Appréhension des relations spatiales et lésions cérébrales chez l'homme - article ; n°2 ; vol.76, pg 515-539

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L'année psychologique - Année 1976 - Volume 76 - Numéro 2 - Pages 515-539
Résumé
Certaines lésions cérébrales perturbent les fonctions d'analyse des relations spatiales entre les éléments de l'environnement perceptif. Les auteurs décrivent quelques catégories de tâches utilisées dans les études de neuropsychologie (localisation motrice, perception des directions, exploration de l'espace, reconnaissance de formes, reconstruction d'un modèle spatial, représentation d'un schéma spatial) et recherchent quels aspects des performances sont perturbés, et par quelles modalités du facteur expérimental « lésion cérébrale ».
Summary
Certain cerebral lesions disturb the analysis of spatial relationships among perceptual environmental elements. In neuropsychological studies, different types of tasks were presented to assess : motor localization, perception of direction, form recognition, exploration of space, reconstruction of spatial patterns, and representation of a spatial schema. Results on the different tasks were studied in relation to site of cerebral lesions.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
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Jeanine Blanc-Garin
S. Julien-Benichou
Appréhension des relations spatiales et lésions cérébrales chez
l'homme
In: L'année psychologique. 1976 vol. 76, n°2. pp. 515-539.
Résumé
Certaines lésions cérébrales perturbent les fonctions d'analyse des relations spatiales entre les éléments de l'environnement
perceptif. Les auteurs décrivent quelques catégories de tâches utilisées dans les études de neuropsychologie (localisation
motrice, perception des directions, exploration de l'espace, reconnaissance de formes, reconstruction d'un modèle spatial,
représentation d'un schéma spatial) et recherchent quels aspects des performances sont perturbés, et par quelles modalités du
facteur expérimental « lésion cérébrale ».
Abstract
Summary
Certain cerebral lesions disturb the analysis of spatial relationships among perceptual environmental elements. In
neuropsychological studies, different types of tasks were presented to assess : motor localization, perception of direction, form
recognition, exploration of space, reconstruction of spatial patterns, and representation of a spatial schema. Results on the
different tasks were studied in relation to site of cerebral lesions.
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Blanc-Garin Jeanine, Julien-Benichou S. Appréhension des relations spatiales et lésions cérébrales chez l'homme. In: L'année
psychologique. 1976 vol. 76, n°2. pp. 515-539.
doi : 10.3406/psy.1976.28160
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1976_num_76_2_28160Année psychol.
1976, 76, 515-540
REVUES CRITIQUES
APPRÉHENSION DES RELATIONS SPATIALES
ET LÉSIONS CÉRÉBRALES CHEZ L'HOMME
par Jeanine Blanc-Garin et Suzanne Julien-Benichou
Université de Provence
Laboratoire de Psychophysiologie1
SUMMARY
Certain cerebral lesions disturb the analysis of spatial relationships
among perceptual environmental elements. In neuropsychological studies,
different types of tasks were presented to assess : motor localization,
perception of direction, form recognition, exploration of space, reconstruc
tion of spatial patterns, and representation of a spatial schema. Results
on the different tasks were studied in relation to site of cerebral lesions.
Dans un article de 1963, Teuber note sa déception devant la simpli
cité des noms qui évoquent les problèmes centraux en psychologie :
« la perception de l'espace est de ceux-ci » ; il souligne le danger d'utiliser
un mot trop simple et unique, qui incite à postuler une fonction uni
taire ; « en fait, des réalisations si complexes doivent impliquer de
nombreux processus pour lesquels nous n'avons même pas de nom »
(p. 47).
Plus d'une décennie après cette déclaration, si ces processus ne
sont pas encore tous précisés, il est néanmoins certain qu'il n'existe
pas une fonction unitaire qui assumerait l'appréhension de l'espace,
mais plutôt des systèmes divers, ou différents types d'analyse qui
prennent en charge des aspects variés du traitement des données spat
iales. Les lésions cérébrales, en perturbant tel ou tel système de façon
préférentielle peuvent en révéler l'autonomie relative et montrer le
rôle de chacun dans l'économie de l'ensemble.
1. 13397 Marseille cedex 4. REVUES CRITIQUES 516
Trois articles récents ont abordé ce problème des modalités de
désorganisation des fonctions qui permettent l'appréhension de l'espace,
lors des lésions cérébrales : Hécaen (1972 et 1973), de Renzi (1974).
Nous y renvoyons le lecteur, nous nous y référerons et essaierons d'une
part de voir en particulier les travaux publiés depuis, et d'autre part,
d'envisager les faits sous un angle un peu différent : plutôt que de consi
dérer d'abord l'expression des troubles pathologiques, nous essaierons
de décrire et de catégoriser les tâches proposées aux malades (où se
révèlent ces troubles), de rechercher quels processus de traitement
doivent être mis en jeu, de saisir quels aspects sont perturbés et par
quelles modalités du facteur expérimental « lésion cérébrale ».
Précisons quelque peu la terminologie employée : nous utilisons
le terme d'appréhension, plus général et moins précis que celui de
perception, pour référer à toute prise d'information, qu'elle se situe au
niveau d'une utilisation des données sans nécessaire prise de conscience
perceptive ou qu'elle exige la mise en œuvre de constructions repré
sentatives. Par « données spatiales » nous renvoyons aux caractéristiques
physiques des stimulus ; nous réservons le terme « information » (sans
référence à la Théorie de l'Information), pour parler dans un sens proche
de l'étymologie, de la « mise en forme » qu'a effectuée le sujet ; c'est
une « donnée » traitée par l'organisme ; un même ensemble de données
physiques peut susciter des informations différentes suivant le trait
ement qu'en réalise l'organisme. Un objet appartient potentiellement
à de nombreux réseaux de relations spatiales dont quelques-uns seul
ement sont pertinents à un moment donné, utiles pour un comportement
précis, ou accessibles aux possibilités de traitement d'un sujet. Ainsi,
les éléments d'un champ spatial peuvent être traités suivant des critères
topologiques de proximité et d'ordre ou bien être considérés comme
organisés suivant des coordonnées euclidiennes. Les données de l'espace
sont donc multiples, disponibles et plus riches que les informations
extraites, à un moment donné, par un sujet particulier ; pour le psycho
logue cependant, l'intérêt est situé au niveau des modes de traitement
effectués, des informations récoltées.
C'est à l'appréhension des relations possibles entre des éléments
discrets que nous limiterons notre champ d'investigation dans le présent
travail ; il s'agit du traitement des données de l'environnement à un
niveau perceptivo-cognitif, qui implique le traitement sensoriel aboutis
sant à la discrimination. Si les travaux cités concernent le plus souvent
la vision, c'est parce que cette modalité constitue un canal d'entrée
privilégié (mais pas unique) pour les données de l'environnement et
que, au niveau humain surtout, elle fournit des matériaux sensoriels
particulièrement riches sur lesquels s'exercent les transformations
cognitives. Ainsi, nous n'envisagerons pas ici les aspects proprement
sensoriels (la discrimination spatiale, visuelle ou tactile, par exemple) ;
de même, nous considérerons l'activité motrice, non dans son organi- J. BLANC-GARIN ET S. JULIEN-BENICHOU 517
sation et ses déterminants spatiaux, mais seulement dans la mesure où
l'on utilise, au niveau de la variable dépendante, des comportements
moteurs qui sous-tendent l'appréhension de relations entre les données.
Avant d'aborder les travaux de neuropsychologie humaine, nous
indiquerons brièvement quelques faits mis en évidence dans d'autres
disciplines psychologiques (développement génétique humain et expé
rimentation animale) et qui montrent la diversité et la complexité des
traitements perceptivo-cognitifs des données spatiales.
Concernant le développement génétique humain, nous renvoyons
le lecteur à des sources plus spécialisées (entre autres : Piaget et Inhelder,
1947 ; Vurpillot, 1972 ; Hart et Moore, 1973 ; Pinol-Douriez, 1975).
Nous remarquerons seulement la longue durée sur laquelle s'étale la
construction de l'espace. Les données concernant les relations spatiales
entre des éléments d'un champ sensoriel sont utilisées très tôt dans la
genèse au plan perceptif et permettent l'élaboration d'informations
spatiales : la perception du relief, la constance des grandeurs, une coordi
nation visuo-manuelle adéquate en constituent des exemples. Mais les
relations spatiales ne sont saisies en tant que telles que beaucoup plus
tard, et surtout, la construction des divers rapports spatiaux, au niveau
représentatif, s'échelonne sur plusieurs années ; si certains rapports
(tels ceux de proximité, de voisinage, d'ouverture-fermeture) sont
saisis dès 4-5 ans, la coordination des points de vue qui caractérise
l'espace projectif, et l'utilisation des systèmes de coordonnées permet
tant de situer les éléments dans un espace métrique, ne sont possibles
que beaucoup plus tard (après 8-10 ans ; Piaget et Inhelder, 1947).
En fait, cette évolution est possible grâce au développement intellectuel
général ; le traitement des données spatiales à ce niveau s'effectue par
des opérations cognitives. Chez l'adulte, si certaines tâches d'analyses
spatiales sont automatisées, beaucoup gardent une forte composante
cognitive et constituent une lourde charge pour le système de traite
ment. Ces constructions, acquises lentement et tardivement sont très
fragiles et se révèlent très sensibles aux atteintes corticales.
Les travaux concernant le traitement des données spatiales, effectués
sur l'animal dans une perspective psychophysiologique ont permis de
mettre en évidence deux types de différenciation :
— Une première dissociation, constatée à divers niveaux phylo-
génétiques, pour les données visuelles, concerne la localisation et
la discrimination des formes ; on parle souvent d'un « double sys
tème visuel » (Humphrey et Weiskrantz, 1967 ; Trevarthen, 1968 ;
Schneider, 1969) :
— un système sous-cortical, chargé de la localisation ; après l'ablation
du cortex strié, si l'animal a acquis auparavant un apprentissage
de lieu, les acquisitions persistent, mais les discriminations de
formes sont abolies. Des faits expérimentaux plus récents permettent 518 REVUES CRITIQUES
de penser que, chez les mammifères supérieurs tout au moins, ce
type de traitement se poursuit au niveau du cortex pariétal où
convergent les signaux visuels et somesthésiques et d'où partent
les commandes motrices (Hyvärinen et Poranen, 1974) ;
— un système cortical (zone occipitale) qui permet les distinctions de
formes.
— Un deuxième type de différenciation peut être obtenu, à partir
des entrées visuelles et chez des mammifères supérieurs (Pohl, 1970,
1973 ; Mishkin, 1972) et intéresse les fonctions du cortex :
— la zone occipitale préstriée et inféro-temporale est indispensable
pour la discrimination des formes et des objets ;
— la zone frontale joue un rôle dans la « lecture » des positions de l'objet
par rapport au corps propre (à droite et à gauche du sujet, par
exemple) ;
— la zone pariétale est nécessaire pour les repérages spatiaux où la
référence est, non plus le corps propre, mais un autre objet de
l'environnement.
— Il faut ajouter une troisième différenciation, que l'on n'a pas
mise en évidence chez l'animal mais qui se révèle très importante chez
l'homme : la dissymétrie hémisphérique. Depuis la fin du siècle dernier,
on sait que l'hémisphère gauche règle le langage humain et l'on avait
l'habitude de parler d'hémisphère « majeur » et de lui attribuer le rôle
essentiel dans l'élaboration et l'expression des fonctions cognitives en
général. Depuis une vingtaine d'années (McFie, Piercy et Zangwill,
1950 ; Hécaen, Ajuriaguerra et Massonet, 1951), on a appris que l'hémi
sphère droit est plus ou moins impliqué dans le traitement des données
spatiales, mais les formes et les modalités de cette participation restent
des problèmes ouverts, comme on le verra par la suite. Le rôle spécifique
de l'hémisphère gauche est d'ailleurs remis en question et Kimura
avance l'hypothèse suivant laquelle la fonction fondamentale de celui-ci
résiderait dans l'organisation temporelle de la motricité fine (motor
sequencing), sans considération de la nature verbale de la tâche (Kimura
et Archibald, 1974 ; Kimura, 1976).
Au niveau humain en particulier, les modes de désorganisation
des conduites spatiales engendrées par des lésions cérébrales sont en
effet très nombreux, ce qui laisse supposer la pluralité des systèmes
de traitement. Ces systèmes sont sollicités à partir de tâches différentes
proposées aux sujets lésés cérébraux. Pour examiner les résultats obtenus
dans les travaux expérimentaux effectués en neuropsychologie, nous
avons distingué plusieurs catégories de tâches. La justification de ce
classement peut être résumée en deux critères : la quantité de données
à traiter (distribuées dans le temps et l'espace) et l'organisation de la
conduite élaborée à partir de ces données. Nous essaierons, pour chaque J. BLANC-GARIN ET S. JULIEN-BENICHOU 519
type de tâche, d'analyser les processus qui doivent être mis en jeu
et de rechercher si un aspect du dysfonctionnement joue un rôle
prépondérant.
I. — Localisation motrice
Dans ces tâches le sujet doit réagir à l'apparition d'un stimulus
ponctuel par une réponse motrice immédiate : saccade oculaire ou
pointage de la main.
Les lésions du cortex strié, qui déterminent des zones de cécité
(scotomes) n'empêchent pas cependant une « vision résiduelle » ; Pöppel,
Held et Frost (1973) présentent des cibles lumineuses dans les zones
aveugles et enregistrent les mouvements oculaires : chez les quatre
sujets, on note une augmentation de l'amplitude des saccades lorsque
l'excentricité de la cible est accrue.
Sanders et coll. (1974 a ; 1974 b) étudient de façon extensive un
sujet présentant un déficit du champ visuel gauche (hémianopsie),
à la suite d'une large excision de la région calcarine : le malade peut
déplacer son regard vers les points lumineux situés dans le champ
aveugle ; il les localise de la main avec exactitude alors qu'il affirme
ne rien voir et répondre au hasard.
Perenin et Jeannerod (1975) utilisent une épreuve analogue : les
deux sujets porteurs de lésions prégéniculées ne donnent jamais de
localisation ; les six sujets ayant une lésion occipitale peuvent localiser
le stimulus par pointage mais jamais discriminer les formes ; ces auteurs
notent également la dissociation entre la réponse motrice adéquate et la
conscience perceptive.
Le traitement des données nécessaire au déclenchement d'une
activité (oculaire ou manuelle) orientée vers la position du stimulus
peut donc être pris en charge, chez l'homme également, par le système
extragéniculé. Ce type d'activité peut s'organiser dans « l'espace de la
vision ambiante, unifié dans les circuits du mésencéphale » (Trevar-
then, 1974), ou mettre en jeu un système cortical pariétal, sans nécessaire
participation occipitale.
II. — Perception de la direction
Les stimulus étant proposés dans la modalité visuelle ou tactile
(points alignés, droite lumineuse l'obscurité, baguettes à manip
uler), la tâche du sujet consiste à ajuster un stimulus pour obtenir
la direction du stimulus de référence.
Les ajustements de direction que présente Teuber (1963) concernent
une interaction visuo-posturale (effet d'Aubert) : on demande à un
sujet de régler une ligne lumineuse dans l'obscurité de façon à obtenir
la verticalité, alors que l'axe de son corps est incliné de quelques degrés ;
la référence posturale étant perturbée, la tâche est difficile et le sujet ■
REVUES CRITIQUES 520
normal compense en faisant une correction trop forte, cette erreur
de compensation est considérablement augmentée dans le cas des
lésions frontales.
Les autres travaux concernant la perception de la direction pré
sentent des stimulus à comparer dans des situations intra ou tran
smodales (visuelles et tactiles) mais n'impliquent pas le corps propre
comme référence : les malades lésés à droite sont généralement inférieurs
aux autres dans une telle tâche (Fontenot et Benton, 1971), surtout si
la lésion est rétrorolandique (De Renzi, Faglioni et Scotti, 1971).
Ces tâches d'ajustement de la direction exigent toutes des mises en
relation dans l'espace mais l'utilisation de références différentes (postu-
rales ou externes) détermine la mise en jeu de différents systèmes.
III. — ■ Exploration d'un espace limité
Une partie de l'espace étant délimitée pour le sujet (la pièce, une
table, une feuille de papier), on lui demande d'indiquer la position
d'un ou plusieurs objets. Il s'agit donc d'organiser un comportement
d'exploration et plusieurs aspects peuvent en être étudiés.
a) La latéralité : le syndrome de « négligence unilatérale » est
classiquement observé en neurologie, le plus souvent secondaire à
des lésions droites (carrefour temporo-pariéto-occipital) : on observe
une absence plus ou moins complète d'exploration d'un hémichamp
(gauche en général). C'est ce que Hécaen nomme « Agnosie Spatiale
Unilatérale » ; ce trouble peut être observé en l'absence d'hémianopsie ;
il arrive qu'une cible visuelle apparaissant dans le champ gauche puisse
être détectée « en tant qu'événement, mais elle n'est pas localisée et se
trouve transférée quelque part dans l'hémi-espace droit » (Jeanncrot,
1972). Utilisant une tâche qui demande une exploration exhaustive
(marquer tous les éléments dispersés dans un champ), Albert (1973)
constate que, alors que les sujets témoins ne font aucune omission,
une proportion importante de lésés cérébraux négligent une partie
du champ, que ce soit au centre, à droite ou à gauche ; cependant,
lorsque la lésion atteint la partie postérieure de l'hémisphère droit,
le trouble est beaucoup plus sévère et touche surtout la partie gauche
du champ. Cette prévalence des effets dans le champ gauche ressort
aussi lors de tâches de copie de dessins (Gainotti, Messerli et Tissot, 1973 ;
Oxbury, Campbell et Oxbury, 1974). Après un entraînement à l'util
isation de la partie gauche d'une table ou d'une feuille de papier, Seron
et Tissot (1973) observent que le malade est à nouveau sensible à la
présence de l'espace gauche ; ils notent même un effet de surcompens
ation. Un transfert s'opère aux activités de déplacement du corps et
d'utilisation d'objets, cependant que persistent des difficultés dans des
épreuves visuo-spatiales complexes.
De Renzi, Faglioni et Scotti (1970) ont montré que ce syndrome J. BLANC-GARIN ET S. JULIEN-BENICHOU 521
n'est pas spécifique de la seule modalité visuelle ; les sujets manifestant
une négligence gauche dans l'espace visuel ont aussi tendance à « oublier »
la partie gauche d'un labyrinthe tactile ; le caractère supramodal de ce
trouble est ainsi mis en évidence, et les auteurs concluent qu'il ne dépend
pas tant de facteurs perceptifs et moteurs que d'une « représentation
mutilée » de l'espace.
b) La structure de l'exploration : Karpov, Luria et Yarbuss (1968)
analysent les stratégies d'exploration d'une scène visuelle ; ils illustrent
leur propos de deux études de cas. Un patient porteur d'une lésion
pariéto-occipitale droite manifeste des signes évidents de négligence
de l'hémi-espace gauche ; cependant, l'exploration visuelle d'un tableau
est possible ; les questions de l'expérimentateur en particulier provo
quent une recherche active de l'indice qui donnera l'information.
L'autre patient est porteur de lésions massives des lobes frontaux :
l'exploration visuelle, lorsqu'elle n'est pas absente est très anarchique,
elle n'est pas influencée par les questions de l'expérimentateur et le
patient répond en interprétant un détail rencontré plutôt que de
rechercher les indices adéquats. On observe la même absence d'activité
de recherche organisée si l'exploration est réalisée manuellement, à
partir du déplacement d'un faisceau lumineux sur le tableau dans
l'obscurité.
Le champ visuel et la motricité oculaire ne sont donc que des aspects
du spatial et de l'activité d'exploration qui constituent des
réalités organisées au-delà des modalités sensorielles. Le déploiement
de l'activité d'exploration exige la présence, dans le champ de conscience,
d'un espace supramodal mais divisé et ce processus paraît lié au fonc
tionnement de la zone pariétale de l'hémisphère controlatéral. L'initia
tive et l'organisation de cette exploration semblent relever du fonctio
nnement d'un autre système de traitement (de siège frontal).
IV. — ■ Reconnaissance de formes
On peut définir une forme comme la portion d'espace (aire ou
volume) enclose dans un contour et la caractériser par l'ensemble
des relations spatiales entre ses éléments. C'est là une définition très
extensive que l'on peut préciser : formes d'objets, formes géomét
riques, formes sans signification. Des tâches très variées peuvent
employer des formes comme support, mais deux modèles d'épreuves
sont plus fréquemment pratiqués ; dans l'un on demande au sujet
d'extraire, d'un ensemble complexe, plus au moins structuré, des formes
plus simples (figures de Gottschaldt, formes superposées) ; dans l'autre,
le sujet a pour consigne d'explorer une forme-test et, lorsque celle-ci
n'est plus disponible sensoriellement, de la reconnaître parmi un ensemble
(plus ou moins grand) de formes (plus ou moins semblables). Plusieurs REVUES CRITIQUES 522
hypothèses sont éprouvées à partir de tâches de recognition1 de
formes.
Les difficultés d'exploration, notamment dans la partie gauche
du champ, peuvent expliquer certains déficits : les caractéristiques
y sont plus facilement ignorées et l'identification s'en trouve diminuée.
C'est ce qui ressort d'une analyse des erreurs dans une tâche de figures
superposées (Gainotti et Tiacci, 1971).
Une autre hypothèse, souvent invoquée à la suite de Milner (1968)
et Kimura (1963) concerne le matériel perceptif : les données verbales
(auditives ou visuelles) seraient traitées par le cerveau gauche alors
que le matériel non verbal, visuo-spatial serait pris en charge par
l'hémisphère droit. Des sujets humains commissurotomisés, chez qui,
en conséquence, les deux hémisphères fonctionnent indépendamment,
montrent de bien meilleures performances lorsque des formes sans signi
fication sont explorées et reconnues de la main gauche plutôt que de la
main droite : l'hémisphère gauche semble incapable d'effectuer les ana
lyses spatiales nécessaires à la recognition d'une forme parmi d'autres.
Les auteurs (Milner et Taylor, 1972) insistent sur le fait que la meilleure
performance (de la main gauche) donne lieu cependant à certaines
difficultés alors que la tâche se révèle trop facile pour des sujets lésés
cérébraux mais non commissurotomisés.
Des faits comparables sont obtenus par Nebes (1972) également
chez des malades commissurotomisés : pour apparier des formes fra
gmentées (présentées visuellement), la combinaison main droite - cerveau
gauche ne réalise pas un niveau de performance supérieur au hasard,
alors que la main gauche (associée au cerveau droit) n'est pas très
éloignée du maximum (un simple appariement transmodal est bien
réussi, par chacune des deux mains) : le cerveau gauche est donc inca
pable de « visualiser la configuration totale à partir d'informations
partielles » (p. 633).
Dans cette perspective de différenciation du matériel perceptif,
Rubino (1970) emploie des stimulus visuels sans signification, soit
verbaux, soit spatiaux (logatomes et formes aléatoires), chez des patients
souffrant de lésions temporales : on connaît les liaisons importantes,
chez l'homme et chez le singe, du cortex temporal avec les régions
striées et leur rôle dans l'extraction des caractéristiques visuelles
(Milner, 1954 ; Mishkin, 1972). L'identification des stimulus (durée
d'exposition nécessaire pour une réponse correcte de recognition sur
un panneau à choix multiple) est moins bonne chez les lésés cér
ébraux que chez les sujets de contrôle ; les lésés à droite sont plus
perturbés que les malades porteurs de lésions gauches, pour la recognition
1. Recognition : le Dictionnaire Robert signale l'emploi du terme en
français dès 1430, venant du latin, et le définit ainsi : « Acte de l'esprit qui
reconnaît une chose comme étant telle ou telle. » J. BLANC-GARIN ET S. JULIEN-BENICHOU 523
des figures alors que c'est l'inverse pour les mots. Dans une expérience
similaire, chez des patients lobectomisés temporaux, Rosenthal et
Fedio (1975) ne retrouvent pas la même répartition des résultats : les
patients lobectomisés à droite exigent plus de temps pour traiter les
deux types de matériel, et ceci quelle que soit la position des stimulus
dans le champ ; les lobectomisés à gauche sont peu différents des témoins
et les auteurs insistent sur l'importance de la région temporale droite
pour la discrimination du matériel visuel en général.
Avec des tâches d'identification de figures incomplètes, Warrington
et James (1967), en examinant des sujets lésés unilatéraux, mettent
en évidence le rôle de la région pariétale droite.
La définition du stimulus comme « visuo-spatial » et « non verbal »
ne suffit pas à caractériser la tâche du système perceptivo-cognitif ;
on souligne souvent le fait que la recognition de formes peut être facilitée
par l'utilisation d'étiquettes verbales : la recognition d'objets familiers,
après exploration manuelle, ne provoque pas chez les malades commis-
surotomisés de Milner et Taylor (1972), une différence très grande
entre les performances de chaque main, comme on l'observe pour les
formes sans signification (cf. supra).
Les résultats ne sont cependant pas toujours facilement interpré
tables : Bisiach et Faglioni (1974) varient à la fois la complexité des
formes aléatoires présentées et leur valeur d'association ; on peut
présumer que cette dernière est verbale et que les lésés à gauche seront
gênés pour les hautes valeurs de cette dimension, tandis que les lésés
à droite éprouveront plus de difficultés sur la dimension complexité.
Un tel patron ne se dégage pas des performances obtenues chez des
lésés unilatéraux : les lésés à gauche sont plus perturbés que les
droits, particulièrement lors de la reconnaissance de formes complexes
et à faible valeur associative. Il semble donc que « étiquette verbale »
et « association de signification » ne soient pas superposables ou que ces
facteurs aient été recouverts par d'autres, non maîtrisés dans l'expérience.
Le rôle du langage peut être exploré en analysant les performances
des sujets aphasiques. Poeck et coll. (1973) proposent des tâches consis
tant à discriminer des formes simples dans un ensemble plus complexe
et fortement structuré (Gottschaldt) et à mémoriser des formes géomét
riques et leurs relations spatiales (Benton) : les performances sont
diminuées lors de lésions droites et de lésions gauches avec aphasie
(mais non lors de gauches sans aphasie). Les auteurs soulignent
la difficulté d'interprétation de tels faits ; le déficit peut être causé par
différentes raisons fonctionnelles, soit d'ordre visuo-cognitif (dans les
cas de lésions droites), soit d'ordre linguistique (pour les lésions gauches,
nécessité d'une verbalisation interne) : hypothèse exprimant la dissy
métrie hémisphérique fonctionnelle. L'autre hypothèse, que préfèrent
les auteurs, privilégie le rôle de la région rétrorolandique des deux
hémisphères pour les « fonctions visuo-spatiales » ; l'aphasie n'inter-

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