Aigeai, site des tombes royales de la Macédoine antique - article ; n°4 ; vol.121, pg 620-630

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1977 - Volume 121 - Numéro 4 - Pages 620-630
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Monsieur Georges Daux
Aigeai, site des tombes royales de la Macédoine antique
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 121e année, N. 4, 1977. pp. 620-
630.
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Daux Georges. Aigeai, site des tombes royales de la Macédoine antique. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 121e année, N. 4, 1977. pp. 620-630.
doi : 10.3406/crai.1977.13411
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1977_num_121_4_13411COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 620
COMMUNICATION
AIGEAI, SITE DES TOMBES ROYALES DE LA MACÉDOINE ANTIQUE*
PAR M. GEORGES DAUX, MEMBRE DE L' ACADÉMIE.
N.B. — Au moment où je me suis exprimé le 18 novembre, un doute subsis
tait dans l'esprit de quelques spécialistes, en Grèce même, sur l'identification
de la tombe du roi Philippe II de Macédoine, et l'heureux inventeur, le pro
fesseur M. Andronikos, avait ■ — par un scrupule que nous nous devions de
respecter — suspendu son jugement en attendant que l'examen des trouvailles
apporte des arguments décisifs. Or la découverte de plusieurs protomes d'ivoire
représentant des membres de la famille royale, découverte révélée seulement le
24 novembre, l'amenait à se prononcer sans réserve pour l'affirmative, dans
une déclaration officielle, au cours d'une séance solennelle de l'Université de
Thessalonique ; la séance était télévisée : à l'émotion de l'orateur répondait
celle de l'auditoire présent, hellène ou étranger. Il m'a donc été loisible, avant
même que ne commence l'impression de cet exposé, d'en modifier légèrement
la forme, de deux manières. D'abord les formules qui correspondaient à la rét
icence méthodique du fouilleur, maintenant abolie, étaient devenues inutiles.
D'autre part j'ai réduit au minimum tout ce qui concerne le monument lui-
même et les objets ; les indications données par les journaux manquent d'autorité,
et seuls les archéologues militants sont qualifiés pour révéler progressivement,
avec une illustration adéquate, les richesses et les enseignements de leur extra
ordinaire trouvaille. D'ailleurs le sujet central de ma communication portait
sur le site d'Aigeai.
Par l'habileté du premier des Ptolémées les restes d'Alexandre
le Grand avaient été amenés et retenus à Alexandrie d'Egypte ;
pendant des siècles, les archéologues — professionnels, amateurs,
clandestins — se sont mis en quête, à grands frais mais sans succès,
de la tombe royale, pillée et peut-être entièrement détruite dès
l'Antiquité. On vient en revanche de mettre au jour, dans un état
de conservation assez étonnant, une tombe qui est peut-être celle de
son père, Philippe II, au cœur de la Macédoine, dans la nécropole
royale d'Aigeai, et c'est de ce site, enfin identifié grâce à l'archéologie,
que je voudrais vous entretenir.
Aigeai (le mot dès l'Antiquité est écrit de diverses façons, et
notamment Aigai ; je choisis la forme la plus autorisée, celle des
inscriptions) est le nom de l'une des capitales de la dynastie macé
donienne, et c'est là que les princes étaient traditionnellement
enterrés. Or le site de la ville et de sa nécropole royale a été méconnu
jusqu'à une date récente ; considéré comme un des possibles depuis
quelques années, c'est grâce aux découvertes de M. Andronikos qu'il
vient d'être vraiment assuré.
Nous connaissons trois noms de villes-capitales (ou résidences
royales) dans le royaume macédonien : Aigeai, Edessa, Pella. Pella, LE SITE D'AIGEAI 621
la plus récente, est une création de Philippe II ; les fouilles dégagent
lentement le site, à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de
Salonique, et c'est maintenant un des centres archéologiques les
plus riches de la Macédoine au temps de sa grandeur. Il n'y a pas
davantage de problèmes en ce qui concerne Edessa ; elle n'a repris
son nom ancien qu'au début du siècle, après les guerres balkaniques ;
sous la domination turque, elle s'est appelée Vodena (avec l'accent
tonique sur la dernière syllabe, et un e, non un i comme on trouve
le nom écrit dans des ouvrages modernes, influencés par des sources
byzantines), Vodena, « la ville des eaux » dans la langue des envahis
seurs slaves1.
Or l'opinion unanime — du premier volume de la Real-Encyclo-
pàdie de Pauy-Wissowa (1893) jusqu'au premier volume du « petit
Pauly » (1967). en passant par le volume XIV de ladite RE (1928),
Makedonia (col. 657-658 et col. 662) — , l'opinion unanime des
spécialistes, sauf de rares exceptions que nous dirons tout à l'heure,
est qu'Aigeai est un autre nom d'Edessa ; disons même que pour
eux la question ne se pose pas.
L'unique responsable de cette erreur n'est autre que l'historien
romain2 Justin (VII 1, il s'agit de Caranos, fondateur de la dynastie
royale) : « Caranus, sur l'ordre d'un oracle, cherchant à s'établir en
Macédoine avec une nombreuse colonie grecque, vint dans l'Émathie.
Il s'y empara d'Édesse, à la faveur d'un orage et d'une pluie épaisse,
qui dérobèrent sa marche aux habitants. Il était en outre précédé
d'un troupeau de chèvres que le mauvais temps chassait vers la
ville ; se rappelant alors que l'oracle lui avait dit " qu'il régnerait
là où il serait conduit par des chèvres ", il fixa dans cette ville le
siège de son empire. Depuis, dans toutes les expéditions qu'il tenta,
il eut soin de faire marcher des chèvres devant ses troupes, pour
qu'elles le gardassent dans ses nouvelles entreprises comme elles
l'avaient fait dans sa première conquête. En reconnaissance de ce
bienfait, il donna le nom d'Aegeae (Aiyecd) à la ville d'Édesse
Introduisons une parenthèse. Les linguistes du siècle dernier3
abusaient volontiers de leur érudition et de leur imagination
lorsqu'ils se promenaient dans le maquis des origines ; et les Anciens
déjà, fort peu linguistes au sens où nous l'entendons, ont donné
libre cours à leur fantaisie. En ce qui concerne Aigeai, deux étymo-
1. La ville s'appelait bien Vodena (BoSevà en grec, et non BoStvà) avant les
guerres balkaniques de 1912 et 1913. C'est une question secondaire et compli
quée, qui n'intéresse pas notre propos.
2. « L'abréviateur ingénieux et piquant de Trogue Pompée », selon les termes
de Désiré Nisard ; nous reproduisons la traduction, raisonnablement fidèle,
de la collection que Nisard a dirigée (1871).
3. Et du début du xxe siècle : Sturtevant par ex. 622 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
logies rivales ont été présentées comme des évidences : l'une, c'est la
chèvre (<xî£), animal mantique entre tous, si proche et si mystérieux
à la fois, qui nous a valu la fable de Justin ; l'autre, plus élaborée,
regroupe, sans parler des gloses, les nombreux exemples de topo-
nymes où le radical aiy- (quelle que soit son origine : préhistorique
ou grecque) correspondrait à la présence de l'eau (mer, sources, etc.).
Divertissement dans le meilleur cas ou, plus souvent, billevesées qui
n'instruisent guère ; il est sage, pour échapper à ce délire verbal,
de revenir sur un terrain solide et de consulter les articles oùyiaXoç
et aï£ du dictionnaire étymologique de Pierre Chantraine4.
La fantaisie culmine lorsqu'on tente de ramener à la même image
les trois noms : Edessa, Aigeai, Vodena. Ce dernier, purement
slave, est simple et lumineux ; nous avons vu qu'il désigne la ville
aux belles eaux, et les eaux, de fait, abondent à Edessa. Or, selon
Tomaschek et Kretschmer (deux noms familiers aux macédono-
logues et thracologues), un mot phrygien ou thraco-phrygien,
(3é8u ou FéSu en transcription grecque, fournirait l'étymologie
d'Edessa : Ed-, Aig-, Vod-, ce serait toujours, dans trois langues
différentes, la ville des eaux. Ainsi, quand les Slaves, derniers venus,
ont rebaptisé la ville dans leur langue — comme ils l'ont fait pour
des centaines de toponymes en Grèce5 — , ils auraient « traduit »
(quelle science !) des formes d'origine lointaine, incomprises à coup
sûr de la population grecque. Il est permis de penser que les nou
veaux venus ont été, plus simplement, sensibles au spectacle des
eaux courantes et des cascades du site. C'est tout à fait artificiell
ement que la trilogie Edessa-Aigeai-Vodena a été construite autour
d'une étymologie (« eau »), qui n'est valable que pour le troisième
terme. Quant à l'étymologie d'Aigeai par les chèvres de Caranos,
elle est si naïve qu'il n'y aurait pas même à la mentionner si elle
n'avait égaré et figé la recherche pendant si longtemps. Les faits,
on va le voir, prouvent que le nom Aigeai n'a rien à voir avec la
ville d'Edessa.
C'est le mérite de Mme Fanoula Papazoglou de l'avoir dit la pre-
4. Renvoyons aussi à un ouvrage très précieux, dû au professeur Jean
Kalléris, en cours depuis 1954 : Les Anciens Macédoniens, Étude linguistique
et historique (tome I [1954], tome II 1 [1976], pagination continue), Athènes
(Collection de l'Institut français d'Athènes) ; il est dédié « à la mémoire de mes
maîtres en Sorbonne Paul Collart et Gustave Glotz ». Sur les questions les plus
controversées on trouvera dans ces 622 pages (en attendant le fascicule II 2)
le fruit d'une érudition quasi exhaustive et d'une sage critique. Dans le cas pré
sent les pages 306-325 constituent la meilleure introduction à notre problème
et à l'état de la question jusqu'en 1957 (voir ci-après), II est seulement regret
table que l'ouvrage ne comporte aucun index, même provisoire.
5. Dans le sens inverse l'hellénisation des toponymes étrangers, slaves,
turcs, etc., a été généralisée depuis 1913 et conduite avec vigueur depuis 1936.
Le livre fondamental est toujours celui de Max Vasmer, Die Slaven in Griechen-
land (Berlin, 1941). LE SITE D'AIGEAI 623
mière, en 1957, dans son livre (paru à Skopje)6 sur Les cités macé
doniennes, p. 110-111 (résumé en français, p. 343) : « On identifie
à tort la ville royale Aigai avec l'ancienne capitale Edessa. Les
inscriptions du ine siècle avant mentionnent... des MaxsSwv i\
AtysÔiv et des MaxsSwv è£ 'ESéacrrjç (/G XII 9)... Ptolémée connaît...
deux villes distinctes, Aigai et Edessa, ainsi que Pline : Edessa,
Aigeai, Pella... ». Je ne citerai pas la suite de ses arguments, mais
nous retrouverons tout à l'heure la fin de son exposé, qui a ouvert
la brèche et condamné de vieilles erreurs, sur le plan de l'archéol
ogie, comme sur celui de la géographie historique.
Or la démonstration de Mme Papazoglou semble avoir été généra
lement ignorée ou passée sous silence. En tout cas ses remarques
n'ont pas été exploitées comme il convenait : l'assimilation d'Ai-
geai à Edessa n'a pas été ébranlée aux yeux des macédonologues.
Les choses vont ainsi ; l'érudition a pris de nos jours des dimensions
telles, elle est si polyglotte dans les sciences humaines, que personne
n'y a accès de plain-pied ; même dans un domaine restreint il est
devenu impossible de tout enregistrer et moins encore de tout
classer ; pour rassembler les éléments qui concernent un point
particulier, il faut une longue enquête et un contrôle minutieux,
sans que jamais le chercheur soit sûr d'avoir tout dépouillé, tout lu,
tout assimilé. Et il n'y a pas à s'étonner que N. G. L. Hammond,
qui a de son côté clos le débat en deux pages magistrales publiées
en 19727, ait pu introduire son argumentation par la phrase su
ivante : « Les savants qui ont examiné la question du site d'Aigeai
qu' Aigeai était ont maintenu, sans exception à ma connaissance,
Edessa et que cette ville unique était appelée, à l'époque macédon
ienne, tantôt Aigeai et tantôt Edessa8 ».
La démarche de Hammond est donc autonome. En un sens on doit
se féliciter de la rencontre finale entre les deux érudits, qui sont
partis de points de vue différents et qui ont travaillé indépendam
ment l'un de l'autre. Parmi les éléments invoqués par Hammond9,
6. En serbe. Elle est la première à avoir pris position nettement et justifié
pleinement son point de vue. Pour des indications antérieures dans le même
sens, voir la note 11, ci-dessous.
7. A History of Macedonia I (Oxford 1972), p. 156-158. J'ai eu plus d'une
fois l'occasion de parler de ce livre capital : REG 1977, p. 122-124 ; Journal
des Savants 1977, p. 145-163 ; Ancient Macedonia II (Salonique, 1977), p. 317-
330.
8. Détail piquant : non seulement le livre de F. Papazoglou est signalé dans
la bibliographie que donne Hammond (p. xviii), mais l'auteur est remercié
dans la préface de H. (p. ix) « for sending me copies of her work on Macedonia ».
Le texte serbe n'est pas aisément accessible à tous les lecteurs, et l'index ne
renvoie pas aux pages, substantielles, du résumé en français.
9. J'essaierai de donner ailleurs une liste de tous les arguments invoqués,
ici ou là, en faveur de la dichotomie qui s'impose maintenant. Signalons seu
lement que dans le décret SIG3 269 L ( = FD III 1, 212) invoqué à juste titre COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 624
il y a l'inscription d'Argos IG IV 617, qui montre qu'à la fin du
ive siècle avant notre ère deux versements, pratiquement d'égale
importance, sont faits au même moment par les gens d'Aigeai, è£
[Aî]yeàv, et par ceux d'Edessa, è£ 'ESéacraç. Et surtout Hammond
met en valeur des textes littéraires qui sont aussi des sources histo
riques : trois passages de la vie de Pyrrhos (chap. x-xn et xxvi) par
Plutarque. Je ne me charge pas d'expliquer comment ils sont passés
inaperçus alors même qu'ils étaient traduits et commentés ; je les
cite dans la traduction d'Emile Chambry, sans prendre parti sur
le détail ; les faits sont assez gros, et il a fallu tout le poids, le
prestige, d'une doctrine reçue pour qu'ils soient étouffés10.
Plut. Pyrrh., chap. x 2-4, et chap. xi-xii (années 288 et sq.) :
x : « Ayant appris que Démétrios était dangereusement- malade,
Pyrrhos se jeta tout à coup sur la Macédoine, dans l'intention d'y
faire une razzia et du butin. Peu s'en fallut qu'il ne s'emparât
de tout le pays à la fois et qu'il ne prît le royaume sans coup férir.
Il s'avança jusqu'à Edessa sans rencontrer d'opposition ; même
beaucoup de gens du pays se joignirent à lui et s'engagèrent dans
son armée. Mais le péril remit sur pied Démétrios... Pyrrhos, qui
était venu surtout en brigand,... s'enfuit. »
xi-xii : « Pyrrhos... fut proclamé roi des Macédoniens... Démét
rios ayant été complètement battu en Syrie, Lysimaque, qui
se voyait en sûreté et de loisir, marcha aussitôt contre Pyrrhos.
Celui-ci s'était établi à Edessa... Il prit peur et se retira. »
Plut. Pyrrh., chap. xxvi (année 274, après les campagnes de
Sicile et d'Italie) :
« Ayant ramené en Épire 8 000 fantassins et 500 cavaliers, mais
n'ayant pas d'argent, Pyrrhos cherchait une guerre pour nourrir
son armée. Des Gaulois s'étant joints à lui, il se jeta sur la Macéd
oine, où régnait Antigone, fils de Démétrios, pour piller et faire
du butin... [Vaincu], Antigone s'enfuit... Pyrrhos, regardant la
par Hammond (proxénie, etc. pour un 'AyéXoxoç OiXimzou MaxeSwv è£
AiyeiSv), le nom des magistrats a été légèrement modifié : cf. Chron. delph.
F 7, et BCH 1944/5, p. 100) ; mais la date (fin ive-début m" siècle) reste la
même.
10. Le lecteur de langue française qui se réfère aux ouvrages courants ne sera
pas facilement éclairé. Dans l'histoire grecque de Glotz-Cohen, III (1936),
le nom d'Edessa figure seulement à la page 210, parmi les éléments « phrygo-
thraces » du dialecte macédonien (« ... comme... Édesse et sarisse ») ; les cha
pitres événementiels ne connaissent qu'Aigeai, qui apparaît plusieurs fois (des
pages 203 à 279), dont une sous la forme suivante : « la ville aux chèvres,
Aigai (Vodena) ». C'est tout. — La dernière étude (P. Lévêque, 1957) parue en
France sur le roi d'Épire nomme tantôt Edessa (indiquée à sa juste place sur
une carte des campagnes de Pyrrhus) de la page 148 à la page 166, et tantôt
Aigai, de la page 53 à la page 606, sans précision géographique, sans insertion
dans aucune carte, et la rencontre entre les deux toponymes ne se produit
qu'une fois, très tard (p. 569), dans l'ombre d'une note : « Sur Aigai, qui porta
ensuite le nom d'Edessa, cf. Hirschfeld, in PW, s.v. Aigai 3. » — Etc. LE SITE D'AIGEAl 625
défaite des Gaulois [qui étaient au service d'Antigone] comme le
plus glorieux de tous ses succès, consacra les plus belles et les plus
brillantes de leurs dépouilles dans le sanctuaire d'Athéna Itonia...
Aussitôt après la bataille, il acheva de conquérir les villes. Il s'empara
d'Aigai, traita durement les habitants et y laissa une garnison
composée de Gaulois qu'il avait à son service. Les Gaulois, gens
d'une insatiable cupidité, entreprirent de fouiller les tombes des
rois qui avaient été ensevelis là, en pillèrent les trésors et com
mirent le sacrilège d'en disperser les ossements. »
Plutarque est homme de bon sens, d'expérience et de lecture.
Si Aigai et Edessa était une même ville sous deux noms, il ne
pourrait pas, à quelques pages de distance, dans la même Vie,
s'exprimer comme il le fait. Et l'on s'étonne que tant de lecteurs
se soient laissé égarer par une tradition pseudo-savante dont un
texte folklorique de Justin est seul responsable. Hammond est
pleinement fondé à écrire : « In Plutarch's mind Aegeae is certainly
not Edessa » ; citant Ptolémée et Pline, il conclut : « Thèse pièces
of évidence show beyond a doubt that Aegeae was a city in its own
right and that it was not Edessa. »
Hammond est allé plus loin. Il croit pouvoir accorder le texte
de Justin avec la nécessité de distinguer Edessa et Aegeae. Il dis
tingue deux cités du nom d'Edessa, correspondant à des époques
différentes. La cité que nous connaissons bien à partir du ive siècle,
celle qui fut baptisée Vodena par les Slaves, n'est pas en cause dans
le texte de Justin. C'est une autre Edessa qui serait la première
conquête de Caranos, fondateur de la dynastie, une Edessa pour
nous sans histoire et sans importance, une apparition sans lende
main dans notre information ; ce qui intéresse Justin, c'est, dit
Hammond, le rôle des chèvres et le changement de nom décidé en
l'honneur de celles-ci ; le nom primitif de cette Edessa (« Caranos
s'empare d'une [ville nommée] Edessa ») est désormais rayé de la
carte, et l'agglomération devient Aigeai : « The point of the story
is that the change took place. Justin is giving the origin of the cur-
rent name Aegeae ; it is this origin which involves mention of a
long-forgotten name from the distant past... It is erroneous to
suppose that this Edessa of the dim past had anything to do with
the famous fourth-century Edessa, situated in its stratégie position
at Vodena. » L'hypothèse est ingénieuse (et on pourrait la pro
longer en quelque sorte, pour éviter la duplication du nom : une
partie de la population se serait déplacée au moment de la conquête
de Caranos ; l'Edessa que nous connaissons résulterait de cette
migration, de ce transfert — volontaire ou non — de population ;
de tels cas sont fréquents, à toutes les périodes de l'histoire). Mais
Justin n'est pas innocenté pour autant, car il devait s'exprimer COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 626
autrement et nous faire savoir que l'Edessa ainsi débaptisée, et
rebaptisée Aigeai, était une autre Edessa, qui n'avait jamais joué
aucun rôle. De toute façon Justin nous laisse dans le noir, et les
développements que Hammond donne à sa propre hypothèse,
qu'il considère comme acquise (p. 303, p. 410-411), me paraissent
fragiles ; à la page 303 en particulier la duplication du toponyme
Edessa semble donner corps à une étymologie que l'on ne saurait
considérer comme établie : « Philologists tell us that the name
Edessa is derived from the Phrygian word for water. Now this
was the earlier name of the place which the Argeadae renamed
Aegeae, and it was also the name of a classical city. »
Un point est acquis : Aigeai n'est pas l'Edessa que nous connais
sons, la seule, la vraie, sur la via Egnatia. Où situer cette ville,
siège de la nécropole royale selon toutes nos sources ? Elle doit se
trouver au cœur du pays, dans la plaine centrale ; mais le nom
Aigeai n'est jamais accompagné, dans les textes, d'une précision
décisive, et les variations, les à-peu-près sont nombreux chez les
auteurs en ce qui concerne la dénomination des régions et le tracé
de leurs frontières. Heureusement nous pouvons recourir mainte
nant à une archéologie qui se développe rapidement. Fanoula
Papazoglou (l.L, p. 143) faisait une suggestion intéressante : « II faut
peut-être chercher Aigai dans la région de Naoussa, au sud d'Edessa,
où les tombes [dites] royales sont nombreuses... ». La plus fameuse
de ces monumentales se trouve en effet à Leucadia, tout
près de Naoussa, et l'hypothèse était, au moment où elle a été
formulée, tout à fait séduisante. De son côté J. Kalleris écrivait
en 1954, p. 314 : « II se peut... qu'Edessa et Aigai aient originell
ement désigné deux bourgs voisins, ayant existé séparément jusqu'à
l'arrivée des Macédoniens au moins11 ».
Mais un site archéologique, un peu plus au sud, a pris depuis un
11. Kalleris se réfère à O. Abel, Makedonien vor Kônig Philipp (1847), p. 114,
et à E. Babelon, Traité des monnaies... II, p. 1095-1096. Parmi les plus lointains
commentateurs de ces noms à l'époque moderne, la nécessité de distinguer sous
une forme quelconque, même la plus modeste, entre les deux sites était main
tenue (ainsi RE I [1893], col. 944 [Aigai], n° 3 : « In Makedonien, im Distrikt
Emathia, am Flusse Ludias, richtiger Alyéai geschrieben, spâter von seiner
Vorstadt "ESeaaoc genannt ... ») ; il faudra y revenir (voir la note 9, ci-dessus,
p. 623). Cette nécessité est, par la suite, oubliée, et de plus en plus ; voir dans
l'édition-traduction Flacelière-Chambry (déjà citée) la note au chap. 28, 11
de Pyrrhos : « Aigai, qui s'appela plus tard Edessa... » Ainsi Plutarque parlerait
d' Aigai, selon une chronologie en 288 d'Edessa (ch. 10-12) et en 274 (ch. 28)
inverse ; on saisit bien par cet exemple ce qui a tant gêné, non seulement les
exégètes de Plutarque, mais tous les tenants de la fausse homonymie Edessa-
Aigeai jusqu'à ces dernières années. Si la question n'était aujourd'hui réglée
d'une autre manière, par scission, on pourrait essayer (et peut-être l'a-t-on
fait ?) de soutenir que les écrivains anciens usaient indifféremment d' Aigeai
et d'Edessa en commettant une très vénielle impropriété de chronologie, une
cité unique qui se serait appelée — selon les caprices de ses maîtres — tantôt LE SITE D'AIGEAI 627
quart de siècle, une importance exceptionnelle : celui de Palatitsa-
Vergina, immédiatement au sud de l'Haliacmon. Il avait été
« découvert » en 1861 et mis en valeur par Léon Heuzey. En 1961,
sur les ruines du « palais », fouillé en partie par Heuzey, le centenaire
de ce début prometteur avait été célébré12 en présence d'archéo
logues grecs et étrangers, et j'avais rappelé à cette occasion que
de Stobi à Palatitsa les archéologues de nos jours continuent de
travailler sur des sites qui ont été identifiés par Heuzey il y a un
siècle, et j'avais cité de lui des remarques qui restent valables et
conformes à l'expérience des archéologues d'hier et d'aujourd'hui :
« L'histoire de la première découverte des ruines de Palatitza montre
bien que les voyageurs... ne doivent jamais se lasser dans le perpé
tuel interrogatoire qu'ils font subir aux habitants. J'avais passé
plusieurs fois à quelques lieues de ce village, sans entendre prononcer
même son nom et sans recevoir des paysans aucun renseignement
sur les antiquités qu'il renferme. Ce n'est qu'après avoir quitté
l'Olympe, lorsque je parcourais avec M. Delacoulonche la région
du bas Vardar, que la conversation d'un pappas intelligent m'en
révéla l'existence. Prenant aussitôt un guide, je me séparai pour
quelques jours de mon compagnon de route, et, repassant l'Haliac
mon, je reconnus, non sans étonnement que la découverte qui avait
failli m'échapper devait être de beaucoup la plus intéressante de
tout mon voyage » (Mission archéologique de Macédoine, p. 177).
A partir de là c'est l'archéologie qui commande. Constantin
Romaios avait repris la fouille d' Heuzey en 1937 ; ce sont ses élèves,
les éphores successifs des antiquités à Thessalonique, qui après la
dernière guerre ont étendu l'exploration dans la plaine que domine
le palais. Et l'on s'est aperçu que l'habitat était beaucoup plus impor
tant qu'on ne l'avait cru. Une nécropole de l'Âge du fer a été larg
ement fouillée et atteste que la ville est florissante pendant quatre
siècles, avec une acmè qui va de 900 à 850 environ. M. Andronikos13
fut en outre bien vite attiré par l'imposante toumba (MsyàXTj Tou-
(juta) de 100 m de diamètre et 12 m de hauteur qui se trouve au
milieu du site ; il y fouilla dès 1952 et pensa dès lors qu'elle devait
abriter un tombeau « macédonien ». Il y revient en 1962 et 1963,
creusant à partir de la circonférence, à l'est, une tranchée qui
allait s'approfondissant en direction du centre jusqu'à 11,50 m
au-dessous du sommet du tumulus : aucun tombeau n'apparaît
(voir BCH, 1963, p. 802). Le travail recommence en 1976 avec des
Edessa et tantôt Aigeai. Heureusement il y a les inscriptions (d'Argos et
d'ailleurs), les monnaies, Ptolémée, etc., et les considérations archéologiques.
12. BCH 85 (1961), « Centenaire de la fouille de Palatitsa- Vergina », p. 367-
370.
13. Auteur de la publication des tombes de l'Âge du fer : BEPriNA, I, T6
vexpoToccpstov twv tùjxPcov (1969). 628 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
moyens mécaniques (bulldozer), sous surveillance étroite ; l'enlèv
ement de cette énorme masse de terre, de gravier, de pierres rappor
tées aurait exigé de nombreuses années, si le travail s'était jusqu'au
bout poursuivi à la pioche et à la pelle. On approfondit la tranchée
précédente dans sa partie orientale, sans dépasser le niveau du sol
naturel, et l'on élargit la fouille au centre en ouvrant un cratère
de 35 à 40 m de diamètre et d'une profondeur de 5 à 6 m au max
imum pour préparer la campagne suivante. On pousse aussi trois
tranchées sur le côté nord de la toumba.
Ces trois dernières campagnes (1962, 1963, 1976) ont fait appar
aître dans le remblai des fragments, en nombre, de stèles funéraires
peintes et inscrites donnant le nom des morts ; une grande stèle
(2 m de haut sur 1 m de large) porte un relief montrant un homme
jeune debout, un lévrier à ses pieds, et aussi les restes d'une épi-
gramme : on est encore dans la tradition classique, au ive siècle ;
les morts ont de beaux noms « macédoniens » : Harpalos, Peuko-
laos, Kleitos, Antigonos, etc. Les restes de tous ces monuments
ont été employés pour la constitution ou la reconstitution de la
toumba qui devait protéger un tombeau ou plusieurs ; « leur qualité
et leur variété montrent que le cimetière était celui d'une ville
importante et riche ». Et il est clair que sa destruction systématique
a pris place vers le début du me siècle.
Or c'est en 1968 que Hammond a communiqué pour la première
fois aux macédonologues rassemblés à Salonique son audacieuse
hypothèse sur le site d'Aigeai : la ville et la nécropole royale corre
spondraient au site des deux villages modernes de Palatitsa et de
Vergina14. Cette identification, brillamment appuyée par une série
d'arguments en 1972, fait peu à peu son chemin dans les esprits,
et Andronikos se laisse enfin persuader, après des hésitations méthod
iques, dans les années qui suivent. En 197615 il cite le troisième
des passages de la vie de Pyrrhos que nous avons reproduit ci-
dessus, p. 624, et le commente ainsi, en résumé : « Les Galates ne se
sont évidemment pas contentés de violer les tombes royales ; ils
ont procédé à un pillage généralisé et barbare des tombes du riche
cimetière de Vergina. Les fragments de stèle que nous avons retrou
vés sont les restes de cette catastrophe. Un tel sacrilège ne peut
avoir été le fait que de barbares. Les données chronologiques se
14. Depuis Heuzey, on attribuait au site moderne de Vergina la petite ville
antique de Balla ; il ne sera pas difficile de la caser ailleurs. Signalons, pour la
petite histoire que, dès 1968, Hammond proposait de reconnaître, dans un des
tombeaux macédoniens précédemment découverts à Vergina, un tombeau
royal : voir Ancient Macedonia I, 1973 (communication faite au Symposion de
1968), p. 65.
15. Dans un rapport publié Athens Annals of Archaeology IX, 1976, fasc. 2,
distribué fin 1977.

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