Aspects de l'esclavage des Indiens en Nouvelle-Espagne pendant la première moitié du XVIe siècle - article ; n°2 ; vol.54, pg 189-209

De
Journal de la Société des Américanistes - Année 1965 - Volume 54 - Numéro 2 - Pages 189-209
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1965
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Jean-Pierre Berthe
Aspects de l'esclavage des Indiens en Nouvelle-Espagne
pendant la première moitié du XVIe siècle
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 54 n°2, 1965. pp. 189-209.
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Berthe Jean-Pierre. Aspects de l'esclavage des Indiens en Nouvelle-Espagne pendant la première moitié du XVIe siècle. In:
Journal de la Société des Américanistes. Tome 54 n°2, 1965. pp. 189-209.
doi : 10.3406/jsa.1965.1294
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1965_num_54_2_1294DE L'ESCLAVAGE DES INDIENS ASPECTS
EN NOUVELLE-ESPAGNE
PENDANT LA PREMIÈRE MOITIÉ
DU XVIe SIÈCLE
par Jean-Pierre BERTHE
L'histoire, de l'esclavage des Indiens du Mexique pendant la première
moitié du xvie siècle a fait l'objet d'une bibliographie relativement abondante :
ce qui ne signifie pas qu'elle réponde à toutes nos curiosités, ni que le dossier
de nos connaissances ne puisse être enrichi de documents nouveaux, notam
ment dans son aspect économique et social.
Plus que toute autre, on le sait, la colonisation espagnole a cherché à se
fonder en doctrine. Les Espagnols se sont ainsi posé le problème de la légi
timité de l'esclavage indigène, comme celui de la justification des guerres
de conquête ou de la perpétuité de Vencomienda. La question de l'esclavage
a ainsi donné lieu à de violentes controverses juridiques et théologiques,
auxquelles prirent part le P. Las Casas, Vasco de Quiroga, Juan Ginés de
Sepulveda, le P. Motolinia et bien d'autres1. Leur écho soulève encore aujour-
1. L'étude de ce problème dépasse le cadre de cet article. Nous rappelons seulement
ici quelques travaux importants.
Pour une vue d'ensemble de la question, on peut se reporter au livre déjà ancien de
José Antonio Saco. Historici de la Esclavitud de los Indios en el Nuevo Mundo, édition
de Fernando Ortiz, 2 vol. La Havane, 1932, ainsi qu'à l'article de Richard Konetzkk ;
La Esclavitud de los indios corrw elr.nienlo c/i lu estrurturaciàn social de FI ispanoainérica.
Estudios de Hislnria social de. Es pana, Í, pp. 441-479. Madrid 1949, et au résumé de
Jacques Lafaye, l'Eglise el l'esclavage des Indiens, de 1537 à 1708. Travaux de l'Insti- :
SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES 190
d'hui de véritables passions : c'est que les problèmes moraux que la colo
nisation de l'Amérique a posés à l'Espagne n'ont pas fini, après plus de quatre
siècles, d'émouvoir la conscience moderne2.
Aussi l'histoire de l'esclavage a-t-elle été d'abord traitée comme un des
aspects de la « philosophie de la conquête » et les principales recherches ont-
elles porté sur l'évolution juridique de l'esclavage, dans la législation encore
mouvante que la Couronne de Castille s'efforçait d'établir pour ses nouveaux
royaumes des Indes occidentales : non sans hésitations ni repentirs, partagée
qu'elle était entre la pression des intérêts des colons et les plaidoyers pas
sionnés des missionnaires.
Dans ce domaine, les travaux les plus importants sont dus, pour la Nou-
veJle-Espagne, à Silvio Zavála, qui a publié, outre plusieurs articles sur des
points particuliers, l'exposé d'ensemble le plus complet dont nous dispo
sions3.
tut d'Etudes Latino-Américaines de l'Université de Strasbourg (TILAS V), 1965, pp
91-101.
Sur les polémiques du xvie siècle, on peut consulter les ouvrages de Lewis Hanke et
plus particulièrement son livre récent sur le débat Las Casas-Sepulveda Aristotle and
the American Indians. Londres 1959.
L'œuvre entière de Las Casas est un réquisitoire contre V encomienda et l'esclavage.
On peut lire son « Tralndo sobre la esclavitud », imprimé à Seville en 1552. Las Casas
y reprend, sous une forme particulièrement percutante, l'essentiel de ses arguments
contre l'esclavage. Il est accessible dans deux éditions récentes : la première, dans un
texte allégé des citations bibliques, patristiques et juridiques, a paru dans les morceaux
choisis de Las Casas publiés à Mexico sous le titre de «■ Doctrina ». Mexico. Riblioteca
del Estudiante Universitario, 2e édition, 1951. Texte complet dans Las Casas, Obras
Escngidas. Vol. V, Madrid 1958.
Le mémoire de Don Vasco de Quiroga, auditeur de Mexico, puis évêque du Michoacan
Injormacibn en Derrxho al Consejo de Tndias », de 1535, est un des textes fondamen
taux sur l'esclavage des Indiens. Publication dans la « Colección de. Documentes Inéditos
...de Indias » (Tome X, pp. 333-513), et réimpression par Rafael Aghayo Spencer. Don
Yasco de Quiroga. Documentes... Mexico, 1940.
Le P. Motolinia (Fray Toribio de Benavente) a répondu à Las Casas dans sa célèbre
« Caria al Emperador », du 2 janvier 1555. Nombreuses éditions ; parmi les plus récentes,
celle de Mexico, 1949. Motolinia donne de la condition des esclaves une peinture ass
urément trop optimiste, qui contredit ce qu'il écrivait lui-même de l'esclavage en 1540
dans son « Historia de los Indios ».
2. La dernière biographie de Las Casas est celle de Ramon Menexdez Pidal. El Padre
Las Casas. Su doble persnnalidad. Madrid, 1963. Elle a suscité de très vives critiques
de Lewis Hanke. More Heat and some Light on the Spanish Struggle (or Justice in the.
Conquest of America. Hispanic American Historial Review, XLIV, pp. 293-340, et de
Manuel Gimenez Fernandez. Sobre Burtolomé de Las Casas. Anales de la Universidad
Hispalense, vol. XXIV. (Il en existe un tirage à part : Seville, 19H4, 61 p.)
3. Silvio Zavála. Ensoxjos sobre la colonizacion espaňola e.n America. Buenos Aires.
1944. L'esclavage y est étudié dans les chapitres V et VI, pp. 92-122. DE L'ESCLAVAGE DES INDIENS EN NOUVELLE-ESPAGNE 191 ASPECTS
11 resterait toutefois, pour mieux comprendre la signification de l'esclavage
indigène, à pousser plus loin les études comparatives, en tenant compte de
travaux récents. Comme tant d'autres institutions castillanes transplantées
en Amérique, l'esclavage doit être rapproché de ses précédents médiévaux,
éclairés par les recherches d'ensemble de Charles Verlinden4, ainsi que des
aspects qu'il a présentés dans l'Espagne des temps modernes5. En Amérique
même, l'esclavage des Indiens, s'il semble avoir existé partout à des degrés
très divers, a cependant revêtu des formes extrêmement variées selon les
régions, les époques et les structures de la société coloniale où il avait pris
place6. En dépit du travail déjà accompli, nous avons encore beaucoup à
apprendre sur les réalités concrètes de l'esclavage, sur la place qu'il a tenue
dans la première économie coloniale, ainsi que sur le rôle qu'il a pu jouer
dans la destruction des sociétés indigènes traditionnelles. C'est sur ces diffé
rents points que nous voudrions apporter, pour la Nouvelle-Espagne, quelques
précisions supplémentaires.
Dans les années qui ont suivi la conquête du Mexique, la vie économique
de la Nouvelle-Espagne a reposé principalement sur le travail de la masse
indienne, dont l'exploitation avait été rendue possible par l'institution de
Yencomiendn et la pratique de l'esclavage.
L' encomienda a permis aux premiers colonisateurs de disposer des multiples
prestations dues par les Indiens au Litre du tribut : poudre d'or, produits
agricoles divers, étoiles de coton (manias), ainsi que du travail gratuit des
Indios de servicio. Elle a ainsi constitué le premier facteur d'accumulation
du capital dans l'économie coloniale naissante et il n'est guère d'entreprise
Du même auteur : Los esclavos indios en. Nueva Espana. Homenaje al Doctor Alfonso
Caso. Mexico, 1951, pp. 427-440.
— У uno de Guzmán г/ la csclavitud de l<>s indios. Historia Mexičana, Vol. I, n° 3, jan
vier-mars 1952, pp. 411-428 ;
— Los esclavos indios en cl Nořte de Mexico, dans le recueil « El Sorte de Mexico i/ el Sur
de Eslados t.'nidos », Mexico 1944.
4. Charles Verlinden. L'esclavage dans l'Europe médiévale. Tome Г. Péninsule ibéri
que. France, Bruges, 1955, 930 p.
5. Vicenta Cortes Alonso. La esciavitud en Valencia durante el reinado de los Reyes
Católicos (1179-1516). Valence, 1964.
Antonio Dominguez Ortiz. La esciavitud en Castillu durante la Edad moderna. Mad
rid, 1952.
6. Sur l'esclavage indigène au Pérou, voir l'article récent de Marie Helmer. Notes
sur les esclaves indiens au Pérou fxvie siècle). TILAS V, pp. 83-90. Strasbourg 1965,
ainsi que quelques indications dans le livre de Rolando Mellafk. La introduction de
la esciavitud negra, en Chile. Santiago, 1959. 192 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
agricole on minière de quelque importance à laquelle on ne la trouve asso
ciée7.
L'esclavage des Indiens est le complément de Vencomienda sur le plan
économique. Il fournit en effet une main-d'œuvre abondante, longtemps
peu coûteuse et facile à déplacer au hasard des découvertes de gisements
miniers. Elle était d'autant plus nécessaire que les esclaves noirs étaient
rares et hors de prix et qu'il était interdit d'utiliser dans les mines le travail
des Indiens d'encomienda.
Encore fallait-il pouvoir se procurer les esclaves en nombre suffisant. Le
premier moyen ne fut autre que la guerre : les instructions adressées à Gortés
par la Couronne, le 26 juin 1523, légitimaient a posteriori l'esclavage des
prisonniers de guerre capturés parmi les populations qui avaient refusé de
se soumettre ou qui s'étaient soulevées contre la domination espagnole.
Bien des raids (entradas) en terre insoumise ou prétendue telle n'ont souvent
d'autre mobile que de rafler des captifs.
L'autre source d'approvisionnement en esclaves est le rescate, tel que l'au
torise une cédule royale du 15 octobre 1522, publiée à Mexico le 10 juillet
15248, c'est-à-dire par le troc et l'achat. L'esclavage n'était pas inconnu,
en effet, du Mexique précolombien9 : il est vrai que ses fondements juridiques,
comme la situation concrète que la société préhispanique faisait à l'esclave,
ne présentaient que de lointains rapports avec l'institution servile telle que
la connaissait l'Europe méditerranéenne au xvie siècle. Après la conquête,
tout Espagnol pourvu des licences nécessaires, qui semblent bien avoir été
accordées sans parcimonie, pouvait acquérir sur les marchés indigènes des
esclaves « de ceux que les Indiens tiennent pour esclaves et traitent comme
tels... ». Les esclaves de droit autochtone devenaient ainsi esclaves au regard
du système juridique européen de tradition romaine : il en résultait une
aggravation catastrophique de leur condition. Il n'y avait pas en effet de
commune mesure entre la servitude domestique assez légère qu'ils connais
saient dans leurs communautés d'origine et le sort qui devenait le leur, lorsque,
marqués au visage du fer rouge de l'esclavage, ils étaient soumis à la dure
exploitation du travail dans les mines.
7. Sur ce sujet, l'article pionnier de José Miranda. La funciôn econômica del enco-
mendero m los origines del regimen colonial (1525-1531). Annies del Institute Nacionál
de Antropología e Historia. Vol. II (1941-46). Mexico 1947, pp. 421-462 et son livre « El
Tributo indlge.na en la Nueva Es pana durante el siglo XV I », Mexico, 1952.
Etude de deux cas concrets : Jean-Pierre Bekthe. Las Minas de oro del Marqués del
Valle en Tehuantepec (1540-1547). Historia Mexičana, VIII, I. Juillet-septembre 1958,
pp. 122-131, et « El cultiva del pastel en Nueva Espana. Historia Mexičana, IX, 3. Jan
vier-mars 1960, pp. 340-367.
8. Traducciôn paleogrâfica del Primer libro de. Adas de. Cabildo. Mexico 1871, pp.
201-203.
9. Carlos Bosch Garcia. La esclavitud prehispânica entre les aztecas. Mexico, 1944,
117 p. DE L'ESCLAVAGE DES INDIENS EN NOUVELLE-ESPAGNE 193 ASPECTS
Par une extension du système du rescate, Г encomienda elle-même, du moins
jusque vers 1530, est aussi pourvoyeuse d'esclaves. Ils figurent en effet parmi
les produits fournis en nature au titre du tribut. Cortés tirait ainsi de Toluca,
vers 1529. une soixantaine d'esclaves par an ; Nufio de Guzmán et les membres
de la Première Audience, qui usurpèrent ses droits, en 1529 et 1530, sur
Huejotzingo et Uchichila, se firent livrer en deux ans 300 et 200 esclaves
par ces deux communautés respectivement. C'étaient parfois les exigences
des encomenderos en marchandises précieuses qui obligeaient les caciques à
mettre en vente des esclaves : ainsi, vers 1529, les Indiens de Huejotzingo,
pour satisfaire aux exactions de Nuňo de Guzmán, vendent-ils vingt esclaves,
huit hommes et douze femmes. Un dessin de la Ilarkness Collection nous
a conservé l'image de leur lamentable cortège, collier de bois au cou. Les
acheteurs étaient des Indiens commerçants, qui les payèrent en or et en
plumes vertes (sans doute des plumes de quetzal) ; selon toute vraisemblance,
ils les revendirent à des Espagnols en quête de main-d'œuvre. L'esclavage
paraît ainsi avoir donné lieu, au sein même de la société indigène, à un trafic
bien établi. Toutes ces pratiques — rescate et acquisitions d'esclaves au titre
du tribut — se prêtaient à de multiples excès de la part des Espagnols et
des caciques indigènes. Les plus graves consistaient à faire marquer comme
esclaves des Indiens de condition libre et à transformer en esclaves de fait
les indios de servicio des encomiendas. Une provision royale signée à Grenade
le 9 novembre 1526 s'efforçait d'imposer au rescate des limites juridiques
plus strictes : il est douteux qu'elle ait été suivie d'effet10.
Sommes-nous en mesure d'évaluer avec quelque sûreté le nombre des
Indiens qui se trouvèrent soumis à l'esclavage du fait de la guerre et du res
cate ? Ce problème est depuis longtemps au cœur des polémiques sur les
effets de la conquête. Pour Las Casas, c'est plus de trois millions d'Indiens
que les Espagnols ont réduits en esclavage en Nouvelle-Espagne, en Amérique
centrale et au Venezuela11. Contre lui, Motolinia soutient que le nombre des
esclaves n'a pas dépassé 100 000, au maximum 200 000, dans les différentes
provinces de Nouvelle-Espagne12. Ni l'un ni l'autre ne citent de sources à
10. Sur les esclaves de rescate, Zavála. Nuňo de Guzmán... avec la reproduction (p. 421)
ria dessin représentant les esclaves vendus par les Indiens de Iluejotzingo.
Zavála transcrit, d'après Saco, une licence pour le rescate de 50 esclaves et mentionne
des livraisons d'esclaves au titre du tribut. On en trouvera d'autres dans Miranda. El
tribute... pp. 25t>-257.
Contre le principe même de l'esclavage de rescate, Vasco de Quiroga a écrit des pages
admirables dans son <• ínformación en der echo », op. cit. Elles sont reproduites dans
« Humanista s del sight XVI». Mexico, 1946, pp. 76-81.
Sur les indios mercaderes pratiquant le trafic des esclaves, texte de Bernai Diaz del
Castillo, cité par Zavála. Los esclaves indios... pp. 434-435.
La provision royale du 9 novembre 1526, Primer libro de Actas de Cabildo, édit. citée,
pp. 210-211.
11. Las Casas. Trafado sobre la r.sclavitud, dans Doctrina, p. 93.
12. Motolinia. Carta al Emperador, édit. cit., p. 92. 194 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
l'appui de leurs affirmations13. Les comptes des trésoriers de Nouvelle-Espagne
enregistrent en principe le nombre des captifs de guerre, sur lesquels la Cou
ronne prélevait le quinto : encore faudrait-il avoir la certitude que toutes
les prises figurent dans leurs livres, ce dont nous avons de fortes raisons de
douter14. Mais il importe surtout de souligner qu'aucun droit n'était perçu
sur les esclaves de rescate, considérés comme le fruit d'échanges commerc
iaux et non comme le produit d'un butin de guerre, et qu'ils échappent
ainsi à toute forme de statistique.
En ce qui concerne les esclaves « de guerrn », nous disposons d'un résumé
des comptes du trésorier Juan de Alderete pour la période du 1er janvier
1521 au 17 mai 1522. La vente des esclaves capturés pendant ce laps de temps
« en la provincia de Aculuacan e cibdad de Tezcuc.o y en las otras provincias
de Mexico e Temiztican » avait produit 26 986 pesos 4 tommes 6 granos,
dont le quinto, soit 5397 pesos 2 tomines 6 granos, revenait au trésor royal.
A quoi s'ajoutaient 3146 pesos, valeur du quinto des esclaves pris en 1520
dans la province de Tepeaca et vendus sans doute l'année suivante. Le docu
ment ne donne pas le nombre des esclaves, que l'on peut cependant essayer
d'évaluer d'après le montant des ventes. Si l'on admet que le prix de vente
est de 2 pesos par tête, on arrive, pour le premier groupe, à un total de 13 500
esclaves environ ; pour le deuxième, à 1573 esclaves de quinto, correspondant
à un total de 7865, soit 8000 en chiffres ronds. Nos calculs comportent une
sérieuse marge d'incertitude, mais la méthode choisie devrait nous faire
pécher par défaut plutôt que par excès. Si l'on accepte d'aufre part qu'un
certain nombre de prises ont dû échapper au paiement du quinto, on admettra
que les chiffres auxquels nous parvenons représentent des quantités import
antes15.
Les comptes d'Alderete correspondent au siège et à la prise de Tenoch-
titlán et à l'occupation de la zone centrale du plateau mexicain. Encore n'en
registrent-ils pas le résultat de toutes les conquêtes de la même période :
en 1529, un des successeurs d'Alderete, Alonso de Estrada, encaissait encore
13. Motolima déclare pourtant qu'il a consulté des gens d'expérience.
14. L'importance de cette source est signalée par Motolima, lor. cil. Mais il ne pré
cise pas qu'il s'agit seulement des esclaves de r/uerra.
15. Cuentas del Tesorero Juan de Alderete. Vrchivo General de indias (AGI) Seville.
Contaduria 657, I. La somme de 2H986 pesos correspond aux ventes '< de esclavos y otras
cosas que se obieron en la guerra » : les métaux précieux, le cacao et le coton étant
comptés à part, on peut admettre que les esclaves représentent à peu de chose près la
totalité des ventes.
Les références directes manquent pour les prix en 1521-22. Les prix de vente aux en
chères pratiqués en 1528-29 sont de 2 à 3 pesos de oro comûn, à 300 ou 305 maravédis
le peso, soit de 600 à 900 maravédis par tête. On peut raisonnablement supposer qu'en
1521-22 les prix n'ont pas dépassé 900 maravédis, c'est-à-dire 2 pesos d'or fin par tête
(à 450 maravédis le peso), compte tenu de la quantité d'esclaves qui a dû être jetée sur
le marché. Les prix mentionnés dans les actes notariés de Mexico pour 1527 et 1528 sont ASPECTS DE L ESCLAVAGE DES INDIENS EN NOUVELLE-ESPAGNE 195
372 pesos pour le quinto d'un certain nombre d'esclaves provenant de Tutu-
tépec ; à 2 pesos chacun, la vente porterait sur 188 esclaves du quinto, co
rrespondant à un groupe de 940 esclaves, qui ne représentent sans doute
qu'une partie des captifs ramenés en 1521 et 1522 de la conquête des provinces
méridionales d'Oaxaca et de Tututépec16.
Pour les périodes postérieures, les livres des trésoriers de Nouvelle-Espagne,
tels qu'ils nous sont parvenus, ne comportent pas de relevé systématique
du quinto des esclaves. Dans les expéditions lointaines, les intérêts de la
Couronne étaient parfois représentés par un veedur, ou contrôleur, qui ne
rendait ses comptes que plus tard. A Mexico même, l'administration finan
cière s'était très vite alourdie et compliquée : la vente des marchandises
provenant du tribut et du quinto était assurée par un des officiers des finances,
le factor, qui tenait ses livres particuliers, indépendamment du trésorier17.
Toutefois, un cahier des comptes du trésorier Alonso de Estrada mentionne
un certain nombre de recettes au titre du quinto des esclaves : mais il s'agit
évidemment d'encaissements partiels ou de liquidations de comptes anté
rieurs18. On peut en déduire la statistique suivante, qui ne concerne que
des sommes partielles, la date étant celle de la capture des esclaves :
1524 3025 esclaves 1528 2655 esclaves
1527 225 1529 2155
Ces esclaves provenaient de diverses régions du Mexique : province de
Pánuco, de Tututépec, de los Yopes ; Zacatlán, Coatzacoalcos, etc..
A ces éléments statistiques malheureusement incomplets, on peut ajouter
les renseignements fournis par les sources narratives. Dès avant la prise de
Mexico, Cortés et ses lieutenants avaient condamné à l'esclavage, pour rébel
lion, de nombreux Indiens de Cholula, Texcoco, Cuernavaca, Oaxtépec, etc..
Il n'est guère possible d'en fixer le nombre exact, mais les dépositions des
témoins s'accordent à l'évaluer à plusieurs milliers1". Il faut y ajouter le
un peu plus élevés en moyenne : mais il s'agit de transactions entre particuliers et non
rie ventes aux enchères publiques, et les esclaves destinés au travail des mines sont géné
ralement vendus avec leur outillage individuel, dont le prix tient compte.
On peut ainsi considérer que le prix que nous adoptons comme base pour 1521-22 est
un prix élevé : notre calcul du nombre des esclaves aboutit donc à une évaluation mini
male. Un abaissement même faible du prix unitaire relèverait sensiblement les totaux.
16. AGI. Contaduria. 657-3.
17. Par exemple, AGI. Contaduna 658, 6G2, ( > 7 6 . Il ne nous a pas été possible de les
étudier.
18. AGI. Contaduria, 657-3. cahier 7. On y trouve quelques prix : en janvier 1528,
vente de 28 esclaves de Zacatlan, pour 58 pesos de oro cnmun ; en 1529, vente de ПУЛ
esclaves < chicos e grandes que se obieron... en la conquista de los Yopalzingos el aiïo
de 1528 ». pour 500 pesos de oro cnmún.
19. Zavála. Los esclaves indios... p. 428-429 résume ces dépositions d'après le procès
de résidence de Gortés. Elles émanent d'adversaires du conquérant, mais les faits eux- 196 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTKS
butin des expéditions qui, aussitôt après la chute de la capitale aztèque,
réalisèrent en quelques années la soumission d'un territoire immense, du
Rio Pánuco au Guatemala20. Pour certaines de ces régions, nos renseigne
ments sont un peu plus précis. La province de Pánuco lut littéralement rava
gée par la traite systématique des esclaves indiens. Dans cette région dé
pourvue de ressources minières, les représentaient la seule richesse
facilement mobilisable. Dès avant 1528, les Espagnols de la ville de Santis-
teban del Puerto en expédiaient, semble-t-il, en direction de Mexico, et aussi
vers les Antilles qui manquaient de main-d'œuvre par suite de la quasi-dis
parition de la population autochtone21. Nuňo de Guzmán, gouverneur de
Pánuco à partir de 1528, développa très largement ce trafic : en une année,
il expédia vers les Antilles au moins 10 000 esclaves. On les échangeait contre
les marchandises importées, notamment du bétail, dont la province, comme
toute la Nouvelle-Espagne, était alors fort dépourvue : Nuňo de Guzmán se
faisait gloire d'avoir ainsi fait baisser de 100 à 15 esclaves la valeur de troc
d'un cheval22.
Les provinces de Jalisco, Tépic et Chiametla, dans l'ouest du Mexique,
connurent un sort tout aussi tragique. Dans une expédition restée célèbre
mêmes sont attestés par d'autres sources (lettres de Gortés lui-même. Bernai Diaz del
Castillo).
20. Zavála. Los eselavos indíos... p. 430, pour les expéditions d'Alvarado. Citons en
outre, d'après AGI. Contaduna 657-3, un raid de Bernardino Vazquez de Tapia, en 1524 ;
la entrada d'Alonso de Mendoza « en la provincia de Tanehipa que es cabe Panuco » en
1527 ; « la conquista de los Yopalzingos », en 1528, ainsi que les prises faites dans la pro
vince de Chiapas de janvier 1528 à avril 1530.
21. On a parfois contesté l'existence de ce trafic pour la période antérieure au gou
vernement de Nuňo de Guzmán : voir en particulier, Manuel Toussaint. La conquista
de Pánuco, Mexico, 1948, p. 119. Relevons pourtant que divers témoignages évoquent
le rôle que jouait dans ce commerce Alonso de Mendoza (document cité par Zavála. Nuno
de Guzmán... p. 419) : or, nous retrouvons ce même personnage dans les comptes du
trésorier Estrada, c'est lui qui expédie à Mexico 200 esclaves capturés précisément dans
la province de Panuco.
La municipalité de Mexico interdisait le 31 août 1526 toute exportation d'esclaves
hors de la Nouvelle-Espagne ; ce qui semble bien témoigner de la réalité de cette pra
tique. Primer libro de Adas de Cabildo, p. 92.
22. La documentation concernant les activités esclavagistes de Nuno de Guzmàn est
résumée et analysée dans l'article déjà cité de Zavála. Elle est publiée, pour l'essentiel,
dans Francisco del Paso y Troncoso. Epistolario de Nueva Espaha. Mexico, 1939-1942,
10 vol. notamment 1, document 78 ; XIV, Doc. 839.
L'estimation numérique de Fray Juan de Zumárraga est parfaitement acceptable.
Rile s'appuie en effet sur des précisions peu fréquentes en semblable matière : sa lettre
du 27 août 1529, adressée à Charles-Quint (reproduite en partie par Zavála, art. cit.,
p. 413) donne la liste des 21 navires qui ont chargé les, esclaves et jusqu'au nom de leurs
propriétaires et des marchands intéressés. Ses affirmations sont confirmées par un rap
port de Jeronimo Lopez, peu suspect de sympathie en faveur des religieux. ASPECTS DE L'ESCLAVAGE DES INDIENS EN NOUVELLE-ESPAGNE 197
pour les horreurs qui raccompagnèrent, Nuilo de Guzmán les mit à Jeu et
à sang, en 1530 et 1531. Un de ses lieutenants, Gonzalo López, captura par
traîtrise et réduisit en esclavage plus de 3000 Indiens des villages d'Ahua-
catlán et de Zacualpa, pourtant pacifiés23. C'est à 4560 personnes, hommes,
femmes et enfants, que Las Casas, pour une t'ois précis, et probablement
en connaissance de cause, fixe le nombre des Indiens du Jalisco marqués
comme esclaves24. La même région subit encore dix ans plus tard une nou
velle saignée peut-être plus forte : le vice-roi Antonio de Mendoza y réprima
avec une extrême dureté, en 1541, un soulèvement général des Indiens. Plu
sieurs milliers d'indigènes pris en combattant furent marqués comme esclaves,
en vertu d'une proclamation officielle du 31 mai 1541, et distribués aux soldats
et aux colons, ou vendus au profit du trésor royal25.
Ces indications chiffrées, nombreuses mais toujours fragmentaires, ne suf
fisent évidemment pas pour étayer des évaluations d'ordre général. Elles
renforcent cependant la thèse suivant laquelle l'esclavage a très largement
et très profondément atteint les populations indigènes du Mexique et de
l'Amérique centrale, entre 1520 et 1540. Il ne s'agit pas de départager Las
Casas et Motolinia. Mais les chiffres que ce dernier met en avant dans ses
écrits de 1555 paraissent beaucoup trop faibles, d'autant plus qu'ils devraient
couvrir une période d'une trentaine d'années. Ils s'accordent fort mal, de
plus, avec la description que le même Motolinia donnait vers 1540 de la
« huitième plaie » de la Nouvelle-Espagne, et avec révocation des « grands
troupeaux d'esclaves » qui « de toutes parts entraient à Mexico »26. Les éva
luations de Motolinia ne paraissent pas tenir compte des effets de l'esclavage
dans les provinces d'Amérique centrale et sur la côte de Terre Ferme, ni
de la diffusion et de la persistance, légale ou non, de la pratique du rescate2"7.
23. Sur la conquête de la Nouvelle-Galice, divers documents dans Epistolario de Nueua
Espana, II : particulièrement la lettre de Nuno de Guzman à l'Impératrice régente, du
12 juin 1532. Doc. 109. C'est un plaidoyer en faveur de l'esclavage, et une protestation
contre la cédule royale du 2 août 1530.
Divers témoignages sur l'expédition de Nouvelle-Galice, publiée par Joaqum Gakcia
Icazbalceta. Colecclôn de Documentas para la Historia de Mexico. Tome II, liStifi,
ont été réimprimés récemment par Manuel Carreha Stampa. Memoria de los servie i os
que habiu hecho Xuňo de Guzman. Mexico, 1955. Les plus importants sont la « Cuarta
Relation anônima... » et la « Relaciàn de Garcia del l'ilar ».
24. Las Casas. Tratado sobre lu esclavitud. in « Doctrina », p. 103.
25. Ciriaco Perez Bustamante. Don Antonio de. Mendoza, primer uirrey de la Nueva
Espana.. Santiago de Compostela. 192S, chap. VII, pp. 73-85 et documents annexes IX,
X, XI, pp. 152-171.
26. Motolinta. Historia de los Indios, édition de 1941, Mexico, p. 2(>. Le même texte
dans les Memoriales. Paris-Madrid. 1У03, pp. 25-2H.
« Fué Lanta la prisa que en los primeros arïos dieron en hacer esclavos que de todas
partes entraban en Mexico grandes manadas eomo de ovejas... «
27. Voir Saco : op. cit., II, pp. 147-203.
Autres exemples dans J.A. Vii.lacorta. Prehistoria e. Historia antigua de Guatemala.

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