Affectivité, personnalité et mémoire verbale - article ; n°2 ; vol.81, pg 485-509

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L'année psychologique - Année 1981 - Volume 81 - Numéro 2 - Pages 485-509
Summary
Experimental research bearing on relations between affect and verbal memory are presented in this paper.
Affect is considered front two points of view : the feelings connected with memory and retrieval of pleasant and unpleasant materials ; the different personality types that may act upon memory processes. Several theoretical explanations are critically examined and research directions outlined, particularly concerning relation between affect and comprehension of complex verbal materials (such as narratives).
Résumé
Dans cet article sont examinés les travaux expérimentaux concernant les relations entre l'affectivité et la mémoire verbale. L'affectivité est considérée sous deux points de vue : d'une part celui des sentiments associés à la mémorisation et au rappel de matériels à contenu agréable et désagréable ; d'autre part celui des facteurs de personnalité pouvant avoir une influence sur les processus mnésiques. Divers cadres théoriques explicatifs sont présentés de manière critique et des perspectives de recherche sont esquissées ; elles concernent notamment la relation entre l'affectivité et la compréhension de matériels complexes (récits).
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1981
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Daniel Martins
Affectivité, personnalité et mémoire verbale
In: L'année psychologique. 1981 vol. 81, n°2. pp. 485-509.
Abstract
Summary
Experimental research bearing on relations between affect and verbal memory are presented in this paper.
Affect is considered front two points of view : the feelings connected with memory and retrieval of pleasant and unpleasant
materials ; the different personality types that may act upon memory processes. Several theoretical explanations are critically
examined and research directions outlined, particularly concerning relation between affect and comprehension of complex verbal
materials (such as narratives).
Résumé
Dans cet article sont examinés les travaux expérimentaux concernant les relations entre l'affectivité et la mémoire verbale.
L'affectivité est considérée sous deux points de vue : d'une part celui des sentiments associés à la mémorisation et au rappel de
matériels à contenu agréable et désagréable ; d'autre part celui des facteurs de personnalité pouvant avoir une influence sur les
processus mnésiques. Divers cadres théoriques explicatifs sont présentés de manière critique et des perspectives de recherche
sont esquissées ; elles concernent notamment la relation entre l'affectivité et la compréhension de matériels complexes (récits).
Citer ce document / Cite this document :
Martins Daniel. Affectivité, personnalité et mémoire verbale. In: L'année psychologique. 1981 vol. 81, n°2. pp. 485-509.
doi : 10.3406/psy.1981.28389
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1981_num_81_2_28389L'Année Psychologique, 1981, 81, 485-510
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université de Paris VIII1
AFFECTIVITÉ, PERSONNALITÉ
ET MÉMOIRE VERBALE
par Daniel Martins
SUMMARY
Experimental research bearing on relations between affect and verbal
memory are presented in this paper.
Affect is considered from two points of view : the feelings connected
with memory and retrieval of pleasant and unpleasant materials ; the dif
ferent personality types that may act upon memory processes. Several
theoretical explanations are critically examined and research directions
outlined, particularly concerning relation between affect and comprehension
of complex verbal materials (such as narratives).
Les processus affectifs, notamment les processus à tonalité affective
désagréable, constituent sans doute l'objet préférentiel d'étude de la
psychanalyse. Par contre, la psychologie expérimentale s'y est relativ
ement peu intéressée. Cette relative mise à l'écart de l'affectivité est une
des conséquences du behaviorisme classique, lequel a délaissé aussi et les
facteurs cognitifs, et les facteurs motivationnels propres aux activités
psychologiques (Nuttin, 1980). Il est vrai que l'affectivité a été quelquef
ois prise en considération, non en tant que processus ou état central,
mais comme une simple réaction périphérique que l'on pourrait condi
tionner (Watson et Rayner, 1920). Cependant, l'évolution des théories
et les progrès de la psychophysiologie des motivations et des émotions
ont permis des esquisses de changement dans ce domaine. On connaît
un peu mieux maintenant non seulement le rôle des structures sous-
corticales (hypothalamus et système limbique), mais aussi celui des
structures corticales (Seron et Van der Linden, 1979) dans l'expression
1. 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis, Cedex 2. 486 Daniel Marlins
et le contrôle des émotions. On trouve par ailleurs dans des approches
théoriques de l'apprentissage (Le Ny, 1967) des notions telles que
processus d'acceptation et de refus qui impliquent des activités centrales
de comparaison entre les conséquences affectives d'actions et les consé
quences affectives attendues de ces actions.
L'analyse bibliographique présentée ici considère l'affectivité dans
deux perspectives. La première est celle de la composante subjective
agréable ou désagréable pouvant accompagner certaines de nos activités
psychologiques : ainsi, un certain nombre de travaux portent sur la
relation existant entre les caractéristiques agréables ou désagréables du
matériel verbal mémorisé et l'oubli de celui-ci. La deuxième perspective
considère l'affectivité comme une composante de base de la personnalité,
dans le sens de la spécificité avec laquelle chaque sujet réagit personnell
ement au milieu (Nuttin, 1975). Certains travaux mettent ainsi en relation
des facteurs et des variables propres à la personnalité avec la perfo
rmance mnésique.
On passera en revue dans une première partie (I) les travaux portant
sur la relation entre, d'une part, la qualité affective du matériel (1),
l'intensité de cette qualité affective (2), le caractère « tabou » du matér
iel (3), les changements du contexte affectif (4) et, d'autre part, l'oubli.
On abordera dans la deuxième partie (II) les travaux portant sur la
relation entre différents facteurs de la personnalité, l'anxiété (1), l'extra-
version (2), le style cognitif (3) et la mémoire verbale.
I. — RELATIONS ENTRE L'OUBLI ET LA QUALITÉ,
L'INTENSITÉ, LES CONTENUS AFFECTIFS
DU MATÉRIEL MÉMORISÉ
1. Les premières recherches expérimentales
ou l'hypothèse qualitative
Dutta et Kanungo (1975) ont fait une présentation générale d'à peu
près 150 travaux consacrés à la relation entre affectivité et mémoire,
publiés depuis le début du siècle jusqu'aux années soixante-dix. L'hypo
thèse qui est à l'origine de beaucoup de ces travaux pose que la carac
téristique sélective de l'oubli est en relation avec la qualité des événe
ments ou des informations que les sujets ont mémorisé et plus précis
ément que cet oubli porte préférentiellement sur les traces mnésiques
ayant un contenu désagréable. C'est l'hypothèse qualitative.
Dès 1901, Lipman (cité par Rapaport, 1959) affirme que les souvenirs
comportent des composantes affectives qui les rendent plus ou moins
solides et durables, selon l'intensité de ces composantes. La première
approche théorique de la relation entre affectivité et mémoire qui ait
conduit à des tentatives de vérification expérimentale part de l'idée personnalité et mémoire verbale 487 Affectivité,
que des souvenirs ayant des composantes affectives désagréables seront
plus vite oubliés que les souvenirs ayant des composantes affectives
agréables. L'origine de l'engouement pour un tel type d'hypothèse
provient, sans doute, de l'intérêt qu'ont suscité les idées de Freud à
propos du mécanisme de refoulement : les affects très désagréables
seraient refoulés dans l'inconscient, ce qui, au niveau du comportement
observable, pourrait se traduire par une incapacité du sujet à retrouver
les souvenirs auxquels sont associés ces affects. On peut remarquer
que cette idée de « mise à l'écart » d'activités accompagnées de compos
antes affectives désagréables apparaît aussi, vers la même époque,
dans un autre cadre théorique, celui de la loi de l'effet de Thorndike.
Dans le premier cas, il s'agit de souvenirs que le sujet ne peut retrouver,
dans l'autre, de comportements qui cessent d'être effectués par le
sujet ; mais, dans les deux cas, on postule un principe hédoniste dans le
fonctionnement psychologique.
Diverses procédures d'opérationnalisation de la variable « agréable-
désagréable » ont été utilisées. Par exemple, les sujets devaient rappeler
par écrit toutes leurs expériences vécues dans un laps de temps déter
miné ; ils devaient estimer ensuite le caractère agréable, désagréable
ou neutre de chacune d'entre elles. On s'attendait à un meilleur rappel
des expériences agréables. Néanmoins cette procédure ne permet pas
de distinguer la phase du stockage de celle du recouvrement d'une part
et, d'autre part, on n'est pas sûr de la correspondance entre les évaluat
ions affectives des sujets au moment de l'épreuve et les états affectifs
réels lors de leurs expériences vécues.
La procédure d'appariement affectif consistait à associer le matériel
à mémoriser (des logatomes et des chiffres) avec des stimulus physiques
(sons, couleurs, odeurs) qui avaient été jugés auparavant par les sujets
comme agréables et désagréables. Un rappel ultérieur devait favoriser
les éléments associés à des stimulus jugés agréables. Cette procédure est
critiquable car elle se fonde sur un postulat de transfert de la tonalité
affective, postulat qui n'a jamais été vérifié.
Enfin, dans certaines études, les sujets évaluaient le caractère
agréable, désagréable ou neutre d'une liste d'items verbaux et passaient
plus tard une épreuve de rappel ou de reconnaissance de ces mêmes
items.
L'hypothèse qualitative n'a jamais été vérifiée de façon irréfutable,
ni dans un sens (oubli sélectif des événements désagréables), ni dans
l'autre (oubli sélectif des événements agréables). Au contraire, les données
obtenues tendent à montrer que les ou informations neutres
du point de vue affectif sont plus facilement oubliés que ceux qui ont
une tonalité affective agréable ou désagréable.
La deuxième approche théorique est celle de l'école de Lewin et se
situe dans le cadre de l'étude de 1' « effet Zeigarnik ». L'interprétation
classique de cet effet est que la non-satisfaction de la motivation à Daniel Martins 488
l'achèvement dé la tâche conduit à la" persistance de la tension vis-à-vis
de celle-ci; cette tension fortifierait les traces mnésiques propres aux
tâches non achevées, rendant ainsi leur rappel plus facile. Cependant,
l'analyse des travaux portant sur l'effet Zeigarnik montre que cet effet
est, dans beaucoup de cas, faible, parfois absent et même inversé, les
sujets se souvenant mieux des tâches achevées que des tâches non
achevées (Dutta et Kanungo, 1975). C'est ce qui se produit quand le
sujet est fortement impliqué dans la tâche, alors que l'effet Zeigarnik
apparaît plutôt dans les tâches centrées sur la tâche. Il est clair que les
attitudes à l'égard de la tâche, en particulier celles créées par la consigne,
ont un effet différentiel sur l'effet Zeigarnik. Pour expliquer celui-ci,
il faut donc chercher un facteur plus général que celui de la motivation
à l'achèvement. Dutta et Kanungo (1975) pensent que ce facteur est le
sentiment désagréable d'échec ou le sentiment agréable de réussite
associé à la performance. Mais, en dernière analyse, ce serait l'intensité
affective de ces sentiments qui rendrait compte du rappel respectif
des tâches achevées et non achevées : dans certains cas,
affective serait plus élevée lors des échecs, mais dans d'autres cas, elle
serait plus élevée lors des réussites.
La troisième approche théorique est basée sur la constatation des
différences au niveau de la personnalité, l'idée étant que certains sujets
auraient naturellement tendance à oublier ou à réprimer des expériences
émotionnelles désagréables alors que d'autres s'en souviendraient bien.
Le paradigme expérimental utilisé est encore celui de l'étude de l'effet
Zeigarnik et les différences de personnalité concernent, entre autres,
le niveau du besoin d'accomplissement (Atkinson, 1953). D'une façon
générale, les résultats montrent que les différences d'intensité de ce
besoin sont en interaction avec le type de tâches proposées (tâches
centrées sur la tâche ou tâches à forte implication personnelle du sujet).
Ainsi, on a observé un effet Zeigarnik élevé chez des sujets volontaires
pour participer à des expériences de psychologie par rapport à des
sujets non volontaires. Par ailleurs, on observe dans les tâches où le
sujet est impliqué émotionnellement que l'effet Zeigarnik est plus
élevé chez des sujets ayant un fort besoin d'accomplissement. Cette
différence disparaît dans les tâches centrées sur la tâche. Dutta et
Kanungo (1975) signalent que les résultats obtenus ne sont pas toujours
concordants, ceci étant dû, sans doute, à la difficulté de mesurer finement
les traits de personnalité, et aussi à la diversité des tâches proposées.
On retrouve aussi des effets nets d'interaction matériel-sujet dans
les études participant de la quatrième approche théorique, qui est celle
du cadre interne de référence. Cette approche repose sur l'idée que
chaque sujet dispose, à un moment donné, d'un système plus ou moins
cohérent de valeurs, normes et attitudes, auquel il se réfère lors de ses
conduites. Les informations qui s'accordent avec ce système ou cadre
interne de référence seraient mieux traitées et de ce fait mieux mémo- personnalité el mémoire verbale 489 Affecliviié,
risées que celles qui sont en désaccord ou en conflit avec lui. Lévine et
Murphy (1943) ont montré, par exemple, que des sujets favorables aux
idées communistes apprennent plus vite et oublient relativement moins
vite les arguments d'un texte favorable à l'Union soviétique que des
sujets qui y sont défavorables. On peut expliquer cette interaction à
l'aide de la notion de besoin de cohérence (Festinger, 1962). Dutta et
Kanungo (1975) suggèrent que cette explication, par les concepts de
concordance-discordance, ne diffère pas en dernière analyse de l'expli
cation hédoniste du comportement proposée par la première approche
théorique, citée ci-dessus. Néanmoins, comme on l'a fait remarquer,
la portée générale d'un tel principe n'a pas été vérifiée.
A plusieurs reprises, on a signalé l'hétérogénéité des résultats obtenus
à partir de ces différents cadres théoriques. Plusieurs raisons peuvent
être invoquées pour l'expliquer : manque de sensibilité dans la mesure
des différences de personnalité, hétérogénéité des procédures expéri
mentales utilisées, contrôle défectueux des variables, particulièrement
de la fréquence dans la langue des termes utilisés, de l'intensité affective
de ces termes, de leur facilité de rappel ainsi que de leur caractère imagé
ou abstrait. Par ailleurs, l'activité de mémorisation est envisagée de
façon globalisante, sans que l'on tienne compte de ses différentes phases.
Mais l'hétérogénéité des résultats peut aussi être due au fait que l'hypo
thèse qualitative est partiellement fausse. Si effectivement l'information
agréable et désagréable conduit à la constitution de traces mnésiques
plus fortes que l'information neutre (les données empiriques vont
d'ailleurs dans ce sens), on doit tenir compte aussi de l'influence de
l'intensité affective, agréable ou désagréable, de l'information sur les
traces mnésiques relatives à celle-ci. Il s'agit donc d'étudier ici la portée
d'une hypothèse de type quantitatif.
2. Les travaux expérimentaux de Dutta et Kanungo
ou l'hypothèse quantitative
Dutta et Kanungo (1975) ont mis à l'épreuve l'hypothèse selon
laquelle plus l'intensité affective des traces mnésiques est élevée, plus
la rétention est élevée. Ils se sont demandé, par ailleurs, si, lorsque l'on
modifie pendant la période de stockage la qualité affective des informat
ions déjà enregistrées ainsi que leur intensité, le rappel dépend des
modifications introduites ou de la qualité et de l'intensité affective des
informations précédemment enregistrées.
Les auteurs utilisent deux procédures pour constituer des situations
chargées affectivement. En premier lieu, ils utilisent dans leurs expé
riences des sujets ayant des attitudes fortement ethnocentriques : ce
sont, d'une part, des sujets Bengali réputés fiers et nationalistes et,
d'autre part, deux échantillons d'étudiants Canadiens anglais et Canad
iens français, ayant des attitudes hostiles les uns à l'égard des autres. 490 Daniel Marlins
La procédure générale dans ces trois cas consiste à faire prendre connais
sance aux sujets d'une liste d'adjectifs à contenu agréable et à contenu
désagréable attribuée à leur propre groupe et d'une autre liste d'adjectifs
à contenu agréable et à contenu désagréable attribuée au groupe envers
lequel le sujet manifeste des sentiments hostiles, à demander ensuite une
évaluation quantitative de l'intensité du caractère agréable ou désa
gréable de ces termes et à examiner après, à court et à long terme, le
rappel des adjectifs utilisés. Voici les items d'une de ces listes : poli,
idéaliste, modeste, intelligent, judicieux, efféminé, paresseux, sectaire,
sale, peureux.
La deuxième procédure consiste à proposer aux sujets des tâches
— résoudre des problèmes de type puzzle ou anagramme — avec deux
types de consigne : centrée sur la tâche ou impliquant le sujet person
nellement. La technique expérimentale conduit, de façon contrôlée par
l'expérimentateur, soit à une réussite, soit à un échec ; mais dans ce
dernier cas le sujet est informé de la réponse correcte. Après chaque
item (échec ou réussite) le sujet doit fournir une évaluation de l'intensité
affective de son expérience subjective associée à la tâche et il doit
ensuite effectuer un rappel des items qui constitue la tâche. Les résultats
obtenus avec les deux types de procédure confirment l'influence de
l'intensité affective perçue des adjectifs et des items sur la rétention.
Voici plus concrètement le déroulement des expériences. Premièrement,
on informe les étudiants Bengali qu'une liste de dix adjectifs — cinq
agréables et cinq désagréables — décrit scientifiquement les citoyens
Lampani (groupe fictif) et une autre liste les Bengali ; ces descriptions
scientifiques sont présentées comme étant le résultat d'un travail
de chercheurs appartenant à un organisme international. Avant
l'expérience, les auteurs ont contrôlé la fréquence d'usage des adjectifs
utilisés ainsi que leur intensité affective à l'aide d'échelles d'évaluation
et ceci hors de tout contexte sémantique et affectif, auprès d'un échant
illon de juges. Les adjectifs choisis étaient de fréquence moyenne et
d'intensité affective identique ( — 2,6 pour les adjectifs désagréables
et +2,6 pour les adjectifs agréables). Les sujets sont invités à lire les
deux listes d'adjectifs, ainsi qu'à prendre connaissance de l'attribution
de chaque liste, soit aux Bengali, soit aux Lampani. En second lieu,
les sujets font une évaluation de chacun des vingt mots à l'aide de
quatre échelles allant de — 4 à + 4 : agréable/désagréable, bon/mauvais,
attirant/repoussant, accepté/rejeté ; chaque mot apparaissait quatre
fois, de façon aléatoire, mais à chaque fois, on signalait par écrit, à côté
du mot, le groupe ethnique auquel il était attribué. Ces évaluations
permettaient par la suite de calculer une note moyenne d'intensité
affective de chaque mot. Troisièmement, les sujets font un rappel écrit
de tous les adjectifs dont ils se souviennent ; un rappel différé de vingt-
quatre heures est aussi effectué ensuite.
Les résultats montrent (fig. 1) que les mots agréables attribués par personnalité et mémoire verbale 491 Affectivité,
les Bengali à leur groupe, ainsi que les mots désagréables attribués à
l'autre groupe (Lampani), présentent de fortes valeurs affectives ;
inversement les mots désagréables attribués à leur propre groupe et les
mots agréables attribués à l'autre groupe présentent de faibles valeurs
affectives. L'intensité affective moyenne des mots agréables attribués aux
Bengali est supérieure à celle des mots agréables attribués aux Lampani ;
par contre, l'intensité affective des mots désagréables attribués
aux Bengali est inférieure à celle des mots Lampani. Par ailleurs, l'intensité affective moyenne des mots
.# ♦ Lampani
O--Ö Bengali
2,5
-O
Agréable Désagréable Agréable Désagréable
Fig. 1. — Estimation moyenne de l'intensité affective (à gauche)
et rappel moyen (à droite) des adjectifs agréables et désagréables
en fonction du groupe d'attribution
agréables attribués aux Bengali est supérieure à celle des mots désa
gréables à ce même groupe ; on observe l'inverse en ce qui
concerne les Lampani. Toutes ces différences entre les moyennes sont
statistiquement significatives. L'interaction type de mots et
groupe d'attribution est elle aussi significative. En ce qui concerne les
mots rappelés à court terme et à long terme, les mots agréables sont
mieux retenus quand ils sont attribués aux Bengali, ainsi que les mots
désagréables ils sont aux Lampani, alors que le rappel
est plus faible pour les mots désagréables attribués aux Bengali et pour
les mots agréables attribués aux Lampani. Par ailleurs, la moyenne de
l'intensité affective des mots rappelés est supérieure à celle des mots
non rappelés, que les mots soient agréables ou désagréables, attribués
aux Bengali ou aux Lampani.
Dans l'une des expériences avec résolution de puzzles utilisant la
deuxième procédure, deux consignes sont utilisées. L'une des consignes
affirme que l'expérimentateur s'appuiera sur les réussites et échecs pour
choisir les items d'un test qu'il est en train de construire (tâche orientée
vers la tâche) ; l'autre affirme que les réussites et les échecs permettent
de calculer le quotient d'intelligence du sujet (tâche centrée sur le moi). 492 Daniel Martins
Les résultats montrent que quand la réponse du sujet est jugée réussie
par l'expérimentateur, l'estimation affective subséquente se trouve
toujours au-dessus de la valeur zéro de l'échelle d'estimation affective
utilisée, alors que, quand elle est jugée fausse, l'estimation se
trouve toujours au-dessous de zéro. Mais, dans la tâche centrée sur la
tâche, les réponses « fausses » sont suivies en moyenne d'une évaluation
affective désagréable plus intense que l'évaluation affective agréable asso
ciée aux réponses « vraies » ; on observe l'inverse dans la tâche orientée
vers le moi. Dans la tâche orientée vers la tâche, les sujets se souviennent
mieux des items estimés agréables — auxquels ils ont échoué —
que des items estimés désagréables auxquels ils ont réussi : c'est la
confirmation de l'effet Zeigarnijc. Par contre, dans la tâche centrée sur
le moi, les sujets se souviennent mieux des items estimés agréables
auxquels ils ont réussi. Comme précédemment l'intensité affective
moyenne des items retenus (2,5) est plus élevée que celle des items non
retenus (1,8), et cela est vrai que les items soient jugés agréables ou
désagréables, ou que la tâche soit centrée sur la tâche ou sur le moi.
Une autre question posée par Dutta et Kanungo est de savoir si en
modifiant la valeur et l'intensité affective d'une information déjà enre
gistrée, on peut influer sur son rappel. Deux expériences ont été réalisées,
l'une avec des sujets Canadiens anglais (le deuxième groupe d'attribution
étant les Canadiens français) et l'autre avec des sujets Canadiens
français (le deuxième groupe étant les Canadiens anglais). La procédure
et le type de matériels utilisés sont analogues à ceux utilisés avec les
sujets Bengali, à cette différence près qu'après la lecture des adjectifs
et leur attribution aux deux groupes antagonistes, un compère de
l'expérimentateur entre dans la pièce où se déroule l'expérience. A haute
voix et de façon quelque peu dramatique, il signale qu'il y a une erreur
dans l'attribution des deux listes d'adjectifs : celle qui, à l'origine
avait été attribuée aux Canadiens anglais doit être en fait attribuée aux
Canadiens français ; inversement, celle attribuée aux Canadiens français
doit être aux anglais. Dans les deux expériences,
les sujets estiment ensuite l'intensité affective des adjectifs à l'aide
d'échelles analogues à celles utilisées dans l'expérience avec les Bengali.
Les résultats montrent qu'ils le font en fonction de l'information
apportée par le compère. Le rappel est déterminé lui aussi par cette
dernière information, ainsi que par les estimations de l'affectivité qui
lui sont postérieures. On constate, en effet, sur les estimations d'intensité
affective, une interaction significative entre le caractère agréable-
désagréable des mots et le groupe d'attribution désigné par le compère. Par
ailleurs, les sujets se souviennent mieux des adjectifs agréables que des
adjectifs désagréables quand ils sont attribués par le compère à leur propre
groupe et se souviennent mieux des adjectifs désagréables que des adject
ifs agréables quand ils sont attribués par le compère à l'autre groupe-
La figure 2 montre les résultats obtenus avec des Canadiens anglais. personnalité et mémoire verbale 493 Affectivité,
Dans ces deux expériences, on constate de nouveau que les termes
rappelés donnent lieu à des estimations affectives plus élevées que les
termes non rappelés. On doit signaler que, d'autre part, des groupes de
contrôle sont aussi utilisés, dans lesquels les groupes d'attribution sont
soit des citoyens de pays peu connus (les Sikhiannais et les Bouthanais),
soit des groupes fictifs (les Kasanda et les Lampani). Dans ces cas, la
relation entre mémorisation et intensité affective disparaît ; les estima
tions de l'intensité affective des adjectifs employés ne se différencient
pas ; cela est dû, sans doute, à l'absence d'implication émotionnelle des
sujets lorsque les groupes d'attribution sont peu connus, voire inconnus.
3 'i.
2,5
-r
Agréable Désagréable Agréable Désagréable
Fig. 2. — Estimation moyenne de l'intensité affective (à gauche) et
rappel moyen (à droite) des adjectifs agréables et désagréables en fonction
du groupe d'attribution et des changements de l'attribution.
Les données obtenues par Dutta et Kanungo, si l'on se fonde sur les
estimations des juges, montrent que les adjectifs utilisés ont au départ,
dans la mémoire des sujets, une composante affective de valeur quanti
tative à peu près égale, + ou — 2,6. On observe une majoration ou une
baisse de ces valeurs dans les tâches où les sujets sont impliqués émotion-
nellement alors qu'il n'y a pas de changement de ces valeurs en l'absence
d'implication émotionnelle, par exemple dans le cas de l'attribution des
adjectifs à des groupes fictifs et peu connus. Si un adjectif agréable est
attribué à son propre groupe, le sujet augmente la valeur de son indice
et l'adjectif est perçu et estimé comme plus agréable ; s'il est au contraire
attribué à un groupe hostile, l'adjectif devient moins agréable. L'impli
cation est ici à l'origine d'un phénomène de modulation. On peut penser
que, dans certains cas extrêmes et avec certains types d'adjectifs, la
modulation peut conduire à une inversion totale de signe affectif et à un
changement de sens (connotatif) ; ainsi « fier » peut signifier hautain et
méprisant, mais aussi digne et noble ; « modeste » peut signifier discret
et simple, médiocre. Le même raisonnement vaut pour les
adjectifs désagréables : si l'adjectif peureux est attribué à un groupe
hostile, le sujet sera conduit à augmenter la valeur de son indice, et au

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