Ajustement et dépenses sociales au Maroc - article ; n°126 ; vol.32, pg 253-269

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Tiers-Monde - Année 1991 - Volume 32 - Numéro 126 - Pages 253-269
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Christian Morrisson
Véronique Jeanneret-Amour
Ajustement et dépenses sociales au Maroc
In: Tiers-Monde. 1991, tome 32 n°126. pp. 253-269.
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Morrisson Christian, Jeanneret-Amour Véronique. Ajustement et dépenses sociales au Maroc. In: Tiers-Monde. 1991, tome 32
n°126. pp. 253-269.
doi : 10.3406/tiers.1991.4605
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1991_num_32_126_4605AJUSTEMENT
ET DÉPENSES SOCIALES AU MAROC
par Christian Morrisson
avec la collaboration de Véronique Jeanneret-Amour
INTRODUCTION
L'impact de l'ajustement sur les dépenses sociales au Maroc justifie
une attention particulière pour deux raisons. D'une part, si l'on compare
le Maroc aux autres pays du groupe auquel il appartient, celui des pays
à « revenu moyen inférieur », il se classe en position défavorable pour
plusieurs indicateurs sociaux comme le taux de mortalité infantile, le
taux de scolarisation dans le primaire ou le pourcentage d'illettrés. D'autre
part, ayant différé pendant plusieurs années un programme de stabilisation
malgré des déséquilibres macroéconomiques croissants, le Maroc a dû
appliquer un tel programme en 1983 à la suite d'une grave crise financière.
Cette décision menaçait les dépenses sociales puisqu'une réduction des
dépenses publiques était indispensable étant donné l'ampleur du déficit
budgétaire (plus de 12 % du pib). Cet article a pour objet de faire le bilan
de la politique budgétaire en matière sociale de 1983 à 1986 et de voir
si les ménages ont souffert de l'ajustement en raison d'une baisse des
services d'éducation, de santé ou autres, que leur dispense l'Etat. Aupar
avant, on rappellera dans quelles conditions le Maroc a été contraint
d'ajuster et quelles mesures de stabilisation ont été prises.
L'événement déterminant à l'origine du processus de déséquilibre est
le triplement du prix du phosphate en 1974. Aussitôt, l'Etat bénéficiaire
de ce surplus de revenu a engagé un programme de dépenses considé
rables : le volume des investissements publics a été multiplié par 3,4
de 1974 à 1977, une hausse de salaire de 26 % a été accordée aux fonc
tionnaires et à partir de 1975 l'Etat a subventionné les produits aliment
aires. Malheureusement, dès 1976 le prix du phosphate a chuté ( — 47 %
par rapport à 1975), ce qui a entraîné un lourd déficit budgétaire (près
de 20 % du pib) parce qu'il était impossible, pour des raisons techniques
Revue Tiers Monde, t. XXXII, n° 126, Avril-Juin 1991 254 Christian Morrisson et V. Jeanneret-Amour
ou politiques, d'interrompre sur-le-champ une partie des investissements,
de réduire les traitements, ou de supprimer les subventions. A partir
de 1976 le déficit budgétaire et celui de la balance courante évoluent en
parallèle. En effet, d'une part l'épargne est approximativement égale à
l'investissement dans le secteur privé, d'autre part les recettes fiscales sont
égales aux dépenses de fonctionnement. Dans ces conditions les dépenses
publiques d'investissement sont financées pour l'essentiel par l'endettement
extérieur de l'Etat qui passe de 2,3 milliards de dollars en 1976 à 7,9 mil
liards en 1980.
A deux reprises, les tentatives de stabilisation ont échoué. En 1978,
l'Etat engage un programme réduisant les investissements publics, blo
quant les traitements, augmentant les impôts et freinant la croissance des
crédits; mais il doit y renoncer en 1979 en raison de la conjonction de
plusieurs facteurs : la sécheresse, le second choc pétrolier et des troubles
sociaux. En octobre 1980, un programme de stabilisation est convenu
avec le fmi. Mais l'application de l'une des mesures prévues, la réduction
des subventions qui s'est traduite par une augmentation de 50 % des prix
au consommateur pour les produits de base, a entraîné de graves émeutes
à Casablanca au printemps 1981. Cette résistance politique se conjuguant
en 1981 avec une sécheresse exceptionnelle, la baisse du prix du phosphate,
la hausse du dollar et des taux d'intérêt, le gouvernement dut annuler
ce programme.
De 1981 à 1983, en empruntant à l'extérieur, le Maroc a poursuivi
une politique expansionniste dont les inconvénients s'aggravent et les avan
tages disparaissent progressivement. En effet, les déséquilibres s'accen
tuent (de 1980 à 1982, le déficit extérieur passe de 7,8 % à 12,6 % du
pib) et le Maroc emprunte de plus en plus, la dette extérieure s'élève de
7,9 milliards de dollars en 1980 à 11,9 en 1983. Par suite, le service de la
dette avant allégement en pourcentage des exportations passe de 31,3%
en 1980 à 49 % en 1983. L'avantage de cette politique, la poursuite de la crois
sance, s'avère compromis puisque le pro/habitant en 1983 est égal à celui
de 1980. Cette politique n'évite pas non plus une forte poussée du chô
mage, ni une baisse des salaires réels. Ainsi le Maroc a différé l'ajustement
au prix de déséquilibres croissants tout en connaissant la stagnation et
des coûts sociaux également croissants. Au milieu de 1983, les réserves de
change sont presque épuisées, ce qui oblige le gouvernement à restreindre
les importations par des mesures d'urgence et l'incite à négocier avec
le fmi et la Banque mondiale des prêts dans le cadre d'un programme
d'ajustement. Le fmi accorde un prêt de 200 millions srd en septembre 1983
et la Banque mondiale procure début 1984 600 millions de dollars en
prêts sectoriels d'ajustement pour 1984-1986. D'autre part, le Maroc Ajustement et dépenses sociales au Maroc 255
obtient le rééchelonnement de sa dette par le Club de Paris et le Club de
Londres pour un total de 2 milliards de dollars.
L'ajustement comprend deux volets, d'une part des mesures pour
réduire à court terme la demande globale, qui s'inscrivent pour l'essentiel
dans l'accord avec le fmi, d'autre part des mesures pour augmenter l'offre
grâce à des réformes structurelles, certaines étant financées par les prêts
de la Banque mondiale. Ce sont les premières qui menaçaient les dépenses
sociales puisqu'il fallait réduire rapidement le déficit budgétaire.
L'accord de septembre 1983 avec le fmi, qui couvrait une période de
dix-huit mois, prévoyait plusieurs mesures pour limiter les dépenses
publiques : réduction des subventions aux produits alimentaires, désinves-
tissements et ralentissement de l'embauche de fonctionnaires. De fait, ce
sont les dépenses d'investissement qui ont été les plus touchées puis
qu'elles ont été réduites de 14 % du pib en 1982 à 5 % en 1985.
Toutefois, cette politique d'austérité concernait aussi les dépenses
sociales : étant donné leur poids dans le budget, il était difficile de
diminuer le déficit budgétaire sans les toucher. Aussi considérerons-nous
leur évolution pendant la période d'ajustement. Mais nous ferons aussi
un bilan des services reçus par les ménages parce que les deux évolutions
ne sont pas nécessairement parallèles. En effet, l'Etat peut, comme ce
fut le cas au Maroc, éviter en partie une réduction de ces services en
diminuant les salaires des fonctionnaires.
I — LES DÉPENSES SOCIALES PENDANT LA PÉRIODE D' AJUSTEMENT
Nous avons résumé ici les données essentielles sur ces dépenses dont
le détail se trouve dans les tableaux 1 à 4.
1982 1983 1986
En indice : 1972 = 100
130,6 Dépenses sociales/habitant 143,3 éducation/habitant 160,6 142,8 santé/habitant 101,0 96,3
Dépenses Sécurité sociale/habitant 126,7 121,5
En pourcentage du pib
8,3 7,2 Dépenses sociales éducation 6,3 5,4 santé 1,0 0,9
24,0 27,6 Dépenses sociales en % dépenses publiques 25,8
Subventions alimentaires/habitant (à prix
constants de 1972) 24,0 24,5 256 Christian Morrisson et V. Jeanneret-Amour
Ces dépenses sont dominées par l'éducation (pour les deux tiers),
la santé et la Sécurité sociale représentant respectivement 1/9 et 2/9. П
faut y ajouter les dépenses pour le logement et les équipements collectifs
qui bénéficient également aux ménages, mais représentent un faible mont
ant, un dixième des dépenses sociales.
Si l'on considère l'ensemble des dépenses publiques (cf. tableau 1, p. 265),
la cassure dans la croissance de ces provoquée par l'ajustement
de 1983 est une évidence : pour la première fois, ces dépenses baissent
brutalement, en termes réels, soit — 13,4% de 1982 à 1983, et se stabilisent
ensuite à un niveau qui avait été atteint dès 1976. Dans ce contexte très
défavorable, la première question qui se pose est : les dépenses sociales
ont-elles été compromises plus ou moins que les autres dépenses? A
première vue, elles n'ont pas été protégées puisque leur part dans les
dépenses publiques passe de 27,6 % à 25,8 % entre 1983 et 1986. De même
leur part dans le pib a diminué de 8,3 à 7,2 %. En termes réels, les dépenses
sociales par habitant, notamment pour l'éducation, ont baissé (—11 %),
la seule exception étant les subventions alimentaires. Le contraste est
net avec les années 1980-1983 de crise financière où ces dépenses sont
stables et surtout avec la période faste du boom phosphatier qui avait
permis une augmentation supérieure à 31 % en cinq ans (1972 à 1977).
En valeur absolue, on est revenu en 1986 au niveau de 1977. Ce résultat
est à l'évidence peu satisfaisant, mais il faut rappeler que le pire a été
évité. En effet, les dépenses publiques totales par habitant ont baissé
presque de 20 % pendant la même période (1977-1986).
Les dépenses de Sécurité sociale sont assez rigides tandis que celles
d'éducation et de santé par habitant diminuent de 5 à 11 % de 1983 à 1986.
Toutefois les perspectives changent si l'on apprécie l'évolution des dépenses
sociales depuis 1973, dernière année normale en quelque sorte avant le
boom phosphatier et les difficultés qui l'ont suivi. En 1986, les dépenses
par habitant pour la santé et la Sécurité sociale sont égales ou inférieures
à celles en 1973 tandis que les dépenses d'éducation ont augmenté de
50 %. Une telle priorité à l'éducation traduit la pression de la demande :
comme nous allons le montrer, les effectifs scolarisés n'ont cessé de
croître, y compris après 1982, pour le second degré et l'enseignement
supérieur. Vu le poids de l'éducation dans les dépenses sociales, cette
pression de la demande explique aussi la croissance significative à long
terme, de 1973 à 1986, des dépenses sociales par habitant, malgré la baisse
de 1983-1986. Cette croissance plus rapide des dépenses d'éducation à
long terme est liée aussi à la structure démographique du Maroc. Comme
le pourcentage de jeunes est très élevé (en 1982 53 % de la population a
moins de 20 ans), les besoins d'éducation comptent plus que ceux de Ajustement et dépenses sociales au Maroc 257
santé (2,8 % seulement des individus ont plus de 69 ans). La majeure
partie des dépenses de santé étant imputables aux personnes âgées dans
les pays développés, il est normal que le budget de la santé soit plus
faible que celui de l'éducation dans un pays où il y a assez peu de per
sonnes âgées.
Pour comprendre cette croissance des dépenses d'éducation, notam
ment dans le second degré et l'enseignement supérieur, il faut préciser
l'origine de la demande sociale. Celle-ci vient surtout des classes moyennes
qui habitent en ville et se classent dans les déciles intermédiaires de la
distribution des revenus (7 à 9). En effet, les ménages pauvres ou assez
pauvres (déciles 1 à 6) vivent en majorité en zone rurale et expriment avec
moins de moyens et moins d'intensité leur demande. D'autre part, les
ménages aisés (10e décile) peuvent, de toute façon, satisfaire leur demande
d'éducation, ou de santé, en payant. Ces classes moyennes s'adressent
assez souvent au secteur privé pour les services de santé, en revanche
elles souhaitent vivement que leurs enfants soient scolarisés gratuitement
dans le second degré et l'enseignement supérieur. Ceci explique une
pression de la demande plus forte pour ces services d'éducation que pour
l'enseignement primaire ou les services de santé.
Les budgets des ministères permettent de préciser les modalités de
cette évolution (tableau 3, p. 266) : les baisses liées à l'ajustement concernent
surtout les dépenses d'équipement. Ainsi, de 1982 à 1986, les dépenses de
fonctionnement du ministère de l'Education nationale diminuent de 4 %,
celles du ministère de la Santé publique augmentent de 2 % tandis que
les dépenses d'équipement de ces deux ministères reculent, respectivement,
de 18 % et 36 %. Il est clair que dans une conjoncture d'austérité budgétaire,
on a amputé les programmes d'investissement mais maintenu les dépenses
de fonctionnement. Ces dépenses sont d'ailleurs assez rigides à la baisse
parce qu'elles consistent essentiellement en salaires, de plus pour l'ense
ignement il est difficile de réduire les effectifs des fonctionnaires lorsque le
nombre d'élèves continue à progresser. A court terme, une réduction des
dépenses sociales modulée ainsi n'a pas un impact négatif grave; certes,
les équipements disponibles sont davantage utilisés, voire surutilisés, mais
les services rendus par les enseignants ou le corps médical ne diminuent pas.
H faut de plus rappeler qu'il y avait eu une accélération des dépenses
d'investissement après 1974 qui permettait ce freinage à partir de 1983.
Toutefois, si la réduction des dépenses d'équipement se poursuit long
temps, elle va nécessairement compromettre ces services et signifier une
baisse de la consommation de services d'éducation, de santé par la
population.
Mais, si l'on tient compte des évolutions démographiques, le bilan 258 Christian Morrisson et V. Jeanneret-Amour
devient moins satisfaisant, même pour les dépenses de fonctionnement.
Pour l'éducation, on dispose seulement de la population âgée de 5 à
14 ans. Le budget de fonctionnement par enfant classé dans cette tranche
d'âge a diminué de 9% entre 1982 et 1986. Pour les dépenses de fonc
tionnement du ministère de la Santé, il faut se référer à la population
totale : les dépenses par habitant ont baissé de 8 %. Ainsi, malgré la
priorité accordée aux budgets de fonctionnement, il y a eu une baisse
significative des ressources disponibles par habitant (ou par enfant). Pour
mieux apprécier les conséquences de cette politique budgétaire en période
d'ajustement, on va analyser les données relatives à chaque secteur.
II — LES SERVICES D'ENSEIGNEMENT
Pour l'éducation, un contraste net apparaît entre l'enseignement pri
maire et les autres degrés. Alors que les effectifs scolarisés dans le pre
mier degré progressaient régulièrement depuis l'indépendance (ils ont
presque doublé de 1972-1973 à 1982-1983), on constate une baisse signi
ficative ( — 10 %) entre 1983 et 1986 (les dates correspondant au début de
l'année scolaire) et ce mouvement se poursuit en 1987. De plus, cette baisse
a touché davantage les zones rurales ( — 12,8 %) que les zones urbaines
( — 8,8 %). Comme il y a un net écart de revenu moyen par famille entre
les deux zones, ceci signifie que les familles pauvres ont été relativement
plus touchées par cette réduction des effectifs. Le handicap des filles, qui
sont nettement moins scolarisées que les garçons dans le monde rural
(en 1983 les filles représentent 29 % des élèves contre 46,5 % en zone urbaine),
s'est trouvé confirmé. On note toutefois que la baisse du nombre de filles
en zone rurale est plus faible que celle de l'effectif de garçons. D'autre
part, l'écart observé entre zone urbaine et zone rurale n'est pas néces
sairement un effet d'offre (réduction discriminatoire des moyens accordés
aux zones rurales). Il peut s'expliquer par un effet de demande. Même l'ense
ignement primaire représente un certain coût (fournitures, habillement) pour
les parents. De plus, en zone rurale une partie des jeunes de 12-15 ans
travaillent, ce qui est très rare en zone urbaine; par suite, il faut ajouter
à ces dépenses la perte d'un salaire. Dans une conjoncture de stagnation,
il est possible que des familles pauvres renoncent à envoyer leurs enfants
à l'école qui pourrait les accueillir pour éviter ces coûts.
Cette hypothèse est confirmée par le fait que la baisse des effectifs
n'est pas liée à celle du nombre d'enseignants ou d'écoles : l'effectif
d'instituteurs augmente de 14%, le nombre d'écoles de 17% pendant la Ajustement et dépenses sociales au Maroc 259
même période et par suite le nombre d'élèves/instituteur baisse nettement
(de 34,4 à 27). On observe d'ailleurs une telle baisse depuis le début des
années 80 tandis que la décennie précédente était marquée par la tendance
opposée (le nombre d'élèves/instituteur s'élève de 36 à 40 entre 1971
et 1977). En principe, on ne peut donc pas supposer que la surcharge des
effectifs par classe ait eu une incidence négative sur la qualité de l'ense
ignement. Il reste que l'enseignement primaire a subi un freinage alors
que le programme d'ajustement structurel prévoyait explicitement le
contraire.
Dans le second degré les effectifs s'élèvent très rapidement, plus de
22 % entre 1983 et 1986, de telle sorte que le taux de scolarisation progresse
significativement (de 29 % à 34 %). Comme le nombre d'enseignants suit
le même rythme, le ratio élèves/enseignants ne varie pas. C'est dans l'ense
ignement supérieur que la progression est la plus spectaculaire : + 29 %
avec un rééquilibrage en faveur des filles dont le nombre augmente de
54%. Le nombre d'étudiants par enseignant passe de 28,3 à 30,5; dans
la mesure où les conditions d'encadrement sont plus souples que
le secondaire, la faible variation de ce ratio n'entraîne pas nécessairement
un effet négatif sur la qualité de la formation.
Ainsi se dessine, d'un ordre d'enseignement à l'autre, un bilan très
contrasté. Les écarts peuvent résulter d'une maîtrise inégale des flux : les
bacheliers pour une forte majorité veulent s'inscrire à l'université, les
élèves des collèges veulent poursuivre leurs études jusqu'au baccalauréat.
En ce sens, la croissance rapide des effectifs dans le second degré et
l'enseignement supérieur après 1980 est la conséquence d'une croissance
similaire dans le primaire pendant les années 70. En revanche, la pression
de la demande joue plus faiblement au début du primaire, notamment
en zone rurale. Mais en freinant inégalement la croissance des effectifs,
on touche plus certains groupes de revenus. Les ménages les plus riches,
ceux du 10e décile, sont par définition exclus de l'analyse parce qu'ils
bénéficiaient dès les années 70, comme en 1986, de taux de scolarisation
très élevés à tous les niveaux d'enseignement. En revanche, il est probable
que la croissance rapide des effectifs dans le second degré et l'enseignement
supérieur, a favorisé les enfants des ménages à revenu intermédiaire, tandis
que pendant la même période d'ajustement, la baisse des taux de scola
risation dans le primaire a touché principalement les enfants des ménages
à faible revenu (déciles 1 à 5). Comme il est d'autant plus difficile de
refuser des inscriptions que l'on progresse dans le cursus scolaire, on ne
peut pas imputer ces résultats à une politique délibérée de l'administration,
néanmoins, il est certain que ces résultats ont eu et auront un impact sur
les écarts de niveau de vie entre les familles même si nous ne disposons Christian Morrisson et V. J earner et- Amour 260
pas des données nécessaires pour le chiffrer, puisque les enfants non
scolarisés auront dans les années 1990 à 2030 une productivité et par
suite des revenus plus faibles. Cette baisse de la scolarisation des enfants
de familles pauvres est très regrettable parce qu'elle pérennise la pauvreté.
En zone rurale, 85 % des chefs de familles pauvres n'ont reçu aucune édu
cation, ce qui réduit beaucoup leurs capacités pour produire ou pour
accéder aux services sociaux et de santé. Si leurs enfants ne sont pas
scolarisés, ils connaîtront pendant toute leur vie le même sort que leurs
parents.
A première vue, ce panorama de la scolarisation présente un caractère
paradoxal, dans l'ensemble les effectifs ont poursuivi leur hausse (si l'on
additionne les effectifs de chaque degré en les pondérant par les coûts
unitaires), tandis que les dépenses d'éducation (fonctionnement) ont stagné.
Comme nous l'avons noté, ce paradoxe ne peut pas s'expliquer par une
forte baisse des taux d'encadrement. La réponse est donnée par la baisse
des salaires. La même tendance s'observe pour chaque ordre d'enseignement:
le salaire réel des instituteurs a diminué de 16% entre 1983 et 1986, celui
des professeurs de collège (premier cycle du secondaire) de 21 %,
d'un maître-assistant de 20 %. Cette tendance a précédé d'ailleurs le pr
ogramme de stabilisation, ainsi de 1980 à 1983 le salaire d'un instituteur
a baissé de 10,7 %, celui d'un professeur de collège de 20 %. L'augment
ation rapide du nombre d'enseignants depuis 1983, due soit à une
amélioration de l'encadrement dans le primaire, soit à la progression des
effectifs pour les autres degrés, a pu se poursuivre sans hausse des dépenses
de fonctionnement grâce à la réduction des salaires.
Cet exemple montre qu'on ne peut pas déduire simplement l'évolution
des services offerts à la population de l'évolution du budget. La baisse des
dépenses totales d'éducation/habitant a été compatible avec la croissance
des effectifs (excepté dans le primaire) grâce à deux mesures : forte
réduction des dépenses d'équipement pour préserver celles de fonctio
nnement et diminution des salaires. Mais il s'agit en principe de deux
mesures temporaires, on ne peut pas imaginer par exemple que les salaires
diminuent au même rythme pendant dix ans sans qu'apparaissent des
problèmes de recrutement. D'autre part, on ne peut pas déduire l'évolu
tion des services de celle des moyens : les services d'éducation primaire
ont été réduits, notamment en zone rurale, malgré l'augmentation du
nombre d'instituteurs. De fait, l'évolution des services offerts aux familles
dépend à la fois de celle du budget et de nombreux autres facteurs tels que
la pression de la demande, la politique salariale de l'Etat...
Pour l'enseignement supérieur, il est intéressant de compléter ce tableau
par quelques indications sur les dépenses à caractère social qui repré- Ajustement et dépenses sociales au Maroc 261
sentent un poste plus important pour cet enseignement et ont un impact
sur l'accès des enfants issus de familles pauvres. Le moyen essentiel qui
permette à ces d'accéder à l'université est évidemment l'octroi
d'une bourse. On constate que le nombre de bourses accordées continue
à progresser rapidement après 1983 (+ 36 % de 1983 à 1986), d'autre
part, le nombre de bénéficiaires est très élevé : 59 % des étudiants inscrits
dans une université du Maroc en 1987. D'après ces chiffres, tous les étu
diants dont les familles se classent dans les premiers déciles devraient y
avoir accès (comme une partie des étudiants issus des classes moyennes),
et il n'y a pas eu un changement de politique en raison du programme
d'ajustement. Pour l'accueil des étudiants dans les cités universitaires, on
note aussi une augmentation de 18 500 en 1983 à 20 000 en 1986. Mais
pour les restaurants universitaires, le nombre de repas baisse ( — 16 %)
de 1983 à 1985 puis se redresse en 1986. Toutefois, ces deux postes jouent
un rôle beaucoup moins important que les bourses : les résidents en cités
universitaires représentent environ 12%, les utilisateurs des restaurants
20% des effectifs inscrits à l'université. Compte tenu des statistiques
sur les bourses qui constituent la variable essentielle, on peut donc conclure
que l'ajustement n'a pas eu un impact défavorable sur l'accès à l'université
des enfants de familles pauvres, ou assez pauvres.
Si l'on tente un bref bilan de l'éducation pendant la période d'ajuste
ment, on constate deux effets essentiels :
— l'ajustement ayant entraîné une stagnation des dépenses de fonction
nement, l'Etat a concilié cette contrainte avec une croissance des ser
vices d'enseignement en diminuant les salaires, en ce sens ce sont les
enseignants, et non les familles, qui ont supporté le coût de la stabi
lisation. Comme ces fonctionnaires se classent dans les déciles inter
médiaires ou supérieurs, cette politique n'a pas eu d'effet inégalitaire
et n'a eu aucune incidence défavorable pour les familles pauvres;
— il est probable que la baisse des services d'enseignement primaire dont
bénéficient les familles (tandis que les autres services d'enseignement
ont progressé rapidement) est un effet de demande plutôt qu'un effet
d'offre. La baisse du taux de scolarisation s'est faite surtout aux
dépens des familles pauvres et il y a eu effectivement une diminution
des transferts financés par l'Etat au bénéfice de ces familles. Mais il
paraît difficile d'en imputer la responsabilité à l'Etat. H semble que
cette baisse de la demande d'enseignement primaire soit liée à la
conjoncture économique (appauvrissement de certaines familles, moindre
intérêt des études lorsque le chômage augmente rapidement dans le
secteur moderne puisque cette formation représente en quelque sorte

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