Angleterre et France au XVIIIe siècle : essai d'analyse comparée de deux croissances économiques - article ; n°2 ; vol.21, pg 254-291

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1966 - Volume 21 - Numéro 2 - Pages 254-291
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1966
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François Crouzet
Angleterre et France au XVIIIe siècle : essai d'analyse
comparée de deux croissances économiques
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 2, 1966. pp. 254-291.
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Crouzet François. Angleterre et France au XVIIIe siècle : essai d'analyse comparée de deux croissances économiques. In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 2, 1966. pp. 254-291.
doi : 10.3406/ahess.1966.421369
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1966_num_21_2_421369et France au XVIIIe siècle Angleterre
ESSA/ D'ANALYSE COMPARÉE
DE DEUX CROISSANCES ÉCONOMIQUES *
Pour l'historien économiste qui s'intéresse au problème-clef de la
croissance, la méthode comparative devrait être particulièrement féconde.
Dans la mesure où sa tâche consiste à analyser le jeu de diverses variables
et à pondérer leurs influences respectives sur l'évolution économique,
la comparaison entre les expériences de plusieurs pays doit élargir sen
siblement son champ d'expérimentation et accroître ses possibilités de
formuler — et de contrôler — des hypothèses. Cependant cette méthode
n'a été utilisée que de façon discursive, à très peu d'exceptions près 1.
Tout en étant conscient de la témérité de l'entreprise 2, on voudrait,
dans ces quelques pages, appliquer un point de vue comparatif au gros
problème des origines de la Révolution industrielle. Chacun sait que
l'Angleterre a été le premier pays à réaliser cette percée technique, et
ceci par ses propres moyens, sans aide extérieure, spontanément. Mais
les interprétations divergent, quand il s'agit d'expliquer l'avance écono
mique, la supériorité technique des Britanniques. En comparant syst
ématiquement l'économie anglaise du xvine siècle à celle d'un autre pays
* Cet article est dérivé de deux conférences prononcées en janvier 1964 à la London
School of Economies and Political Science. Destinées à des étudiants elles avaient
forcément un caractère général et devaient rappeler certaines notions qui sembleront
élémentaires aux spécialistes, ce dont l'auteur s'excuse, en ajoutant qu'il a parfois
forcé consciemment sa pensée, afin de combattre certaines idées reçues. Trop souvent
en effet, les auteurs français surestiment l'avance et le « modernisme » de l'Angleterre,
cependant que les Anglo-Saxons surestiment la stagnation et l'archaïsme français.
Au cours de la préparation de cet essai, des conversations avec P. Deyon, D. S. Landes,
P. Léon, M. Lévy-Leboyer, J. Meuvret ont été extrêmement précieuses, mais leur
responsabilité n'est nullement engagée !
1. Par exemple le brillant essai d'H. J. Habakkuk, American and British Tech
nology in the Nineteenth Century. The Search for Labour-Saving Inventions (Camb
ridge, 1962). Beaucoup moins réussi est С. P. Kindleberger, Economie Growth in
France and Britain, 1851-1950 (Cambridge, Mass., 1964), qui abonde en erreurs.
2. Elle supposerait en effet une connaissance approfondie des deux pays que
nous tentons de comparer. De plus l'analyse est rendue difficile par l'avancement
inégal des études d'histoire économique de part et d'autre de la Manche, ainsi que par
les méthodes et les points de vue assez divergents des deux « écoles » historiques.
254 CROISSANCES COMPARÉES
— et la France, alors la première puissance du Continent, est à cet égard
le meilleur choix — on devrait discerner plus clairement les facteurs qui
sont propres à l'Angleterre et qui pourraient donc avoir déterminé le
phénomène unique qu'est la Révolution industrielle anglaise du
xvme siècle x.
La première remarque qui s'impose est que l'avance de l'Angleterre,
le retard de la France, si évidents quand on se place à la veille de la
Révolution, n'étaient pas alors des faits d'apparition récente ou sou
daine ; le décalage entre les deux pays avait déjà été très net au début
du siècle, disons à la mort de Louis XIV. C'est d'ailleurs dans la longue
durée (en remontant loin dans le Moyen Age) 2, qu'il faudrait considérer
le problème pour parvenir à une explication des contrastes entre les
structures économiques et sociales de la France et de l'Angleterre. Tâche
impossible ici, mais il faut au moins souligner que la conjoncture du
xvne siècle a affecté de façon différente les deux économies, et qu'elle
est en partie responsable du décalage qui les sépare dès le début du
xvine siècle.
Un point de vue voisin a d'ailleurs été présenté, il y a déjà une tren
taine d'années, par John U. Nef, qui est allé très loin dans ce sens, en
affirmant que la raison pour laquelle l'Angleterre avait été le premier
pays à connaître la Révolution industrielle du xvme siècle, était tout
simplement qu'à la différence des autres pays et notamment de la France,
elle avait subi antérieurement une première révolution industrielle, à la
fin du xvie et au début du xvne siècle, si bien que son avance aurait été
acquise presque deux siècles plus tôt qu'on ne le croyait généralement 3.
Mais cette thèse a été fort critiquée du côté britannique, et il n'en reste
pas grand-chose aujourd'hui *. La « première révolution industrielle »
1. En réfléchissant sur ce thème, il est souvent commode (mais en un sens non-
historique) de poser la question inverse : pourquoi la Révolution industrielle ne s'est-
elle pas produite en France ?
2. Pour souligner par exemple le rôle de la laine dans l'histoire de l'Angleterre ;
la production, le commerce et l'industrie de cette fibre ont de bonne heure intégré le
pays dans l'économie internationale et stimulé l'essor du capitalisme.
3. J. U. Nef, « A Comparison of Industrial Growth in France and England from
1540 to 1640 », Journal of Political Economy, XLIV, n° 3, 4, 5, juin, août, oct. 1936,
pp. 289-317, 505-533, 643-666 ; voir aussi du même auteur : « The Progress of Techno
logy and the Growth of Large-scale Industry in Great Britain, 1540-1640 », Economic
History Review, V, n° 1, octobre 1934, pp. 3-24 ; « Prices and Industrial Capitalism
in France and England, 1540-1640 », Ibidem, VII, n° 2, mai 1937, pp. 155-185 ; « L'in
dustrie et l'État en France et en Angleterre (1540-1640) », Hevue Historique, CXCI,
n° 1 et 2, janv.-mars et avril-juin 1941, pp. 21-53, 193-231.
4. Voir notamment D. С Coleman, « Industrial Growth and Industrial Revolut
ions », Economica, N.S., XXIII, n° 89, fév. 1956, reproduit dans E. M. Carus-Wil-
son, Edit., Essays in Economic History, III (Londres, 1962), pp. 345-347 ; Id., « Tech-
255
Annales (21e année, mars-avril 1966, n° 2) 2 ANNALES
anglaise a existé surtout dans l'imagination de J. U. Nef, qui a grave
ment surestimé la signification de quelques innovations techniques, de
la croissance forcément rapide d'un petit nombre d'industries nouvelles
(dont, à l'exception de celle du charbon, le rôle était tout à fait mineur —
alors qu'il négligeait la lenteur de la croissance de la grande industrie
lainière), et enfin de quelques cas non- représentatifs de gigantisme dans
l'organisation des entreprises *.
J. U. Nef a cependant eu le mérite de souligner l'importance de
l'augmentation rapide de la production et de la consommation du char
bon en Angleterre pendant le siècle qui a suivi 1540, et son influence sur
le progrès technique ; elle a en effet provoqué la mise au point et l'adop
tion de certaines techniques entièrement nouvelles, inconnues sur le
Continent, tels que des fours chauffés à la houille ou au coke. Cette adop
tion précoce des combustibles minéraux donna un élan à l'esprit d'inven
tion, élan qui devait être durable et qui était absent en France 2. D'autre
part, il semble bien que, comme Nef l'a affirmé, la production indust
rielle augmenta plus rapidement en Angleterre qu'en France entre 1540
et 1640 et qu'à cette dernière date nos voisins l'emportaient en termes
absolus pour la production minière et métallurgique, et avaient atteint
aussi une valeur moyenne par tête plus élevée pour la production d'ar
ticles comme les lainages et le verre, et même peut-être pour la produc
tion industrielle globale 3.
Cependant, c'est après 1640 plutôt qu'avant cette date que des dis
parités significatives sont intervenues dans l'évolution économique des
deux pays. Du côté français, chacun sait — et il suffit de le rappeler
rapidement — combien les travaux récents ont peint avec des couleurs
sombres l'histoire économique du « tragique xvne siècle ». Ils ont montré
qu'après un premier quart de siècle relativement prospère, les années
1630 virent le début d'une longue période de stagnation et même de
déclin, tournant à l'effondrement au milieu du siècle pendant la Fronde,
n° nology 3, avril and 1959, Economie pp. 506-507, History, 509-510, 1500-1750 512 », ; Economie В. Е. Supple, History Commercial Review, 2e Crisis série, and XI,
Change in England, 1600-1642 (Cambridge, 1959), pp. 2-8 ; F. J. Fisher, Edit., Essays
in the Economic and Social History of Tudor and Stuart England in Honour of R. H.
Tawney (Cambridge, 1961), pp. 6-7 ; Y. S. Bkenker, « The Inflation of Prices in
England, 1551-1650 », Economic History Review, 2e série, XV, n° 2, dec. 1962, pp. 271-
273.
1. D'autre part, en négligeant du côté français les industries textiles, notamment
celles du lin et de la laine, il a surestimé la stagnation de l'industrie française pendant
la même période. Nef est allé aussi beaucoup trop loin en parlant d'une « accéléra
tion phénoménale » de la production industrielle anglaise entre 1540 et 1640.
2. W. H. Chaloner et A. E. Musson, Industry and Technology (Londres, 1963,
A Visual History of Modem Britain), pp. 20-21, 24-25, 29 ; « The Origins of the Indust
rial Revolution », Past and Present, n° 17, avril 1960, p. 76 (résumé d'un colloque
sur ce problème).
3. J. U. Nef, « A Comparison... », op. cit., p. 663.
256 CROISSANCES COMPARÉES
et qui se prolonge jusqu'aux années 1720. Tendance séculaire à la baisse,
et surtout extrême instabilité des prix agricoles — fréquence et violence
des crises économiques et démographiques, avec leurs effrayantes « mort
alités » — famine monétaire et « resserrement de l'argent », qui para
lysent les affaires, compriment rente foncière et profits — chômage et
paupérisme, tous сев phénomènes bien connus entraînèrent une stagna
tion et même une baisse de la production industrielle, qui ont été obser
vées de façon très nette par Pierre Goubert et Pierre Deyon dans les deux
grands centres d'industrie lainière de Beauvais et d'Amiens. Pour le
premier, la baisse d'activité entre 1624 et 1720 peut être estimée à 40 % ;
à Amiens, après un effondrement de la production pendant la Fronde,
elle reprend ensuite, mais ce n'est pas avant 1680 qu'elle retrouve son
niveau du début du siècle *. Même si d'autres régions ont pu connaître
un sort meilleur 2, il est acquis que la dépression française d'après 1630 fut
longue et profonde. Dans cette optique, la politique d'industrialisation
de Colbert n'est qu'un effort désespéré pour combattre cette tendance
au déclin ; entreprise dans des conditions très défavorables de déflation,
de baisse des prix, des revenus et de la consommation, elle se solda par
un demi-échec 3. Certes, plusieurs de ses créations industrielles survé
curent, et se développèrent plus tard — telle la draperie languedocienne — ,
mais beaucoup d'autres déclinèrent et disparurent rapidement et, au
total, s'il y eut relèvement de la production industrielle globale pendant
le ministère de Colbert, ce qui n'est pas certain, il ne fut pas très marqué.
Il est vrai que des recherches récentes ont révélé que l'économie française
montra des signes de reprise pendant la dernière partie du règne de
Louis XIV — que l'on avait longtemps considérée comme catastro
phique — et ceci en dépit de deux grandes guerres, de plusieurs famines,
et de l'émigration des protestants. On observe un esprit nouveau, plus
entreprenant, chez les hommes d'affaires, la famine monétaire s'est atté
nuée, des marchés nouveaux sont conquis en Amérique espagnole, les
industries de guerre sont prospères. Il y eut sans doute alors une ten
dance profonde à la reprise, signe avant-coureur de la croissance d'après
1715, mais elle fut largement bloquée par les effets néfastes des guerres
et des famines 4. Même si l'on peut donc inscrire quelques aspects positifs
1. P. Goubebt, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à Vhistoire
sociale de la France du XVIIe siècle (Paris, 1960), pp. 585-591, 595-596, graphiques
126-130, pp. 116-119 de l'Atlas annexe ; P. Deyon, « Variations de la production tex
tile aux xvie et xvne siècles : Sources et premiers résultats », Annales E.S.C., XVIII,
n° 5, sept-oct. 1963, pp. 947, 950-953.
2. Par exemple la Provence, d'après R. Baehrel, Une croissance : La Basse-
Provence rurale (fin du XVIe siècle, 1789). Essai d'économie historique statistique
(Paris, 1961).
3. Voir les jugements pessimistes de Goubert sur les résultats de la politique de
Colbert à Beauvais {op. cit., pp. 584, 596-597 ; aussi pp. 619, 621-624).
4. P. Léon, « La crise de l'économie française à la fin du règne de Louis XIV
(1685-1715) », Information historique, XVIII, n° 4, sept.-oct. 1956, pp. 132-187;
P. Deyon, op. cit., pp. 953-955.
257 ANNALES
au bilan économique du xvne siècle français, il n'en reste pas moins fort
défavorable, et on admet aujourd'hui que la population de la France,
vers 1715 ou 1720, était inférieure à ce qu'elle avait été en 1640 1.
De l'autre côté de la Manche, la conjoncture du xvne siècle fut sen
siblement différente. Si les travaux récents sur l'économie française
varient seulement dans leur pessimisme plus ou moins accentué, les his
toriens anglais sont au total modérément optimistes dans leurs jugements
sur l'évolution économique de leur pays.
Certes l'Angleterre n'a pas échappé à la conjoncture défavorable du
xvne siècle ; elle a traversé plusieurs périodes de difficultés et de stagna
tion, par exemple pendant les années 1620, pendant la guerre civile,
et à certains moments durant les guerres contre Louis XIV ; sa princi
pale industrie, celle de la laine, a subi une série de crises, et sa croissance,
pour l'ensemble du siècle, a été relativement modeste ; la misère et le
sous-emploi ont posé de graves problèmes a. Mais on ne trouve pas en
Angleterre d'équivalent des crises fréquentes et violentes, ou de la dépres
sion grave et prolongée, qui affectent la France après 1630. Le renver
sement du mouvement des prix et de la conjoncture, qui s'est propagé
du Sud vers le Nord de l'Europe, a atteint l'Angleterre plus tard que la
France, 1650, et la baisse des prix qui l'a suivi, y a été moins accen
tuée ; quant aux fluctuations à court terme des prix, elles apparaissent
moins violentes, moins désordonnées, et par conséquent moins néfastes
pour l'activité économique 3. F. J. Fisher a pu conclure que la produc
tion globale de l'agriculture et de l'industrie a progressé lentement, mais
sensiblement, au cours du xvne siècle, et que, malgré l'accroissement de
la population, le revenu moyen par tête a très probablement augmenté 4.
Et il y a bien d'autres signes de progrès économique, surtout après
1660, dont on ne trouve pas l'équivalent en France. Par exemple l'éla
rgissement du marché intérieur anglais, grâce notamment à la croissance
de Londres, bien plus forte que celle de Paris ; le développement rapide
1. P. Goubert, op. cit., p. 622 ; E. Labrousse, Le paysan français des Physiocrates
à nos jours (Paris, Cours de Sorbonně, 1962), p. 13.
2. Voir sur ce point l'important article de D. C. Coleman, « Labour in the English
Economy of the Seventeenth Century », Economic History Review, 2e série, VIII,
n° 3, avril 1956, pp. 280-295.
3. J. Meuvret, « La géographie des prix des céréales et les anciennes économies
européennes : prix méditerranéens, prix continentaux, prix atlantiques à la fin du
xvne siècle », Bemsta da Economia, n° 2, 1951, p. 69 ; P. Chatjnu, « Le renversement
de la tendance majeure des prix et des activités au xvne siècle. Problèmes de fait et
de méthode », Studi in onore di Amintore Fanfani, IV, pp. 238-240, 251-252 ; Y. S.
Brenner, op. cit., pp. 276, 281-282 ; G. N. Clark, The Wealth of England from 1496
to 1760 (Londres, 1946), pp. 108-110 ; E. H. Phelps Brown et S. V. Hopkins, « Seven
Centuries of the Prices of Consumables, compared with Builders' Wage-rates », Econo-
mica, N. S., XXIII, n° 92, nov. 1956, pp. 299-301, 305, 312-313.
4. F. J. Fisher, Essays..., op. cit., p. 3 ; Id., « The Sixteenth and Seventeenth
Centuries. The Dark Ages in English Economic History ? », Economica, N. S., XXIV,
n° 93, fév. 1957, pp. 6-9, 12, 15, 16.
268 CROISSANCES COMPARÉES
de la « frontière » des comtés du Nord et de l'Ouest, y compris l'essor de
l'industrie du coton en Lancashire, bien antérieure à son apparition en
France x ; enfin le commerce extérieur anglais a connu au xvne siècle
une croissance prolongée et rapide, en particulier grâce à une expansion
coloniale précoce ; dès les années 1660, l'Angleterre faisait un important
trafic de réexportation de produits exotiques, dont l'essor se poursuivit
ensuite et fut le principal facteur de croissance du commerce extérieur
dans son ensemble ; au même moment les colonies et le colo
nial français restaient relativement négligeables 2.
Grâce à cette croissance lente mais assez régulière, l'Angleterre s'était
assurée dès le début du xvme siècle une supériorité très nette sur la
France, dans plusieurs domaines importants (bien que sa « modernité »
ne doive pas être surestimée) 3. D'abord dans l'agriculture : diverses
améliorations techniques s'étaient répandues sur une bonne partie du
pays, la productivité était plus élevée et plus régulière qu'en France, ce
qui, avec la vertu même de la situation géographique, contribue à expli
quer le caractère moins néfaste des mauvaises récoltes. Ensuite dans la
technique industrielle, où les innovations mentionnées plus haut, qui
résultaient de l'usage du charbon comme combustible, furent complétées
par le remarquable mouvement d'activité inventive qui se produisit au
tournant du xvne et du xvine siècles, avec notamment les inventions
capitales de Savery, Newcomen et Darby *. L'Angleterre était en tête
aussi pour le commerce, avec un volume d'échanges extérieurs plus élevé,
non seulement par tête d'habitant, mais en chiffres absolus 5, avec une
flotte marchande beaucoup plus importante, et avec une accumulation
plus rapide du capital commercial.
Enfin, la supériorité anglaise était très nette aussi dans le domaine
financier, où la création de la dette nationale et de la Banque d'Anglet
erre étaient les signes d'une structure politique et économique fort en
avance sur celles de la France, où les efforts de Louis ХГУ pour créer
une banque nationale échouèrent devant la répugnance des financiers
qui la jugeaient incompatible avec une « monarchie pure », et où quelques
années plus tard la tentative de John Law pour transplanter artificiell
ement les institutions financières anglaises ее termina en désastre e.
1. F. J. Fisher, in Economica, pp. 10-11.
2. R. Davis, « English Foreign Trade, 1660-1700 », Economie History Retdew,
2e série, VII, n° 2, dec. 1954, pp. 150-154, 159-163 ; Id., « English Foreign Trade,
1700-1774 », Ibidem, XV, n° 2, dec. 1962, p. 285 ; D. A. Farnie, « The Commercial
Empire of the Atlantic, 1607-1783 », Ibidem, XV, n° 2, dec. 1962, p. 206.
3. F. J. Fisher, in Economica, pp. 17-18.
4. W. H. Chaloner et A. E. Musson, op. cit., p. 33. Selon D. C. Coleman, in Past
and Present, op. cit., pp. 71-72, on pourrait parler d'une Révolution industrielle à la
fin du xvne siècle.
5. E. Levasseur, Histoire du commerce de la France. Première partie : avant 1789
(Paris, 1911), p. 405.
6. H. Ltjthy, La banque protestante en France, de la révocation de Védit de Nantes
259 ANNALES
En 1688, Gregory King affirmait que l'Angleterre avait atteint un
niveau de richesse supérieur à celui de tout autre pays, à l'exception de
la Hollande, et il estimait que le revenu moyen par tête des Français
était inférieur de 20 % à celui des Anglais ; une génération plus tard, au
lendemain du traité d'Utrecht, Daniel Defoe écrivait que l'Angleterre
était « le pays le plus florissant et le plus opulent dans le monde » *.
Remarques parfaitement justifiées, vu la prospérité modeste mais crois
sante que l'Angleterre a connue au xvne siècle, alors que l'économie
française stagnait ou même déclinait. Quelles que soient les causes de
cette disparité — structures socio-économiques différentes (notamment
dans les campagnes), circonstances politiques, telles que la Fronde
(beaucoup plus dévastatrice que la guerre civile anglaise) ou que le poids
plus lourd des guerres de Louis XIV pour la France (qui s'épuisa contre
des coalitions) que pour l'Angleterre — il y a là un fait fondamental :
quand le climat économique défavorable du xvne siècle et du début du
xvine se fut évanoui, et quand l'économie française commença à croître,
elle ne se trouvait pas sur la même ligne de départ que l'économie anglaise,
et souffrait par rapport à celle-ci d'un sérieux handicap et d'un net retard.
La Révolution industrielle n'est que le couronnement d'un long processus
de transformation et de croissance, et il est par conséquent important,
pour comprendre le take-off britannique qui s'est produit dans le dernier
tiers du xviiie siècle, que l'Angleterre ait eu alors derrière elle près de
deux siècles d'une croissance, qui avait été bien entendu interrompue à
plusieurs reprises, mais jamais pour très longtemps, alors qu'au même
moment la croissance de l'économie française n'avait commencé que
depuis moins d'un demi-siècle et avait succédé à une stagnation d'un
siècle. En termes rostoviens, les « pré-conditions du take-off » ont eu
beaucoup plus de temps en Angleterre qu'en France pour s'accumuler
et mûrir. En tout cas, pendant son « tragique xvne siècle » d'après 1630,
la France avait pris un net retard sur l'Angleterre ; malgré une croissance
relativement rapide au xvine siècle, elle ne fut jamais capable de le
rattraper.
Si les destins économiques de la France et de l'Angleterre au xvne siècle
présentent un net contraste, la situation est toute différente pour les
trois quarts de siècle qui vont de la fin des guerres de Louis XIV à la
Révolution française : dans les deux pays il s'agit d'une période de crois-
à la Révolution (Paris, 1959 et 1961, 2 vol.), t. I, pp. 94-97, 290-291, 414; R. Mous-
nier, Les XVI* et XVII* siècles (Paris, 1954), p. 299.
1. Cités par P. Deane et W. A. Cole, British Economie Growth. 1688-1959. Trends
and Structure (Cambridge, 1962), p. 38 et M. Ashlby, England in the Seventeenth
Century (1603-1714) (Londres, 1952), p. 230.
260 CROISSANCES COMPARÉES
san ce, et les données statistiques dont nous disposons révèlent, de façon
assez surprenante, que les rythmes de la croissance anglaise et de la
croissance française sont remarquablement proches l'un de l'autre 4
Partant du mieux connu, on considérera d'abord le commerce exté
rieur, où d'ailleurs la croissance française fut la plus rapide — plus rapide
en fait que celle de la Grande-Bretagne.
La valeur officielle moyenne annuelle du commerce extérieur total de
l'Angleterre et du Pays de Galles (importations + exportations + réex
portations) fut de 13 millions de livres sterling pendant les cinq années
1716-1720, et de 31 pour les années 1784-1788 ; elle fut donc
multipliée par 2,4 2. D'autre part, d'après les chiffres d'Arnould, la valeur
moyenne du commerce extérieur de la France passa de 215 millions de
livres tournois en 1716-1720 à 1 062 millions en 1784-1788, c'est-à-dire
qu'elle aurait presque exactement quintuplé 3. Il est vrai que les valeurs
officielles anglaises étaient calculées d'après des barèmes de prix à peu
près constants, si bien qu'elles donnent en fait un indice grossier du
volume du commerce, alors que les chiffres d'Arnould sont des estima
tions à prix courants. Ceux-ci ayant monté d'environ 60 % entre les
années 1730 et les années 1780 (au moins pour les produits agricoles), la
comparaison n'est valable qu'en déflatant les chiffres d'Arnould pour
1784-1788, de façon à les réduire à des prix constants. Mais cela laisse
subsister une progression du volume du commerce français qui est au
minimum de l'ordre de 1 à 3, et reste supérieure à celle du commerce
anglais. Bien plus, Ruggiero Romano a récemment publié des statistiques
détaillées qui donnent pour les années 1716-1720 des chiffres inférieurs
à ceux d'Arnould (155 millions par an en moyenne) 4 ; si bien que, même
1. Bien entendu, les statistiques du xvine siècle ne peuvent donner que des ordres
de grandeur ou des indices très approchés de l'évolution, et elles doivent être utilisées
avec prudence. Cependant certaines de celles que nous citons, en particulier pour le
commerce extérieur, ou pour la production d'industries déterminées, sont relativ
ement sûres. Quant aux calculs d'aggrégats — de la production industrielle ou agri
cole, du produit matériel, etc. — qui ont été récemment établis pour l'Angleterre et
la France, ils doivent être considérés d'un œil très critique. Voir par exemple les
comptes rendus sévères du livre de Dkane et Cole par T. C. Barker dans Econo-
mica, N. S., XXXI, n° 124, nov. 1964, pp. 449-452 et A. H. John, dans Kyklos, XVII,
1964, n° 2, pp. 276-280. Cependant, du point de vue comparatif qui nous occupe ici,
il est intéressant que des équipes différentes, utilisant des données peu sûres, avec des
méthodes parfois discutables, aient atteint des conclusions qui ne sont pas très éloi
gnées quant aux taux de croissance des économies française et anglaise au xvine siècle.
2. E. B. Schumpeter, English Overseas Trade Statistics. 1697-1808 (Oxford,
1960), pp. 15-16, tables I à IV. L'inclusion de l'Ecosse et l'utilisation des importat
ions nettes ne changeraient rien à cette proportion.
3. A. M. Arnould, De la balance du commerce et des relations commerciales exté
rieures de la France dans toutes les parties du globe particulièrement à la fin du règne
de Louis XIV et au moment de la Révolution (Paris, 2e édit., an III, 3 vol.), t. III,
table 10 ; E. Levasseur, op. cit., p. 512, note 2.
4. R. Romano, « Documenti e prime considerazioni interno alla « balance du
commerce » délia Francia dal 1716 al 1780 », Studí in onore di Armando Sapori (Milan
et Varèse, 1957), t. II, p. 1274. Il est vrai que ces valeurs sont sans doute exprimées
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'
ANNALES
après déflation à prix constants, la progression du commerce français
serait en trois quarts de siècle de l'ordre de 1 à 5. Ainsi la valeur du com
merce extérieur de la France, qui en 1716-1720 dépassait à peine la
moitié de celle du commerce anglais, avait à la veille de la Révolution
atteint un niveau très voisin (mais naturellement la valeur par tête
d'habitant restait nettement inférieure) x.
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GRAPHIQUE I.
A. Exportations de la France. Millions de livres tournois. D'après
R. Romano, op. cit., p. 1273 (a).
B.de l'Angleterre et du Pays de Galles. Valeur officielle,
millions de livres sterling. D'après E. B. Schumpetek, op. cit., p. 15,
table I.
(a) 1716-1780. On a porté aussi deux valeurs possibles des exporta
tions françaises à la fin des années 1780, d'après E. Levassetjr, op.
cit., pp. 512-513 et R. Romano, p. 1268, note 2.
Échelle semi-logarithmique.
Il faut bien entendu tenir compte du niveau très bas auquel le com
merce français était tombé à la fin des guerres de Louis XIV, mais il reste
que jusqu'à la Révolution, il progressa plus vite que celui de l'Angleterre.
en monnaie courante (d'où les pointes de 1720 et 1723), tandis que celles d'Arnould
sont en monnaie constante.
1. Le trafic des grands ports — Bordeaux, Marseille, Rouen — augmenta d'ail
leurs encore plus vite que le commerce total du pays ; cf. E. Levasseu», op. cit., pp. 457,
459 ; P. Dardel, Navires et marchandises dans les ports de Rouen et du Havre au
XVIII siècle (Paris, 1963), pp. 548-551.
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