabelle Verjat
jetées sur l'hémisphère compétent. L'avantage de l'oreille droite
reflète donc la spécialisation de l'hémisphère gauche pour le lan
gage, et la suppression de l'information ipsilatérale par le fai
sceau contralateral. En situation tactilo-kinesthésique manuelle,
la compétition entre les deux hémisphères cérébraux apparaît
déjà moins cruciale puisque seules les données contralatérales
informent directement les cérébraux.
A côté du modèle explicatif d'accès direct de Kimura, des
modèles de localisation fonctionnelle ont été proposés. Ces modèles
insistent sur les facteurs de localisation spatiale, et les facteurs
attentionnels (cf. Bertelson, 1982). Bradshaw et al. (1986) mont
rent que les différences latérales semblent résulter de la position
du stimulus dans l'espace plutôt que de l'organisation des fai
sceaux de fibres. Les auteurs concluent que, par conséquent, la
situation de stimulation compétitive simultanée n'est pas
nécessaire.
Quoi qu'il en soit, la supériorité de l'oreille droite pour le
matériel verbal est retrouvée en situation monoaurale (Springer,
1973 ; Morais et Darwin, 1974 ; Bryden, 1982 ; cf. revue de ques
tions de Bertelson, 1982 ; Gefîen et Quinn, 1984).
De la même façon, la supériorité de la main gauche est retrou
vée en situation d'exploration monohaptique (Dodds, 1978 ;
Hatta, 1978 ; Flanery et Balling, 1979 ; Yamamoto, 1980 ; Hatta,
Yamamoto, Kawabata et Tsutui, 1981 ; Verjat, 1985, 19886 ;
O'Boyle, Van Wyhe-Lawler, Miller, 1987).
Bradshaw et al. 1986 insistent sur le rôle déterminant de l'hémi-
espace concerné, et de la prévisibilité du côté de la stimulation
(modèle de localisation fonctionnelle). Ainsi la d'un
seul côté peut révéler des différences latérales.
Le problème est alors de savoir si, lorsqu'elle est utilisée, la
technique dichhaptique renvoie vraiment à une situation de
compétition entre les deux hémisphères cérébraux. En d'autres
termes, le passage de l'écoute dichotique à l'exploration dichhap
tique ne modifie-t-il pas le sens général de l'expérience compte
tenu de la spécificité de chacun des systèmes sensoriels ?
3 / Passage du dichotique au dichhaptique
La modalité tactilo-kinesthésique manuelle diffère largement
de la auditive. La seconde fonctionne comme un tél
érécepteur. Une différence principale entre ces modalités pourrait
intervenir en situation de stimulation simultanée. La main, L'exploration dichhaptique 281
contrairement à l'oreille, dispose d'un système moteur, qui est
activé lors de l'exploration. Ainsi, le sujet va à la rencontre du
stimulus. Il a une attitude active, alors que, lorsque l'oreille est
stimulée, le sujet est relativement passif, il ne peut ni interrompre
ni accélérer la prise d'informations. De plus, la motricité manuelle
s'exerce indépendamment sur chacune des mains (cf. Hatwell,
1986).
Ainsi les caractéristiques propres au système tactilo-kinesthé-
sique manuel par rapport à celles du auditif nous condui
sent à nous demander si l'exploration dichhaptique, dirigée par le
sujet, peut être simultanée. Ce serait la condition nécessaire pour
que l'information parvienne en même temps sur les deux hémi
sphères cérébraux.
II. PROPRIÉTÉS DE L'EXPLORATION
DURANT LES ACTIVITÉS MANUELLES
Pour tenter de répondre à cette question, nous allons envisager
ce qui se passe lors de deux formes d'activités : les activités
manuelles « pures » qui ne font appel qu'à la motricité, les d'exploration qui font appel aux aspects sensori-
moteurs. Bien que ces activités n'imposent pas systématiquement
une exploration simultanée, nous chercherons à savoir si le sujet
mobilisera spontanément cette forme d'exploration.
1 / Les activités manuelles pures
Lors d'une activité qui demande de mobiliser les deux mains
simultanément de manière coordonnée, on observe une tendance
spontanée à synchroniser les mouvements dans l'espace et dans
le temps. Les déplacements se déroulent alors à la même vitesse,
et les trajectoires sont en miroir.
En ce qui concerne la vitesse, plusieurs recherches ont proposé
des tâches de pointage bimanuel dans lesquelles les trajectoires
sont de « difficulté » largement différente, c'est-à-dire qu'elles
exigent un temps différent si elles sont réalisées seules. Les résul
tats révèlent une relation temporelle entre les trajectoires des
mains supposées indépendantes. Les deux mouvements débutent
et se terminent en même temps (Kelso, Southard et Goodman,
1979 ; Kelso, Putman et Goodman, 1983 ; Marteniuk et Mac-
Kenzie, 1980 ; Marteniuk, MacKenzie et Baba, 1984). 282 Isabelle Verjal
Morasso (1983) confirme ces données sur la vitesse et apporte
des informations sur la trajectoire. L'auteur demande à ses sujets
de réaliser dans l'espace des mouvements « sans finalité » en su
ivant certaines consignes. Les des deux mains sont :
1) soit simultanés et suivent une trajectoire en miroir ; 2) soit
simultanés et suivent une trajectoire parallèle ; 3) soit alternés
dans le temps ; 4) soit indépendants du point de vue à la fois du
temps et de la forme.
Quel que soit le type de mouvement réalisé, les profils de
vitesse observés sont soit en phase (pour les trajectoires en miroir
ou parallèle), soit en opposition de phase (pour les mouvements
alternés). Même les mouvements indépendants apparaissent
comme une combinaison des mouvements précédents. Il y a
donc bien un couplage involontaire des deux mains. Toutefois,
ce lien peut être « cassé » par apprentissage comme c'est le cas
pour le jeu de piano.
Le couplage des deux mains est encore plus marqué chez
l'enfant. Fagard (1987) nous montre que, parmi une population
d'enfants âgés de 5 à 9 ans, ceux de 5 et 7 ans réussissent signi-
ficativement mieux les mouvements exécutés par chaque main
à vitesse identique qu'à vitesse différente. De la même façon, ils
réussissent mieux les en miroir que les mouvements
en parallèle. Ainsi il existe une influence décroissante des con
traintes motrices dans la coordination bimanuelle. Le couplage
des deux mains est fort chez le jeune enfant, puis ce dernier déve
loppe une plasticité progressive qui lui permet de moduler les
synergies de base dans le but d'apprendre de nouveaux patterns
moteurs de coordination. De plus, Fagard et Barbin (1987)
notent qu'il existe un déphasage entre les accélérations des deux
mains lors de mouvements exécutés simultanément par chaque
main à vitesse identique. L'accélération de la main préférée (main
droite) précède presque toujours celle de la non préférée
(main gauche).
Ainsi les données de la littérature nous conduisent à penser
que l'individu n'exécute pas une activité totalement indépendante
pour chacune des mains. Il existe un couplage entre les deux com
mandes motrices manuelles. Ce couplage peut se manifester par
une activité en phase ou en opposition de phase en fonction de la
trajectoire imposée.
Dans la situation d'exploration dichhaptique, où les deux
formes présentées sont différentes, nous pouvons nous assurer L'exploration dichhaptique 283
aisément que l'activité des deux mains du sujet débute simultané
ment et se termine simultanément, mais il est plus difficile de
noter ce qui se passe entre ces deux instants. Rien ne nous empêche
de penser que les mains explorent en opposition de phase.
2 / Les activités d'exploration perceptive manuelle d' objets
Que nous apporte la littérature concernant les activités d'explo
ration perceptive manuelle ?
Les travaux de Lomov (1966) ont montré que l'exploration
libre bimanuelle mobilise simultanément les deux mains unique
ment dans le cas où la forme proposée est symétrique. Si la forme
est asymétrique, l'exploration bimanuelle est alternative, une
main palpe la forme pendant que l'autre est en attente.
Il faut toutefois préciser que dans la recherche de Lomov,
contrairement à la situation dichhaptique, les mains explorent
non pas deux, mais un seul stimulus et que ce stimulus est une
forme tridimensionnelle orientée « debout ».
La littérature sur la lecture du braille chez les aveugles nous
apporte des informations sur la mobilisation des deux mains
dans une tâche où l'aspect perceptif est essentiel. Tout d'abord
l'ensemble des travaux enregistre une lecture plus rapide en situa
tion bimanuelle qu'en situation monomanuelle (Mousty, Ber-
telson et Hublet, 1981 ; Foulke, 1982 ; Millar, 1984 ; Bertelson,
Mousty et D'Alimonte, 1985 ; Mousty et Bertelson, 1985).
Que se passe-t-il durant cette lecture bimanuelle ? Mousty
et al. (1981) et Bertelson et al. (1985) essayent de préciser le rôle
respectif de chaque main. La lecture bimanuelle est constituée
par l'articulation de trois trajets : a) deux trajets unimanuels
(droit et gauche). Il s'agit d'une exploration disjointe qui concerne
deux passages différents (généralement le début et la fin d'une
ligne) ; b ) un trajet bimanuel : il s'agit d'une exploration conjointe
qui concerne le même passage.
L'utilisation des deux mains de manière séparée (trajets uni-
manuels) apparaît comme favorable à une lecture rapide. Ces
trajets sont réduits au profit de trajets bimanuels quand le lec
teur est débutant. Ainsi l'exploration conjointe semble apporter
une information plus fiable.
Dans la lecture du braille ce sont les trajets unimanuels qui
sont les plus proches de la situation d'exploration dichhaptique.
En effet, chaque main explore une partie différente du texte. Mais
la lecture des deux mains est-elle simultanée ? 284 Isabelle Verjat
Millar (1987) tente de répondre à cette question. Elle fait
l'hypothèse que l'efficacité des lecteurs de braille résulte d'une
lecture bimanuelle simultanée. Pour tester cette hypothèse,
l'auteur enregistre chez 10 sujets aveugles qui lisent le braille
couramment, les positions des doigts sur le texte (lettre, espace
entre les mots, espace entre les lettres) et elle recueille la fréquence
d'apparition des six combinaisons possibles.
Les résultats sont inattendus : les deux patterns les plus fr
équents sont ceux qui associent une lettre et un espace entre les
lettres, ou bien une lettre et un espace entre les mots. L'enregi
strement de la latence des positions des doigts au changement
de ligne confirme ce résultat. Ainsi, quand une main lit, l'autre
semble principalement engagée dans les transitions à la ligne su
ivante, dans des retours en arrière, ou bien dans l'exploration des
limites spatiales du texte (espaces blancs).
L'hypothèse de Millar est donc infirmée. Le traitement simul
tané des lettres est trop peu fréquent pour expliquer la fluence
de lecture des sujets. Une analyse fine de la position des doigts
les uns par rapport aux autres, et par rapport au texte, révèle que
la fluidité et le synchronisme de la lecture bimanuelle, rapportés
par Bertelson (1985), ne sont qu'apparents.
En conclusion, les recherches sur la lecture du braille montrent
que, même avec un matériel devenu fortement familier, l'explo
ration simultanée des stimuli n'est pas la plus efficace, et ce n'est
pas celle qui est la plus spontanément choisie par le sujet.
Que ce soit en situation de motricité « pure », ou en situation
d'exploration, les résultats vont donc dans le même sens. Les deux
mains fonctionnent en phase pour des mouvements symétriques
(trajectoires parallèles ou en miroir, formes symétriques) ou bien
en opposition de phase pour des mouvements non indépendantes, formes différentes).
Par conséquent, en situation d'exploration dichhaptique (dans
laquelle les stimuli sont différents, et les trajectoires des deux
mains sont donc distinctes), il est probable que l'exploration est
non pas simultanée mais alternative, ou combine des mouvements
en phase et en opposition de phase. Si l'on peut s'assurer que
durant l'exploration dichhaptique les mouvements manuels
débutent et s'achèvent en même temps, il est plus difficile d'affi
rmer que, durant les dix secondes d'exploration, les informations
sont recueillies simultanément. En effet, dans les recherches, les
mouvements fins des doigts et en particulier de l'index, ne sont L'exploration dichhaptique 285
pas contrôlés. Cet élément pourrait rendre compte de la diversité
des résultats recueillis lors de l'exploration dichhaptique, la dissy
métrie perceptive manuelle ne se manifestant pas dans tous les
travaux même lorsque la procédure et le matériel sont conservés
(cf. revue critique de Verjat, 1988a).
Nilsson et Gefï'en (1987) mentionnent un autre facteur qui
n'est pas contrôlé dans l'exploration dichhaptique et qui peut
influencer le recueil de l'information : le sens du mouvement des
mains l'une par rapport à l'autre. Celui-ci peut être congruent si
les deux mouvements vont dans le même sens, ou opposé si les
deux vont en sens inverse (miroir).
Dans un premier temps, les auteurs montrent que, dans une
tâche de jugement de similarité entre les deux formes présentées
tactilement, les réponses sont moins bonnes et plus lentes quand
l'exploration est en miroir pour les deux mains. Dans un deuxième
temps, il s'agit pour les sujets de reconnaître la présence d'une
cible dans une paire dont les éléments sont présentés à chacune
des mains (exploration dichhaptique). Les auteurs n'observent
pas d'interaction entre la performance de chacune des mains et la
stratégie mobilisée (exploration congruente, ou en miroir), mais
ils notent une interaction entre le sexe des sujets et la stratégie.
Ainsi, le sens du mouvement est déterminant pour la précision
et la rapidité de la réponse, ce qui conduit les auteurs à penser que
l'information n'est pas encodée selon une gestalt spatiale ou une
représentation générale de chaque forme. Ce résultat est à rap
procher de celui de Millar (1981, 1988) qui montre la tendance du
système tactilo-kinesthésique à l'encodage, basé sur les « mouve
ments » plutôt que sur les indices extérieurs propres à l'objet.
CONCLUSION
L'objectif que Witelson (1974, 1976) cherchait à atteindre en
proposant une exploration dichhaptique était d'informer simul
tanément les deux hémisphères cérébraux afin de provoquer une
compétition entre l'activation de chacune des régions cérébrales.
Mais nous avons montré qu'en pratique le mode spontané de
prise d'information (simultané ou alterné) durant les dix secondes
accordées pour l'exploration est fonction de la nature du matériel
(formes identiques, symétriques ou différentes) et du sens de
l'exploration (mouvements congruents ou en miroir).

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