Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du XIXe siècle - article ; n°6 ; vol.33, pg 1189-1203

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Population - Année 1978 - Volume 33 - Numéro 6 - Pages 1189-1203
Rollet Catherine. — Infant feeding, Fostering and Infant Mortality in France at the end of the 19th century. Administrative records in France provide information for the period 1890- 1910 of the method of feeding of infants fostered in France, and of those who died before their first birthday. This information makes it possible to construct a map of feeding practices in France at that time. North of the Loire, animal milk was mainly used, but in the South of France, human milk was used. These regional differences are due to differences in industrial conditions in different parts of France leading to differing employment opportunities for women, and in the geographical distribution of dairy farming. These practices had important consequences on infant mortality. Before Pasteur, infant mortality was high in the regions of artificial feeding, but a high level was also found in those regions where infants were weaned relatively late.
Rollet Catherine. — Tipo de alimentación, crianza encargada a nodrizas y mortalidad infantil en Francia a fines del siglo XIX. Las fuentes administrativas permiten conocer en Francia, entre 1890 y 1910, el tipo de alimentación de los niňos, tanto de aquellos criados por nodrizas como de los fallecidos antes de alcanzar un айо de vida. Esta información ha sido utilizada para dibujar un mapa geográfico en el cual se ha ubicado el modo de alimentar a los recien nacidos en Francia en esa época : principalmente mediante lèche animal en las regiones al norte del Loire y mediante el seno materno en las regiones del sur. Las causas de estas diferentes formas de alimentación pueden atribuirse, por una parte, a la ubicación de las zonas industriales y el consecuente empleo de mano de obra femenina; y, por otra, a la ubicación de las zonas de ganaderia. Estas diferencias han tenido importantes efectos en el nivel de la mortalidad infantil, la que era muy alta, antes de los descubrimientos de Pasteur, en las regiones de alimentación artificial, y era muy alta también en las regiones de deštěte tardío.
Rollet Catherine. — Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du XIXe siècle. Par des sources administratives, on connaît pour la France des années 1890- 1910 le mode d'allaitement des enfants mis en nourrice d'une part, décédés avant l'âge d'un an d'autre part. Cela permet de dresser une carte du mode d'allaitement en France à cette époque, le plus souvent au lait animal au Nord de la Loire, au sein dans le Midi méditerranéen. Les raisons de ces fortes disparités régionales sont à chercher dans l'implantation industrielle et les emplois féminins qui en résultent d'une part, dans la géographie de l'élevage d'autre part. Elles eurent d'importantes conséquences sur la mortalité infantile, forte avant Pasteur dans les régions d'allaitement artificiel, mais forte aussi dans celles à sevrage tardif.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1978
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Catherine Rollet
Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la
fin du XIXe siècle
In: Population, 33e année, n°6, 1978 pp. 1189-1203.
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Rollet Catherine. Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du XIXe siècle. In: Population, 33e année,
n°6, 1978 pp. 1189-1203.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1978_num_33_6_16837Abstract
Rollet Catherine. — Infant feeding, Fostering and Infant Mortality in France at the end of the 19th
century. Administrative records in France provide information for the period 1890- 1910 of the method of
feeding of infants fostered in France, and of those who died before their first birthday. This information
makes it possible to construct a map of feeding practices in France at that time. North of the Loire,
animal milk was mainly used, but in the South of France, human milk was used. These regional
differences are due to differences in industrial conditions in different parts of France leading to differing
employment opportunities for women, and in the geographical distribution of dairy farming. These
practices had important consequences on infant mortality. Before Pasteur, infant mortality was high in
the regions of artificial feeding, but a high level was also found in those regions where infants were
weaned relatively late.
Resumen
Rollet Catherine. — Tipo de alimentación, crianza encargada a nodrizas y mortalidad infantil en Francia
a fines del siglo XIX. Las fuentes administrativas permiten conocer en Francia, entre 1890 y 1910, el
tipo de alimentación de los niňos, tanto de aquellos criados por nodrizas como de los fallecidos antes
de alcanzar un айо de vida. Esta información ha sido utilizada para dibujar un mapa geográfico en el
cual se ha ubicado el modo de alimentar a los recien nacidos en Francia en esa época : principalmente
mediante lèche animal en las regiones al norte del Loire y mediante el seno materno en las regiones
del sur. Las causas de estas diferentes formas de alimentación pueden atribuirse, por una parte, a la
ubicación de las zonas industriales y el consecuente empleo de mano de obra femenina; y, por otra, a
la ubicación de las zonas de ganaderia. Estas diferencias han tenido importantes efectos en el nivel de
la mortalidad infantil, la que era muy alta, antes de los descubrimientos de Pasteur, en las regiones de
alimentación artificial, y era muy alta también en las regiones de deštěte tardío.
Résumé
Rollet Catherine. — Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du XIXe siècle.
Par des sources administratives, on connaît pour la France des années 1890- 1910 le mode
d'allaitement des enfants mis en nourrice d'une part, décédés avant l'âge d'un an d'autre part. Cela
permet de dresser une carte du mode d'allaitement en France à cette époque, le plus souvent au lait
animal au Nord de la Loire, au sein dans le Midi méditerranéen. Les raisons de ces fortes disparités
régionales sont à chercher dans l'implantation industrielle et les emplois féminins qui en résultent d'une
part, dans la géographie de l'élevage d'autre part. Elles eurent d'importantes conséquences sur la
mortalité infantile, forte avant Pasteur dans les régions d'allaitement artificiel, mais forte aussi dans
celles à sevrage tardif.ALLAITEMENT,
MISE EN NOURRICE
ET MORTALITÉ INFANTILE
EN FRANCE
A LA FIN DU XIXe SIÈCLE
conditions Pour durée vue constituer L'étude trois en France raisons d'existence de un l'allaitement à au passe-temps la fin moins, des du nouveau-nés. au xixe il pour est sein, siècle important de érudits. semblerait sa Tout fréquence Il de d'abord n'en connaître à première est et l'allade rien. les sa
itement permet d'espacer les naissances; ensuite la baisse de la
mortalité infantile ne saurait s'expliquer indépendamment de
l'alimentation des jeunes enfants. Enfin, plus généralement,
l'allaitement au sein développe un lien entre l'enfant et sa mère
dont les psychanalystes ou les historiens tels P. Ariès discutent
l'importance et l'évolution.
L'un des temps forts de l'histoire de l'allaitement se
produit au moment de la révolution pasteurienne. Catherine
Rollet, assistante à l'Université de Paris-V, grâce à des
sources peu connues, se penche sur cette époque et montre
notamment que l'allaitement au sein était déjà très inégalement
pratiqué avant la découverte de Pasteur.
L'allaitement L'examen attentif de la baisse de la mortalité
des enfants protégés. infantile à partir du XIXe siècle indique qu'une
proportion non négligeable d'enfants étaient
nourris artificiellement bien avant la vulgarisation des procédés de stéri
lisation et de conservation des laits animaux (1).
i1) Le problème a été soulevé au Ve Colloque national de Démographie du
CNRS sur l'analyse démographique et ses applications (Paris, 20-22 octobre 1975) :
Catherine Rollet, La mortalité infantile en France au XIXe siècle, importance du
mode d'alimentation, pp. 49-75.
Population, n° 6, 1978. ALLAITEMENT, MISE EN NOURRICE 1190
Les sources statistiques que nous avons utilisées résultent de
l'application de la loi du 23 décembre 1874, qui institue une véritable
protection des enfants du premier âge. Tout enfant âgé de moins de deux
ans qui est « placé moyennant salaire en nourrice hors du domicile de
ses parents, devient par ce fait l'objet d'une surveillance de l'autorité
publique... ». Cette loi exige notamment des nourrices certaines garanties,
leurs nourrissons sont visités par des médecins qui peuvent au besoin les
retirer des mains de leur nourrice. Les parents sont tenus de déclarer le
placement de leur enfant en
La loi prévoit en outre l'établissement de statistiques portant sur le
mouvement des enfants protégés (inscriptions, retraits, décès, etc.) et
l'inscription des nourrices. A la fin du siècle, les statistiques sont suff
isamment fiables pour permettre d'étudier, par département, le mode
d'alimentation des enfants protégés au moment de leur placement (2).
La carte 1 représente, par département, pour la période 1898-1900,
la proportion des enfants nourris au sein au moment de leur placement
parmi l'ensemble des protégés.
Au nord d'une ligne passant par Nantes, Poitiers, Montluçon, Lyon
et Chambéry, la majeure partie des nourrissons sont nourris autrement
qu'au sein, notamment en Normandie, dans le Bassin Parisien et l'Est de
la France. Seule, la Bretagne fait exception. Au contraire, les enfants
placés dans les départements situés au Sud de cette ligne sont plus
fréquemment nourris au sein. Dans le Sud méditerranéen surtout, c'est
le sort de la quasi-totalité des nourrissons protégés.
Cette carte de la fréquence de l'allaitement des enfants protégés
divisant la France en deux est-elle le reflet relativement fidèle de la
fréquence générale de l'allaitement à cette époque ? C'est ce que nous
allons chercher à montrer en répondant à plusieurs objections fonda
mentales.
D'abord, il est évident que cette carte ne peut être que le reflet
déformé de la fréquence réelle de l'allaitement au sein puisque la caté
gorie d'enfants étudiés (11 % des naissances en 1898) présente des
caractéristiques très spécifiques : proportion non négligeable de pupilles
de l'Assistance publique (10 % environ en 1898), fort taux d'illégitimité
(30 % en 1898) et nombre important d'enfants originaires du départe
ment de la Seine (25 % en 1898). Vu leur spécificité, ces enfants
protégés n'ont évidemment pas les mêmes chances d'être nourris au
C2' Ministère de l'Intérieur, Direction de l'Assistance et de l'Hygiène publique,
Bureau des Services de l'Enfance, Statistique du Service de la Protection des
Enfants du premier Age pendant l'année 1897, Melun, 1900; Enfants admis pendant
l'année... 1897 à 1906, Melun, 1901 à 1910. ET MORTALITE INFANTILE 1191
Carte 1. — Enfants protégés nourris au sein 1898-1900. France 38%.
sein que les enfants élevés chez leurs parents, d'autant plus précisément
qu'ils viennent en concurrence avec l'allaitement du dernier-né de la
nourrice, le frère de lait.
Par ailleurs, l'indice utilisé est très imparfait puisqu'il représente la
fréquence de l'allaitement au moment du placement, c'est-à-dire à un
âge qui varie pour chaque enfant. Ainsi, en 1898-1901, l'âge moyen à la
mise en nourrice est de 3 mois mais 7 à 8 % des enfants sont placés pour
la première ou la deuxième fois à plus d'un an.
La première objection à notre proposition tient à la fréquence de la
mise en nourrice : si la proportion des nourrissons allaités est si faible
dans le Nord de la France, c'est justement parce que l'accueil des nour
rissons est plus fréquent dans cette région. La carte 2 représente le
nombre d'enfants protégés pour 100 naissances dans chaque département
pour la période 1898-1900; elle permet ainsi de mesurer le poids des
nourrissons pour les régions d'accueil. Remarquables sont les deux
grandes zones de mise en nourrice autour de Paris d'une part, de Lyon
et Marseille de l'autre. Quelques départements isolés accueillent par
ailleurs les enfants de Bordeaux, Toulouse, Rouen et Caen. ALLAITEMENT, MISE EN NOURRICE 1192
Carte 2. — Enfants protégés pour 100 naissances 1898-1900. France 12%.
On observe des discordances importantes entre les cartes 1 et 2.
Ainsi, les départements du Nord et de l'Est du pays reçoivent relativement
peu de nourrissons. Cependant, la fréquence des enfants protégés nourris
au sein n'est pas plus élevée que dans certains départements du Bassin
Parisien. Dans le Sud-Est au contraire, la venue d'un grand nombre de
nourissons ne va pas de pair avec un allaitement au sein moindre, bien
au contraire.
En somme, le mode d'allaitement des enfants protégés paraît tenir
davantage aux coutumes locales et régionales en usage dans les contrées
où ils sont placés qu'à l'importance des nourrissons étrangers par rapport
aux nouveau-nés « indigènes ». En Normandie, par exemple, les étrangers
seraient systématiquement nourris artificiellement parce que ce mode
d'alimentation est bien connu des mères et que du lait animal est dispo
nible. Dans le Sud-Est, au contraire, prévaut l'alimentation au sein car
c'est la seule pratique connue des mères, qu'elles soient nourrices ou non.
La deuxième objection tient à la concurrence évoquée plus haut
entre le nourrisson et son frère de lait. On pourrait rétorquer en effet
que la carte 1 représente l'inverse de la réalité : quelle que soit la MORTALITE INFANTILE 1193 ET
fréquence des nourrissons, les mères, dans tout le Nord du pays pour des
raisons culturelles par exemple, allaitent toutes leur propre enfant au
détriment du nourrisson. Au Sud, en revanche, les enfants seraient
effectivement frères de lait, à moins que les mères sèvrent de bonne
heure leur propre enfant et le mettent au biberon.
L'allaitement des enfants Pour prouver que le raisonnement pré
au moment de leur décès cèdent n'est pas exact, nous avons utilisé
en 1907-1910. la statistique, malheureusement plus
dive, des décès d'enfants âgés de moins
d'un an par mode d'alimentation en 1907-1910 (3).
L'interprétation de ces chiffres peut se faire de la manière suivante :
on sait que Ja mortalité des enfants nourris au biberon est nettement plus
forte à cette époque que celle des enfants allaités (le rapport est de 1 à
3 à Paris par exemple dans les années 1885 et diminue avec l'usage de
Tableau 1
Décès avant un an Population à Répartition des = 100 p. 1 000 au sein Qo la naissance décès en % = 300 p. 1 000 artificiel
8 20 % au sein 2
92 80 % artificiel 24
30 % au sein 3 13
70 % artificiel 21 87
40 % au sein 4 18
60 % artificiel 18 82
50 % au sein 5 25
50 % artificiel 15 75
60 % au sein 6 33
40 % artificiel 12 67
70 % au sein 7 44
30 % artificiel 9 56
80 % au sein 8 57
20 % artificiel 6 43
90 % au sein 9 75
10% artificiel 3 25
95 % au sein 9,5 86
5 % artificiel 1,5 14
(3> Statistique Générale de la France, Statistique du Mouvement de la Popul
ation, nouvelle série, tome I, années 1907 à 1920, Paris, 1912, tableau LUI,
pp. 246-247. 1194 ALLAITEMENT, MISE EN NOURRICE
la stérilisation sans toutefois que la différence disparaisse). Si l'on observe
des proportions très importantes d'enfants nourris au sein au moment
du décès (supérieures à 75 % par exemple), cela veut dire que la quasi-
totalité des enfants étaient soumis à ce mode d'alimentation. Inversement,
une proportion très faible d'enfants allaités (inférieure à 20 %) indique
qu'une partie importante des enfants était nourris artificiellement. On
peut résumer cette interprétation en construisant un tableau (tableau 1)
fondé sur les hypothèses suivantes :
— si l'enfant est nourri au sein, il l'est au moins jusqu'à un an;
— si est artificiellement, ce mode d'alimentation
commence dès sa naissance.
Ce tableau permet de « remonter » des fréquences observées du
mode d'alimentation pour les enfants décédés à celles pour l'ensemble
des enfants.
En se fondant sur cette interprétation, la correspondance entre la
carte de l'allaitement au moment du décès (carte 3) et la carte 1 est très
nette. Une discordance apparaît cependant : les deux départements du
Carte 3. — Enfants nourris au sein au moment du décès (%>) 1907-1910.
France 55 %. ET MORTALITÉ INFANTILE 1195
Rhône et de la Loire font partie en 1907-1910 de la zone de fort
allaitement au sein alors qu'en 1898-1900, ils constituent une enclave
de moindre élevage au sein. Faut-il mettre en doute la qualité des
statistiques à l'une ou l'autre des dates ou aux deux? En 1907-1910, on
compte une proportion anormalement élevée de bulletins de décès sans
mention du mode d'alimentation dans ces deux départements (25 %
dans le Rhône et 16 % dans la Loire contre 12 % dans l'ensemble de
la France).
En dehors de cette exception, on retrouve presque exactement la
coupure évoquée plus haut entre le Nord et le Midi. Les départements
de Basse et Haute-Normandie se distinguent par leurs très faibles pro
portions d'enfants nourris au sein avant leur décès.
Confirmation de cette géographie La pratique de l'allaitement arti-
de la pratique de l'allaitement ficiel est bien un phénomène
par des témoignages de l'époque. régional. Nous disposons de
quelques témoignages plus an
ciens, antérieurs à la révolution pasteurienne, qui confirment cette analyse.
Villermé, dans un article paru en 1838 sur « la mortalité des enfants
trouvés considérée dans ses rapports avec le mode d'allaitement », indique
qu'à Lyon les enfants sont confiés à des nourrices qui les élèvent « tou
jours au sein » ; ceux de Reims « sont allaités au biberon ou au petit
pot » ; enfin, les Parisiens, envoyés souvent très loin, sont « élevés
généralement au sein » (4).
L'allaitement artificiel en Normandie est sans doute une pratique
ancienne, objet d'études sérieuses vers le milieu du XIXe siècle. D'après
le docteur Lemonnier,
« La nourriture au petit pot, si malheureusement
répandue dans l'ancienne Normandie, se faisait d'abord au
moyen d'un petit pot en fer-blanc. Depuis longtemps on a
substitué à ce petit pot un biberon en étain dont on garnit
le bout avec un chiffon.
Ce biberon est rempli soit de lait de chèvre, ordinai
rement très mal nourrie, soit, et c'est ce qui arrive le plus
ordinairement, de lait de vache coupé avec une mauvaise
eau puisée dans la mare voisine, et il est maintenu sur des
cendres chaudes jusqu'à ce qu'il ait été vidé.
<4> Villermé: De la mortalité des enfants trouvés considérés dans ses
rapports avec le mode d'allaitement, et sur l'accroissement de leur nombre en
France, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, XIX, 1838, pp. 39-47. 1196 ALLAITEMENT, MISE EN NOURRICE
Souvent dès le premier mois la nourrice donne à
l'enfant de la bouillie de blé, et même de la grosse soupe,
pour remplacer le lait qui lui coûte plus cher. » (5)
Une étude statistique sur le mode d'alimentation des enfants nés
en 1865 dans le département du Calvados confirme ce témoignage
(tableau 2). Le docteur Denis-Dumont indique que parmi les 9 611
enfants nés cette année, 6 407 ont été élevés au sein et 3 204 au biberon,
soit le tiers (6).
De même, l'allaitement artificiel dans les grandes villes industrielles
du Nord est une pratique bien connue des contemporains et la guerre
contre le fameux biberon à long tube a duré jusqu'à la fin du XIXe siècle
dans toute cette région (aussi bien à Lille qu'à Reims et à Paris). A
Lille en 1877, 50 % des mères allaitaient leur enfant, proportion con
testée par les médecins qui la jugeaient moindre (7).
Au contraire, des enquêtes faites au cours des années 1874-1875,
au moment justement de l'élaboration de la loi sur la protection des
enfants du premier âge, il ressort que l'allaitement maternel était la règle
et que sa durée était longue dans tout le sud du pays (tableau 3 (8))-
Essai ď explication. En somme, c'est dans la France industrielle,
plus riche, plus instruite aussi que s'est répandue
la pratique de l'allaitement artificiel, avec ses conséquences sur la
mortalité infantile au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.
Plusieurs raisons peuvent expliquer l'abandon plus rapide et massif
de l'allaitement au sein dans le nord du pays.
La première est liée au changement des conditions du travail des
femmes. Eloignées du domicile par le travail dans les manufactures ou
<5> M. Boudet, Discussion sur la mortalité des enfants, Bulletin de l'Aca
démie de Médecine, XXXII, 1866-1867, pp. 267-286.
(fi> Docteur Denis-Dumont : Mémoire relatif à l'influence de l'allaitement
artificiel dans le département du Calvados. Bulletin de l'Académie de Médecine,
XXXII, 1866-1867, pp. 716-718.
<7> Voir Aline Lesaege-Dugied, La mortalité infantile dans le département
du Nord de 1815 à 1914, dans L'Homme, la vie et la mort dans le Nord au XIXe
siècle, Université de Lille III, 1972, pp. 79-137.
<8> Lot : Conseil d'hygiène, 1874, référence citée par A.M. Liebaert, La
mortalité à Cahors au xix" siècle et au début du xxe siècle, 1973, Microéditions
universitaires, AUDIR 78, 94468, 1973, p. 104.
Gironde : M. Bulard, Rapport sur l'enquête relative à l'éducation première de
l'enfance, Travaux du Conseil d'Hygiène publique de la Gironde, 1874, Bordeaux,
XVI, 1875, pp. 250-258.
Haute- Vienne : Bulletin du Conseil départemental d'Hygiène de la Haute-
Vienne (Rapport 1873-1874), pp. 143-149, Limoges, 1875.
Creuse : A.D. Creuse, 5 M 42.
Ces deux dernières références sont citées par Alain Corbin, Archaïsme et
modernité en Limousin au XIXe siècle, 1845-1880, Paris, 1975, p. 93.

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