Animaux. Bohn, Edinger et Claparède, Pfungst, Schseffer, Mast, Piéron - compte-rendu ; n°1 ; vol.16, pg 471-481

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L'année psychologique - Année 1909 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 471-481
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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Alfred Binet
J. Larguier des Bancels
XIV. Animaux. Bohn, Edinger et Claparède, Pfungst, Schseffer,
Mast, Piéron
In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 471-481.
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Binet Alfred, Larguier des Bancels J. XIV. Animaux. Bohn, Edinger et Claparède, Pfungst, Schseffer, Mast, Piéron. In: L'année
psychologique. 1909 vol. 16. pp. 471-481.
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expérience ne l'intéresse pas, elle ne peut mesurer ses capacités.
Voilà une indication intéressante, qui est à suivre, et qui sauvera
peut-être cet article de l'oubli où tombent le plus souvent les notes
de ce genre.
A. B.
XIV. — Animaux.
Dr GEORGES BOHN. — La naissance de l'intelligence. — Un vol.
in-8°, 3S0 p. Paris, Flammarion.
On ouvre ce livre et dès les premières pages, on est séduit par
le ton de l'auteur. Pas de phrases, un récit simple, un air de bonne
foi, de la précision, quelque agrément de style, de la finesse, et le
plus souvent une opinion personnelle et une note juste. On a tout
de suite confiance dans ce guide. Suivons-le.
Il s'agit de psychologie animale. C'est une étude toute moderne,
que les Américains ont pour ainsi dire créée dans ces derniers
vingt ans, à coups d'expériences. De ce mouvement nouveau,
G. Bohn est certainement le représentant le plus autorisé parmi
nous. Il est très au courant de cette littérature, qui est encore
enfouie dans les recueils spéciaux; il l'a résumée, enrichie de
recherches personnelles qui sont ingénieuses et sagaces; il l'a
exposée dans des cours à la Sorbonne. Voici un livre spécial où il
en fait le récit.
Les anciens observaient peu les animaux; ils les traitaient comme
le fabuliste, qui donne l'animal en exemple à l'homme, et s'en sert
comme de sujet de morale. Aristote, Pline, notre Montaigne étaient
surtout des moralistes, et leur procédé était un- anthropomor
phisme littéraire, qui consistait à transporter dans l'animal toutes les
qualités de l'homme et tous ses défauts. Descartes n'observa pas
davantage. Le premier observateur fut Réaumur, dont Buffon se
moquait agréablement : il nous le montre fort occupé de la manière
dont doit se plier l'aile d'un scarabée, et il ajoute que l'on admire
d'autant plus qu'on observe davantage et qu'on ne raisonne pas
assez. Aujourd'hui, c'est de Buffon qu'on se moquerait. Puis l'auteur
cite Huber, l'observateur aveugle des abeilles, Leroy, trop oublié,
et auteur de recherches excellentes, Lamarck, auquel Bohn adresse
un pieux hommage, puis Darwin et Romanes. Il est sévère pour ces
derniers, il dit que l'œuvre de Darwin est faite plus d'imagination
que de réalité, il reproche au grand naturaliste anglais d'avoir exa
géré les facultés des animaux pour diminuer le fossé qui les sépare
de l'homme ; et Romanes a suivi cet anthromorphisme exagéré. Bohn
cite à ce propos une histoire impayable de solidarité entre deux
escargots, d"après Darwin. Ces deux escargots étaient dans un jardin
étroit et fort dégarni. L'un d'eux, plus vigoureux, se mit en cam
pagne, et trouva dans le voisinage un plantureux jardin. Que fit-il? 472 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
II n'oublia pas son compagnon, il vint le chercher et lui fit part de
son succès; tous deux se mirent en route, et suivant le même
chemin, disparurent au delà du mur. Il y a en effet beaucoup
d'histoires analogues dans le livre de Romanes.
Pour Bohn, le régénérateur de la psychologie animale, celui qu'il
appelle le moderne Galilée, c'est Lœb. Nous aimons cet enthou
siasme, quoique nous le trouvions un peu sectaire, et que l'auteur
laisse vraiment trop de côté de belles et eminentes personnalités,
par exemple Joseph Fabre. Lœb a donc fait sa révolution en 1888.
Il publia à cette époque des mémoires dans lesquels il étudiait la
manière de se comporter des animaux vis-à-vis de certains exci
tants, tels que la* terre, la lumière, la chaleur, les agents chimiques;
et en observant les mouvements des animaux sous ces influences,
il releva trois faits importants, auxquels il a donné les noms de
tropisme, sensibilité différentielle et phénomènes associatifs. Le tro-
pisme, c'est l'attraction que l'agent exerce sur l'animal, attraction ou
répulsion, car le mouvement peut avoir lieu vers l'agent ou dans
la direction opposée. Ainsi des Daphnies, petits crustacés d'eau
douce, se dirigent vers l'endroit le plus éclairé du cristallisoir où
on les a placés; les littorines, petits gastéropodes de nos plages
marines qu'on appelle vulgairement des vignots, se dirigent au con
traire vers l'ombre; et l'attraction est si forte que l'on peut la mettre
en lumière d'une façon bien curieuse ; on dispose un trajet irrégul
ier, avec des écrans qui projettent des ombres, et toujours on
voit la littorine suivre le chemin qui la conduit au maximum
d'ombre; on peut même prévoir le chemin qu'elle suivra. La sensi
bilité différentielle est le nom par lequel Lœb décrit les oscillations
que l'animal fait autour du chemin parcouru, lorsqu'on vient à
changer l'intensité de l'excitant. Et quant aux phénomènes associatifs,
ils sont bien plus compliqués; ils supposent que l'excitant réveille
le souvenir d'un autre excitant qui a été antérieurement associé
au premier. En développant ces idées nouvelles, Lœb n'enten
dait pas être exclusif, il pensait qu'il existe réellement des tro-
pismes chez les animaux, c'est-à-dire des attractions exercées par
des agents physiques ; mais il ne soutenait pas que ces tropismes
étaient des phénomènes aussi simples que l'attraction du fer par
l'aimant, et surtout il ne supposait pas que les animaux n'avaient
que des tropismes et aucune autre faculté. Mais dans la terre d'All
emagne, où la métaphysique règne en maîtresse, les idées de Lœb
donnèrent lieu à des théories outrancières sur la mécanique de la
vie. Bethe, Uexkiill et d'autres entreprirent de prouver qu'il n'existe
point de psychologie comparée, que les animaux n'éprouvent
aucune sensation, et ils essayèrent de revenir à l'automatisme de
Descartes et de Malebranche. Nuel se joignit à eux, et ils imagi
nèrent une langue nouvelle pour exprimer tous les actes, toutes
les impressions et opérations des animaux sans faire intervenir la
moindre allusion aux phénomènes psychiques. Avec raison, Bohn
répudie cette terminologie barbare, et il a compris tout ce qu'il y ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 473
a de vain dans ces révolutions verbales; du reste, tous ces verbaux
sont rarement des observateurs. Ce ne sont pas eux qui font
avancer la science; ce sont eux qui l'embrouillent.
En Amérique, les recherches de la psychologie animale ont été
poursuivies pendant ces vingt dernières années avec un véritable
enthousiasme, et le nombre et la valeur des travaux publiés sur ce
sujet sont tout à fait remarquables. L'idée directrice a été différente
de celle de Lœb. Les deux principaux investigateurs américains
ont été Yerkes et Jennings. Le premier ne paraît vouloir s'inféoder
à aucun système, et il ne cherche pas l'originalité dans des théo
ries extrêmes; mais ses travaux sont des modèles de précision, de
finesse et de bon sens. Jennings, plus aventureux et moins clair,
a mis surtout à la mode les expériences dites sur la théorie des
essais et des erreurs, et il a été suivi dans cette voie par Thorndike
et Kinnaman, et bien d'autres. Ces expériences consistent à
s'adresser à des animaux supérieurs et à leur faire chercher leur
nourriture, quand elle est cachée ; des animaux font donc des
essais, des erreurs, qu'ils corrigent, pour arriver à la vérité ; et en
se corrigeant, ils se perfectionnent peu à peu. Jennings a supposé
que des animaux plus simples se comportent de même, lorsqu'ils
sont frappés par un excitant; ils font des essais, des erreurs, des
corrections; et ce serait là, peut-être, ce que des esprits trop naïfs
auraient pris pour des tropismes; cette explication hautement
psychique a fait l'enthousiasme des philosophes qui ne sont que
trop charmés de trouver partout du compliqué; mais aussi elle a
donné lieu à des controverses sans fin, et un peu obscurci l'horizon
de la psychologie comparée.
En France, bien que Bonn cite son maître Giard, et en passant
quelques autres auteurs, je crois qu'il est juste de lui rendre cet
hommage qu'il est actuellement le représentant le plus autorisé du
mouvement. Il emploie ce qu'il appelle la méthode éthologique, ou
étude des relations des êtres vivants entre eux et avec les diverses
modalités du milieu extérieur. Arrêtons ici l'historique et entrons
dans l'analyse des faits.
Après avoir discuté sur la légitimité d'admettre un psychisme
chez les animaux, après avoir montré que si la conscience n'est qu'un
épiphénomène il est impossible de savoir si les animaux sont
conscients ou non, après avoir rejeté comme signes objectifs du
psychisme chez les animaux la variation, la discrimination, la
docilité, la spontanéité, l'auteur ne garde qu'un seul critérium, celui
des phénomènes associatifs. Peut-être toute cette discussion est-
elle un peu courte et pas assez approfondie. Nons comprenons bien
la pensée de l'auteur; il a la haine des interprétations équivoques,
et même de toute analyse qui éloigne de l'observation; ce qu'il veut,
c'est un critérium qui, à chaque instant, se résolve en faits d'obser
vation, puisse être contrôlé. Il aurait donc pu, conformément à cette
idée, montrer en quoi tel critérium est inapplicable aux faits, en
quoi tel autre est satisfaisant. 474 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
Le chapitre sur les tropismes est particulièrement intéressant,
parce que l'on a beaucoup discuté au sujet de ces phénomènes, et
que souvent on en a méconnu la nature. Bohn rappelle une page
spirituelle de Claparède, qui a essayé de montrer qu'avec ce mot de
tropisme on tombe dans l'abus d'expliquer trop simplement des
réactions très compliquées. Claparède suppose plaisamment qu'on
pourrait expliquer par l'éthylotropisme l'attraction que les cabarets
exercent sur une partie de la population, surtout le dimanche. Pour
Bohn, il n'y a là que de l'inutile ironie, car le tropisme ne s'applique
pas aveuglément dans tous les cas où un animal se rend vers un
objet. Pour qu'il y ait tropisme, il faut des conditions précises.
Tout se passe comme si, l'animal étant composé de deux côtés
symétriques, l'excitant, mettons que ce soit de la lumière, produis
ait un mouvement dans la partie du corps qu'il frappe. Si l'exci
tant frappe également les deux parties du corps, cela suppose que
l'animal a son grand axe dirigé dans le sens de l'excitant, et alors
le mouvement a lieu vers l'excitant. Si le corps de l'animal est
oblique par rapport à cette direction, un côté du corps est seul
éclairé; sous l'influence de cet éclairage, ce côté du corps se
redresse et le corps entier se met dans la direction de l'excitant.
Et si l'animal se met en marche, à partir de ce moment le chemin
suivi est tel qu'à chaque instant la symétrie d'excitation est con
servée. Cette explication permet aussi de se rendre compte du mou
vement de manège qui se produit chez tant d'animaux dans des
conditions variées, par exemple si on détruit ou si on recouvre un
de leurs yeux, ou encore si on détruit une moitié latérale du système
nerveux, par exemple une moitié des ganglions cérébroïdés d'un
insecte. Il y a alors destruction d'une des surfaces réceptrices laté
rales, et l'autre surface continuant seule à être active, il s'ensuit que
l'animal tourne, un peu comme une machine dont une seule roue
serait immobilisée. L'auteur pense encore que le tropisme n'est
point susceptible d'éducation, qu'il est la mise en œuvre d'une
propriété de la substance vivante ; mais que, dans certains cas, il
peut être suspendu par la mise en jeu d'autres activités, d'un genre
différent.
Après les tropismes, Bohn étudie le rôle de l'eau dans les phéno
mènes biologiques, et les effets d'une déshydratation sur un orga
nisme. Après avoir rappelé la vie latente, et les phénomènes de
parthénogenèse, qui peuvent être provoqués par le dessèchement,
il expose les très intéressantes expériences qu'il a faites lui-même
sur des animaux marins qui sont influencés par le mouvement
rythmique des marées. Il cite surtout les Convolutes, petits vers
plats, qui s'enfoncent 'dans le sable lorsque la marée arrive, et
remontent au contraire à la surface quand la marée se retire, et qui
exécutent ce mouvement d'enfoncement bien plus profondément
lorsqu'il s'agit de grandes marées que lorsqu'on est dans la période
de morte eau. Fait bien intéressant, ces phénomènes se reproduisent
dans un aquarium, lorsqu'on a mis les Convolutes sur un lit de ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 475
sable ; on les voit s'enfoncer dans le sable de l'aquarium et revenir
à la surface, juste aux moments d'arrivée et de départ de la marée.
Contrairement à Pieron, Bohn ne voit pas là un phénomène psy
chique, une prévision de l'avenir, mais un simple tropisme.
Le chapitre sur la sensibilité différentielle est intéressant mais un
peu court. L'auteur rapporte qu'un changement dans l'intensité
de l'excitant peut provoquer un dans la direction du
mouvement d'un animal. Ainsi, un insecte, l'Acanthia, fuit la
lumière. Supposons qu'il fuit la lumière d'une fenêtre; on inter
pose entre la fenêtre et lui une lampe; c'est un changement de
l'intensité de l'éclairage ; il vire de bord, et maintenant il se dirige
vers la lampe et la fenêtre. Ainsi, on voit que la sensibilité différent
ielle peut produire des effets tout différents du tropisme, ou en
s'y superposant, donner lieu à des mouvements beaucoup plus
compliqués. Il y a là un point important, et un problème sur
lequel il m'a semblé que l'auteur passe un peu vite. Il se trouve
ici en conflit d'opinions avec l'Américain Jennings; ce dernier
en étudiant les mouvements des infusoires par rapport à des
excitants thermiques, a cru voir dans leurs trajets et leurs allures
la manifestation d'essais et d'erreurs, qu'il compare à la con
duite d'un animal beaucoup plus élevé cherchant sa nourriture.
Bohn pense au contraire que les mouvements des infusoires
sont assujettis à des lois très simples, celles des tropismes et de
la sensibilité différentielle. « En tenant compté de ces lois, dit-il,
de la forme du corps, d'une certaine rythmicité dans l'activité de
l'animal, on peut expliquer la marche sinueuse en zigzag et en
apparence capricieuse des infusoires dans une goutte d'eau; et il
n'est nul besoin, comme on l'a fait souvent, guidé par des analogies
trompeuses, d'invoquer l'intervention d'une volonté de la part de
l'animal. » Dans ces lignes, nous voyons bien l'argument final, c'est
presque un argument de sentiment, un appel à la lutte contre
l'anthropomorphisme. Mais ce n'est là que de la polémique, en
vérité. Ce que nous constatons, en somme, c'est qu'un infusoire dans
une goutte d'eau exécute des mouvements dont la trajectoire est
extrêmement compliquée. Bohn suppose que tous ses mouvements
s'expliquent par les causes qu'il a vues en- jeu. Mais je me demande
si l'explication n'est pas tellement élastique qu'elle conviendrait
à toutes sortes de mouvements, même à ceux d'un homme. Tout à
l'heure, Bohn repoussait l'ironie de Claparède proposant de dire que
la marche de l'ivrogne vers le cabaret est un éthylotropisme ; et
Bohn remarquait que le tropisme ainsi présenté est mal compris,
car c'est un phénomène très simple. Mais si on y ajoute la sensibil
ité différentielle, est-ce qu'il ne devient pas extraordinairement
compliqué, et compliqué à l'infini? Je me demande, au cas où
j'aurais sous les yeux le trajet d'un homme parcourant une ville,
s'attardant ici, croisant ce chemin, changeant de route, s'arrêtant
comme de juste dans différents bouchons, si le tropisme et la sen
sibilité différentielle ne pourraient pas expliquer tout cela. Je crains ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 476
que ces mots finissent par devenir des tartes à la crème, ou des
selles à tous chevaux. Il faudrait que Bohn nous dise : voilà un
trajet qui ne peut pas accepter mon interprétation : de cette façon
au moins on saurait si cette interprétation est juste, car on pourrait
la contrôler.
Il y a encore une remarque à propos des tropismes. Bohn ne dit
pas assez clairement ce qu'ils sont. Il semble qu'on ait le choix
entre trois opinions : ce sont des attractions physiques, ce sont des
actions réflexes, ce sont des associations. Bohn rejette la troisième
opinion, mais il reste les deux autres, entre lesquelles il ne choisit
pas, du moins à ce qu'il m'a semblé.
Après ces études, le livre de Bohn en contient beaucoup d'autres
sur ce qu'il appelle les associations de sensations. Les actions des
animaux qui supposent ces sont des actions intell
igentes, elles signalent donc, selon le titre du livre, la naissance de
l'intelligence. Après avoir exposé les expériences de Jennings et
d'Yerkes sur des animaux vertébrés et des écrevisses, au moyen
de la méthode du labyrinthe — méthode qui consiste à placer un
animal dans un endroit, une boîte le plus souvent, qui donne issue
à plusieurs portes dont les unes conduisent, les autres non à de la
nourriture, et à rechercher en combien de temps, ou au bout de
combien d'essais et d'erreurs l'animal s'éduque et trouve la porte
conduisant à la nourriture — l'auteur remarque que ces associations
de sensations ne s'observent que chez les vertébrés, les crustacés et
les insectes; eux seuls mériteraient par conséquent une attribution
d'intelligence. Voilà certainement une assertion bien intéressante,
mais elle est grave, et on se demande jusqu'à quel point elle est
démontrée. Il y a dans la théorie de l'auteur un peu de flottement,
c'est évident; et cela tient à ce qu'il n'est pas parvenu à une notion
précise du tropisme. Il paraît l'opposer au mécanisme des associa
tions de sensations, comme s'il y avait là une opposition de nature.
Mais si le tropisme n'est qu'une action réflexe, c'est-à-dire un mou
vement produit par une sensation a, nous ne voyons pas un abîme
infranchissable entre lui et l'association de sensations; dans ce
second cas, nous aurons un mouvement, réflexe aussi, qui sera
produit, non par une sensation unique, mais par deux ou trois
sensations, dont les unes seront actuelles et les autres simplement
réveillées indirectement; le passage sera même insensible entre le
premier phénomène et le second. Nous le répétons, un peu d'incer
titude de théorie compromet les interprétations de Bohn. Il n'est
certes pas indifférent à ces questions de théorie; bien au contraire,
il leur accorde une place énorme dans son' livre, il y revient sans
cesse, il s'attarde même à discuter des idées qui ne le méritent pas,
on peut dire qu'il est hanté par cette préoccupation. Certainement,
de lui-même, il arrivera à éclairer sa lanterne. Car c'est un esprit
soigneux, travailleur, méthodique, sincère, ingénieux, dans l'avenir
duquel on peut avoir toute confiance.
Alfred Binet. BIBLIOGRAPHIQUES 477 ANALYSES
F.. EDINGER. — ED. CLAPARÈDE. — Über Tierpsychologie. Zwei
Vorträge. — Un vol. in-8°, 67 p., Barth, Leipzig; 1909.
L'éditeur a réuni sous ce titre les rapports présentés par Edinger
et par Claparède au IIIe congrès allemand de psychologie expéri
mentale, en 1908. Il faut lui en savoir gré. Le petit volume qu'il
publie fournira au lecteur une foule de renseignements précieux sur
l'état actuel de la psychologie animale et il ouvre une vue claire et
étendue sur les méthodes et les tendances de cette science.
Le discours d'Edinger porte sur « les rapports de l'anatomie com
parée et de la psychologie comparée >■>. L'auteur ne se contente pas
de retracer l'évolution parallèle de l'encéphale et des fonctions psy
chiques. Il montre, à l'aide d'exemples précis, le secours que l'ana
tomie est, dans bien des cas, en état de prêter à la psychologie.
L'étude du cerveau marque, dans le développement de cet organe,
deux phases bien distinctes. Les vertébrés inférieurs ne possèdent
que le « paléencéphale ». Cette formation que l'on retrouve chez tous
les représentants de la série depuis les poissons jusqu'à l'homme
peut être considérée comme le « siège de tous les réflexes et d'un
grand nombre d'instincts ». A partir des poissons, le « néencéphale »
(les hémisphères) vient se greffer sur le paléencéphale et prend
une importance croissante chez les reptiliens, les oiseaux et sur
tout chez les mammifères. Il représente, à son tour, le siège de
l'association. La distinction des deux cerveaux est de conséquence
pour la psychologie. La comparaison des animaux néencéphaliques
et des animaux paléencéphaliques permet de saisir les modifications
que les fonctions primitives subissent sous l'influence de l'activité
associative. Il importe, d'autre part, détenir compte de la présence
ou de l'absence du néencéphale, lorsqu'il s'agit d'interpréter les
données psychologiques recueillies chez un animal. Certains auteurs
ont constaté, par exemple, que les poissons ne réagissaient pas au
son d'une cloche ou d'un diapason et ils ont cru pouvoir inférer de
leurs observations que ces animaux étaient sourds. Une telle conclu
sion est prématurée et dépasse singulièrement les faits. Comment
un son nouveau, inconnu, pourrait-il, chez un être auquel fait
défaut tout organe supérieur d'association, provoquer une réaction
de défense, une manifestation d'activité quelconque? L'indifférence
du poisson ne signifie pas qu'il soit radicalement incapable d'enten
dre. Elle démontre simplement peut-être que le son ne l'intéresse à
aucun degré. L'anatomie comparée apporte enfin à la psychologie
des suggestions utiles et elle la conduit à poser des questions nouv
elles. Il suffira, pour illustrer ce dernier point, de signaler les
recherches d'Edinger sur le « lobe paraolfactif ». Ce lobe, en rela
tion intime avec le noyau du trijumeau, prend chez différentes
espèces, les oiseaux notamment, un développement énorme. Il
représente probablement le centre d'un sens particulier, voisin du
toucher, et que l'on peut désigner sous le nom de « sens oral ».
Le rapport de Claparède a pour objet « les méthodes de la psy
chologie animale ». Nous reproduisons ci-dessous la classification ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 478
à laquelle le savant psychologue de Genève s'est arrêté. L'exposé de
Claparède n'a pas seulement le très grand intérêt d'offrir une étude
systématique des méthodes d'extrospection l — lesquelles ont trouvé
de si nombreuses applications dans la psychologie humaine; —
enrichi d'une multitude d'exemples bien choisis, il donne une idée
très complète des recherches de la psychologie animale depuis une
dizaine d'années.
MÉTHODES DE LA PSYCHOLOGIE ANIMALE
Observation.
I. En liberté.
II. En captivité.
Expérimentation.
I. Procédé analytique ou d'influence.
1. Méthode de réaction directe (détermination de l'influence d'un excitant).
a. Réaction naturelle.
b.acquise.
2. Méthode de choix (deux excitants simultanés).
a. Préférence naturelle.
b.acquise.
3 Méthode de réaction indirecte (inhibition, etc.).
4. de structure (méthode anatomique).
II. Procédé synthétique ou d'apprentissage.
1. Méthode d'apprentissage expérimental (procédé du labyrinthe, etc.).
2.de dressage. J. L. DES B.
0. PFUNGST. — Das Pferd des Herrn von Osten (Der kluge Hans).
Mit einer Einleitung von Prof. Dr C. Stumpf. — Un vol. in-8°,
193 p., Barth, Leipzig; 1907.
« Un cheval capable d'effectuer correctement des opérations
arithmétiques. Des personnes, d'une honorabilité indiscutable, qui
obtiennent des réponses de l'animal, en l'absence de son maître, et
qui assurent n'avoir usé d'aucun truc. Des milliers de spectateurs
assistant pendant des mois aux représentations données par M. von
Osten, sans parvenir à surprendre une communication entre le
dresseur et son sujet. Telle était l'énigme. Et en voici la clé : de
tout petits mouvements involontaires. »
Ces mots, que nous empruntons à la préface de Stumpf, résument
l'histoire du Kluge Hans et en marquent l'intérêt psychologique.
Cette histoire est curieuse et elle mérite, à divers titres, de retenir
l'attention. Nous nous y arrêterons un peu.
Le cheval répondait en inclinant ou en secouant la tête aux
questions qui comportaient un oui ou un non. Il désignait le haut
et le bas, la droite et la gauche, en tournant la tête dans la direction
1. Cf. Claparède. Classification et plan des méthodes psychologiques.
Archives de psychologie, VU, 321*365; 1908. ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 479
voulue. Il allait prendre l'objet qu'on lui indiquait. Il savait
compter en frappant le sol du sabot. Les quatre opérations de
l'arithmétique lui étaient familières. Il était en état de résoudre des
problèmes compliqués. On lui demandait, par exemple, combien
font 2/5 et 1/2. Hans frappait 9 coups, puis 10 coups, exprimant
ainsi le numérateur et le dénominateur de la somme cherchée. On
disait : « Je pense à un nombre. J'en retranche 9. Il me reste 3.
A quel nombre avais-je pensé? » L'animal répondait correct
ement 12.
Hans avait appris à lire. Il montrait sur un grand tableau le mot
qu'on prononçait devant lui. A l'aide d'un alphabet conventionnel,
il épelait en frappant tant de coups pour telle lettre. Sa mémoire
était remarquable. Il connaissait les monnaies, les cartes à jouer.
Il reconnaissait la photographie des personnes qu'il avait vues, ne
fût-ce qu'une fois. Il se montrait bon musicien. Il indiquait le nom
des notes qu'on lui faisait entendre, analysait un accord, distinguait
les consonances et les dissonances, etc. Bref, il ne lui manquait
que la parole et les pédagogues les plus expérimentés lui assignaient
l'intelligence d'un enfant de treize à quatorze ans.
Les questions pouvaient être posées par n'importe qui. Lorsque
M. von Osten était présent, les réponses étaient toujours correctes.
En l'absence de celui-ci, le cheval se trompait souvent et, plus
souvent encore, il ne répondait pas. Avec certaines personnes
toutefois et, notamment, avec Pfungst, il travaillait aussi bien
qu'avec son maître. Le fait est capital. Il suffit pour écarter l'hypo
thèse d'un truc de dressage auquel M. von Osten eût seul été en
état de recourir.
Ce point acquis, il restait à déterminer les moyens dont l'animal
disposait pour accomplir ses tours de force. C'est à Pfungst qu'il
appartient de les avoir mis en évidence.
Les épreuves auxquelles le cheval fut soumis étaient celles-là
mêmes qu'il avait l'habitude d'exécuter. Mais elles répétées,
dans chaque cas, sous deux formes différentes. Tantôt, l'expér
imentateur connaissait la question posée, tantôt il l'ignorait. Il pre
nait au hasard, par exemple, un carton portant un chiffre et, sans
l'avoir lu, il le montrait au cheval. Ou encore, il demandait à son
sujet d'épeler un mot prononcé en son absence. Les résultats de
l'expérience furent parfaitement nets. Hans ne répondait correcte
ment que lorsque l'expérimentateur, instruit de la question, était
lui-même en mesure de la résoudre. Dans tous les autres cas, il se
trouvait réduit à l'état de l'animal le plus ordinaire.
Ainsi la présence de l'expérimentateur et de l'expérimentateur
renseigné est indispensable au succès de l'épreuve. C'est donc que
l'expérimentateur transmet la réponse qu'il réclame. Bien plus,
c'est cette réponse seule que le cheval saisit et il suffit qu'elle ait
été exprimée — nous allons voir comment — pour que l'expérience
réussisse.
L'opinion commune a reconnu depuis longtemps au cheval une

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