Automatisme et contrôle dans la production écrite : les erreurs d'accord sujet verbe chez l'enfant et l'adulte - article ; n°2 ; vol.91, pg 187-205

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L'année psychologique - Année 1991 - Volume 91 - Numéro 2 - Pages 187-205
Résumé
L'objectif de l'expérience ici rapportée est d'expliquer et de reproduire expérimentalement certaines erreurs d'accord sujet-verbe rencontrées dans les productions écrites d'adultes cultivés. On a demandé à des adultes et à des enfants de 10 ans de rappeler des phrases du type « NI de N2 V » — où NI et N2 diffèrent ou non en nombre — suivies ou non de séries de mots. Les résultats montrent, conformément aux hypothèses, que les adultes accordent fréquemment le verbe avec N2 (au lieu de NI) lorsque NI et N2 diffèrent en nombre et lorsqu'ils doivent rappeler des mots après les phrases ; les enfants, eux, commettent des erreurs d'accord lorsque le verbe doit être accordé au pluriel mais surtout lorsque le rappel de mots ajoute une charge cognitive supplémentaire. Ces résultats sont interprétés dans le cadre d'une conception théorique simple opposant les processus automatiques aux processus contrôlés et postulant que la réalisation graphique d'une production peut s'effectuer parallèlement à une activité de récupération-planification.
Mots clés : production écrite, mémoire de travail, accord sujet-verbe, développement de l'orthographe.
Summary : Automatic and controlled writing : Errors in subject-verb agreement in children and adults.
This experiment aims at explaining and experimentally simulating some subject-verb agreement mistakes. These mistakes are observed in highly-educated adults. Adults and 10 years-old children were asked to recall some sentences such as « NI de N2 V » when 1) NI and N2 are either same or different in number and when 2) the sentences are followed or not by a series of words to be recalled. For made adults, mistakes are when NI and N2 are different in number, but only when the recall of words adds an extra cognitive load. For made children, mistakes are when the verb has to agree with the plural, but mainly when the recall adds an extra cognitive load. These results are interpreted within a simple theoretical conception opposing automatic processes and controlled processes. Moreover a written transcription parallely done to a retrieval-planification activity is assumed.
Key-words : written production, working memory, subject-verb agreement, spelling development.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Michel Fayol
Constance Got
Automatisme et contrôle dans la production écrite : les erreurs
d'accord sujet verbe chez l'enfant et l'adulte
In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°2. pp. 187-205.
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Fayol Michel, Got Constance. Automatisme et contrôle dans la production écrite : les erreurs d'accord sujet verbe chez l'enfant
et l'adulte. In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°2. pp. 187-205.
doi : 10.3406/psy.1991.29453
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1991_num_91_2_29453Résumé
Résumé
L'objectif de l'expérience ici rapportée est d'expliquer et de reproduire expérimentalement certaines
erreurs d'accord sujet-verbe rencontrées dans les productions écrites d'adultes cultivés. On a demandé
à des adultes et à des enfants de 10 ans de rappeler des phrases du type « NI de N2 V » — où NI et
N2 diffèrent ou non en nombre — suivies ou non de séries de mots. Les résultats montrent,
conformément aux hypothèses, que les adultes accordent fréquemment le verbe avec N2 (au lieu de
NI) lorsque NI et N2 diffèrent en nombre et lorsqu'ils doivent rappeler des mots après les phrases ; les
enfants, eux, commettent des erreurs d'accord lorsque le verbe doit être accordé au pluriel mais surtout
lorsque le rappel de mots ajoute une charge cognitive supplémentaire. Ces résultats sont interprétés
dans le cadre d'une conception théorique simple opposant les processus automatiques aux processus
contrôlés et postulant que la réalisation graphique d'une production peut s'effectuer parallèlement à une
activité de récupération-planification.
Mots clés : production écrite, mémoire de travail, accord sujet-verbe, développement de l'orthographe.
Abstract
Summary : Automatic and controlled writing : Errors in subject-verb agreement in children and adults.
This experiment aims at explaining and experimentally simulating some subject-verb agreement
mistakes. These mistakes are observed in highly-educated adults. Adults and 10 years-old children
were asked to recall some sentences such as « NI de N2 V » when 1) NI and N2 are either same or
different in number and when 2) the sentences are followed or not by a series of words to be recalled.
For made adults, mistakes are when NI and N2 are different in number, but only when the recall of
words adds an extra cognitive load. For made children, mistakes are when the verb has to agree with
the plural, but mainly when the recall adds an extra cognitive load. These results are interpreted within a
simple theoretical conception opposing automatic processes and controlled processes. Moreover a
written transcription parallely done to a retrieval-planification activity is assumed.
Key-words : written production, working memory, subject-verb agreement, spelling development.L'Année Psychotonique, 1991, 91, 187-205
LEAD, CNRS URA 665 *
AUTOMATISME ET CONTRÔLE
DANS LA PRODUCTION ÉCRITE /
LES ERREURS D'ACCORD SUJET-VERBE
CHEZ L'ENFANT ET L'ADULTE
par Michel Fayol et Constance Got
SUMMARY : Automatic and controlled writing : Errors in subject-verb
agreement in children and adults.
This experiment aims at explaining and experimentally simulating
some subject-verb agreement mistakes. These mistakes are observed in highly-
educated adults . Adults and 10 years-old children were asked to recall some
sentences such as « NI de N2 V » when 1) Nl and N2 are either same or
different in number and when 2) the sentences are followed or not by a
series of words to be recalled. For made adults, mistakes are when Nl
and N2 are different in number, but only when the recall of words adds
an extra cognitive load. For made children, mistakes are when the verb
has to agree with the plural, but mainly when the recall adds an extra
cognitive load. These results are interpreted within a simple theoretical
conception opposing automatic processes and controlled processes. Moreover
a written transcription parallely done to a retrieval-planification activity is
assumed.
Key-words : written production, working memory, subject-verb agree
ment, spelling development.
On relève assez fréquemment dans les productions écrites
des erreurs du type :
Le père des enfants dansent
« (...) Une phrase est d'autant plus complexe que le nombre
de transformations augmentent »
« (...) L'article de Flammer et Luthi rapportent », etc.
1. Faculté des Sciences, 6, boulevard Gabriel, 21000 Dijon. Michel Fayol el Constance Gol 188
Ces erreurs surviennent chez pratiquement tous les sujets,
y compris les sujets cultivés (les trois exemples ci-dessus sont
tous extraits d'articles ou de copies d'étudiants avancés), lorsque
certaines conditions sont remplies :
— Le syntagme nominal sujet est de la forme « Nom 1 de
Nom 2 ».
— Nom 1 et Nom 2 constituent l'un et l'autre des sujets
grammaticaux plausibles du verbe.
— Nom 1 et Nom 2 diffèrent quant au nombre grammatical
mais cette différence de nombre ne se trouve pas marquée à
l'oral (Dubois, 1965, p. 17-51). Il s'ensuit que les erreurs d'accord
en nombre ne se rencontrent pas lorsque l'opposition singulier/
pluriel est marquée (cas de est/sont ; de va/vont ; de finit/
finissent). Ce sont donc les verbes du premier groupe qui se
trouvent prioritairement concernés.
— L'erreur consiste à accorder le verbe avec le Nom 2,
c'est-à-dire le nom le plus proche du verbe.
Cette erreur peut donner lieu à deux catégories d'explication.
Selon la première, les sujets ne « connaissent pas » la règle qui
régit l'accord sujet-verbe en français. Dès lors, ils appliquent
systématiquement le principe d'accord par proximité. Selon la
seconde, les sujets connaissent la règle d'accord mais, en certaines
circonstances, ils ne parviennent pas à l'appliquer. Dans ce
dernier cas, il convient d'essayer d'expliquer comment de telles
erreurs sont possibles.
L'objectif du présent travail est précisément : 1) de proposer
une explication fonctionnelle des erreurs d'accord en nombre
rencontrées dans des séquences du type « NI de N2 V », et 2) de
fournir un certain nombre de données empiriques susceptibles
d'étayer cette théorie ; données recueillies au cours d'une expé
rimentation cherchant à reproduire les conditions conduisant à
l'occurrence de ces erreurs.
POSITION DU PROBLÈME
II existe un certain nombre de conceptions théoriques concer
nant la production du langage (Butterworth, 1980 ; Garrett,
1980, 1982 ; et Levelt, 1989). A des nuances et à des différences
terminologiques près (Fayol, sous presse, pour une revue), ces
auteurs s'accordent pour considérer que la production s'effectue erreurs dans la production écrite 189 Les
en plusieurs phases : élaboration de l'intention et des idées
(message level de Garrett) ; sélection d'un cadre syntaxique et
d'items lexicaux (functional level de Garrett) ; organisation
séquentielle et marquage morphologique des mots (positional
level de Garrett) ; représentation phonologique associée à un
programme moteur d'articulation. Ces étapes, leurs fonctions et
leur architecture ne seront pas discutées ici. Seul nous intéresse
le fait qu'elles aboutissent à un énoncé terminal dont la concept
ion se trouve en avance sur la réalisation motrice.
A l'oral, cette réalisation motrice s'effectue relativement rapi
dement. Il n'en va pas de même à l'écrit. En effet, celui-ci
exige que la représentation phonologique de tout ou partie de
l'énoncé soit transmise à un buffer dans lequel se trouvent
activés et stockés les programmes moteurs, lesquels aboutiront à
l'exécution graphique (Pynte, Courrieu et Frenck, 1988). Or, la
lenteur de cette exécution nécessite le maintien prolongé du
programme moteur et, peut-être, de la représentation phonolo
gique d'entrée (Hotopf, 1983).
On admettra ici que le buffer graphémique reçoit et stocke
la représentation d'entrée et la maintient active en attendant la
réalisation graphique du segment déjà planifié. Or, très vraisem
blablement, le sujet peut, pendant cette exécution graphique,
effectuer une autre activité. Ainsi, il est probable, au moins
dans certaines conditions, qu'il planifie un segment ultérieur
alors même qu'il exécute, oralement ou graphiquement, un
segment donné.
Plusieurs recherches expérimentales ont mis en évidence des
phénomènes qui ne peuvent s'expliquer sans postuler un fonc
tionnement « en parallèle » de l'exécution motrice d'un segment n
et de la planification d'un segment n -f 1. Ainsi, Power (1985)
a constaté qu'il était possible de planifier tout en parlant.
Power (1986), encore, utilisant le paradigme de la tâche ajoutée
(suivre le contour d'une figure géométrique tout en produisant
un message), a relevé, au cours de la production de paires de
propositions (pl.p2), un accroissement de charge cognitive en
fin de pi et une diminution de cette même au cours de p2.
Tout semble se passer comme si les sujets (adultes) devaient à la
fois articuler pi et « planifier » tout ou partie de p2 alors que,
lors de l'articulation de p2, seul subsisterait le coût associé à
cette articulation (Chanquoy, Foulin et Fayol, 1990, pour des
observations de même nature). Michel Fayol el Constance Got 190
On peut donc penser que, au moins à certains moments de
la production écrite, l'auteur du message réalise graphiquement
un segment n alors même qu'il « planifie » un segment n + 1 ;
puis réalise n -f 1 et « planifie » n -f 2 ; et ainsi de suite. Cette
conduite en parallèle de deux activités présente certains avan
tages mais aussi certains inconvénients. Elle est par ailleurs
soumise à de fortes contraintes.
De fait, il est apparemment difficile de conduire parallèlement
sans entraînement préalable n'importe quelles activités (Spelke,
Hirst et Neisser, 1976).
Traditionnellement, la littérature oppose, de manière dicho
tomique, les activités automatiques (ou automatisées) aux acti
vités contrôlées (Schneider et Shiffrin, 1977 ; Shifïrin et Schneider,
1977 ; pour une synthèse, Perruchet, 1988).
Les activités automatiques seraient rapides et cognitivement
peu coûteuses. Deux ou plusieurs d'entre elles pourraient donc se
dérouler en parallèle. Ainsi, par exemple, écrire un mot tout en
tapant du pied. Elles seraient également irrépressibles. Cela
signifie qu'une fois amorcées elles atteindraient inévitablement
leur terme, aucune interruption n'étant possible au cours du
déroulement. L'accord en nombre du verbe avec le sujet constitue
sans doute un assez bon exemple de cette irrépressibilité. En
effet, on peut penser qu'une fois automatisé, l'accord par proxi
mité se réalise sans que l'auteur du message puisse intervenir,
sauf après coup (Levelt, 1983).
Par contraste, les activités contrôlées sont (relativement) plus
lentes. Elles consomment des ressources cognitives du fait qu'elles
requièrent de l'attention. Elles peuvent être activées et inte
rrompues à volonté. Il en va ainsi de la recherche et de l'organi
sation des idées en vue de la production d'un texte écrit (Cacca-
mise, 1987). Il en va également ainsi de l'accord sujet-verbe lors
de la phase d'apprentissage : le passage de la forme déclarative
(la règle) à la forme procédurale nécessite vraisemblablement
pendant longtemps un contrôle attentif et coûteux (Anderson,
1983).
Même si cette dichotomie automatique/contrôlé apparaît un
peu caricaturale (cf. Fayol, 1988), elle permet de concevoir :
— la possibilité de conduire en parallèle deux activités fortement
automatisées ; par exemple, chez l'adulte, écrire (aspect
moteur) et accorder le verbe avec le sujet ; erreurs dans la production écrite 191 Les
— la possibilité de mener en parallèle une activité contrôlée
— planifier une proposition par exemple — et une activité
automatisée, écrire (aspect moteur) par exemple et/ou accor
der le verbe avec le sujet ;
— • l'impossibilité d'effectuer réellement en parallèle deux acti
vités contrôlées.
A partir de ces données structurales — l'architecture, rap
idement esquissée, du « modèle » de production de Garrett —
et fonctionnelle — l'opposition entre activités automatiques et
contrôlées —, il semble possible d'expliquer les erreurs d'accord
sujet-verbe rencontrées chez des adultes cultivés et ayant une
pratique très fréquente de l'écriture.
On peut considérer qu'un segment n planifié se trouve
envoyé dans une mémoire temporaire fournissant, à partir de la
représentation phonologique, les informations suffisantes à la
réalisation du programme moteur de transcription graphique.
Ce passage de la forme phonologique à la forme graphique
s'effectue sans doute de manière automatique, au moins chez
l'adulte. Il s'ensuit que l'attention de l'auteur du message
peut être affectée à d'autres tâches, par exemple à l'élaboration
du segment suivant ; tâche dont on sait qu'elle est cognitivement
coûteuse (Brown, McDonald, Brown et Carr, 1988). Dès lors,
la régulation des aspects superficiels de la forme graphique du
message se trouve effectuée de manière automatique, le contrôle
— éventuel — n'ayant lieu qu'après coup (Levelt, 1983). Tout
efois, si ce mode de gestion de la production présente des avan
tages indéniables — rapidité, faible coût, possibilité de planifi
cation du segment suivant... — il a aussi quelques inconvénients.
Notamment, dans certains cas, il n'existe pas d'informations
phonologiques susceptibles de contrôler les aspects graphémiques.
Il en va ainsi par exemple lorsque l'accord sujet-verbe n'est pas
marqué à l'oral. Dès lors, la régulation automatique de l'accord
risque, dans certains cas, d'entraîner des erreurs dues à l'appli
cation du principe de proximité. Cela ne vaut toutefois que chez
les sujets ayant une pratique de l'écrit suffisamment fréquente
pour que certains aspects — notamment l'accord S.V — soient
automatisés.
En résumé, la conception que nous venons de développer
permet d'attendre, chez des adultes pratiquant souvent la pro
duction écrite, un accroissement de la fréquence des erreurs 192 Michel Fay ol et Constance Gol
orthographiques portant sur l'accord en nombre du verbe avec
le sujet dans des phrases du type « NI de N2 V » présentant les
caractéristiques décrites au début de cet article.
Un tel accroissement des erreurs devrait être beaucoup plus
faible, voire inexistant chez des enfants n'ayant pas encore
automatisé l'accord sujet-verbe. Celui-ci s'effectuerait encore de
manière contrôlée, imposant donc un coût attentionnel plus élevé
mais diminuant la fréquence d'erreurs d'accord du verbe avec
le nom le plus proche par rapport aux autres erreurs. Ces der
nières seraient liées, elles, à la non-automatisation de la règle
de pluralisation des verbes.
Pour tenter de vérifier le bien- fondé de cette conception,
nous avons utilisé une tâche de rappel écrit de phrases présentées
oralement. De fait, comme nous l'avons exposé précédemment,
nous considérons que les erreurs orthographiques ici étudiées
— accord en nombre du verbe avec le sujet — trouvent leur
origine dans la deuxième phase de la production. Elles survien
nent lorsque le message, déjà planifié, se voit graphiquement
transcrit. Une tâche de rappel de phrases déjà élaborées convient
donc parfaitement.
Les phrases à rappeler sont toutes de la forme « Nom 1 de
Nom 2 Verbe » (notées « NI de N2 V »). Elles sont conçues afin
que NI et N2 soient ou non de même nombre — tous deux au
singulier ou au pluriel ou bien l'un au singulier (NI vs. N2)
et l'autre au pluriel (N2 vs. NI). Dans tous les cas, NI et N2
constituent des sujets grammaticaux plausibles pour le verbe.
Toutefois, l'organisation syntaxique impose que, en l'absence
d'erreurs, l'accord du verbe s'effectue avec NI. On s'attend
évidemment à ce que les erreurs surviennent essentiellement
lorsque NI et N2 diffèrent quant au nombre.
Toutefois, comme le prévoit la conception que nous avons
développée, les erreurs ne surviennent que lorsque deux condi
tions supplémentaires sont remplies. Tout d'abord, le sujet doit
conduire en parallèle deux activités : transcription d'une phrase
(ou d'un segment) d'une part, activité considérée comme requé
rant un faible contrôle au moins chez l'adulte ; élaboration ou
récupération en mémoire de la suite du message, d'autre part,
activité présentant, elle, un coût cognitif plus élevé. Ensuite,
la probabilité de l'accord du verbe avec N2 (au lieu de NI) se
trouve fortement accrue lorsque la règle d'accord S.V est
automatisée. De fait, dans ce cas, l'auteur du message peut Les erreurs dans la production écrite 193
« déléguer » aux mécanismes de bas niveau le soin de régir la
mise au point de la forme superficielle. Il s'ensuit que le « prin
cipe » de proximité risque d'entraîner des erreurs. La fréquence
de telles erreurs est vraisemblablement beaucoup moins élevée
lorsque l'accord sujet-verbe en nombre est en cours d'apprentiss
age. Dans ce cas, la proportion d'erreurs devrait augmenter avec
le pluriel sans que la différence de nombre entre NI et N2 ait
un impact aussi accusé.
La nécessaire prise en considération de ces deux contraintes
nous a amenés à utiliser, dans une condition expérimentale,
un rappel de phrases suivies de mots. De fait, les travaux de
Savin et Perchonock (1965) révèlent que, dans une tâche de
rappel telle que celle-là, le nombre de mots redonnés par le
sujet constitue un bon indice de la charge cognitive.
La récupération de mots après celle de la phrase peut amener
le sujet à conduire en parallèle la transcription écrite de la
phrase récupérée et la recherche en mémoire des mots. La condi
tion rappel de phrases + mots constitue ainsi une tentative de
simulation grossière des conditions de production « habituelles ».
Le sujet transcrit un segment n tout en élaborant plus ou moins
précisément un segment n + 1. Si notre conception s'avère,
nous devrions relever un accroissement sensible de la fréquence
des accords erronés du verbe avec N2 lorsque la tâche comporte
un rappel de phrases et de mots par rapport à la condition
rappel de phrases seules. Cet accroissement devrait se manifester
essentiellement chez les sujets adultes ayant automatisé l'accord
su jet- verbe.
Par ailleurs, le nombre de mots rappelés dans la condition
phrases -j- mots constitue un bon indice du caractère plus ou
moins automatisé de l'accord sujet-verbe dans la phrase. En
effet, si cet accord s'effectue de manière automatique, le nombre
d'items rappelés ne devrait pas varier en fonction des conditions
de production (NI et N2 tous deux au singulier ou au pluriel
ou, au contraire, différant quant au nombre). Par contraste,
si l'accord S-V n'est pas ou pas encore automatisé, le nombre
de mots rappelés devrait varier en fonction des types de phrases.
Il devrait notamment diminuer dès l'occurrence d'un pluriel du
fait de la nécessité pour l'auteur de contrôler sa production et,
donc, d'affecter des ressources attentionnelles à la réalisation
de l'accord lui-même.
L'analyse que nous venons de conduire nous amène à émettre 194 Michel Fayol el Constance Gol
les hypothèses suivantes. Dans une tâche de rappel écrit de
phrases de la forme « Nom 1 de Nom 2 Verbe » présentées oral
ement et dans lesquelles Nom 1 et Nom 2 peuvent être ou non
de même nombre (Singulier/Pluriel), nous nous attendons à
relever :
1) Chez les adultes : une interaction entre les types de phrases
(définies en fonction du nombre de NI et N2 : Singulier-Singulier,
noté SS ; Pluriel-Pluriel, noté PP ; Singulier-Pluriel, noté SP ;
Pluriel-Singulier, noté PS) et les conditions de rappel : avec ou
sans mots. Cette interaction devrait se décomposer de la manière
suivante :
— lors du rappel de phrases seules, les accords devraient être
bien effectués avec tous les types de phrases ;
— lors du rappel de phrases accompagnées de mots, les accords
devraient être plus fréquemment erronés sous les condi
tions SP et PS ; les adultes tendant à accorder le verbe
avec N2 ;
— lors du rappel de phrases accompagnées de mots, le nombre
de mots rappelés devrait rester approximativement le même
sous toutes les conditions, en raison du caractère automatisé
de l'accord sujet-verbe.
2) Chez les enfants : une interaction entre types de phrases
(SS/PP/SP/PS) et conditions de rappel ; interaction sensiblement
différente de celle relevée chez les adultes :
— lors du rappel de phrases seules comme lors du rappel de
phrases accompagnées de mots, le taux d'erreurs d'accord
devrait s'accroître dès la présence d'un pluriel. Toutefois,
cet accroissement devrait être plus accusé dans la condition
phrases -j- mots ;
— dans la condition phrases -f- mots, le nombre de mots rap
pelés devrait varier en fonction du type de phrases. Il devrait
systématiquement baisser avec les phrases comportant un
pluriel, en raison de la charge attentionnelle requise pour la
réalisation de l'accord.

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