À propos du paupérisme au milieu du XVIIe siècle : peinture et charité chrétienne - article ; n°1 ; vol.22, pg 137-153

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1967 - Volume 22 - Numéro 1 - Pages 137-153
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1967
Lecture(s) : 33
Nombre de pages : 22
Voir plus Voir moins

Pierre Deyon
À propos du paupérisme au milieu du XVIIe siècle : peinture et
charité chrétienne
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 1, 1967. pp. 137-153.
Citer ce document / Cite this document :
Deyon Pierre. À propos du paupérisme au milieu du XVIIe siècle : peinture et charité chrétienne. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 1, 1967. pp. 137-153.
doi : 10.3406/ahess.1967.421507
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1967_num_22_1_421507PROPOS DU PAUPÉRISME AU MILIEU DU XVIIe SIÈCLE : A
Peinture et Charité chrétienne
L'attitude à l'égard de la pauvreté et des pauvres révèle toujours
certains traits fondamentaux du caractère individuel ou collectif. Dans
leur comportement à ce sujet, l'individu et la société découvrent une
partie de leurs certitudes, de leur subconscient et de leurs angoisses.
De la pitié au dégoût, du mépris à l'envie, du sadomasochisme au
millénarisme, toutes les nuances de la psychologie ou de l'analyse
freudienne peuvent s'y refléter. Cela vaut naturellement pour une
société chrétienne, puisque le Christ a vécu parmi les pauvres, puisque
le Christ a célébré l'indigence, et exhorté ses disciples à l'aumône. Il
serait donc intéressant de considérer plus attentivement les attitudes
du xvne siècle français à l'égard du paupérisme. De 1620 à 1660, la
réforme catholique anima dans le Royaume un vaste effort d'assis
tance. Sous l'impulsion de saint Vincent de Paul et de la Compagnie
du Saint Sacrement, elle multiplia les fondations charitables et réussit
un moment à émouvoir profondément l'opinion urbaine. Des écrivains,
des peintres partagèrent cette émotion ; nous interrogerons leurs œuvres
pour mieux apprécier la signification de cet élan collectif, et surtout comprendre les raisons de son évolution ou de son échec.
Ces entreprises, nées sous le signe de la compassion chrétienne,
prirent en effet rapidement l'allure d'opérations policières et about
irent à l'enfermement des pauvres et des mendiants.
A la veille de la Fronde, la misère populaire semble atteindre en
France son paroxysme. Des causes accidentelles et d'autres plus
anciennes qui concernent la structure même de la société d'Ancien
Régime sont à l'origine de cette situation. En 1629-1630, en 1641-1642,
en 1647-1648, puis encore en 1651-1652, la mauvaise récolte donne à
la hausse des subsistances un caractère exceptionnel. La disette sévit
et amène son cortège habituel d'épidémies. La peste bubonique fait
son apparition en 1630-1631 dans le midi, en 1635-1636 elle se mani-
137 ANNALE S
feste sur les confins de l'Artois et de la Picardie. L'activité manufact
urière et le négoce souffrent de ces circonstances défavorables. Ils
semblent même atteints d'une maladie de langueur. Partout où l'e
nquête statistique a pu être entreprise, elle révèle l'effondrement durable
de la production et des échanges. Et pourtant à cette économie en
perte de vitesse, frappée dans ses secteurs principaux par le retourne
ment de la conjoncture séculaire et par la répétition des crises cycliques,
la monarchie veut imposer un effort fiscal sans précédent. Les besoins
de sa diplomatie, puis la guerre l'obligent à doubler ou tripler le poids
des impôts. Il y a là une contradiction entre l'économique et le poli
tique, qui suscite le mécontentement dans le royaume et multiplie les
révoltes populaires.
Partout des bandes affamées parcourent les chemins, et se pressent
aux portes des villes. Les malheurs des temps dispersent les familles,
arrachent des paysans à la terre, chassent des artisans de leur ville
natale. Depuis longtemps déjà, une partie de la population paysanne
ne trouvait plus à s'employer à la campagne. La croissance démogra
phique, la hausse des fermages, l'activité des rassembleurs de terre
avaient formé un salariat marginal, une masse de travailleurs occa
sionnels, de candidats à l'indigence et à la mendicité. Réduites à merci
par les dettes, les impôts, les exactions des chefs de guerre et les pil
lages, un certain nombre de paroisses et de familles abandonnent leur
patrimoine. Les archives notariales révèlent l'ampleur de ces aliéna
tions au lendemain des guerres de religion. L'invasion, la guerre étran
gère et la guerre civile les multiplient à nouveau dans le second tiers
du siècle.
Les vagabonds parcourent les provinces, mendient aux portes des
monastères. Ils quémandent à l'intérieur des églises, importunent les
bourgeois dans les rues, scandalisent ou émeuvent par leurs infirmités,
leurs prières ou leurs injures. Comment distinguer dans leurs rangs le
pensionnaire de la cour des miracles et le fermier ruiné par la taille ou
les soldats ? Comment distinguer le mendiant professionnel et le ti
sserand sans travail, errant de ville en ville ? Spectacle obsédant, incer
titude pour le magistrat et le chrétien ; l'ordre ou la charité ? Le pau
périsme et la mendicité sollicitaient les forces retrouvées du catholi
cisme, mais défiaient aussi la volonté organisatrice de l'État.
C'est toujours aux Évangiles, et particulièrement au chapitre 25
de saint Matthieu, que l'on emprunte au xvne siècle, comme au Moyen
Age, le programme et la signification de la charité militante : « J'ai eu
faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné
à boire, j'étais étranger et vous m'avez recueilli, j'étais nu et vous
m'avez vêtu, j'étais malade et vous visité, en prison et
vous êtes venu vers moi. » Ce texte, repris et commenté par les ouvrages
de piété et la prédication, inspire littéralement toutes les œuvres
138 ET CHARITÉ CHRÉTIENNE PEINTURE
d'assistance, il semble servir de plan à l'activité des compagnies de
charité : distributions de vivres, de vêtements, visites des malades et
des prisonniers, créations hospitalières. Il guide saint François de Sales
et saint Vincent de Paul, qui le proposent à la méditation de leurs pé
L' nitents. 'Introduction à la vie dévote en précise certains thèmes, à l'usage
des gens du monde : « Si vous aimez les pauvres, mettez-vous souvent
parmi eux, prenez plaisir à les voir chez vous, à les visiter chez eux...
rendez-vous leur servante, allez les servir dans leurs lits quand ils sont
malades, je dis de vos propres mains, soyez leur cuisinière et à vos
propres dépens, soyez leur lingère et leur blanchisseuse... » г Saint Vin
cent de Paul exalte aussi le service des pauvres : « ... Dieu aime les
pauvres, il aime ceux qui les aiment... cherchons les plus pauvres et
les plus abandonnés, reconnaissons devant Dieu, que ce sont nos se
igneurs et nos maîtres. » 2 Son œuvre multiforme se déploie bien dans les
différents domaines, proposés par le texte de saint Matthieu. On sent
même frémir dans ses lettres et ses instructions familières, quelque
chose de l'intransigeance franciscaine, et on retrouve dans toutes ses
fondations les vertus du dénuement apostolique. Il a voulu pour ses
collaborateurs les plus proches, les prêtres de la Mission, une pauvreté
absolue 3.
Méditer sur la vie de Jésus, s'identifier à lui dans son dénuement
et son humilité, tel est l'autre motif essentiel de l'assistance chrétienne.
Ici encore les saints du xvne siècle suivent la tradition évangélique :
« Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un des plus petits de
mes frères, c'est à moi que vous les avez faites. » 4 C'est même une idée
banale que les peintres ont parfois exprimée naïvement, en plaçant,
à demi caché au milieu des mendiants, le visage du Christ 5. La même
image illustre les sermons et les livres de piété. On la retrouve aussi
bien dans le livre du jésuite Pierre Bonnefous, Le Chrétien véritable qui
va visiter les prisonniers, les pauvres, les malades et les agonisants, que
dans celui d'un très janséniste chanoine de la cathédrale de Beauvais e.
1. Saint Francois de Sales, Introduction à la vie dévote, 3e partie, chapitre 15.
2.Vincent de Paul, Correspondance, entretiens, documents, édit. Coste
1924, t. XI, p. 392.
3. Ibid., t. XIII, p. 716 : « Ainsi ressembleront-ils davantage au fils de Dieu, qui
a tant aimé le mépris et la pauvreté. » Voir aussi : Conférence du 14 novembre 1659,
De la pauvreté, t. XII, p. 377 et suiv. Un procès- verbal du Conseil des filles de la Char
ité du 31 juillet 1659 rapporte : « ... toutes les voix s'accordèrent qu'il ne fallait pas
souhaiter qu'il entrât de personne riche en la compagnie... le diable dit un jour à
saint François, je renverserai ton ordre, je mettrai des hommes riches et savants parmi
tes religieux, et par ce moyen je le ruinerai... c'est l'exemple que notre très honoré
Père nous rapporta », ibid., t. XIII, p. 752.
4. Saint Matthieu, XXV, 40.
5. Rijksmuseum, Amsterdam, Le maître d'Alkmaar, «Nourrir les affamés », tableau
de 1504.
6. P. Bonnefous, Le chrétien véritable... Paris, 1653 ; et M. Hermant, Discours
chrétien sur rétablissement du Bureau des pauvres de Beauvais, 1655 ; on y lit : « Ils
139 ANNALES
Souvent se mêle à ces exhortations l'évocation des vertus de la Pri
mitive Église, et Antoine Lemaître n'hésite pas à célébrer, en 1651 :
« le premier esprit du christianisme, qui excitait ceux qui en étaient
animés, à s'assister mutuellement par les soins d'une charité sincère
et par une distribution libérale de leurs biens, » * Enfin quelquefois,
s'exprime aussi le sentiment d'une solidarité devant la souffrance et
le salut : « On ne saurait voir souffrir quelqu'un qu'on ne souffre avec
lui, s'exclame saint Vincent de Paul, et le père Bonnefous écrit de son
côté : « Qui de vous est affligé que je ne porte sa misère... je cherche
mes frères et je veux les servir, cohéritiers du royaume de Jésus-Christ,
destinés à la même gloire que moi. » 2
La compassion terrestre n'occupe cependant ici qu'une place secon
daire. L'essentiel c'est le service des âmes, celles des riches qui risquent
de se perdre dans les jouissances égoïstes, des pauvres qui crou
pissent dans l'ignorance des mystères, et que le désespoir mène aux
blasphèmes. Les maîtres de la réforme catholique veulent trop mortif
ier la chair pour être très sensibles aux souffrances physiques d'au-
trui. Seules comptent, aux yeux de ces ascètes, les angoisses de l'âme,
privée du Sauveur : « Ce qui émut sa compassion, précise l'annaliste
de la Compagnie du Saint Sacrement, ce fut la désolation des âmes de
ces mendiants ... le secours qu'elle désira leur procurer regarda bien
plus le salut éternel de ces pauvres, que leur soulagement temporel. » 3
Sauver l'âme des vagabonds, c'était bien le premier souci de ces « cha
rités » que saint Vincent et la Compagnie contribuèrent à créer dans
tout le royaume. M. enseignait lui-même les « pauvres ouvriers
de la famille de Jésus ». Ainsi l'avait voulu le fondateur de cet hospice:
« Je ne considère point le corps mais l'âme, avait-il déclaré, ce n'est
pas seulement pour les retirer de la misère que je donne mon bien, mais
mon dessein est qu'ils soient instruits et qu'on leur apprenne les choses
nécessaires au salut. » * Les statuts des sociétés charitables, fondées
de 1617 à 1650, placent tous au premier plan ces devoirs de religion.
« Le visiteur des pauvres aura soin que tous les pauvres aillent au caté
chisme deux fois la semaine, et se confessent et communient le pre
mier dimanche du mois », stipule un règlement modèle, conservé dans
découvrent le visage de leur Sauveur au travers des plus vils haillons, dont les pauvres
sont revêtus. Les yeux de la foi leur font apercevoir à tous moments ce grand mystère
et cette merveilleuse transfiguration de la gloire et de la majesté du Sauveur, en l'i
ndigence et ignominie de ses membres... »
1. A. Lemaistre, L'aumône chrétienne ou la tradition de Véglise touchant la charité
envers les pauvres, Paris, 1651, introduction.
2. Saint Vincent de Paul, Correspondance..., t. XII, pc 270, conférence du
30 mai 1659, De la Charité. P. Bonnefous, op. cit., p. 58.
3. Annales de la Compagnie du saint sacrement, rédigées par René Voyer d'Ar-
genson, publiées par Dom H. Beauchet, Marseille, 1900.
4. Saint Vincent de Paul, op. cit., t. XIII, p. 156, Instruc
tion donnée aux pauvres du nom de Jésus, été 1653.
140 ET CHARITÉ CHRÉTIENNE PEINTURE
les archives des prêtres de la Mission. « C'est l'intention de la dite confrér
ie, que ceux qui veulent être assistés, se confessent et communient »
déclare la charité de Chatillon-les-Dombes, et la constitution de la
charité mixte de Joigny précise : « les pauvres malades seront confessés
le jour qu'ils auront été admis et communies le lendemain » 1.
Ainsi s'expriment quelques traits caractéristiques de la réforme
catholique française. Animée par une élite intellectuelle et sociale, elle
veut provoquer plus ou moins autoritairement le progrès spirituel des
chrétiens. Elle cherche à initier les fidèles, mêmes les plus humbles, au
mystère sacramental. A tous, elle propose de ne plus considérer cette
vie terrestre que par rapport au salut, et de rechercher, au delà des
apparences et des péripéties quotidiennes, le sens chrétien des choses.
Ses hautes exigences ont profondément marqué toute la vie culturelle
de l'époque. Le rapport est évident pour un grand nombre d'oeuvres
littéraires, mais il est plus difficile à préciser dans le domaine de la
peinture.
Le thème des œuvres de miséricorde appartient à l'iconographie
traditionnelle des établissements de bienfaisance, et les dispositions
du Concile de Trente lui ont donné un regain de faveur. On compte
par dizaines de tels tableaux dans l'ancienne peinture des Pays-Bas 2.
Beaucoup semblent marqués par l'influence de la peinture de genre,
et peinent à s'élever au delà de l'anecdote, mais tous témoignent, à
leur façon, des préoccupations sociales et religieuses des contempor
ains. En France un certain nombre de peintres et de graveurs ont
apporté leur contribution artistique aux oeuvres d'assistance. Ph.
Thomassin, S. Bourdon, A. Bosse 3, P. Montallier, et d'autres encore,
ont peint ou gravé des œuvres de miséricorde. J. Blanchard a peint
et J. Bellange a dessiné plusieurs allégories de la Charité. Mais il est
vrai que les plus grands peintres de l'époque ont davantage négligé
ou ignoré ces thèmes 4. Sans doute ont-ils trouvé d'autres moyens
d'exprimer leurs aspirations religieuses, et leurs préférences se sont-
elles tournées vers des sujets de nature plus abstraite ou plus clas
sique. Poussin a peint, pour Préart de Chantelou, les « Sept sacrements »
qui évoquent un christianisme sévère, dans un style solennel et dépouillé.
1. Ibid., t. XIII, documents, pp. 423, 446 et 504.
2. A. PiGbER en cite quelques-uns dans son livre, Barokthémen, Budapest, 1956.
3. Ces deux derniers étant de profession calviniste, ce serait un autre sujet que
d'étudier la charité protestante. On y suivrait l'influence de la persécution et de
l'exil et on y relèverait, dans le Refuge des Provinces Unies, l'accent très moderne
et déjà philanthropique de Jacques Saurin dans ses Sermons sur Vaumóne et la
charité et dans son Traité de Г amour du prochain.
4. Les frères Le Nain auraient cependant traité ce thème : Champfletjry, Les
peintres de la réalité sous Louis XIII, les frères Le Nain, Paris, 1862, p. 178.
141 ANNALES
Son ami de jeunesse, Ph. de Champaigne, recherche le même style de
vérité pour raconter la Passion du Christ et témoigner en faveur de
Port-Royal. Enfin Georges de La Tour manifeste aussi sa liberté à
l'égard des règles iconographiques. Il semble donner aux quelques cou
leurs de sa palette, aux formes presque géométriques de ses person
nages, une valeur susceptible d'exprimer le sens mystique de ses
œuvres. La simplicité de son décor dirait même l'influence francis
caine et l'idéal de pauvreté x. Mais une pauvreté si abstraite échappe
presque à toute référence chronologique ou sociale. L'émotion rel
igieuse n'y emprunte plus guère aux sentiments de compassion terrestre.
Un seul grand peintre français du milieu du xvne siècle a vraiment
tenté cette conciliation difficile entre la peinture de la réalité et l'e
xpression de la piété religieuse. Louis Le Nain est bien celui qui a su
représenter des paysans dans leur vérité quotidienne, mais exprimer
aussi leurs sentiments et leurs préoccupations spirituelles.
Ceux que Félibien croyait accabler en les désignant comme peintres
de bamboches 2, furent aussi, nous le savons depuis peu, d'importants
peintres d'église 3. Leurs œuvres religieuses, récemment identifiées et
publiées, mettent presque toutes en scène d'humbles personnages.
Ceci est vrai de Г « Adoration des bergers » de la National Gallery, ou
des divers épisodes de la vie de la Vierge, conservés dans les églises et
les collections parisiennes. Toujours, les Le Nain placent l'enfant-roi
au milieu d'authentiques paysans 4, et ce choix qui fait souvent penser
au Caravage, avec un style moins tendu et plus de tendresse dans les
visages, éclaire déjà le sens de leurs plus beaux tableaux profanes.
Louis Le Nain, car c'est de lui qu'il faut surtout parler, a représenté
à plusieurs reprises, entre 1642 et 1644, des mendiants et des vaga
bonds ; 1642-1644 : l'apogée de son talent, l'époque aussi du pain rare
et cher, celle de la misère généralisée par la guerre, l'impôt, la crise,
celle où saint Vincent de Paul établit les filles de la Charité, servantes
des pauvres.
Deux de ces tableaux représentent des enfants. L'un réunit, dans
un décor de ruines, un jeune violoniste, quelques enfants beaux, mais
loqueteux et un adulte au visage émacié, à la barbe folle et au regard
d'apôtre. Devant lui, sur une nappe blanche, le pain et le vin du
repas 5. Mais le plus remarquable de cette série, c'est certainement
1. F. G. Pariset, Georges de la Tour, Paris, 1948, pp. 322 et 323.
2. A. Félibien, Entretien sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres,
Paris, 1688, t. 4, p. 215.
3. J. Thuillier, art. cit., pp. 239 et 240 et notes ; et B. de Montgolfier, « Nou
veaux documents sur les frères Le Nain », Gazette des Beaux-Arts, 1958, p. 267.
4. Rien de plus significatif à cet égard que la comparaison entre les deux adora
tions des bergers de Nicolas Poussin et de Louis Le Nain, qui se font face dans la
salle XX de la National Gallery.
5. Louis et Mathieu (?) Le Nain, « Les lazzaroni », collection Lord Leconfield,
Petworth, publié par P. Fierens, Les Le Nain, 1933.
142 PEINTURE ET CHARITÉ CHRÉTIENNE
un tableau du Metropolitan Museum de New York : le père, la mère et
les trois enfants, sollicitent au porche d'un hôpital, un homme de
qualité x ; il ne s'agit pas d'estropiés, déguenillés et sales, d'enfants
abandonnés, mais d'une famille encore constituée, dont les vêtements
évoquent une ancienne décence, une famille qui vient peut-être d'être
arrachée à son foyer, à ses champs. Les visages sont beaux et dignes,
empreints de résignation d'un côté, de compassion et de tristesse de
l'autre.
Il semble exister une évidente parenté entre ce tableau et le « Repas
des paysans », aujoud'hui conservé au Louvre ? Un laboureur aisé
accueille à sa table deux personnages; l'un, peut-être le valet de
charrue boit, l'autre vient d'entrer, c'est sa présence qui donne à
l'œuvre toute sa signification. Ses pieds nus, ses haillons, l'attitude
humble, tout en lui évoque le pauvre de passage. Autour de la table
symbolique, le temps est suspendu par l'apparition de ce témoin
muet, et l'enfant musicien lit dans les yeux et l'immobilité du père
l'éveil d'une conscience nouvelle. Si l'on se rappelle le thème, si
banal à l'époque, du pauvre, véritable image du Christ, on est bien
tenté de découvrir ici une transposition profane du repas d'Emmatis.
Même si cette hypothèse paraît abusive, comment n'être pas frappé,
par les réminiscences formelles qui relient cette œuvre aux tableaux
d'église où les frères Le Nain ont peint Jésus révélé aux deux pèle
rins ? 2 Nous en connaissons trois, et cette prédilection même révèle
un autre aspect de la spiritualité de l'époque. Il y a sans doute
chez les Le Nain, comme chez beaucoup de leurs contemporains,
une véritable obsession eucharistique. La dévotion au saint sacrement
est au centre des débats entre protestants et catholiques. C'est par le
culte eucharistique que l'Eglise catholique s'affirme face à la Réforme
et espère vaincre l'hérésie. Pour cette raison, je ne partage pas l'opi
nion de ceux qui considèrent le vin et le pain, autour desquels s'ordon
nent les personnages de Louis Le Nain, comme les éléments d'un décor
conventionnel ; ils sont au contraire les symboles où s'expriment les
rapports de la vie profanée et de la vie spirituelle. Le pain manque aux
pauvres, il est objet précieux dans un temps où la cherté fait le malheur
de tout le royaume. Mais l'image du « pain de vie » est aussi perpétuel
lement présente à l'esprit des catholiques du xvne siècle 3. La distri-
1. La silhouette féminine, qui dans le fond de la cour tient sur ses genoux un
enfant, ne constitue-t-elle pas une allusion à l'œuvre des enfants trouvés que saint Vin
cent était en train d'organiser ? Les spécialistes cependant ne sont pas d'accord sur
l'attribution de ce tableau, alors que Fiereus et Isarlo le donnaient aux Le Nain ;
plus récemment Ch. Sterling dans Catalogue of french paintings du Metropolitan
Museum of art., 1955, croit reconnaître la main du peintre de l'école des Le Nain
ou d'un imitateur.
2. J. Thuillier, art. cit., n. 3, p. 239 : « le sujet a souvent été traité par eux ».
3. Saint Jean, VI, 22 à 59.
143 ANNALES
bution du pain bénit à ceux qui ne communient pas à l'office enrichit
ce symbole 1. Il doit entretenir la charité entre ceux qui le mangent,
comme le pain eucharistique réunit en Jésus ceux qui le reçoivent.
Le vin, contenu dans le verre de fin cristal, appartient lui aussi à
un répertoire traditionnel, mais Louis et Mathieu Le Nain, quand ils
l'utilisaient, lui prêtaient certainement une valeur supplémentaire.
Nous en voulons pour preuve cet étonnant tableau du musée de Rennes,
où la Vierge écarte de l'enfant Jésus un verre semblable à un sanglant
calice 2. Le thème du Bénédicité s'inscrit naturellement dans cette symb
olique. Les trois frères, auxquels nous ne connaissons ni foyer ni
descendance, l'ont traité souvent. Grâce à lui, ils réussissent à intro
duire dans le décor d'une scène de genre, le mystère d'une méditation
religieuse. Dans presque tous leurs tableaux d'ailleurs, les enfants
tiennent un rôle essentiel. L'enfant échanson, l'enfant musicien, l'en
fant triste, rêveur ou souriant, donnent à leur art une partie de sa ten
dresse et de sa sérénité.
Ce qui renforce à nos yeux la valeur de cette interprétation, c'est
l'étrange correspondance qui relie la peinture de Louis Le Nain après
1642, et l'enseignement d'un des maîtres de la spiritualité catholique :
Jean- Jacques Olier. Réformateur de la paroisse Saint-Sulpice, dont il fut
le curé de 1642 à 1652, Olier y consacra ses efforts à l'organisation
de la charité militante et au développement du culte eucharistique 3.
Dans son esprit, ces deux objectifs se trouvaient liés l'un à l'autre. Les
deux confréries des Dames de la Charité et du Saint Sacrement qui
l'aidèrent dans sa tâche recrutèrent en partie les mêmes fidèles, et
accueillirent les bonnes volontés, sans distinction de condition ou de
fortune.
Enfin les réunions charitables qui se tenaient régulièrement dans
la paroisse commençaient toutes par une messe solennelle et une
exhortation pieuse. Les écrits d'Olier trahissent les mêmes préoc-
1. « Le fruit du pain bénit doit être une charité plus grande qui unit tous ceux qui
le mangent... de même est-il dit dans la Didaché IX qu'ainsi soit rassemblée ton
église des extrémités de la terre... fais la l'église une vivante et catholique. » (Diction
naire de théologie catholique, A. Vacant, E. Mangenot, E. Amann, Paris, 1932). La
même source cite en référence, Z,1 ancienne et nouvelle discipline de l'Église de Тно-
massin dans son édition de 1725, et rappelle la formule naïve et populaire : « pain
bénit je te prends, en mon cœur je t'attends, si je meurs subitement, sers-moi de
divin sacrement. »
2. Ce symbolisme n'est évidemment pas apparent dans tous leurs tableaux, ni à
fortiori dans tous les tableaux qu'on leur a parfois attribués. Mais il s'impose à un
moment privilégié de leur création artistique. Rappelons à propos du vin le texte
où François de la Rochefoucauld demande à ses curés de veiller « à ce que les
calices ne soient employés pour donner le vin au peuple après la communion, mais
d'utiliser des coupes ou des verres », cité par P. Broutin, La Réforme pastorale,
1955, tome I, p. 49.
3. F. Moniek, Vie de J. J. Olier, Paris, 1914 ; et G. Letourneatj, Le ministère
pastoral de J.-J. Olier, Paris, 1905.
144 Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 1.
École des Le Nain, Mendiants (Metropolitan Museum of Art, New York).

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.