Apports de l'imagerie fonctionnelle cérébrale à la modélisation des effets d'amorçage - article ; n°2 ; vol.102, pg 299-320

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L'année psychologique - Année 2002 - Volume 102 - Numéro 2 - Pages 299-320
Résumé
L'effet d'amorçage correspond à un changement dans l'habileté à traiter un stimulus résultant d'une rencontre spécifique préalable avec cet item ou avec un item qui lui est apparenté. Selon la nature des représentations sur lesquelles ils reposent, deux types d'amorçage sont différenciés : l'amorçage perceptif et l'amorçage conceptuel (ou sémantique). L'approche structurale postule que ces deux formes d'amorçage dépendraient de systèmes et substrats neuraux distincts. Les études d'imagerie cérébrale fonctionnelle représentent une nouvelle source d'inférence pour éprouver cette conception. Cet article expose les principaux résultats des études qui ont mis en œuvre les techniques hémodynamiques, telles que la tomographie par émission de positons et l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, et électrophysiologiques, telles que les potentiels évoqués. L'accent est porté sur l'apport de ces données à la compréhension des propriétés fonctionnelles de ce phénomène mnésique implicite en complémentarité de celles recueillies en psychologie expérimentale et en neuropsychologie.
Mots-clés : mémoire implicite, amorçage perceptif, amorçage conceptuel, imagerie fonctionnelle cérébrale, système de représentations perceptives, mémoire sémantique.
SUMMARY : Contribution of functional brain imaging to models of priming effects
Priming refers to a change in the ability to identify or produce an item as a result of a specific prior encounter with this item or a similar item. According to the nature of processed stimuli representations, two forms of priming are distinguished : perceptual and conceptual (or semantic) priming. The modular approach of memory postulates that these priming forms depend on different brain systems. Functional brain imaging represents a new way of testing this concept. This article presents the results of studies that have used positron emission tomography (PET) and functional magnetic resonance imaging (fMRl) to explore synaptic activity, and the electrophysiological techniques, such as event-relatedpotentials (ERP). Emphasis is placed on the contribution of these studies to specify the psychological and functional characteristics of priming, as well as on their convergence with experimental psychology and neuropsychological studies.
Key words : implicit memory, perceptual priming, conceptual priming, functional brain imaging, perceptual representation system, semantic memory.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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K. Lebketon
Francis Eustache
Apports de l'imagerie fonctionnelle cérébrale à la modélisation
des effets d'amorçage
In: L'année psychologique. 2002 vol. 102, n°2. pp. 299-320.
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Lebketon K., Eustache Francis. Apports de l'imagerie fonctionnelle cérébrale à la modélisation des effets d'amorçage. In:
L'année psychologique. 2002 vol. 102, n°2. pp. 299-320.
doi : 10.3406/psy.2002.29594
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2002_num_102_2_29594Résumé
Résumé
L'effet d'amorçage correspond à un changement dans l'habileté à traiter un stimulus résultant d'une
rencontre spécifique préalable avec cet item ou avec un item qui lui est apparenté. Selon la nature des
représentations sur lesquelles ils reposent, deux types d'amorçage sont différenciés : l'amorçage
perceptif et l'amorçage conceptuel (ou sémantique). L'approche structurale postule que ces deux
formes d'amorçage dépendraient de systèmes et substrats neuraux distincts. Les études d'imagerie
cérébrale fonctionnelle représentent une nouvelle source d'inférence pour éprouver cette conception.
Cet article expose les principaux résultats des études qui ont mis en œuvre les techniques
hémodynamiques, telles que la tomographie par émission de positons et l'imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle, et électrophysiologiques, telles que les potentiels évoqués. L'accent est porté
sur l'apport de ces données à la compréhension des propriétés fonctionnelles de ce phénomène
mnésique implicite en complémentarité de celles recueillies en psychologie expérimentale et en
neuropsychologie.
Mots-clés : mémoire implicite, amorçage perceptif, amorçage conceptuel, imagerie fonctionnelle
cérébrale, système de représentations perceptives, mémoire sémantique.
Abstract
SUMMARY : Contribution of functional brain imaging to models of priming effects
Priming refers to a change in the ability to identify or produce an item as a result of a specific prior
encounter with this item or a similar item. According to the nature of processed stimuli representations,
two forms of priming are distinguished : perceptual and conceptual (or semantic) priming. The modular
approach of memory postulates that these priming forms depend on different brain systems. Functional
brain imaging represents a new way of testing this concept. This article presents the results of studies
that have used positron emission tomography (PET) and functional magnetic resonance imaging (fMRl)
to explore synaptic activity, and the electrophysiological techniques, such as event-relatedpotentials
(ERP). Emphasis is placed on the contribution of these studies to specify the psychological and
functional characteristics of priming, as well as on their convergence with experimental psychology and
neuropsychological studies.
Key words : implicit memory, perceptual priming, conceptual priming, functional brain imaging,
perceptual representation system, semantic memory.L'Année psychologique, 2002, 102, 299-320
REVUES CRITIQUES
LEAD, Université de Bourgogne*
CNRS UMR 5022,
Laboratoire de Psychologie Expérimentale**
Université René-Descartes et EPHE
CNRS UMR 8581,
Laboratoire de Neuropsychologie**1
EMI INSERM - Université de Caen
APPORTS
DE L'IMAGERIE FONCTIONNELLE CÉRÉBRALE
À LA MODÉLISATION
DES EFFETS D'AMORÇAGE
par Karine LEBRETON* et Francis EUSTACHE**2
SUMMARY : Contribution of functional brain imaging to models of priming
effects
Priming refers to a change in the ability to identify or produce an item as a
result of a specific prior encounter with this item or a similar item. According
to the nature of processed stimuli representations, two forms of priming are
distinguished : perceptual and conceptual (or semantic) priming. The
modular approach of memory postulates that these priming forms depend on
different brain systems. Functional brain imaging represents a new way of
testing this concept. This article presents the results of studies that have used
positron emission tomography (PET) and functional magnetic resonance
imaging (fMRl) to explore synoptic activity, and the electrophysiological
techniques, such as event-related potentials (ERP). Emphasis is placed on the
contribution of these studies to specify the psychological and functional
characteristics of priming, as well as on their convergence with experimental
psychology and neuropsychological studies.
Key words : implicit memory, perceptual priming, conceptual priming,
functional brain imaging, perceptual representation system, semantic memory.
1. CHU Côte de Nacre, 14033 Caen Cedex.
2. E-mail : neuropsycho@chu-caen.fr. 300 Karine Lebreton et Francis Eustache
1. INTRODUCTION
DEFINITION ET PRECISIONS TERMINOLOGIQUES
Le phénomène d'amorçage correspond à l'effet, le plus souvent béné
fique, de la rencontre préalable avec un item spécifique sur notre habileté
subséquente à identifier, à juger, à produire ou à effectuer tout autre type
de tâche sur ce même stimulus (amorçage direct ou par répétition) ou un
autre qui lui est apparenté soit de manière perceptive, associative ou
sémantique (amorçage indirect) (Tulving et Schacter, 1990). Inaugurée
dans les années 1970 en psycholinguistique (Scarborough, Cortese et Scar
borough, 1977 ; Scarborough, Gerard, et Cortese, 1979), en neuropsychol
ogie (Warrington et Weiskrantz, 1968 ; 1970 ; 1974) et en psychologie
expérimentale (Jacoby et Dallas, 1981 ; Tulving, Schacter et Stark, 1982),
l'étude des effets d'amorçage a eu un retentissement majeur sur la compré
hension de la structure et du fonctionnement de la mémoire humaine. Sa
préservation dans le syndrome amnésique, contrastant avec une atteinte
massive des performances de ces patients aux épreuves classiques de rappel
et de reconnaissance, ainsi que l'effet différentiel de diverses variables
expérimentales sur ces deux mesures de la mémoire ont conduit Graf et
Schacter (1985) à proposer une terminologie qu'ils ont voulue consensuelle,
« qui semblait le mieux capturer la distinction que nous voulions souli
gner : mémoire implicite versus mémoire explicite » (Schacter, 1999,
p. 205). Bien que formulée d'un point de vue descriptif, n'impliquant pas
l'existence de systèmes mnésiques multiples, l'introduction de ces termes
n'en a pas moins suscité de nombreuses controverses, et le concept
« mémoire implicite » revêt encore aujourd'hui des acceptions multiples
selon les auteurs (voir, Schacter, 1987 ; 1990 ; 1999 ; Schacter et Graf,
1989 ; Schacter, Chiu et Ochsner, 1993 ; Roediger, 1990 ; Richardson-
Klavehn et Bjork, 1988 ; Richardson- Klavehn et Gardiner, 1996 ; Nicolas,
1994 ; 2000). Les principales critiques concernent la signification de la dis
tinction mémoire implicite / mémoire explicite selon qu'elle différencie des
tâches de et/ou les états mentaux et processus sous-jacents, la
notion de conscience et les conceptions unitaires et multisystèmes de la
mémoire étant au cœur du débat. Initialement, l'opposition mémoire
implicite versus mémoire explicite visait à distinguer à la fois deux catégor
ies de tâches et deux « expressions de la mémoire » sur la base d'une des
cription phénoménologique de l'expérience qu'un sujet a lors de la récupé
ration d'une information. La mémoire implicite recouvre les situations
dans lesquelles un sujet n'a pas conscience que ses réponses sont la consé
quence immédiate de son activité lors de la présentation initiale des st
imuli, contrairement aux épreuves de mémoire explicite. En ce sens, le
terme mémoire implicite est synonyme de « mémoire inconsciente » ou de
« mémoire sans prise de conscience ». Critiquant cette double signification, Imagerie fonctionnelle et effets d'amorçage 301
certains auteurs ont préféré la nomenclature tests directs versus tests indi
rects de mémoire qui, selon eux, se rapportent seulement aux consignes et
méthodes de mesure de la mémoire sans faire d'inférence sur les processus
sous-tendant la performance ( Richardson- Klavehn et Bjork, 1988). Toutef
ois, il n'est pas non plus certain que les sujets se conforment aux consignes
qui leur sont administrées et il existe également des épreuves d'amorçage
direct et indirect d'où l'ambiguïté de ces termes (Roediger, 1990). Ultérieu
rement, Schacter et Graf (1989) ont précisé leur définition sur la base d'un
critère d'intentionnalité. La mémoire explicite fait référence à l'acte inten
tionnel de récupération d'une information récemment étudiée alors que la
mémoire implicite se rapporte à la récupération non intentionnelle du
matériel préalablement traité. Les termes mémoire explicite et mémoire
implicite sont ainsi des synonymes, respectivement, de souvenir délibéré,
intentionnel ou volontaire versus souvenir incident, non intentionnel, invo
lontaire. Ces discussions demeurent aujourd'hui encore centrales dans la
définition des effets d'amorçage, et un élément de réponse concerne la
diversité des paradigmes expérimentaux et du ou des objectif(s) sous-
jacent(s) à leur utilisation selon les domaines de recherche. Par exemple,
certaines situations d'amorçage renvoient davantage à la notion d'absence
de conscience intentionnelle de rappeler ou d'utiliser tel item préalablement
traité, mais elle n'exclut pas la possibilité que le sujet ait conscience que sa
performance a été affectée par la rencontre préalable avec cet item. Au con
traire, d'autres situations y associent également l'absence de conscience
phénoménale d'exposition initiale à cet item. Par ailleurs, certains paradig
mes comportent deux phases distinctes (phase d'étude et phase de test)
dans lesquelles les items sont présentés par bloc et où la tâche du sujet peut
être identique ou différente selon la phase. Par exemple, dans une version
classique de l'épreuve de complètement de trigrammes, les sujets effectuent
au préalable une tâche d'orientation sur des mots cibles, tel que compter
des voyelles (traitement perceptif) ou construire une phrase contenant le
mot (traitement sémantique). Lors du test, ils ont pour consigne de complét
er, avec le premier mot qui leur vient à l'esprit, des trigrammes correspon
dant au début des mots étudiés ou à des débuts de mots non étudiés.
L'amorçage est révélé par le fait que les sujets produisent plus fréquem
ment les mots préalablement traités, plutôt que d'autres. Dans d'autres
paradigmes, les items amorces et cibles sont présentés successivement
(ex. lion-tigre) et la tâche du sujet peut également être identique ou diffé
rente, comme dans la décision lexicale, dans laquelle les sujets doivent déci
der si un agencement de lettres correspond à un mot ou à un non-mot.
L'effet d'amorçage est attesté par une réduction de la latence dans la prise
de décision pour les items amorcés. Enfin, pour certains auteurs, les disso
ciations expérimentales et neuropsychologiques observées entre l'amorçage
et la mémoire explicite reflète la mise enjeu de processus différents opérant
dans un système de mémoire unique (Mandler, 1980 ; Jacoby et Dallas,
1981 ; Carbonnel, 2000) alors que pour d'autres, elles étayent la distinction
entre des systèmes mnésiques indépendants (pour revues, Eustache, 1996 ; 302 Karine Lebreton et Francis Eustache
Eustache, Desgranges, Guillery et Lebreton, 2000). La nature des états de
conscience impliqués dans les épreuves, les différences méthodologiques
entre les paradigmes, et les conceptions théoriques sous-jacentes des cher
cheurs explorant l'amorçage soulignent la complexité de l'étude de ce phé
nomène mnésique mais également son intérêt et la nécessité pour les recher
ches futures de spécifier plus précisément ces différents aspects. De telles
études devraient notamment bénéficier du développement de méthodolog
ies permettant d'évaluer les états de conscience objectifs et subjectifs que
le sujet a ou n'a pas de sa performance d'amorçage.
CONCEPTION STRUCTURALE DE L'AMORÇAGE
D'APRÈS TULVING, SCHACTER ET COLLABORATEURS
Confrontés à une absence de cadre théorique pertinent pour rendre
compte des effets d'amorçage à partir des dichotomies de la mémoire jus
qu'alors décrites dans la littérature (mémoire épisodique versus mémoire
sémantique, mémoire procédurale versus mémoire déclarative), Tulving et
Schacter en 1990 ont postulé l'existence d'un système de représentations
perceptives (PRS pour Perceptual Representation System) pour rendre
compte des effets d'amorçage mesurés dans les tests implicites de nature
perceptive et lexicale. Au cours de ces dix dernières années, cette concep
tion a été particulièrement développée et précisée par Schacter et ses coll
aborateurs qui ont postulé un fractionnement du PRS en une classe de sous-
systèmes PRS (Schacter, 1992 ; 1996 ; Schacter et al., 1993 ; Ochsner, Chiu
et Schacter, 1994). Ces systèmes perceptifs sont distincts des autres systè
mes mnésiques (épisodique, sémantique et procédural) tout en interagis
sant étroitement avec eux (Tulving, 1991 ; 1995). Ils ont en commun
d'opérer à un niveau présémantique sur des informations perceptives spéci
fiques à un domaine, de sous-tendre des expressions non conscientes de la
mémoire et d'avoir une base corticale. L'idée générale est que l'étude d'un
mot ou d'un objet active ou crée une représentation de sa structure percep
tive dans le PRS qui facilite le traitement ultérieur de ce même stimulus à
partir d'indices perceptifs réduits. Trois sous-systèmes PRS ont été postul
és : un PRS de la forme visuelle des mots ( « visual word form system » )
mis en jeu dans l'amorçage visuel lexical, un PRS de descriptions structural
es des objets ( « object form system » ) impliqué dans l'amorçage pour des
objets, et un PRS de la forme auditive des mots ( « auditory word form sys
tem » ) sous-tendant l'amorçage auditif de mots. Récemment, divers fra
ctionnements au sein de ces PRS ont été envisagés distinguant des systèmes
spécifiques versus abstraits de la forme perceptive des items (voir Marsolek,
Kosslyn et Squire, 1992 ; Marsolek, Squire, Kosslyn et Lulenski, 1994 ;
Marsolek, 1995 ; 1999 ; Schacter et Church, 1992). En revanche, ces PRS ne
joueraient aucun rôle dans les effets d'amorçage qui reposent sur les pro
priétés signifiantes ou associatives des stimuli et qui refléteraient l'ajout ou
la modification d'informations en mémoire sémantique. Imagerie fonctionnelle et effets d'amorçage 303
Selon Schacter et Tulving (1996), les systèmes de mémoire diffèrent
entre eux quant à leurs règles de fonctionnement, aux types d'informations
qu'ils traitent et aux substrats cérébraux qui les sous-tendent. Les auteurs
suggèrent plusieurs critères théoriques et opérationnels pour postuler
l'existence d'un système de mémoire (pour revue, Eustache et al., 2000). La
pertinence d'une telle approche repose, notamment, sur la mise en évidence
de dissociations (simples et doubles) dans des domaines de recherche variés
et nécessite de les confronter entre elles. Les progrès réalisés en imagerie
fonctionnelle cérébrale depuis ces vingt dernières années fournissent en ce
sens une nouvelle source d'inférence pour préciser les substrats neuraux et
les propriétés fonctionnelles de l'amorçage. La suite de cet article expose les
principaux résultats de ces travaux. Les études portant sur des sujets sains
et utilisant la tomographie par émission de positons (TEP), l'imagerie par
résonance magnétique fonctionnelle (iRMf) et les potentiels évoqués ou
potentiels liés à des événements (en anglais ERP pour event-related potent
ials) sont développées (pour une revue des études réalisées chez des
patients, voir Desgranges, Lebreton et Eustache, 1998). L'accent est porté
sur l'apport de ces données à la conception structurale des effets
d'amorçage d'une part, en montrant leur complémentarité avec les données
expérimentales et neuropsychologiques et d'autre part, en discutant leurs
limites et les questions théoriques qu'elles soulèvent.
2. APPORTS DES ÉTUDES EN TEP ET EN IRMf
Les études d'activation en TEP et IRMf consistent à mesurer les modifi
cations vasculaires provoquées par les variations du métabolisme local
associées à la réalisation d'un processus cognitif par détection des varia
tions relatives du taux d'un marqueur exogène (injection d'eau marquée à
l'oxygène 15, H2O15) dans le cas de la TEP ou endogène aux propriétés para-
magnétiques (la déoxyhémoglobine) dans le cas de l'iRMf (pour revue,
Dehaene, 1997). Le travail princeps dans le domaine de l'amorçage est celui
de Squire, Ojemann, Miezin, Petersen, Videen et Raichle (1992) qui ont
comparé les modifications cérébrales associées au rappel indicé et à
l'amorçage visuel de mots. Les auteurs utilisent le paradigme classique de
complètement de trigrammes (débuts de mots de trois lettres). L'épreuve
comporte deux phases. Lors de la première (phase d'étude), les sujets doi
vent effectuer un traitement sémantique sur des mots cibles (juger le carac
tère agréable des mots sur une échelle en cinq points). Lors de la seconde
(phase de test), ils doivent générer un mot commençant par les trigrammes
présentés dans différentes conditions. Selon la nature des et de
la consigne donnée lors de la phase de test, ce paradigme permet d'évaluer
deux formes de mémoire. Dans la condition de mémoire explicite, la moitié
des trigrammes correspondent à des débuts de mots étudiés et les sujets
sont invités à utiliser les trigrammes comme indices pour rappeler les mots 304 Karine Lebreton et Francis Eustache
de la liste initiale (rappel indicé). Dans la condition de mémoire implicite,
ils doivent les compléter avec le premier mot qui leur vient à l'esprit. La
même consigne est proposée dans la condition de référence, mais cette fois
les trigrammes n'ont fait l'objet d'aucun traitement préalable. L'effet
d'amorçage se traduit par le fait que dans la condition de mémoire implic
ite, les sujets complètent plus souvent les trigrammes par les mots vus
auparavant. Les auteurs montrent que cet effet est associé à une réduction
du débit sanguin cérébral régional (DSCr) dans le cortex occipital, au niveau
du gyrus lingual, plus marqué à droite alors que le rappel indicé entraîne
une activation dans le cortex frontal droit et la région hippocampique
droite. L'activation hippocampique est également observée dans la condi
tion de mémoire implicite. Celle-ci est interprétée comme le reflet de straté
gies de récupération volontaire notamment du fait des caractéristiques
méthodologiques de cette recherche (traitement sémantique de stimuli
répétés deux fois lors de la phase d'étude) (voir Schacter, Alpert, Savage,
Rauch et Albert, 1996 pour une confirmation de ce point).
Cette étude originale a fourni le premier argument anatomo-
fonctionnel étayant la distinction entre mémoire implicite et mémoire
explicite. Le rôle des régions frontales et hippocampiques dans la
explicite est maintenant largement documenté (pour revue, Desgranges,
Baron et Eustache, 1998). L'exploration des substrats neuraux des effets
d'amorçage a suscité moins d'intérêt. La conclusion majeure qui émerge de
ces travaux suggère un corrélat neural de l'amorçage différent de celui de la
mémoire explicite et caractérisé par des diminutions significatives de la
quantité d'activation présente dans des aires cérébrales spécifiques (pour
revues, Schacter et Buckner, 1998 a et b ; Buckner et Koutstaal, 1998 ;
Wiggs et Martin, 1998 ; Cabeza et Nyberg, 2000). Sur un plan physiolo
gique, ces diminutions rendent compte du « principe d'économie céré
brale » : l'activité neurale nécessaire au traitement d'un stimulus est
moindre si ce stimulus a déjà été traité.
A l'instar de Squire et al. (1992), beaucoup d'études consacrées à
l'amorçage ont mis en œuvre le paradigme de complètement de trigrammes
de mots. Plus récemment, divers paradigmes, types de stimuli et manipulat
ions expérimentales ont été évalués. Les résultats recueillis mettent en évi
dence des diminutions du DSCr associées aux effets d'amorçage dans des
régions cérébrales distinctes selon la nature des représentations manipulées
dans la tâche. Une première dissociation concerne les effets d'amorçage
mesurés dans les épreuves qui induisent un traitement sémantique des
items cibles et ceux observés dans les paradigmes qui favorisent un trait
ement perceptif ou physique des stimuli. Par exemple, une étude
d'activation en TEP a montré que la génération de verbes à partir de noms
répétés comparés à des noms nouveaux entraînent des diminutions de DSCr
dans le cortex préfrontal gauche (Raichle, Fiez, Videen, MacLeod, Pardo,
Fox et Petersen, 1994). Des réductions frontales similaires ont été obser
vées en IRMf avec la tâche de classification de mots concrets/abstraits
(Demb, Desmond, Wagner, Vaidya, Glover et Gabrieli, 1995 ; Gabrieli, Imagerie fonctionnelle et effets d'amorçage 305
Desmond, Demb, Wagner, Stone, Vaidya et Glover, 1996), de génération
de mots en réponse à des indices visuels ou oraux (Buckner, Koutstaal,
Schacter et Rosen, 2000), de décision lexicale (West, Dale, Grève, Kuper-
berg, Waters et Caplan, 2000), de détection de mots (Schnyder, Ryan et
Trouard, 2000), de classification d'objets et de vivants / non vivants
(Wagner, Desmond, Demb, Glover et Gabrieli, 1997) et de classification
d'objets pivotant ou non sur eux-mêmes (Buckner, Goodman, Burock,
Rotte, Koutstaal, Schacter, Rosen et Dale, 1998). Par opposition, plusieurs
études ont confirmé la réduction de l'activité cérébrale dans la région occi
pitale révélée par Squire et al. (1992) avec le paradigme de complètement
de trigrammes de mots vus ou entendus (Schacter et al., 1996 ; Bäckman,
Almkvist, Andersson, Nordberg, Winblad, Reineck et Langström, 1997 ;
Badgaiyan, Schacter et Alpert, 1999 ; Schacter, Badgaiyan et Alpert,
1999). Le rôle du cortex postérieur dans les effets d'amorçage a également
été montré avec d'autres épreuves telles que le complètement de fragments
de mots (Blaxton, Bookheimer, Zeffiro, Figlozzi, Gaillard et Theodore,
1996), et plus récemment l'identification tachistoscopique de mots (Lebre-
ton, Desgranges, Chajari, Perchey, Beaudoin, Baron et Eustache, 2000),
d'images (Lebreton, Desgranges, Landeau, Baron et Eustache, 2001), ou de
symboles et de visages familiers (Henson, Shallice et Dolan, 2000).
Cette dissociation renvoie à la distinction proposée par Tulving et
Schacter (1990) entre l'amorçage conceptuel ou sémantique — qui repose
sur les propriétés signifiantes des stimuli - et l'amorçage perceptif — réalisé
sur la base de leurs caractéristiques physiques ou de surface. Les données de
l'imagerie cérébrale fonctionnelle indiquent que certaines régions corticales
postérieures sous-tendraient spécifiquement l'amorçage perceptif alors que
l'amorçage conceptuel impliquerait des régions préfrontales. Ces résultats
sont en accord avec les travaux menés en psychologie expérimentale qui
montrent l'effet différentiel de diverses variables expérimentales sur la
mémoire explicite et les effets d'amorçage, d'une part, et sur l'amplitude de
ces deux formes d'amorçage, d'autre part (Roediger et McDermott, 1993).
Par exemple, le changement des caractéristiques perceptives ou physiques
des stimuli entre l'étude et le test tels que la modalité (auditive/visuelle), les
attributs de surface (casse des lettres, typographie...) ou le format symbol
ique des stimuli (mots/images), réduit les effets d'amorçage perceptif mais
influence rarement la mémoire explicite et les effets conceptuel.
À l'inverse, les performances à ces deux dernières formes de mémoire sont
sensibles au niveau de la profondeur de l'encodage des stimuli alors que
l'amorçage perceptif l'est rarement. Les données de la neuropsychologie
fournissent également des arguments dans ce sens. Elles suggèrent que les
effets d'amorçage ne dépendent pas des structures hippocampiques et dien-
céphaliques altérées dans le syndrome amnésique comme en témoigne la
préservation des effets d'amorçage contrastant avec une atteinte massive
de la mémoire explicite chez ces patients. De plus, des patterns de perfo
rmances distincts aux tests évaluant l'amorçage perceptif et conceptuel ont
été mis en évidence chez des patients atteints d'un syndrome démentiel Karine Lebreton et Francis Eustache 306
(Keane, Gabrieli, Fennema, Growdon et Corkin, 1991 ; Gabrieli, Keane,
Stanger, Kjelgaard, Corkin et Growdon, 1994 ; Fleischman, Gabrieli,
Rinaldi, Reminger, Grinnell, Lange et Shapiro, 1997 ; Gershberg, 1997) ou
de lésions corticales focales (Gabrieli, Fleischman, Keane, Reminger et
Morrell, 1995 ; Keane, Gabrieli, Mapstone, Johnson et Corkin, 1995 ; Swick
et Knight, 1995 ; 1996 ; Srinivas, Breedin, Coslett et Saffran, 1997 ;
Nielsen-Bohlman, Ciranni, Shimamura et Knight, 1997).
En complémentarité des arguments expérimentaux et neuropsycholog
iques, les données anatomo-fonctionnelles confortent donc l'approche
« multisystèmes » développée par Schacter, Tulving et collaborateurs qui
postulent que l'amorçage perceptif et l'amorçage conceptuel refléteraient
les opérations de systèmes cérébraux distincts (Tulving et Schacter, 1990 ;
Schacter, 1992 ; 1996 ; Schacter et al., 1993 ; Ochsner et al., 1994). Les don
nées d'imagerie cérébrale suggèrent en effet que le cortex occipital est le
substrat neural privilégié du PRS. En revanche, de nombreuses études ont
montré le rôle des régions préfrontales gauches dans des tâches sémanti
ques (pour revue voir Desgranges, Bernard et Eustache, 2001) confortant
l'idée que l'amorçage conceptuel reflète l'accès automatique aux connais
sances sémantiques stockées en mémoire sémantique.
Plusieurs critiques méthodologiques et limites théoriques peuvent tou
tefois être considérées dans ces études qui n'ont que trop rarement exploité
la richesse des données fournies par les travaux expérimentaux antérieurs.
Premièrement, les recherches consacrées à l'amorçage perceptif ont princ
ipalement mis en œuvre le paradigme de complètement de trigrammes dont
la nature perceptive « pure » est controversée (Keane et al., 1991). De plus,
les tâches d'orientation utilisées lors de la phase d'étude et les indices four
nis lors du test ne reposent pas toujours sur les propriétés perceptives des
Stimuli. D'autre part, l'évaluation de l'amorçage perceptif pour du matériel
non verbal ou ne possédant pas de représentations préexistantes en
mémoire ainsi que l'effet de diverses variables expérimentales, telle que la
manipulation des attributs perceptifs des stimuli entre les phases d'étude et
de test (modalité, changement de format symbolique des items ou de forme
graphique des mots) ou la profondeur de traitement, ont été peu ou pas
explorés. Ces dernières critiques peuvent également être évoquées concer
nant l'amorçage conceptuel. Enfin, les effets conjoints d'amorçage percept
if et conceptuel lors de la réalisation d'une même tâche restent aussi à élu
cider. De telles études sont pourtant d'un grand intérêt pour préciser la
nature des représentations traitées par le ou les système(s) supposé(s) sous-
tendre l'amorçage ainsi que pour spécifier leurs règles de fonctionnement.
Par exemple, l'observation en psychologie expérimentale d'un amor
çage résiduel après changement du format graphique des mots entre l'étude
et le test a conduit à distinguer deux sous-systèmes de la forme visuelle des
mots : l'un impliqué dans les représentations de la forme visuelle spécifique
des mots et l'autre dans la forme visuelle abstraite des mots. Les recherches
réalisées avec la technique de présentation tachistoscopique en champ
visuel divisé par l'équipe de Marsolek et ses collaborateurs (1992 ; 1994 ;

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