Analyse en temps réel des activités oculaires et grapho-motrices du scripteur : intérêt du dispositif « Eye and Pen » - article ; n°3 ; vol.105, pg 477-520

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L'année psychologique - Année 2005 - Volume 105 - Numéro 3 - Pages 477-520
Résumé
Parmi les techniques d'analyse en temps réel de la production de texte, la méthode des pauses et débits d'écriture est particulièrement intéressante car elle est objective, non intrusive et offre un recueil continu des paramètres temporels de l'écriture. Toutefois, parce qu'issue des recherches sur la production orale, cette méthode peut s'avérer insuffisante pour rendre compte de traitements spécifiques de l'écrit. Basé sur le recueil synchrone des activités grapho-motrice et oculaire du rédacteur, le dispositif « Eye and pen » offre un nouveau cadre d'exploration des caractéristiques temporelles de la rédaction. Il devient possible, à partir de l'activité oculaire, de préciser la nature des traitements engagés au cours des périodes de pause et d'écriture. Sur le plan expérimental, ce dispositif doit permettre une avancée importante dans l'étude de la composante visuelle impliquée à l'écrit ainsi que de la dynamique des traitements rédactionnels, notamment l'étude des traitements visuels parallèles à l'activité grapho-motrice. Sur le plan méthodologique, le dispositif permet d'ores et déjà l'étude de l'écriture manuscrite dans les environnements multimédia à venir (Tablette-PC, etc.)
Mots clés : production de texte, écriture, dynamique, traitements parallèles, méthodes, pauses, mouvements oculaires, coordination œil-main.
Summary : Real-time analysis of the writer's graphomotoric and ocular activities : Interests of the « Eye and pen » device
Among the different ways of conducting real time analysis of written productions, recording the variation of graphomotoric activity is particularly interesting because it is objective, non-intrusive and offers a continuous measure of the temporal aspects of writing. Stemming from research on oral production, this method can nevertheless be insufficient to assess some specific processes of writing. Based on the synchronized measurement of the graphomotor and ocular activities of the writer, the « Eye and pen » device offers a new framework to study the temporal characteristics of written composition. It becomes possible to improve investigations on processes engaged during the course of a pause as well as during a period of transcription. At an experimental level, this device will allow advances in the study of the visual component engaged during writing and of the functioning and dynamics of writing processes. At a methodological level, it allows already the study of handwriting in a multimedia computer environment (such as the upcoming screen-pad).
Key words : text-production, writing dynamics, parallel-processing, methods, pauses, ocular-movements, eye-hand coordination.
44 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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D. Chesnet
D. Alamargot
Analyse en temps réel des activités oculaires et grapho-motrices
du scripteur : intérêt du dispositif « Eye and Pen »
In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°3. pp. 477-520.
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Chesnet D., Alamargot D. Analyse en temps réel des activités oculaires et grapho-motrices du scripteur : intérêt du dispositif «
Eye and Pen ». In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°3. pp. 477-520.
doi : 10.3406/psy.2005.29706
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2005_num_105_3_29706Résumé
Résumé
Parmi les techniques d'analyse en temps réel de la production de texte, la méthode des pauses et
débits d'écriture est particulièrement intéressante car elle est objective, non intrusive et offre un recueil
continu des paramètres temporels de l'écriture. Toutefois, parce qu'issue des recherches sur la
production orale, cette méthode peut s'avérer insuffisante pour rendre compte de traitements
spécifiques de l'écrit. Basé sur le recueil synchrone des activités grapho-motrice et oculaire du
rédacteur, le dispositif « Eye and pen » offre un nouveau cadre d'exploration des caractéristiques
temporelles de la rédaction. Il devient possible, à partir de l'activité oculaire, de préciser la nature des
traitements engagés au cours des périodes de pause et d'écriture. Sur le plan expérimental, ce
dispositif doit permettre une avancée importante dans l'étude de la composante visuelle impliquée à
l'écrit ainsi que de la dynamique des traitements rédactionnels, notamment l'étude des traitements
visuels parallèles à l'activité grapho-motrice. Sur le plan méthodologique, le dispositif permet d'ores et
déjà l'étude de l'écriture manuscrite dans les environnements multimédia à venir (Tablette-PC, etc.)
Mots clés : production de texte, écriture, dynamique, traitements parallèles, méthodes, pauses,
mouvements oculaires, coordination œil-main.
Abstract
Summary : Real-time analysis of the writer's graphomotoric and ocular activities : Interests of the « Eye
and pen » device
Among the different ways of conducting real time analysis of written productions, recording the variation
of graphomotoric activity is particularly interesting because it is objective, non-intrusive and offers a
continuous measure of the temporal aspects of writing. Stemming from research on oral production, this
method can nevertheless be insufficient to assess some specific processes of writing. Based on the
synchronized measurement of the graphomotor and ocular activities of the writer, the « Eye and pen »
device offers a new framework to study the temporal characteristics of written composition. It becomes
possible to improve investigations on processes engaged during the course of a pause as well as during
a period of transcription. At an experimental level, this device will allow advances in the study of the
visual component engaged during writing and of the functioning and dynamics of writing processes. At a
methodological level, it allows already the study of handwriting in a multimedia computer environment
(such as the upcoming screen-pad).
Key words : text-production, writing dynamics, parallel-processing, methods, pauses, ocular-
movements, eye-hand coordination.L'Année psychologique, 2005, 105, 477-520
NOTE MÉTHODOLOGIQUE
Maison des Sciences de l'Homme et de la Société (MSHS)*
Laboratoire Langage & Cognition (LaCo)**
CNRS et Université de Poitiers1
ANALYSE EN TEMPS RÉEL
DES ACTIVITÉS OCULAIRES
ET GRAPHO-MOTRICES DU SCRIPTEUR :
INTÉRÊTS DU DISPOSITIF « EYE AND PEN »
David CHESNET* et Denis ALAMARGOT**2
SUMMARY : Real-time analysis of the writer's graphomotoric and ocular
activities : Interests of the « Eye and pen » device
Among the different ways of conducting real time analysis of written
productions, recording the variation of graphomotoric activity is particularly
interesting because it is objective, non-intrusive and offers a continuous
measure of the temporal aspects of writing. Stemming from research on oral
production, this method can nevertheless be insufficient to assess some specific
processes of writing. Based on the synchronized measurement of the
graphomotor and ocular activities of the writer, the « Eye and pen » device
offers a new framework to study the temporal characteristics of written
1. Les auteurs remercient vivement les experts qui, par la pertinence de
leurs conseils, ont permis d'améliorer cet article ; Christophe Dansac (LTC-CNRS)
qui a participé à la mise au point et à la réalisation de l'expérience dont des
extraits ont été présentés ici ; Michel Fayol (LAPSCO-CNRS) et Christine Ros
(LaCo-CNRS) qui ont contribué aux relectures et modifications du texte.
Le dispositif « Eye and Pen » a été mis au point dans le cadre d'un contrat
de recherche subventionné par le programme ACI-MSHS et associant le laborat
oire LTC-CNRS (Université de Toulouse) et le laboratoire LaCo-CNRS (Université
de Poitiers). Dans ce contexte, les auteurs remercient Jean Marie Cellier,
Annick Bertrand, Céline Lemercier et Patrice Terrier (LTC-CNRS) pour leur aide
et leurs remarques constructives.
1. Correspondance : Denis Alamargot, Laboratoire LaCo-CNRS (FRE 2725),
MSHS - Université de Poitiers, 99, avenue du Recteur-Pineau, 86022 Poitiers
Cedex. E-mail : Denis.Alamargot@univ-poitiers.fr. 478 David Chesnet, Denis Alamargot
composition. It becomes possible to improve investigations on processes engaged
during the course of a pause as well as during a period of transcription. At an
experimental level, this device will allow advances in the study of the visual
component engaged during writing and of the functioning and dynamics of
writing processes. At a methodological level, it allows already the study of
handwriting in a multimedia computer environment (such as the upcoming
screen-pad) .
Key words : text-production, writing dynamics, parallel-processing,
methods, pauses, ocular-movements, eye-hand coordination.
1. INTRODUCTION
Depuis la parution en 1980 du modèle princeps d'Hayes et Flower, les
recherches en production de texte ont évolué, tant en ce qui concerne les
problématiques abordées que les méthodes utilisées. Considérant la rédac
tion comme une activité cognitive complexe, finalisée et dynamique, les
travaux expérimentaux ne décrivent plus seulement le fonctionnement
général des principales composantes de traitement (planification, formulat
ion, révision). Ils visent une analyse fine des processus impliqués ainsi que
de leurs modalités de mise en œuvre (Alamargot et Chanquoy, 2001 ; Chan-
quoy et Alamargot, 2002, pour une synthèse).
Cette évolution des perspectives de recherche a été facilitée par
l'amélioration des outils et techniques d'investigations expérimentales, et
notamment des paradigmes en temps réel (Piolat et Pélissier, 1998, pour
une revue). Ces consistent à étudier l'engagement et/ou le coût
des traitements rédactionnels à partir des caractéristiques temporelles du
déroulement de l'activité. Pour ce faire, les paramètres temporels recueillis
sont mis en rapport avec les caractéristiques sémantiques et linguistiques
du produit traité. Les protocoles verbaux (Hayes et Flower, 1983), les
méthodes de la double et triple tâche (temps de réaction à des signaux :
Kellogg, 1987 ; Levy et Ransdell, 1994) et l'analyse des pauses et débits au
cours de l'écriture (Chanquoy, Foulin, et Fayol, 1996 ; Matsuhashi, 1981)
constituent les trois paradigmes d'analyse en temps réel de la production
écrite. Complémentaires, ces paradigmes cernent des aspects différents des
traitements rédactionnels.
Largement utilisé dans la littérature, le paradigme des protocoles ver
baux consiste à recueillir et interpréter la description verbale que le scrip-
teur peut fournir des traitements engagés (Hayes et Flower, 1983). Cette
méthode est pertinente pour apprécier la mise en œuvre consciente des diffé
rentes composantes rédactionnelles (Gufoni, Fayol, et Gombert, 1994). Le
paradigme de la double tâche permet de comparer les ressources attention-
nelles allouées aux différents traitements engagés au cours de la rédaction.
Basée sur le postulat d'additivité, l'analyse de la variation des performances Eye and pen » 479 «
à la tâche secondaire (temps de réaction à un bip, le plus souvent) est un
moyen de déduire la variation des ressources attentionnelles allouées à la
tâche principale. Lorsqu'elle est complétée par une tâche supplémentaire de
protocoles verbaux, cette méthode, dite alors de la triple tâche, permet
d'identifier la nature des traitements dont le coût est évalué (Kellogg, 1987 ;
Levy et Ransdell, 1994 ; Piolat et Olive, 2000). Le paradigme des pauses et
débits consiste à recueillir tout au long de la production les variations temp
orelles de la vitesse d'écriture (de l'exécution grapho-motrice), et à inférer
la nature des traitements engagés en fonction de la durée et de la localisation
des pauses dans le texte. L'avantage de ce paradigme est de ne pas être
contraignant pour le rédacteur. En n'imposant aucune interruption
(contrairement aux principes de la double et triple tâche), ni activité ment
ale supplémentaire (contrairement aux protocoles verbaux), la méthode ne
perturbe pas la mise en œuvre des traitements rédactionnels et permet une
analyse continue de leur décours. Mais sa principale limitation réside dans le
fait que la seule analyse des pauses et débits peut être insuffisante pour infé
rer la nature des traitements sous-jacents. À défaut de recourir à des proto
coles verbaux associés, il est nécessaire d'analyser les données temporelles à
travers leur contexte linguistique d'occurrence.
Dans la partie qui suit, nous allons décrire plus précisément le para
digme des pauses et débits en montrant que ses limites peuvent être en
grande partie dépassées par l'étude concomitante des prises d'informations
visuelles du scripteur. Nous décrirons alors le dispositif original « Eye and
Pen » qui permet une analyse synchrone des activités grapho-motrices et
oculaires. Nous dresserons ensuite un tableau des avantages que présente
ce dispositif pour étudier, d'une part, la composante visuelle en jeu dans la
production écrite et, d'autre part, les traitements rédactionnels et leur
dynamique. Des exemples originaux illustreront les possibilités du disposit
if. A titre de conclusion, nous présenterons les nouvelles perspectives
méthodologiques et théoriques envisageables.
2. INTERETS ET LIMITES DU PARADIGME
DES PAUSES ET DÉBITS
2.1. ENREGISTRER L'ÉCRITURE ET DÉCRIRE LES VARIATIONS DE VITESSE
L'analyse de la variation de la vitesse d'écriture, et par conséquent des
pauses et des débits associés, a été développée dans les années 1980 pour
étudier la production écrite (Gould, 1980 ; Matsuhashi, 1981). Ce para
digme est issu des recherches en production orale (Goldman Eisler, 1958).
Son adaptation à l'écrit a été favorisée par le développement de la
micro-informatique qui offre des modes d'enregistrement et d'exploitation 480 David Chesnet, Denis Alamargot
rapides de l'ensemble des données temporelles. Deux méthodes de recueil
des pauses et débits en production écrite peuvent être distinguées. Elles
correspondent à deux modes différents de production : l'écriture tapuscrite
(dactylographique) et l'écriture manuscrite.
1 / Depuis une vingtaine d'années, des logiciels dits « espions » per
mettent d'étudier la dynamique de l'écriture dactylographique. La
méthode consiste à enregistrer les temps associés à l'enfoncement et au
relâchement des touches. Différents programmes sont utilisés à ce jour. Les
logiciels « Recording Word-Star » de Sire et Bridwell-Bowles (1988) ;
« Real-Time Replay » de Ransdell (1990) ; « S-notation » de Severinson et
Kollberg (1994) et « Script-Log » de Ahlsén et Strömqvist (1999), en sont
des exemples. Rapides dans le recueil et l'exploitation des données tempor
elles, ces logiciels n'en présentent pas moins des limites. Une part impor
tante des pauses recueillies peut être liée à la plus ou moins grande expert
ise du 8cripteur dans le maniement du clavier de l'ordinateur. Dans le cas
d'utilisateurs novices ou d'une utilisation non académique (taper avec un
nombre limité de doigts, par exemple), il est probable que la méthode
maximise les temps de pauses inhérents à la programmation et l'exécution
grapho-motrices du message et/ou aux prises d'informations visuelles sur le
clavier.
2 / L'écriture manuscrite demeure le mode de production le plus
répandu dans le contexte social et le plus sollicité dans le contexte scolaire.
L'utilisation croissante de stylets et de tablettes-écrans (organiseur personn
el, tablette-PC, etc.) devrait redonner à l'écriture manuscrite une place
centrale dans la saisie informatique des données.
Le recueil des pauses et débits au cours de l'écriture a long
temps nécessité le dépouillement, image par image, de l'enregistrement
vidéo de l'activité rédactionnelle (Chanquoy, Foulin, et Fayol, 1990). Ce
mode d'analyse long et coûteux n'offrait, de surcroît, qu'une précision tem
porelle limitée (de l'ordre du 10e de seconde). Il est aujourd'hui remplacé
par la tablette à digitaliser. Connectée à un ordinateur, la tablette relève et
enregistre les paramètres temporels de l'écriture comme les coordonnées
spatiales et temporelles de la mine (mine en déplacement ou pas sur la sur
face de la tablette) et la pression exercée sur cette mine. Ce matériel a été
utilisé dès 1987 par Kelly pour enregistrer les pauses effectuées par des
sujets sourds lors de l'écriture de textes courts. Au début des années 1990,
Pynte, Courrieu, et Frenck (1988) et Passerault (1991) ont systématisé et
étendu ce principe d'enregistrement. Il est devenu possible de ne plus seul
ement recueillir les « levées et appuis de crayon » mais d'échantillonner
chaque point, localisé spatialement et temporellement dans le décours de la
production. Le logiciel G-Studio (Chesnet, Guillabert, et Espéret, 1994),
par exemple, numérise l'ensemble de l'activité de production manuscrite. Il
permet une analyse précise et souple de la vitesse d'écriture et de ses varia
tions. L'unité considérée n'est plus le nombre de lettres produites dans une
période (comme dans le cas des études dactylographiques : nombre de « Eye and pen » 481
caractères par minute), mais le point échantillonné (toutes les 7 ms, envi
ron). Ce système permet de cerner des phénomènes d'accélération et de
décélération relativement fins et n'apparaissant parfois que lors du tracé
d'une ou de quelques lettres.
2 . 2. MODÈLE HIÉRARCHIQUE D'INTERPRÉTATION DES PAUSES D'ÉCRITURE
La covariation entre la durée et la localisation linguistique — et sémant
ique — d'une pause a été décrite à de nombreuses reprises : à l'oral, à l'écrit,
à différents âges et pour différents types de discours ou de textes (Foulin,
1995, pour une revue). Les résultats, convergents, indiquent qu'une pause
est d'autant plus longue qu'elle précède une unité linguistique de plus haut
niveau (un mot, un syntagme, une proposition grammaticale, une phrase,
un paragraphe). Le postulat sur lequel s'appuie l'interprétation de cette
distribution hiérarchique est que la durée d'une pause traduit le nombre
et/ou la complexité des traitements s'y déroulant (Foulin, 1998). Ainsi, une
pause avant un paragraphe cumulerait des traitements assurant : a) la pla
nification d'ensemble du contenu de ce paragraphe ; b) la génération de la
structure propositionnelle et sémantique des phrases qui composeront le
paragraphe ; c) la génération de la structure syntaxique et grammaticale
de la première phrase du paragraphe ; d) la récupération lexicale des pre
miers mots de cette phrase ; e) l'orthographe lexicale et de
ces premiers mots ; et, enfin/) l'établissement du plan grapho-moteur per
mettant d'entamer l'écriture du paragraphe. A l'opposé, une pause
inter-mots, généralement courte, comprendrait à minima le temps phy
sique de réalisation de l'espace séparant ce mot du précédent, et — si tant
est que ces traitements n'aient pas été réalisés en amont — le temps dévolu
aux traitements lexicaux, orthographiques et grapho-moteurs du mot.
Au regard de ses nombreuses validations empiriques, le modèle hiérar
chique d'interprétation des pauses semble pertinent pour rendre compte de
la distribution des traitements impliqués dans l'élaboration du texte, d'une
phrase ou d'un mot. Trois critiques d'importance peuvent lui être néan
moins adressées :
1 / II ne fournit aucune indication du temps consacré à un traitement
donné pendant une pause. Durant une pause, plusieurs traitements peuvent
se succéder, et ce quelle que soit la position hiérarchique de cette pause. Il
est possible d'évaluer la part temporelle requise par ce traitement en
manipulant expérimentalement son occurrence (par exemple : demander
d'écrire en tenant compte ou pas de l'orthographe et en constater l'effet sur
la durée des pauses). Mais décrire finement l'ensemble des traitements com
posant la pause reste une entreprise difficile à conduire en l'absence d'un
indicateur supplémentaire de l'activité mentale du scripteur pendant cette
période d'inactivité grapho-motrice. Cette difficulté est accrue par le fait
que le degré d'automatisation de certains traitements (notamment les trai- 482 David Chesnet, Denis Alamargot
tements orthographiques) diffère selon le niveau d'expertise des scripteurs.
La mise en œuvre de ces traitements peut provoquer un allongement
variable de la durée des pauses. Le modèle hiérarchique n'autorise ainsi
qu'une approche très globale du déroulement des traitements et demeure
peu adapté pour rendre compte de la diversité des stratégies de traitement
adoptées par les rédacteurs au cours d'une pause.
2/11 ne rend pas compte de traitements se déroulant parallèlement à
l'écriture. L'interprétation hiérarchique des pauses s'appuie sur le postulat
selon lequel les traitements contrôlés sont opérés pendant les pauses
d'écriture, alors que la programmation grapho-motrice (suffisamment
automatisée) est effectuée pendant la période d'écriture qui suit la pause.
Pourtant, si ce modèle séquentiel est fondé, il n'est pas exclusif. L'existence
de traitements contrôlés, se déroulant parallèlement à l'exécution gra
pho-motrice, doit être également considérée (Chanquoy et al., 1990 ; Fou-
lin, 1998 ; Olive et Kellogg, 2002). Si les variations des débits et vitesses
d'écriture pourraient attester de la fluctuation du nombre et/ou du coût de
ces traitements parallèles, il reste à décrire et modéliser les conditions de
l'organisation séquentielle ou parallèle des traitements.
3 / Une tient pas compte de la gestion particulière des traitements à l'écrit.
Contrairement à l'oral qui impose le plus souvent une production à « flux
tendu » (notamment dans le cas de dialogues et de discours), l'écriture peut
être interrompue à tout moment. Cette relative liberté dans la gestion des
traitements est accrue et facilitée par la présence permanente de la trace
écrite (Fayol, 1997). Le rédacteur peut s'engager a priori à tout moment et
pour une durée variable dans une activité de lecture de ses écrits, pour les
réviser ou les poursuivre. Le modèle hiérarchique est, là encore, inapte à
prédire la localisation et la durée des pauses suscitées par ces traitements.
2.3. COMPLÉTER L'ANALYSE DE L'OUTPUT GRAPHO-MOTEUR
PAR CELLE DE L'INPUT VISUEL
Les trois critiques adressées au modèle hiérarchique d'interprétation
des pauses indiquent globalement que celui-ci : a) ne précise pas suffisa
mment les traitements se déroulant pendant et entre les pauses, et b) ne tient
pas compte de traitements pour lesquels la relation entre la durée et la loca
lisation n'est pas systématique et stable. La question qui se pose alors est
celle de l'identification et de la description en temps réel des traitements
rédactionnels qui échappent à la prédiction du modèle. Le paradigme des
pauses et débits analyse 1' « output » de la production écrite, c'est-à-dire
des caractéristiques temporelles de l'exécution grapho-motrice (en termes
de périodes de pauses et d'écriture). Son pouvoir heuristique peut être aug
menté par l'adjonction d'une analyse de « l'input » de la production écrite,
c'est-à-dire des informations traitées en aval. Deux inputs complément
aires caractérisent la production écrite : 1 / les connaissances referentielles, « Eye and pen » 483
linguistiques et pragmatiques en mémoire ; et 2 / les informations dispo
nibles dans l'environnement de la tâche ; à savoir le texte en cours et les
éventuelles sources d'informations à partir desquelles le scripteur peut
composer son message. Parfois sonores (prendre en note un discours, par
exemple), les informations de l'environnement de la tâche, en raison de la
présence du texte, sont essentiellement visuelles.
Quelques travaux se sont intéressés aux prises d'informations visuelles
dans la production écrite ; plus précisément aux traitements rédactionnels
réalisés à partir des sources d'informations et/ou du texte en cours. Deux
paradigmes ont été utilisés : la « consultation contrôlée des sources » et le
« masquage de la trace écrite ». 1 / La consultation contrôlée des sources
consiste à fournir au scripteur des informations dont il est possible de mesur
er la durée et/ou la fréquence d'apparition par l'intermédiaire de la
tablette à digitaliser. En pointant son crayon sur une zone prédéfinie de la
tablette, le scripteur peut appeler et consulter des informations qui
s'affichent sur l'écran de l'ordinateur le temps que le crayon reste en appui
sur la zone (Alamargot, 1997). La durée d'une consultation et sa localisa
tion sont enregistrées à l'instar des autres paramètres temporels. Ce pro
cédé permet d'étudier aussi bien la production écrite de mots à partir de
referents imagés (Bonin, Fayol, et Chalard, 2001) que la génération des
contenus au cours de l'élaboration d'un texte (Dansac et Alamargot, 1999).
2 / Le masquage de la trace consiste à supprimer (encre invisible), effacer
progressivement (encre sympathique) ou encore altérer (par des filtres) le
feedback visuel. L'analyse des variations de la qualité finale du texte et/ou
de la distribution temporelle des traitements permet d'inférer, par défaut,
la nature des traitements qui portent ou s'appuient ordinairement sur la
trace écrite. La supervision et le contrôle de l'exécution grapho-motrice
(Elis, Young, et Flude, 1987 ; Van Galen, Smyth, Meulenbroek, et Hyl-
kema, 1989), la mise en œuvre des traitements de haut et bas niveaux
(Olive et Piolat, 2002), les stratégies de (re)lecture et de révision de la trace
(Hull et Smith, 1983) ou encore la planification du contenu des textes
(Dansac et Passerault, 1996) ont ainsi pu être précisés.
L'intérêt de ces deux paradigmes est de fournir assez facilement une
indication de l'importance qualitative et quantitative des traitements
visuels au cours de la production écrite. Mais ils demeurent relativement
intrusifs. La consultation des informations à l'écran nécessite une interrup
tion volontaire et contrôlée de l'écriture, alors que le masquage de la trace
écrite entraîne vraisemblablement une modification de la mise en œuvre
des traitements et l'adoption de stratégies mémorielles compensatoires. De
surcroît, la description fournie des traitements visuels reste globale. Il n'est
pas possible de cerner la nature exacte des informations traitées lors de la
consultation d'une source, ou qui devraient l'être si le texte n'était pas
masqué.
Pour répondre aux limites des travaux s'intéressant aux prises
d'informations visuelles dans la production écrite, nous recourons à David Chesnet, Denis Alamargot 484
l'enregistrement de l'activité oculaire du scripteur (fixations, saccades)
dans l'environnement de la tâche. Pour répondre dans le même temps aux
limites de l'analyse des pauses et débits, nous synchronisons ce recueil de
l'activité oculaire (input) avec celui de l'activité grapho-motrice (output)
du scripteur. Le dispositif « Eye and Pen » a été conçu dans cette
perspective.
3. PRÉSENTATION DU DISPOSITIF « EYE AND PEN »
3.1. DESCRIPTION TECHNIQUE
Le dispositif « Eye and pen » se compose d'une tablette graphique à
digitaliser et d'un appareillage de recueil des mouvements oculaires. Cet
ensemble est piloté par deux micro-ordinateurs compatibles PC (système
d'exploitation Windows 98SE). Le premier PC gère l'enregistrement des
mouvements oculaires et transmet les coordonnées de la position du regard
à un second PC (fig. 1). Le second PC enregistre en parallèle : a) les coor
données oculaires, et b) les coordonnées spatiales et la pression du stylo
renvoyées par la tablette graphique. Toutes ces informations sont indicées
temporellement à la milliseconde.
m/
PC d'acquisition
Fig. 1. — Schéma du dispositif d'acquisition
Recording apparatus

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