Analyse neuropsychologique des lésions préfrontales chez l'Homme - article ; n°1 ; vol.78, pg 183-202

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L'année psychologique - Année 1978 - Volume 78 - Numéro 1 - Pages 183-202
Résumé
Dans ce travail, l'effet des lésions frontales sur le comportement est analysé d'un point de vue historique et critique. Un bref rappel des investigations cliniques et psychométriques réalisées pendant la première moitié de ce siècle est présenté. On présente ensuite les travaux contemporains en évaluant les résultats obtenus concernant le classement (Sorting Behavior), les activités mnésiques et l'apprentissage. On évoque ensuite en les intégrant au reste de la littérature, l'essentiel des conceptions de Luria. Enfin, après une brève critique des travaux de Teuber, les quelques faits existant en faveur d'une différenciation frontale intra- et interhémisphérique sont présentés. Au terme de cette revue, il apparaît que notre connaissance du rôle fonctionnel des lobes frontaux est encore singulièrement réduite.
Summary
This review analyzes the effects of frontal lésions on behavior from an historical and from a critical point of view. Firstly, a short summary of the psychometric studies conducted in the first part of the century is presented. Secondly, contemporary research dealing with Sorting Behavior, mnesic activities and learning is presented. Essentials of Luria's theory and Teuber's work are given. Thirdly, some of the facts leading to hypotheses of frontal intra- and interhemispheric differentiation are reviewed. It is concluded that our présent knowledge in the functional role of the frontal lobes is very restricted.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1978
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Xavier Seron
Analyse neuropsychologique des lésions préfrontales chez
l'Homme
In: L'année psychologique. 1978 vol. 78, n°1. pp. 183-202.
Résumé
Dans ce travail, l'effet des lésions frontales sur le comportement est analysé d'un point de vue historique et critique. Un bref
rappel des investigations cliniques et psychométriques réalisées pendant la première moitié de ce siècle est présenté. On
présente ensuite les travaux contemporains en évaluant les résultats obtenus concernant le classement (Sorting Behavior), les
activités mnésiques et l'apprentissage. On évoque ensuite en les intégrant au reste de la littérature, l'essentiel des conceptions
de Luria. Enfin, après une brève critique des travaux de Teuber, les quelques faits existant en faveur d'une différenciation
frontale intra- et interhémisphérique sont présentés. Au terme de cette revue, il apparaît que notre connaissance du rôle
fonctionnel des lobes frontaux est encore singulièrement réduite.
Abstract
Summary
This review analyzes the effects of frontal lésions on behavior from an historical and from a critical point of view. Firstly, a short
summary of the psychometric studies conducted in the first part of the century is presented. Secondly, contemporary research
dealing with Sorting Behavior, mnesic activities and learning is presented. Essentials of Luria's theory and Teuber's work are
given. Thirdly, some of the facts leading to hypotheses of frontal intra- and interhemispheric differentiation are reviewed. It is
concluded that our présent knowledge in the functional role of the frontal lobes is very restricted.
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Seron Xavier. Analyse neuropsychologique des lésions préfrontales chez l'Homme. In: L'année psychologique. 1978 vol. 78,
n°1. pp. 183-202.
doi : 10.3406/psy.1978.28237
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1978_num_78_1_28237L'Année Psychologique, 1978, 78, 183-202
ANALYSE NEUROPSYCHOLOGIQUE
DES LÉSIONS PRÉFRONTALES CHEZ L'HOMME
par Xavier Seron1
Laboratoire de Psychologie expérimentale (M. Richelle)
et Unité de Langage et de Neuropsychologie
(Service de Neurochirurgie, J. Bonnal)
Université de Liège, Belgique
SUMMARY
This review analyzes the effects of frontal lesions on behavior from an
historical and from a critical point of view. Firstly, a short summary of
the psychometric studies conducted in the first part of the century is pre
sented. Secondly, contemporary research dealing with Sorting Behavior,
mnesic activities and learning is presented. Essentials of Luna's theory
and Teuber's work are given. Thirdly, some of the facts leading to hypot
heses of frontal intra- and interhemispheric differentiation are reviewed.
It is concluded that our present knowledge in the functional role of the
frontal lobes is very restricted.
INTRODUCTION : BREF HISTORIQUE
Dès avant le début de ce siècle, les traits essentiels des troubles
comportementaux consécutifs à une lésion du lobe frontal sont décrits
et leur double polarité affective et intellectuelle est soulignée (Harlow,
1868 ; Starr, 1884 ; Jastrowitz, 1888 ; etc.). Concernant les conduites
intellectuelles, dans un débat vieux de soixante-dix ans, on tentera de
cerner à la fois l'importance des troubles et leur fréquence d'apparition.
Sur le plan neurologique, on s'efforcera de dissocier le rôle d'aires plus
restreintes à l'intérieur du lobe frontal, au niveau psychologique, de
comprendre les caractères spécifiques ou non des troubles observés.
Au début, et d'une manière un peu schématique, les opinions sont
tranchées : certains auteurs n'accordent aucune importance parti
culière au lobe frontal, d'autres au contraire en font le siège des fonctions
supérieures ; ce seront « la faculté de synthèse » (Brickner, 1936), « l'atti-
1. Adresse actuelle : Laboratoire de Psychologie expérimentale, Uni
versité de Liège, 32, boulevard de la Constitution, 4020 Liège. 184 X. Seron
tude abstraite » (Goldstein, 1936, 1944, etc.), « l'intelligence biologique »
(Halstead, 1947) ou « les fonctions intellectuelles supérieures » (Rylan-
der, 1939). Pendant les années qui suivent, ces interprétations positives
seront mises en question (Hebb, 1945). La contestation porte à la fois
sur les théories qui ont servi de cadre à ces et sur les
méthodes utilisées dans le recueil des faits. Ainsi les interprétations de
Brickner seront rejetées parce qu'inscrites dans un associationnisme
désuet ; les concepts de Goldstein critiqués parce que trop larges et
englobant sans distinction suffisante les domaines des activités cogni-
tives, volitives et symboliques. Chez Halstead, on soulignera le manque
de clarté de la définition de l'intelligence biologique et l'inadéquation
des méthodes utilisées pour sa localisation dans les lobes frontaux. De
plus, un certain nombre de positions contradictoires sont soutenues à
partir d'observations de cas uniques, ce qui, vu l'incertitude de certaines
variables lésionnelles, donne une fiabilité médiocre aux résultats obtenus
(cf. les cas uniques de Brickner, 1936 ; Ackerly et Benton, 1948 ; et
Hebb, 1941). On assiste ensuite à l'essor des techniques psychomét
riques dans le cadre de la pratique psychochirurgicale (Mettler, 1949 ;
Freeman et Watts, 1942 ; etc.). Du point de vue qualitatif, il en résulte
un recul des analyses ; les tests sont pratiqués en vue de répondre à des
questions d'ordre pratique et les travaux deviennent de valeur très
inégale. A cela s'ajoute que le site, l'importance et les modalités du geste
opératoire varient selon les écoles neurochirurgicales, ce qui rend toute
généralisation difficile. Enfin, les variables psychiatriques compliquent
l'analyse au point qu'il est difficile, sinon impossible, en post-opératoire
de dissocier les effets de l'intervention selon qu'ils portent sur la person
nalité du malade ou qu'ils retentissent sur ses fonctions intellectuelles.
En résumé, l'approche psychométrique dans le contexte psychochirurg
ical apparaît aujourd'hui comme un échec, le terrain était mal choisi
pour poser les questions pertinentes. Il faut attendre les travaux de
Luria et, dans une autre direction, ceux de Milner et Pribram pour voir
surgir de nouvelles interprétations du rôle des lobes frontaux dans les
activités intellectuelles.
LES RECHERCHES CONTEMPORAINES
Les recherches contemporaines vont se caractériser non seulement
par un meilleur contrôle de toutes les variables intervenant dans l'ana
lyse neuropsychologique, mais aussi par une démarche davantage ana
lytique et expérimentale. La méthode expérimentale appliquée à la
situation pathologique gardera de la méthode clinique un souci minu
tieux d'observation qualitative des comportements et, de l'apport
psychométrique, une pratique constante de la mesure et l'utilisation
d'un outil statistique plus ou moins élaboré pour permettre une général
isation des résultats. Analyse neuropsychologique des lésions préfrontales 185
1) LOBE FRONTAL ET ACTIVITÉS DE CLASSEMENT
Les « tests de classements » (sorting tests) se rencontrent en neuro
psychologie sous des formes diverses suivant les modalités d'administ
rations utilisées et le type de matériel choisi. Ils ont en commun les
caractéristiques suivantes : 1 / le est constitué d'un ensemble
d'éléments multivariés où les différents stimulus varient selon un
nombre limité de dimensions (taille, couleur, forme, etc.) ; 2 / chaque
stimulus possède une caractéristique dans chaque dimension ; et
3 / l'activité du sujet consiste à effectuer divers classements en utilisant
comme critère tour à tour chacune des dimensions qui ont présidé à
l'élaboration du matériel. Utilisés dès 1920 par Gelb et Goldstein,
divers tests de classement mettent en difficulté des patients atteints de
lésions cérébrales et cela quel que soit le siège de la lésion (Goldstein,
1936 ; Goldstein, 1941). En 1948, cependant, Goldstein suggère que les
déficits sont plus importants lorsque les lésions sont préfrontales et
plus marquées en cas de lésion frontale gauche que droite. Quelques
observations de cas uniques semblent confirmer l'hypothèse de Goldstein
(Ackerly, 1964 ; Nichols et Hunt, 1940) et les études menées sur de
vastes populations montrent, partiellement au moins, des résultats
concordants (Rylander, 1939 ; King dans Mettler, 1949). Mais, sur la
base de ces travaux la spécificité frontale du déficit ne peut être affirmée.
Les récents vont s'attacher à comparer différentes popul
ations selon la localisation de l'atteinte cérébrale. Teuber et al. (1951)
étudient 60 patients atteints par des missiles de guerre (20 lésions
antérieures, 20 intermédiaires et 20 postérieures, plus 40 sujets contrôles)
au test de classement du Wisconsin (Wisconsin Card Sorting Test).
Aucune différence n'est observée entre les groupes de malades. McFie
et Piercy (1952) soumettent 74 patients atteints de lésions unilatérales
(32 droites et 42 gauches, etiologies et types de lésions divers) à un test
de classement couleur- forme (Colour-Form sorting test). Ils ne trouvent
aucune différence suivant le siège de la lésion à l'intérieur de l'hémi
sphère, mais observent par contre une nette prédominance des lésions
gauches, qui se maintient si l'on exclut de la comparaison les patients
aphasiques. Milner (1963), au moyen du Test de Classement du Wis
consin (Wisconsin Card Sorting Test WC ST), examine 71 patients
ayant subi une lobotomie pour le contrôle de crises d'épilepsie, en
pré- et postopératoire, et 23 patients en postopératoire. Les patients
atteints de lésions frontales font un nombre beaucoup plus important
d'erreurs tant en pré- qu'en postopératoire. Mais cette difficulté ne
vaut que pour les lésions dorso-latérales et non pour les lésions orbi-
taires. Le comportement des frontaux est caractérisé non par une diff
iculté à trouver le premier critère, mais à en changer au cours de l'épreuve.
Dans une étude plus récente, Drewe (1974) examine au moyen du
même test quelque 80 patients (21 frontaux droits, 22 frontaux gauches, X. Seron 186
24 non-frontaux droits et 21 non-frontaux gauches). Bien que les critères
de cotation utilisés soient plus élaborés, la conclusion reste dans les
grandes lignes analogue à celle de Milner, mais les subdivisions opérées
à l'intérieur du lobe frontal (face interne, parties orbitaire et dorsola-
térale) n'apportent pas de résultats concluants. Enfin, dans un test
de classement simplifié ( Modified Card Sorting Test), où les réponses
fournies par l'examinateur fournissent au patient des informations non
ambiguës, Nelson (1976) montre que les patients frontaux font plus
d'erreurs persévératives et utilisent moins de catégories que les sujets
atteints de lésions non frontales.
L'hétérogénéité des épreuves utilisées (type de matériel, nombre de
stimulus, consignes, etc.) fait que trois études seulement sont compar
ables : celles de Milner, Drewe, et Teuber et al. Les résultats de Milner
et Drewe s'accordent suffisamment pour qu'il ne soit pas fait mention
des différences minimes observées, par contre, les conclusions de Teuber
divergent nettement. Cette différence s'explique peut-être par des
questions de localisations lésionnelles ; en effet, dans l'étude de Milner,
les lésions orbitaires entraînent des déficits moins marqués ; de même
dans le travail de Drewe, les patients avec lésions orbitaires frontales
gauches réussissent plus de catégories que ceux avec lésions
non orbitaires. On peut émettre l'hypothèse que la population examinée
par Teuber présentait plus de lésions orbitaires (gauches éventuellement).
Mais il existe une autre différence qui paraît plus importante : alors
que Teuber change de critère de classement tous les dix essais, que le
patient ait ou non découvert ce critère, Milner et Drewe attendent que
10 réponses correctes successives aient été produites avant d'en changer.
Dans la mesure où les réponses persévératives semblent très importantes
chez les frontaux, on peut penser que la procédure utilisée par Teuber
ne conduit pas à la tendance à répondre d'une certaine façon et donc il
n'apparaît pas de résistance à la modification des réponses. A cet égard,
Teuber (1972) signale avoir réadministré cette épreuve avec Corkin,
en utilisant exactement la même procédure que Milner, il aurait alors
trouvé des résultats analogues, mais ces derniers ne sont pas publiés.
Pour intéressants qu'ils soient, ces travaux restent encore aujour
d'hui difficiles à interpréter. En effet différentes raisons, toutes égal
ement plausibles, peuvent être invoquées pour expliquer les déficits
observés à ces tests de classement : trouble cognitif empêchant l'abstrac
tion d'une dimension au détriment des autres, trouble du langage
n'assurant plus le codage de la dimension retenue, absence de méca
nisme inhibiteur au moment du changement de critère, insensibilité
aux conséquences de l'action, etc.
2) LOBE FRONTAL, MÉMOIRE ET APPRENTISSAGE
L'affirmation qu'une lésion du lobe frontal entraîne des troubles
mnésiques prend son origine dans les premières observations expérimen- Analyse neuropsychologique des lésions prêfronlales 187
taies réalisées chez l'animal (Hitzig, 1874 ; Franz, 1907). Il n'en faut
guère plus à Morsier (1929) pour attribuer aux lobes frontaux un rôle
essentiel dans la capacité à former des « réflexes associés nouveaux ».
Pour cet auteur, une lésion frontale entraîne une « amnésie de fixation
complète ». Lhermitte (1929) propose une interprétation différente et
plus nuancée. Pour cet auteur, on assiste chez ces patients non à une
perte des souvenirs, mais à un trouble de leur sélection. Brickner (1936)
signale également des troubles de la mémoire immédiate, qu'il inter
prète comme le signe soit d'un défaut d'attention au moment de la
prise d'information, soit d'une difficulté à organiser le matériel à retenir.
On trouve encore quelques observations chez l'homme (Lidz, 1949 ;
Penfield et Evans, 1935), mais c'est un travail de neuropsychologie
expérimentale animale qui va réorienter les recherches. En 1935,
Jacobsen met en évidence un déficit d'apprentissage chez le singe
rhésus adulte porteur de lésions bilatérales préfrontales dans des
épreuves de réponses à choix multiples différés, et cela même pour des
délais très brefs. Au début, l'interprétation donnée est qu'il s'agit
d'un déficit de la mémoire à court terme. Cette recherche sera à l'origine
de très nombreux travaux expérimentaux chez l'animal mais influence
aussi les recherches contemporaines sur l'humain.
Mémoire récente et lobes frontaux
Afin de tester l'hypothèse d'un déficit de la mémoire récente lors
d'une lésion frontale, Stepien et Sierpinski (1960) appliquent à l'homme
le paradigme des paires à comparer, mis au point par Konorski chez
l'animal. Dans cette situation deux stimulus d'une durée de deux
secondes chacun sont présentés en succession avec un intervalle de
temps oscillant entre dix et cent vingt secondes. Lors de la présentation
du second stimulus, le sujet doit indiquer s'ils sont semblables ou
différents. Les stimulus utilisés sont des sons de hauteur différente et
en condition visuelle une lumière rouge de brillance variable. Quinze
patients subissent ce test et aucun déficit significatif n'est constaté.
Un peu plus tard, Ghent et al. (1962) testent la même hypothèse au
moyen d'une batterie plus large, construite dans le but d'éviter au
maximum une codification verbale des stimulus et faisant intervenir
diverses modalités sensorielles : auditive, somesthésique, visuelle et
vestibulaire. A aucune des épreuves administrées, les patients frontaux
ne se sont avérés inférieurs à un groupe contrôle. Ces résultats vont
cependant se trouver nuancés par un travail de Prisko (cité dans
Milner, 1964) qui reprend la technique de Konorski, mais cette fois
les stimulus utilisés sont des lumières clignotantes, des dessins sans
signification, des clics et des sons purs. Les sujets frontaux réussissent
plus mal à ce type d'épreuves que les normaux et que divers autres
groupes de malades (temporaux gauches et droits), lorsque les stimulus
à comparer sont des éclairs de couleurs ou d'intensités différentes ou X. Seron 188
des sons, mais non lorsque les stimulus sont des figures sans signification.
Milner fait remarquer que lorsqu'il s'agit de dessins signification,
toutes les paires sont constituées de stimulus différents, alors que
pour les autres séries (sons et signaux lumineux), huit stimulus sont
utilisés à plusieurs reprises dans les diverses combinaisons construites.
C'est la réutilisation d'un même stimulus dans plusieurs paires qui serait
donc la cause d'une chute des performances. Un autre fait expérimental
va dans le même sens (Kimura, 1960). Cet auteur soumet des patients
frontaux à deux épreuves, l'une constituée de paires à comparer,
l'autre où le sujet doit identifier dans une suite de stimulus présentés
les uns à la suite des autres ceux qu'il a déjà vus auparavant (recurrent
figures). Si le groupe des frontaux n'éprouve guère de difficulté au test
des paires à comparer où toutes les figures sont différentes, dans le
test d'identification des figures répétées, leurs performances sont
mauvaises. Plus récemment enfin, Milner et Corski (Milner, 1971) ont
mis en évidence un défaut d'ordonnancement temporel des souvenirs
dans une épreuve destinée à tester la capacité à apprécier la récence
d'un événement passé. Les auteurs utilisent deux épreuves, l'une
constituée de matériel verbal, l'autre d'un matériel non verbalisable.
Dans la forme verbale, on fait lire au sujet des cartes sur lesquelles
sont imprimés des mots composés bisylJabiques (cow-boy, rail-road...} ;
par instant, un point d'interrogation est placé entre les deux mots, le
sujet doit alors indiquer celui des deux mots qui a été vu le plus récem
ment. Dans la forme non verbale, les stimulus utilisés sont des repro
ductions de peintures abstraites. A nouveau, les performances des
patients frontaux sont nettement inférieures à celles des groupes
contrôles. Si les patients parviennent à reconnaître les stimulus déjà vus
auparavant, ils ne peuvent en revanche les situer sur une échelle tempor
elle les uns par rapport aux autres. Le déficit pour le matériel verbal
serait plus marqué lors des lésions frontales gauches, et pour le matériel
visuel, lors des lésions droites. Ces trois recherches semblent indiquer
que les patients frontaux éprouvent de la difficulté non à se souvenir
des stimulus présentés, mais à les ordonner dans le temps.
Lobe frontal et apprentissage
Milner et son équipe (Corkin, 1965 ; Milner, 1965) mettent en évidence
chez des patients présentant une lobectomie frontale, un déficit dans
une tâche d'apprentissage d'un itinéraire. Ce qui frappe dans le compor
tement des frontaux, c'est d'une part un non-respect des consignes,
d'autre part l'émission de nombreuses erreurs répétitives. Ces résultats
sont interprétés comme une diminution de l'inhibition et de la sensibilité
aux conséquences immédiates de l'action. Dans une autre direction,
Poppen et al. (1965) tentent de retrouver chez l'homme les déficits que
Pribram et son école ont mis en évidence lors d'apprentissages à choix
multiples chez le singe. Pour ce faire, ils soumettent 40 malades schi- Analyse neuropsychologique des lésions préfrontales 189
zophrènes chroniques, dont 2.2 ont subi une lobotomie frontale, à
20 programmes d'apprentissage multiple relativement complexes. Dans
les apprentissages proposés, les sujets sont confrontés à une activité
d'exploration — la recherche du bon signe — -, à une activité de maintien
de leur réponse sur le signe renforcé positivement et, enfin, à une activité
de changement de critère lorsque le renforcement disparaît. Le groupe
opéré est significativement inférieur au groupe non opéré en nombre de
programmes achevés et il produit plus d'erreurs dans la majorité des
programmes. Dans un autre travail, Pribram et al. (1964) ont soumis
5 patients frontaux et 5 contrôles, tous schizophrènes, à un apprentissage
d'alternance débutant par une alternance simple et passant après 5 alter
nances correctes successives à une alternance double, le programme se
terminant par une alternance quintuple. A la fois pour l'alternance
simple et pour l'alternance double, les frontaux font plus d'erreurs
persévératives. Ces deux recherches ne permettent pas d'attester un
rôle spécifique des lobes frontaux puisque d'autres populations patho
logiques n'ont pas été soumises aux mêmes épreuves. Afin de répondre à
une éventuelle spécificité frontale, Chorover et Cole (1966) soumettent
33 sujets atteints d'une lésion intracrânienne diffuse et chronique à une
épreuve de choix alternés spatialisés avec un délai de dix ou de vingt
secondes entre les réponses. Lss résultats des sujets avec lésion frontale
et non frontale sont significativement inférieurs à ceux des sujets
contrôles. Mais, bien que les patients frontaux se révèlent un peu plus
faibles que les sujets avec lésions non frontales, la différence entre ces
deux groupes n'est pas significative.
En dehors de difficultés de caractère général (non-respect des
consignes et erreurs persévératives), ces études n'ont donc rien apporté
de bien concluant. De plus, on regrettera que toutes ces études fassent
abstraction du langage. Les résultats sont en effet analysés en considé
rant le type et la nature des erreurs en fonction des différents moments
de l'activité produite dans les programmes, mais à aucun moment on
n'envisage la présence d'un codage verbal et son influence éventuelle
sur ce type d'apprentissage. C'est Luria qui posera la question du lan
gage et du lobe frontal.
3) l'approche de luria
Par des formulations successives, pas toujours équivalentes dans
le détail, Luria (1966, 1969, 1973) assigne au lobe frontal, en dehors
de ses fonctions de maintien et d'activation du tonus cérébral, un rôle
de programmation, de régulation et de contrôle de l'action. L'analyse
de l'auteur russe n'est pas spécifique — au sens de restreinte à certaines
modalités du répertoire comportemental (types d'entrées sensorielles
ou types d'efférences impliquées dans l'action) — elle n'est pas davant
age hiérarchique dans la mesure où elle n'opère pas de distinction X. Seron 190
sur la base d'une analyse structurale de la complexité des comporte
ments (allant par exemple du sensori-moteur au niveau formel). L'axe
de l'analyse est l'organisation temporelle des conduites non automatisées,
de ce que l'auteur appelle « les conduites orientées vers un but (goal
directed behavior). Pour Luria, au départ d'une action orientée, il y a
une représentation du but à atteindre, viennent ensuite et dans l'ordre :
l'élaboration du plan, sa réalisation ordonnée et les contrôles intermit
tents de l'action entreprise, celle-ci ne prenant fin que lorsque les condi
tions initiales et le résultat obtenu sont en concordance suffisante.
Comme on le voit, les descriptions de Luria sont proches du tote
(Test-Operate-Test-Exit) de Miller, Galanter et Pribram (1970) et
rejoignent également les approches plus classiques de l'activité intellec
tuelle envisagée dans le cadre de la solution de problèmes où Claparède
distinguait déjà l'enchaînement de la question, de l'hypothèse et de la
vérification. Par une série de procédures simples et ingénieuses allant
de la réalisation de séquences gestuelles (plus ou moins longues et
arbitraires) à la réalisation de problèmes d'arithmétique, Luria décrit
chez les patients frontaux l'absence d'émission d'un plan, la réalisation
désordonnée des actes intermédiaires et le non-contrôle des résultats
obtenus. L'activité orientée fait place soit à un comportement stéréo
typé et précipité télescopant ou négligeant les différentes étapes, soit
à une inertie pathologique. Mais l'apport essentiel de Luria réside
peut-être dans les procédés thérapeutiques qu'il a créés pour pallier
ces déficits (Luria et Tsvetkova, 1967). Ces auteurs ont en effet montré
qu'une programmation verbale extérieure de chacune des étapes pouvait
conduire au succès (voir aussi Derouesné et al., 1975). Ce fait, général
ement considéré comme secondaire, nous paraît capital, car d'une portée
théorique considérable. Les programmes indiquent en effet au patient
quelles actions sont à accomplir et dans quel ordre, mais ne contiennent
aucune information sur la manière de les réaliser. Les procédures
utilisées ne seraient donc d'aucune utilité pour un sujet retardé mental
ou pour un dément sénile, malades pour lesquels la simple indication
des diverses actions à entreprendre serait insuffisante dans la mesure où
ces actions sont en elles-mêmes en dehors de leur portée. Ainsi, en util
isant un vocabulaire à la mode, les programmes thérapeutiques ne
contrôlent efficacement la réalisation d'une « performance » que parce
que le sujet a gardé intacte une certaine « compétence » cognitive.
C'est la mise en œuvre de cette compétence qui serait en défaut lors
d'une atteinte frontale2.
2. On notera que Luria interprète de la même manière les troubles du
langage consécutifs aux atteintes frontales massives, qu'il a décrits à plu
sieurs reprises à la fois au niveau des fonctions régulatrices du langage sur
l'action (Luria, 1969 ; Luria et Homskaya, 1963) et dans les désordres du
langage narratif. A ce propos Luria (1976) rappelle que : « II est clair que les
systèmes phonétiques, lexicaux, grammaticaux et syntaxiques demeurent neuropsychologique des lésions préfrontales 191 Analyse
Le modèle et les faits présentés par Luria ne font cependant pas
l'unanimité. Parmi les reproches les plus fréquemment adressés à
l'auteur soviétique, nous relèverons : 1) qu'un nombre non négligeable
de faits concernent des lésions frontales massives et que dans ces cas
la présence de lésion débordant du lobe frontal ne peut être rejetée ;
2) que les faits expérimentaux sont souvent présentés sur le mode
illustratif et sans précisions suffisantes tant en ce qui concerne le tableau
anatomoclinique que les procédures expérimentales. De plus, si, lors
des premières interprétations, le rôle essentiel est attribué au langage
intérieur comme facteur essentiel au plan, à sa réalisation et à son
contrôle, par la suite, les interprétations sont élargies et les représen
tations visuelles anticipatrices se voient également attribuer un rôle
important. Il est par ailleurs difficile de suivre l'auteur jusqu'au bout
lorsqu'il propose que, dans certains cas, ce soit l'élaboration du plan
qui fasse défaut, dans d'autres, la succession des actions et dans d'autres
encore, le contrôle ou travail de vérification. Les méthodes utilisées ne
permettent pas d'aussi fortes conclusions. D'une part, dès que l'émission
du plan n'a pas lieu, il n'est plus possible de se prononcer avec clarté
sur les étapes ultérieures de l'action, celles-ci dépendant logiquement de
la première. D'autre part, dès que l'examinateur désire s'assurer de la
présence de cette étape initiale de l'action, il interroge le patient et
de ce fait oriente l'activité ultérieure. Il subsiste donc à ce niveau de
délicats problèmes méthodologiques. Aussi, bien qu'il décrive avec une
bonne adéquation les troubles présentés, ce modèle reste trop général :
les mécanismes d'anticipation, de régulation et de vérification de l'action
comme les procédés instrumentaux (langage ou représentation visuelle)
par lesquels ils sont médiatisés restent à préciser3.
tout à fait intacts chez ces patients. Le désordre premier de l'encodage
de l'expression verbale est un désordre de programmation de l'activité
verbale, de l'organisation des éléments séparés de l'activité verbale selon
un programme fixe. Quant à l'aphasie dynamique (Dynamic Aphasia)
résultant d'une atteinte frontale gauche antérieure, elle consiste aussi en
un désordre (mais isolé cette fois) du langage narratif spontané. Pour Luria,
ce trouble serait situé au niveau du intérieur au moment de l'élabo
ration du scheme sémantique de l'expression et de son transfert vers les
structures syntaxiques profondes (« The basic defect of these patients [is]
essentially the inability to switch from a fragmented « semantic graph »
to a hierarchically organized syntactic « tree » of expression... », Luria,
1976, p. 66).
3. Par ailleurs, l'école de Luria a prolongé la plupart des études psycho
logiques du lobe frontal par des travaux d'orientation plus physiologique.
Ont ainsi été analysées les composantes électrophysiologiques et autonomes
accompagnant les troubles de l'attention : les composantes végétatives du
réflexe d'orientation (Luhia et Homskaya, 1963 ; 1964) et ses composantes
électro-encéphalographiques (Baranoskaya et Homskaya, 1973). D'autres
travaux concernent les modifications fines (pentes des
oscillations ascendantes et descendantes de l'alpha) survenant lors de
l'activité de résolution de problèmes (Artemieva et Homskaya, 1973),

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