Analyse des aptitudes intellectuelles : revue de quelques travaux récents - article ; n°1 ; vol.89, pg 63-86

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L'année psychologique - Année 1989 - Volume 89 - Numéro 1 - Pages 63-86
Résumé
On présente dans cet article certains modèles, essentiellement factoriels, résumant ou reconceptualisant les théories traditionnelles des aptitudes intellectuelles. Parmi ceux-ci, le modèle proposant une décomposition intelligence « fluide » — intelligence « cristallisée » — fonction cognitive d' « acquisition et de récupération de l'information à court terme » semble à l'heure actuelle le plus heuristique. On y décrit ensuite de nouvelles directions de recherche provenant de développements récents de la psychologie cognitive. Quelques exemples de tels travaux à propos des aptitudes verbale, numérique, mécanique et spatiale sont revus.
Mots clés : théories des aptitudes cognitives, analyse componenlielle, analyse factorielle confirmatoire.
Summary : Analysis of intellectual aptitudes : review of some recent work.
This paper presents some results of recent summarizations or reconceptualizations ofmore or less traditional views, mainly based on factor-analytic work, concerning the organization of human abilities. It is suggested that the model proposing a composite representation of « fluid » intelligence — « crystallized » intelligence — « short-term acquisition and retrieval » function is actually among the more heuristic. New research directions coming out of recent developments in cognitive psychology are then described. A few examples of such studies in the fields of verbal, reading, numerical, mechanical and spatial abilities are reported.
Key words : theories of cognitive abilities, componential analysis, confirmatory factor analysis.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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Jacques Juhel
Analyse des aptitudes intellectuelles : revue de quelques
travaux récents
In: L'année psychologique. 1989 vol. 89, n°1. pp. 63-86.
Résumé
On présente dans cet article certains modèles, essentiellement factoriels, résumant ou reconceptualisant les théories
traditionnelles des aptitudes intellectuelles. Parmi ceux-ci, le modèle proposant une décomposition intelligence « fluide » —
intelligence « cristallisée » — fonction cognitive d' « acquisition et de récupération de l'information à court terme » semble à
l'heure actuelle le plus heuristique. On y décrit ensuite de nouvelles directions de recherche provenant de développements
récents de la psychologie cognitive. Quelques exemples de tels travaux à propos des aptitudes verbale, numérique, mécanique
et spatiale sont revus.
Mots clés : théories des aptitudes cognitives, analyse componenlielle, analyse factorielle confirmatoire.
Abstract
Summary : Analysis of intellectual aptitudes : review of some recent work.
This paper presents some results of recent summarizations or reconceptualizations ofmore or less traditional views, mainly based
on factor-analytic work, concerning the organization of human abilities. It is suggested that the model proposing a composite
representation of « fluid » intelligence — « crystallized » intelligence — « short-term acquisition and retrieval » function is actually
among the more heuristic. New research directions coming out of recent developments in cognitive psychology are then
described. A few examples of such studies in the fields of verbal, reading, numerical, mechanical and spatial abilities are
reported.
Key words : theories of cognitive abilities, componential analysis, confirmatory factor analysis.
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Juhel Jacques. Analyse des aptitudes intellectuelles : revue de quelques travaux récents. In: L'année psychologique. 1989 vol.
89, n°1. pp. 63-86.
doi : 10.3406/psy.1989.29318
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1989_num_89_1_29318L'Année Psychologique, 1989, 89, 63-86
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université Rennes II Haute-Bretagne1
ANALYSE DES APTITUDES INTELLECTUELLES :
REVUE DE QUELQUES TRAVAUX RÉCENTS
par Jacques Juhel2
SUMMARY : Analysis of intellectual aptitudes : review of some recent
work.
This paper presents some results of recent summarizations or reconcep-
tualizations of more or less traditional views, mainly based on factor- analytic
work, concerning the organization of human abilities. It is suggested that
the model proposing a composite representation of « fluid » intelligence
— « crystallized » intelligence — « short-term acquisition and retrieval »
function is actually among the more heuristic. New research directions
coming out of recent developments in cognitive psychology are then
described. A few examples of such studies in the fields of verbal, reading,
numerical, mechanical and spatial abilities are reported.
Key words : theories of cognitive abilities, componential analysis,
confirmatory factor analysis.
Depuis une quinzaine d'années maintenant, les études sur l'intel
ligence et sur les aptitudes intellectuelles ont connu un regain d'intérêt
tout à fait considérable. La création aux Etats-Unis en 1976 du journal
Intelligence, exclusivement dédié à la recherche sur la nature et la fonc
tion de l'intelligence, en est un excellent exemple. Par plusieurs de leurs
aspects, les résultats liés aux approches différentielles de la psychologie
1. 6, avenue Gaston-Berger, 35043 Rennes Cedex.
2. Je remercie particulièrement M. Reuchlin pour les commentaires et
suggestions dont il a fait bénéficier une première version de ce texte. 64 Jacques Juhel
cognitive ont largement contribué à enrichir le débat sur un concept
encore très employé à l'heure actuelle, mais dont on sait
toute l'ambiguïté notionnelle. Nous nous proposons ici d'illustrer, au
moyen de quelques résultats provenant essentiellement de ce que l'on
peut appeler la psychologie cognitive différentielle, comment la ren
contre de schémas conceptuels distincts et l'utilisation conjointe de
méthodes propres à ce qui a pu être considéré comme les deux disciplines
de la psychologie scientifique (Cronbach, 1957) a permis l'évolution
des conceptions de l'intelligence.
On rappelle dans la première partie les conclusions de quelques tr
avaux récents, s'inscrivant dans la tradition factorielle et qui tentent
de reformuler, et même pour certains de réinterpréter les conclusions
issues de l'étude des corrélations entre tests mentaux. Bien que l'int
égration de ces diverses théories des aptitudes en un tout ordonné faisant
l'unanimité soit délicate à réaliser, l'idée la plus généralement admise
est celle d'une organisation hiérarchique des aptitudes. Dans la seconde
partie, on essaie de montrer comment les constats renouvelés de diff
érences individuelles dans la performance cognitive ont conduit certains
auteurs à une analyse plus fine des processus cognitifs employés et des
stratégies mises en œuvre, permettant ainsi d'améliorer notre connais
sance du fonctionnement cognitif de l'individu.
DIVERSITÉ ET ORGANISATION
DES APTITUDES HUMAINES
II est inutile de rappeler que les théories classiques de l'intelligence
sont le fruit des études différentielles menées pendant la première
moitié du xxe siècle et que l'idée générale qui sous-tend ces travaux est
l'identification et la caractérisation de la ou des variables latentes (on
parle aussi d'aptitudes) contribuant à la performance, lors de la réali
sation de diverses tâches intellectuelles. Le principe en est simple : on
administre à un nombre important d'individus une batterie de tests,
souvent d'ailleurs des tests papier-crayon, et on examine les corrélations
entre les scores obtenus afin de décrire de manière structurale les contri
butions respectives des variables latentes à la performance. Nous ne
reviendrons pas ici sur l'opposition bien connue entre un facteur général
de l'intelligence et plusieurs facteurs spécifiques plus ou moins indé
pendants et autonomes car la littérature sur ce sujet a été très larg
ement revue. On sait qu'entre la conception de Spearman faisant l'hypo
thèse d'un facteur explicatif général (le facteur « g ») et la théorie des
aptitudes mentales primaires de Thurstone (facteurs verbal, numérique
spatial...), de nombreux modèles structuraux intermédiaires ont été
proposés (voir à ce sujet Reuchlin, 1977, 1985 ; Oléron, 1974). Certains
d'entre eux ont été particulièrement influents : c'est le cas par exemple aptitudes intellectuelles 65 Les
du schéma hiérarchique de Burt (1949), du modèle en « facettes » récem
ment modifié par Guilford (1982) et faisant désormais l'hypothèse de
150 facteurs de premier ordre indépendants les uns des autres ou bien
de celui de Cattell (1971). Ce dernier modèle, repris et développé par
Horn, propose une intéressante distinction entre deux facteurs généraux :
— « l'intelligence fluide » (Gf) particulièrement sollicitée dans des
épreuves dans lesquelles les différences d'origine culturelle seraient
réduites (raisonnement analogique ou inductif, adaptation à des
situations nouvelles...) ;
— « l'intelligence cristallisée » (Gc) apparaissant dans des tâches faisant
appel à la connaissance (langagière, numérique...) et interprétée
comme réfléchissant l'expérience, l'éducation.
L'hypothèse de Gattell concernant la possibilité de construire des
tests indépendants de la culture (culture-free ou culture-fair tests) a été
bien souvent critiquée et apparaît en effet difficilement acceptable.
Il est cependant possible de considérer de tels tests (exemple d'une
épreuve non verbale de classification portant sur un matériel géomét
rique avec choix à effectuer parmi un ensemble de propositions) comme
des tests « communs » à toutes les cultures dans ce sens que la perfo
rmance à ce type d'épreuves, bien que soumise à des influences cultur
elles, ne dépend pas de différences culturelles. On peut objecter par
ailleurs, et nous y reviendrons, que la distinction entre Gf et Gc repose
uniquement sur l'analyse a posteriori de données d'observation. Mais le
constat des relations caractéristiques de ces deux composantes avec l'âge
appuie la valeur heuristique du modèle de Cattell, contestant ainsi
l'aspect unitaire du concept d'intelligence : Gf se développerait en effet
plus rapidement (maturation vers 12, 15 ans) que Gc (maturation
vers 18 ans et plus). En outre, des études transversales et longitudinales
sur l'évolution chez l'adulte des aptitudes cognitives avec l'âge (Horn,
1980, 1986) tendent à prouver que le déclin des mesures de Gf est plus
précoce et plus marqué que celui des mesures de Gc.
Force cependant est de constater la relative diversité des théories
factorielles de l'intelligence due au type d'analyse effectuée (analyse
en composantes principales ou en facteurs communs) ou à la nature
des critères employés pour déterminer le nombre de facteurs à extraire
(règle de Kaiser-Guttman, scree-test de Cattell, critère de Montanelli-
Humphreys...). L'utilisation de techniques très variées de rotation des
axes principaux, c'est-à-dire de « redistribution » de la variance expliquée
entre facteurs conduisant au choix plus ou moins délibéré d'une solution
factorielle parmi une infinité d'autres, explique également les diver
gences d'interprétation. Les conclusions par exemple de Guilford
reposent sur l'emploi de rotations orthogonales procrustéennes alors
que celles de Cattell au contraire sont le résultat de techniques de rota- 66 Jacques Juhel
tions obliques. L'incertitude du choix et la subjectivité de l'interpré
tation, en rendant toute relative la valeur des solutions retenues par les
factorial istes, ont en conséquence amené certains chercheurs travaillant
dans le domaine expérimental de la psychologie cognitive à poser la
question de la fiabilité et même de l'utilité de l'analyse factorielle dans
l'étude des processus cognitifs (Sternberg, 1977, 1985).
Pour peu néanmoins que certains critères méthodologiques soient
respectés lors des investigations factorielles exploratoires (Carroll, 1985),
ce type d'analyse conduit à dégager des résutats relativement invariants
et réplicables. Une bonne illustration en est la classification à laquelle
aboutit Carroll (1986) après une réanalyse de plus de 300 matrices
d'intercorrélations reprises dans la littérature factorielle des cinquante
dernières années. La méthode utilisée est une analyse en facteurs com
muns avec orthogonalisation de Schmid et Leiman (1957), aboutissant
à une structure hiérarchique dans laquelle tous les facteurs sont indé
pendants les uns des autres, à la fois à un même niveau et entre les
différents niveaux de la hiérarchie. Pris dans leur ensemble, les résultats
montrent qu'un certain principe d'économie est respecté et que le
nombre de facteurs cognitifs identifiables est relativement réduit. On
retrouve principalement :
— un facteur d'intelligence générale, de troisième ordre et correspon
dant à une variance « résiduelle » ;
— plusieurs facteurs de second ordre (ou facteurs de groupe) comme
« l'intelligence fluide » et « l'intelligence cristallisée », des facteurs
visuo- et auditivo-perceptifs, la vitesse perceptive, la capacité de
mémorisation et de récupération de l'information, un facteur « facilité
générale à produire des idées » ;
— une trentaine de facteurs de premier ordre.
Dans ce modèle hiérarchique, tout à fait comparable d'ailleurs au
modèle proposé par Thurstone (1 938) , le nombre de niveaux et de facteurs
à chaque niveau dépendent principalement du nombre de tests et de
leur diversité. Carroll insiste de manière tout à fait explicite sur le fait
que le niveau d'extraction du facteur n'est pas une caractéristique
ni une propriété intrinsèque de ce dernier ; les facteurs successivement
extraits diffèrent dans leur degré de généralité parce que certains d'entre
eux ont des saturations élevées avec un plus grand nombre de tests que
d'autres et non pas parce que les uns résument nécessairement les autres.
Carroll constate également que les facteurs communs d'ordre supérieur
n'expliquent en moyenne pas plus de la moitié de la variance commune
totale ; ce dernier résultat contredit la position des partisans du facteur
« g » comme Humphreys (1979) ou Jensen (1984, 1985) pour qui le
pourcentage de variance expliquée par les facteurs de bas niveau serait
relativement réduit. Cette contradiction est une nouvelle fois l'illustra- Les aptitudes intellectuelles 67
tion du débat, assez technique d'ailleurs, entre théories factorielles
portant un intérêt égal aux facteurs primaires et à ceux d'ordre plus
élevé et théories factorielles s'attachant exclusivement aux facteurs
généraux.
En résumé, cette étude, portant sur un ensemble de données très
vaste, conduit à une structure hiérarchique relativement superposable
à celle formulée par Cattell (1971). Toutefois, les conclusions de Carroll
sont elles aussi à lire dans un certain cadre méthodologique (celui de la
recherche thurstonienne de la structure simpe) et peuvent être consi
dérées comme partiellement déterminées par la technique utilisée. En
réalité, d'autres études, en particulier celles utilisant des méthodes
structurales développées il y a maintenant une vingtaine d'années et
utilisées assez récemment en psychologie, conduisent à des résultats
assez proches. Les progrès de l'informatique sont en effet à l'origine du
rapide développement de certaines méthodes d'analyse multivariée
particulièrement exigeantes en temps de calcul et dont l'utilisation est
devenue beaucoup plus aisée. Parmi celles-ci, l'emploi de l'analyse
des structures de covariance (Jöreskog, 1970), en permettant d'intro
duire et de prendre en compte au sein d'un même modèle structural des
variables observées (par exemple des scores à des tests) et des variables
latentes supposées déterminantes dans les covariations entre ces
observées, a permis des progrès assez notables dans la recherche de
l'organisation des aptitudes.
Brièvement, ce type d'analyse permet d'éprouver la validité de
divers modèles formels, ou plus exactement, de rejeter ceux dont les
prédictions sont trop éloignées de la réalité mesurée (d'où le nom d'ana
lyse « conflrmatoire »). D'une manière générale, la démarche consiste
à émettre des hypothèses structurales en décrivant les effets de causalité
entre certaines variables latentes du modèle et à mesurer « l'écart » les données reconstruites correspondant au modèle et les résultats
observés (voir Bacher, 1984, 1987, 1988 pour la présentation de la
méthode Lisrel). Le chercheur élabore a priori plusieurs modèles théo
riques, attribue à certains de leurs paramètres des valeurs fixées par
avance3 et choisit, au moyen de certains indices statistiques calculés
par le programme, celui pour lequel l'ajustement est le meilleur, autre
ment dit celui qui « explique » de la manière la plus satisfaisante pos
sible les covariations entre variables observées.
Nous illustrerons cette technique à l'aide de deux études récentes
sur la structure de l'intelligence. La première, due à Gustafsson (1984),
discute l'existence d'un facteur intellectuel général (g) ; elle consiste à
analyser les résultats de 981 jeunes de 12 ans à une batterie de 17 tests
d'aptitudes choisis pour qu'un nombre suffisant de facteurs primaires
3. C'est pour cette raison que l'analyse confirmatoire est également
parfois désignée sous le nom d'analyse restrictive. 68 Jacques Juhel
soit représenté. Les scores à 3 tests de connaissance (essentiellement
verbaux et numériques) sont également retenus pour l'analyse. Les
modèles testés vont d'une structure à un seul facteur de premier ordre
jusqu'à une structure à trois niveaux hiérarchiques. Les analyses fac-
torielles confirmatoires (Lisrel) montrent que le meilleur ajustement
correspond à un modèle oblique (facteurs non indépendants) dans lequel
on retrouve une dizaine de facteurs de premier ordre (la plupart sont
identiques aux facteurs isolés par Thurstone), des facteurs de second
ordre semblables à ceux de Gattell (Gf , Gc et un facteur « visualisation
générale » Gv). Dans ce modèle, en outre, Gf et le facteur général de
troisième ordre G seraient pratiquement superposables car très fort
ement liés l'un à l'autre.
La seconde étude, effectuée par Horn (1986), porte sur la structure
factorielle des échelles de Wechsler pour adultes (wais et wais-r). On
sait que ces sont l'image d'une conception hiérarchique de
l'intelligence où les sous-tests correspondent à des aptitudes spéci
fiques alors que les échelles verbale et de performance réfléchissent
deux facteurs de groupe et l'ensemble de la batterie un facteur général.
Le wais et le wise (forme pour enfants d'âge scolaire) ont été l'objet
de nombreuses analyses factorielles affectuées à partir d'échantillons
variés. Il est généralement constaté, une fois la variance expliquée
par G et celle expliquée par les deux facteurs obliques (verbal et per
formance) enlevées, que la variance dont rendent compte les facteurs
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 1. — Application de l'analyse factorielle conflrmatoire à l'étude
structurale du wais (les parcours pour lesquels les coefficients sont inférieurs
à .30 ne figurent pas) (d'après Horn, 1986).
Confirmatory factor analysis of the WAIS (path with coefficients under .30
are omitted) (from Horn, 1986). Les aptitudes intellectuelles 69
spécifiques est tout à fait réduite. Certaines analyses (voir les revues
de Hill, Reddon et Jackson, 1985 ; Leckliter, Matarazzo et Silverstein,
1986 ; Reuchlin et Bacher, 1989) aboutissent à un facteur général et
trois facteurs de groupe assez stables : compréhension verbale, organi
sation perceptive et « résistance à la distraction » (freedom from dis
traction), ce dernier facteur ayant en fait un contenu numérique. L'essent
iel de la structure tient donc bien dans un facteur général et deux fac
teurs de groupe (verbal et performance). Horn, formé par Cattell et
donc attaché à une tradition multifactorielle, a effectué des analyses
factorielles confirmatoires (Lisrel) sur plus de cent matrices d'inter-
corrélations entre les différents sous-tests du wais. Le constat important
auquel il parvient est qu'un modèle à 1 seul facteur commun g prédit
des résultats s'ajustant relativement mal aux données ; la portée
heuristique du modèle de Spearman s'en trouve ainsi amoindrie. L'ajuste
ment est par contre nettement supérieur lorsqu'un modèle à 4 facteurs
(fig. 1) est testé.
Horn fait bien sûr dans ce modèle l'hypothèse de deux facteurs Wc
(échelle verbale correspondant à Gc) et Wf (échelle de performance
correspondant à Gf) ayant d'ailleurs entre eux une corrélation estimée
assez élevée ; mais le modèle fait l'hypothèse de deux dimensions sup
plémentaires :
— d'une part, un facteur arct (SAR) correspondant à l'acquisition et
à la récupération de l'information à court terme et dont de bons
indicateurs sont l'empan de chiffres et l'épreuve d'arithmétique ;
— d'autre part, un facteur relié à la vitesse d'inspection visuelle, de
« balayage » de l'information (Ws) dont l'épreuve de code est le mar
queur principal.
Comme on le voit, l'intérêt de cette analyse confirmatoire du wais
tient essentiellement dans le fait qu'elle souligne la validité d'un modèle
hiérarchique à plusieurs facteurs de groupe dont les plus importants
sont Wc et Wf ; on notera qu'il aurait été intéressant de connaître la
qualité de l'ajustement d'un modèle comportant un facteur général
susceptible d'expliquer la liaison entre ces deux facteurs de groupe
(modèle semble-t-il non testé par Horn). L'analyse montre aussi les
limites des regroupements de différents sous-tests au sein d'une même
échelle, car le modèle le mieux ajusté fait l'hypothèse d'un nombre
plus élevé de facteurs de groupe que le nombre d'échelles de la bat
terie. La « confirmation » de l'existence de plusieurs « fonctions cogni-
tives » dont on connaît d'ailleurs assez mal le degré d'indépendance,
incite à une certaine prudence face à la tentation de considérer la per
formance globale au wise, au wais ou par extension à toute autre
batterie factorielle comme réfléchissant une capacité cognitive générale.
Alors que cette étude contribue à rendre vraisemblable une organi- 70 Jacques Juhel
sation hiérarchique des différentes fonctions cognitives, elle souligne
combien un point de vue trop exclusivement généraliste est assez diffi
cile à défendre face à l'idée d'une relative autonomie entre aptitudes.
Une dernière étude, correspondant à une représentation non facto-
rielle de l'organisation des aptitudes, nous semble intéressante à citer
ici car ses conclusions complètent et peuvent même intégrer ce qui vient
d'être rapidement évoqué. Snow, Kyllonen et Marshalek (1984) étudient
cette organisation au moyen d'échelles multidimensionnelles non
métriques4 (échelles de Guttman) et effectuent des classifications hié
rarchiques. La figure 2 décrit une solution bidimensionnelle dans laquelle
chaque test (extrait d'une batterie passée par 241 lycéens) est repré
senté par un point.
Au centre de ce schéma, issu d'une analyse en radex (voir à ce sujet
Chirol, 1973) dans laquelle les tests varient tant au niveau de leur
contenu que de leur complexité5, on trouve des épreuves comme les
matrices de Raven, les analogies verbales... et les groupes de variables
représentant des facteurs d'ordre supérieur (Gf, Gc et Gv). Plus les
tests sont périphériques, plus leurs corrélations avec Gf sont réduites.
On voit que les tests mettant en œuvre des activités plus élémentaires
de traitement de l'information et les groupes de variables associés à des
facteurs primaires se situent plutôt loin du centre (Vitesse perceptive,
mémoire visuelle, empan mnésique...). Ces tests « simples » ont pour
caractéristique d'être basés sur des items où la vitesse est déterminante
et où l'automatisation du traitement de l'information est possible. Par
contre, l'interprétation de Snow concernant la position centrale de Gf
porte sur le fait que les tâches correspondantes nécessitent, plus que
d'autres, la mise en œuvre de processus de contrôle et d'organisation
de stratégies adaptées à la résolution de situations nouvelles. Autre
ment dit, pour les tâches ayant une assez forte corrélation avec Gf
(au moins .50), l'importance des processus mis en œuvre prime sur
l'importance de leur contenu. On retrouvera d'ailleurs plus loin cette
distinction entre processus et contenu mais on comprendra mieux son
intérêt si l'on se souvient par exemple que le développement intellectuel
de l'enfant se traduit par une différenciation et une spécialisation des
aptitudes. Chez les enfants les plus jeunes, les principales sources de
différences individuelles se situeraient au niveau des processus employés
dans la résolution de problèmes complexes alors qu'entre enfants plus
4. Les échelles multidimensionnelles non métriques utilisent seulement
l'information ordinale provenant de la matrice d'intercorrélations ; il n'y a
donc pas hypothèse de relation linéaire entre les corrélations de départ et
les distances séparant les différentes dimensions sur le schéma descriptif
de l'organisation structurale.
5. Complexité est à ne pas confondre avec difficulté : une tâche est
d'autant plus complexe qu'elle nécessite l'assemblage et le contrôle de pro
cessus de en plus nombreux. aptitudes intellectuelles 71 Les
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v compréhension ' - o
arrangeme nt
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empan de chiffres
Gf : Intelligence fluide
Gc : Intelligence cristallisée
Gv : visualisation
Vp : vitesse perceptive
EM: empan mnéslque
Eohelie non métrique
NT - 241
Fig. 2. — Diagramme obtenu à partir de l'analyse hiérarchique d'une
matrice d'intercorrélations entre tests d'aptitude (sous-tests du Wise et
test des matrices de Raven). Les niveaux hiérarchiques correspondant aux
facteurs apparaissent en pointillés (d'après Snow et al., 1984).
Non-metric scaling of ability test matrix (Sub-tests of the Wise and Pro
gressive Matrix test). Factor clusters are superimposed (from Snow et al.,
1984).
âgés, elles apparaîtraient plutôt dans l'organisation et la structuration
de la connaissance. La représentation plus continue du modèle radex
confirme donc le bien-fondé de la distinction Gf-Gc apparaissant dans
les modèles hiérarchiques. Mais plus peut-être que dans une formulation
hiérarchique, la représentation des régions « fluide » et « cristallisée »
du radex dégage particulièrement bien les influences respectives de ce
qu'il convient de considérer comme deux aspects majeurs du fonctio
nnement cognitif.
En conclusion, l'analyse factorielle reposant sur l'hypothèse de
linéarité, les difîérentialistes ont décomposé la performance à une
épreuve complexe en une combinaison linéaire d'éléments associés, de
manière plus ou moins forte, à des dimensions de variations communes
du comportement. On sait que cette démarche descriptive a conduit
à l'élaboration de descriptions structurales cohérentes mais relativement

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