B. Erdmann, R. Dodge. Recherches psychologiques sur la lecture, fondées sur des expériences - compte-rendu ; n°1 ; vol.5, pg 673-694

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L'année psychologique - Année 1898 - Volume 5 - Numéro 1 - Pages 673-694
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1898
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Victor Henri
B. Erdmann, R. Dodge. Recherches psychologiques sur la
lecture, fondées sur des expériences
In: L'année psychologique. 1898 vol. 5. pp. 673-694.
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Henri Victor. B. Erdmann, R. Dodge. Recherches psychologiques sur la lecture, fondées sur des expériences. In: L'année
psychologique. 1898 vol. 5. pp. 673-694.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1898_num_5_1_3097VI
ATTENTION, PERCEPTION, RAISONNEMENT
B. ERDMANN u.xdR. DODGE. —Psychologische Untersuchungen über
das Lesen auf experimenteller Grundlage {Recherches psycholo
giques sw la lecture fondées sur des expériences). 1 vol. in-8°,
360 p., 1898, Halle, Niemeyer.
Le processus psychologique de la lecture est extrêmement comp
liqué, il nécessite l'intervention d'une quantité d'actes psychiques
différents; en effet, en schématisant autant que possible, ce processus,
nous y trouvons déjà trois moments différents : 1° le symbole écrit
ou imprimé est perçu par la vision, donc ici on se demande com
ment ce symbole est perçu et il y aura certainement lieu de distin
guer les cas où on aura des lettres isolées, ou des syllabes, des mots,
des phrases ou enfin des pages entières de texte plus ou moins
connu ; 2° cette perception visuelle évoque en raison des associa
tions acquises la représentation du son qui est symbolisé par les
signes marqués sur le papier; ici encore les mêmes cas doivent être
examinés ; 3° Ces représentations des sons évoquent à leur tour
par association cet ensemble de représentations que l'on appelle le
sens ou la signification des mots, phrases ou passages. Voici donc
trois étapes qui se trouvent d'après les auteurs toutes les fois que
nous lisons quelque chose, telle est au moins l'affirmation qu'ils
font dans la préface à la page 5 ; cette affirmation ne me paraît pour
tant pas évidente, je crois qu'il y a des cas dans lesquels le second
moment manque complètement et où on passe directement de la
perception visuelle à la signification des mots écrits.
Cette complexité extrême du processus de la lecture permet donc
d'étudier toute une série d'actes psychiques en faisant des
recherches sur la lecture ; on a donc là un moyen précieux pour
étudier différents phénomènes de la vie psychique d'un individu,
phénomènes qui ont trait et aux perceptions et à l'acte de pensée
de l'individu, acte très compliqué qui contient en lui les associations
des idées, les représentations, l'attention, l'imagination, etc., etc.,
l'année psychologique, v. 43 674 ANALYSES
en somme, on retrouve en étudiant la lecture sous une forme
abrégée la vie psychique d'une personne. La lecture présente un
avantage énorme : c'est un acte courant pour chaque personne
instruite; donc les effets d'exercice ne se feront pas beaucoup sentir,
l'expérimentation est très facile, l'impression externe pouvant être
modifiée à volonté, et enfin il est facile de faire des mesures et de
rassembler des observations précises sur les questions les plus
diverses de la lecture.
Si on passe en revue la littérature psychologique, comme le
font les auteurs dans leur introduction, on voit que la question
a été à peine effleurée jusqu'ici; on a déterminé la durée d'expo
sition minimum nécessaire pour lire un mot ou une lettre; on a
déterminé la vitesse de lecture et de perception des lettres et des
mots (expériences de Donders, Cattell, etc.), et c'est à peu près tout
ce qui a été étudié jusqu'ici. Les aliénistes ont de leur côté attiré
l'attention sur les anomalies pathologiques qui se produisaient chez
des aphasiques, telles sont les recherches de Grashey [Archiv für
Psychiatrie, XVI, 1885), de Wernicke, Charcot, Kussmaul, Rieger et
surtout de Goldscheider et Fr. Müller [Zur Physiologie und Pathol
ogie des Lesens. Zeitsch. f. klinische Médecin, XXIII, 1893). Ces
auteurs ont fait quelques expériences sur des malades et des no
rmaux tendant surtout à décider si le malade comprend ou ne com
prend pas le sens de ce qu'il lit, recherchant la durée minimum
d'exposition nécessaire pour la lecture et étudiant la question si
dans la lecture les lettres sont perçues successivement ou par
groupes simultanément. Mais ces études des aliénistes sont loin
d'être complètes et elles ne soulèvent qu'une faible partie des
questions à étudier dans le processus de lecture.
Le travail considérable de Erdmann et Dodge a pour but d'étudier
la lecture dans son ensemble en commençant par les questions les
plus élémentaires et terminant par les plus générales. Vu l'impor
tance de ces recherches pour toute la psychologie, nous en ferons
une analyse assez longue en essayant de rapporter les faits princ
ipaux obtenus par les auteurs.
Quelles sont les conditions nécessaires pour la perception visuelle des
symboles écrits ? Telle est la première question qui se pose. Il y a
deux conditions principales qui doivent être étudiées : 1° lorsqu'on
lit un texte, les yeux se déplacent, on se demande donc comment se
fait le mouvement des yeux et quel est le but de ce mouvement ;
faut-il admettre, comme l'ont fait Helmholtz, Aubert, Hering, Don
ders et Listing, que la vision dans la lecture ne se fait que par la
fovea centralis, c'est-à-dire que le sujet déplace son point de fixa
tion continuellement et que ce sont les lettres fixées qui sont per
çues successivement l'une après l'autre, ou bien ne pourrait-on pas
admettre que les yeux se déplacent par saccades et que chaque fois
on perçoit non seulement les lettres sur lesquelles tombe le point — PERCEPTION. — RAISONNEMENT 675 ATTENTION.
de fixation, mais aussi des lettres voisines, la perception se faisant
donc simultanément pour un groupe de lettres ? 2° puisque dans tous
les cas on fait des mouvements avec les yeux pour lire différentes
parties du mot ou de la ligne, on se demande si la perception se fait
pendant le déplacement des yeux ou dans les pauses de repos. Ces
deux questions sont examinées dans le premier chapitre.
Les premières observations avaient pour but de déterminer le
genre de déplacement des yeux pendant la lecture ; l'observation du
sujet lui-même peut rarement donner des renseignements pour cette
question ; les auteurs plaçaient un miroir de façon qu'on pouvait
facilement observer dans ce miroir les déplacements de l'œil droit
du sujet; au début le miroir gêne un peu, mais on s'y habitue très
vite et le sujet n'y fait, pas attention. Il est très facile de compter les
nombres de déplacements des yeux du sujet pendant la lecture ; on
voit en effet comment ses yeux se déplacent par saccades depuis le
commencement de chaque ligne jusqu'à la fin ; une condition nécess
aire pour faire ces observations est de maintenir dans l'immobilité
la tête, ce que l'on obtient facilement en faisant reposer la tête sur
une main. Le sujet est prié de lire comme d'habitude en faisant
attention au sens des passages qu'il lit. Chacun peut facilement
refaire l'expérience, il faut seulement avoir soin de ne pas dire à la
personne sur laquelle on fait l'expérience ce que l'on veut observer,
on se rend compte beaucoup mieux de la nature des expériences et
des résultats signalés plus loin en refaisant une ou deux fois l'expé
rience qu'en lisant les descriptions.
Le nombre de déplacements des yeux pour chaque ligne varie sui
vant les conditions , mais il est de beaucoup inférieur au nombre de
lettres, ainsi il est de 7 chez le sujet E, pour une ligne de 12 cm. 2
de longueur ayant 63 lettres, et de 5 pour le sujet D dans une ligne
de 8 cm. 3 de longueur ayant 47 lettres; à chaque position de repos
des yeux correspondent donc en moyenne chez E 9 lettres et chez D
9, 4 lettres ; ces cas se rapportent à des textes très faciles, écrits
dans la langue maternelle du sujet et qu'il lisait pour la première
fois. Si on compte le nombre de saccades pour les différentes lignes
successives, on voit que ce nombre varie très peu d'une ligne à l'autre.
Des expériences comparatives faites sur un texte facile lu pour la
première fois et sur un texte analogue qui avait été lu par le sujet
plusieurs fois de suite avant l'expérieuce montrent que le nombre
de déplacements des yeux est un peu plus faible dans le second cas;
mais la différence est petite.
Il était important d'étudier comment se font les mouvements des
yeux lorsque le sujet porte son attention non pas sur le sens du
texte, mais sur l'orthographe, c'est-à-dire sur les signes mêmes; cette
condition est réalisée en partie dans la lecture des épreuves. Des
expériences faites avec les mêmes textes que précédemment ont
montré que pour une ligne il y avait de 15 à 16 déplacements •
676 ANALYSES
des yeux, c'est-à-dire qu'à chaque déplacement correspondent
4 lettres. Un autre moyen d'étudier les cas où l'attention est fixée
sur le signe était d'observer les mouvements des yeux pendant l'écr
iture ; dans ces cas, le nombre de déplacements des yeux augmente
encore, pour 36 lettresle sujet D a eu 16 déplacements, pour 41 lettres
De a eu 24 déplacements et enfin pour 43 lettres E en a eu 22, par
conséquent, en moyenne il y a un déplacement pour deux lettres
écrites; les expériences étaient faites sur des passages que le sujet
écrivait de mémoire sans difficulté aucune. Enfin en observant les
mouvements des yeux chez un jeune garçon qui avait appris à lire
depuis un an, on trouve que le nombre de mouvements des yeux est
chez lui plus grand que chez l'adulte qui sait lire couramment. Le ré
sultat a été le même en comparant chez l'adulte la lecture d'un texte
de sa langue maternelle avec celle d'un texte d'une langue étrangère.
Une question importante se pose : les mouvements des yeux pen
dant la lecture sont saccadés, c'est-à-dire qu'ils se composent de
pauses de repos successives séparées par des déplacements des yeux
de gauche à droite ; que percevons-nous pendant le déplacement des
yeux? Est-ce pendant, que l'œil se déplace ou est-ce pendant les
pauses d'arrêt que se fait la lecture? La littérature de l'optique phy
siologique ne contient que des données vagues sur cette question,
qui pourtant mériterait d'être étudiée spécialement puisqu'elle pré
sente un intérêt pour la perception visuelle de l'espace; on n'a pas
fait d'expériences qui permettent de dire ce que l'on perçoit pen
dant que les yeux se déplacent continuellement d'un point du champ
visuel à l'autre. Les auteurs cherchent à répondre par un certain
artifice à la question posée.
Ils ont d'abord déterminé la vitesse de lecture d'une ligne en faisant
lire des passages connus ou inconnus du sujet pendant 10 ou 20 s
econdes et en comptant le nombre de lignes lues ainsi. Connaissant le
nombre de lettres par ligne, on en déduit par division le temps moyen
nécessaire pour la lecture d'une lettre. Voici les nombres obtenus :
NOMBRE DUREE MOYENNE DUREE DE LECTURE
de lettres par par ligne. d'une lettre. ligne.
2.96 secondes. 63 lettres. 0,047 secondes. H. inconnu. D. .
2,19 » 63 » 0,034 » II. Dt.
63 » 1,40 » 0,022 » H. E. .
0,039 » 2,46 63 » D. . II. connu. .
0,032 » II. . 2,05 63 Dt.
0,021 » H. . 1,32 63 E. .
47 0,031 » L. inconnu. 1 ,63 D. .
2 47 0,012 » L. E. .
47 0,030 » L. connu. . 1,43 D. .
1,09 47 0,036 » L. . E. .
47 0,019 » F. . 0,9 E. .
4,07 63 0,065 » Epreuves II. E. . i
— PERCEPTION. — RAISONNEMENT 677 ATTENTION.
H. signifie un texte de l'optique physiologique de Helmholtz,
2e édition allemande; L. est un texte anglais de Locke; parmi les
trois sujets, pour l'un D, la langue anglaise est la langue maternelle,
lesdeux autres sont des Allemands. Le tableau précédentnousmonl/re
donc que la lecture d'un passage connu se fait plus rapidement que
celle d'un texte inconnu, la lecture des épreuves prend le plus de
temps. La durée moyenne pour la lecture d'une lettre est environ
de 3 centièmes de seconde par lettre.
L'observation des mouvements des yeux pendant la lecture
montre que d'abord les yeux sont fixés sur le commencement de la
ligne, puis ils se déplacent un peu vers la droite, restent en repos
un certain temps, se de nouveau et ainsi de suite jusqu'à
ce qu'ils soient fixés sur la fin de la ligne ; par conséquent, chaque
ligne commence et finit par une pause d'arrêt des yeux.
Pour pouvoir décider si le sujet perçoit les lettres aussi pendant
le mouvement des yeux, il faut déterminer la vitesse de ces mouve
ments; si on divise le déplacement angulaire correspondant à une
ligne entière par le nombre de déplacements des yeux pendant la
lecture, on obtient la grandeur moyenne des déplacements angulaires
des yeux; ces nombres sont contenus dans la quatrième colonne du
tableau suivant. Les expériences de Lamansky [Ueber die Winkel
geschwindigkeit der Blickbewegung , Plug. Arch., II, 1869) montrent
qu'un déplacement de 6 degrés dure en moyenne un centième de
seconde; Dodge a déterminé de son côté la durée des déplacements
angulaires des yeux, et trouve que pour des déplacements de 3 à
10 degrés la durée est inférieure à deux centièmes de seconde. On
fera donc une erreur en plus lorsqu'on supposera que ces déplace
ments durent 0sec,02. Avec ces données on peut calculer pour chaque
ligne la durée totale des pauses d'arrêt et la somme des durées des
déplacements des yeux; on obtient ainsi les nombres contenus dans
la cinquième et la sixième colonne du tableau suivant :
NOMURE GRANDEUR DUREE DUREE TOTALE TOTALE de döplapc- angulaire SUJETS menls des dépla des arrêts. des déplacements.
par ligne. cements.
,54' H. inconnu. 5,64 D.. 2,847 secondes. 0,113 secondes. ,58' Dt. II. ö,oö 2,08 » 0,11 » ',56' II. 0,114 » E.. 1,286 » 5, 08 ,20' II. connu. . 5,07 •2,359 » 0,101 » D. . ■,14' H. . Dt. 5,20 1 ,948 » 0,102 » ■,36' H. . 5 0,10 » E. . 1,22 » ,4a' D.. L. inconnu. 4 1 ,55 » 0,08 » 2' L. 0,109 » E.. 5,46 1,901 »
D.. L. connu. . 3 1,37 » 0,06 » ,30' L. . 0,08 » E. . 4 1 ,61 » ,50' II. épreuves. 0,03 » E.. 15 3,77 » 678 ANALYSES
Ce tableau nous apprend que pendant la lecture courante nos
yeux restent immobiles pendant un temps qui est 12 à 13 fois plus
long que la durée totale des mouvements successifs des yeux; on
en conclut déjà que la lecture doit se faire en grande partie dans les
périodes d'arrêt des yeux; reste à savoir si pendant le mouvement on
perçoit une partie des caractères. Des expériences ont été faites par
les auteurs; on faisait passer une ligne imprimée devant une fente
avec une vitesse de 1 centimètre en 09ec,01, c'est la vitesse avec
laquelle notre regard se déplace d'un point du papier à l'autre pendant
la lecture; le résultat a été très instructif; on ne perçoit pas suff
isamment pour lire, on voit des traînées grises sur fond blanc, mais on
n'arrive pas à distinguer les caractères. Donc conclusion générale :
pendant la lecture courante notre regard se déplace d'un point de
la ligne à l'autre par saccades, pour chaque texte le nombre [de ces
saccades est fixe, il est de beaucoup inférieur au nombre de lettres (il
y a 5 saccades pour une ligne moyenne de 47 lettres), l'acte de lec
ture se fait seulement pendant ces moments d'arrêt de]notre regard et
au contraire nous ne faisons pas attention aux sensations qui se pro
duisent pendant les mouvements des yeux, puisque si nous faisions
attention à ces sensations nous devrions voir des traînées grises qui
gêneraient la lecture ; lorsque l'attention est fixée sur les carac
tères plus que sur le sens du texte le nombre de saccades aug
mente.
Quelle est la grandeur des champs de lecture et quels sont les points
que nous fixons pendant les arrêts successifs des yeux? On sait que si
on fixe un certain point de l'espace et qu'on porte l'attention sur les
sensations dans la vision indirecte, l'acuité visuelle diminue rapide
ment à partir du point fixé : ainsi elle n'est plus égale qu'au tiers à
une distance angulaire de 5°, les expériences ont été faites par
Wertheim (voir l'analyse dans V Année psychologique, t. I, p. 324);
mais ces déterminations ne peuvent être appliquées ici; en effetr
pour reconnaître une lettre il ne faut pas voir nettement tous ses
détails, il suffit le plus souvent d'en voir quelques traits caractéris
tiques, par exemple la barre d'un t, le point sur 1'/, etc. Les auteurs
ont déterminé avec les mêmes textes que précédemment combien
de lettres ils pouvaient reconnaître exactement à droite et à gauche
de la lettre fixée ; en répétant ces expériences, on arrive assez bien à
fixer une lettre et à dire toutes les lettres que l'on reconnaît sans
faire de mouvements avec les yeux; de cette manière on pouvait
diviser chaque ligne en segments tels qu'en fixant leur milieu le
sujet reconnaissait sans déplacer les yeux toutes les lettres du se
gment correspondant. C'est ainsi que pour E., u,ne ligne du texte H
se trouvait divisée en 6,37 segments et pour D. une ligne du texte
L, se composait de 5,49 en moyenne ; or les mêmes textes
lus couramment nécessitent pour E. 5,68 arrêts et pour D. seule- i
— PERCEPTION. — RAISONNEMENT 679 ATTENTION.
ment 4 arrêts. D'autre part, nous pouvons supposer comme très pro
bable que le champ de la reconnaissance des lettres est plus petit
pendant la lecture que dans les conditions où on faisait les expé
riences, d'où cette conclusion importante : lorsque nous lisons un
texte facile, les champs que notre regard embrasse pendant chaque
arrêt sont plus grands que les champs de perception nette; cette
I ....X-... i ....x.... i ....x....
A a B b G c D
• A' a'x • B' x b' G' •
Fig. 85.
formule étant assez obscure, je crois utile de l'expliquer en donnant
un schéma, puisque le résultat annoncé est de grande importance.
Représentons sur la figure 85 par des croix les points qui sont fixés
successivement sur la ligne ; nous voyons que lorsqu'on fixe un point a
on arrive à distinguer toutes les lettres comprises entre les traits
A et B, de même en fixant b on distingue toutes les lettres entre B
et G, etc.; ceci est déterminé dans les premières expériences; les
distances A — B, B — C, G — D, etc. sont les champs de reconnais
sance de la vision immobile. Pendant la lecture le sujet fixe son
regard sur un certain point a! et embrasse par son regard l'espace
A' — B', puis il déplace rapidement son regard sur le point b' et
embrasse l'espace B' — G'; eh bien, les expériences montrent que
ces espaces embrassés dans la lecture, ces « champs de lecture »,
sont plus grands que les champs de reconnaissance. Nous ne lisons
donc pas toutes les lettres, nous en sautons un certain nombre sans
les percevoir nettement, puisque probablement le sens nous permet
de les deviner et que nous n'avons pas besoin de les regarder.
Pour vérifier encore ce résultat et puis pour déterminer quels sont
exactement les points que nous fixons par notre regard lorsque
nous lisons, les auteurs ont observé les mouvements des yeux au
moyen d'une lunette munie d'une division micrométrique du champ;
la lunette était placée de telle façon que lorsque le sujet fixait la
première lettre d'une ligne, le bord de la pupille coïncidait avec le
premier trait de la division micrométrique, de même lorsqu'il fixait
la dernière lettre le bord de la pupille coïncidait avec la dernière
division micrométrique; on notait pour chaque ligne les écarts de
ces positions limites. Les expériences ont montré que presque tou -
jours la position des yeux au commencement des lignes ne corres
pondait pas à la première lettre ; lorsqu'on lit on ne fixe pas la pre
mière lettre des lignes, mais on fixe un certain point assez distant du
commencement, de même les yeux ne fixent jamais la dernière 680 ANALYSES
lettre des lignes; arrivés à une certaine distance de la fin delà ligne,
on passe à la ligne suivante; l'écart à la fin des lignes est plus
grand qu'au commencement, la différence est dans certains cas du
simple au triple ; les écarts sont plus grands lorsqu'on lit un texte
connu, que lorsque le texte est inconnu; dans le cas d'un
connu c'est surtout l'écart de la fin qui augmente considérablement.
Si on compare ces écarts avec les champs de reconnaissance nette,
on voit que pour un texte inconnu les écarts du commencement
sont en général inférieurs à la moitié du champ de
(c'est-à-dire inférieure à 1 centimètre); si nous nous reportons au
schéma de la figure 1, et si ce schéma correspondait au commence
ment des lignes, l'écart a' À! est inférieur à l'écart« A; en lisant un
texte on fixe au commencement de chaque ligne un point distant
d'un peu moins de 1 centimètre du bord. Si le texte est connu, l'écart
du commencement est quelquefois supérieur à la moitié du champ
de reconnaissance nette. Au contraire, à la fin de chaque ligne le
dernier point de la ligne que l'on fixe est distant de la fin de la ligne
de plus de la moitié du champ de reconnaissance ; donc si dans une
expérience spéciale on donnait au sujet à fixer ce même point, il
ne pourrait pas par son acuité visuelle distinguer les dernières
lettres de la ligne. Par conséquent nécessairement on ne lit pas les
dernières lettres des lignes, on les devine.
Mais ne pourrait-on pas par un moyen quelconque reconnaître
quels sont les points de la ligne que nous fixons successivement par
notre regard ? En observant les mouvements de l'œil, soit directement
soit avec une lunette, les auteurs n'ont rien obtenu, puisque les mou
vements sont trop rapides; mais ils ont eu recours à un procédé très
ingénieux qui a donné une solution de la question posée; c'est l'em
ploi des images consécutives : on prend un carton noir et on y pra
tique une ouverture triangulaire de la grandeur d'une majuscule
imprimée ; cette ouverture est fermée par un papier rouge transpa
rent, on éclaire par derrière et on fixe le sommet du triangle un
certain temps; puis on commence la lecture comme d'ordinaire; on
aperçoit alors sur le texte qu'on lit une image consécutive verte
qui se déplace d'un point de la ligne à un autre, on ne peut pas noter
ces points avec le crayon ou les dire puisque cela trouble complète
ment la lecture, mais on peut, en répétant l'expérience un grand
nombre de fois, observer les points sur lesquels se place successiv
ement le sommet du triangle vert de l'image consécutive; ces obser
vations ne sont pas des mesures, elles sont assez approximatives ;
les auteurs trouvent que le point fixé est toujours placé sur des mots,
jamais sur les intervalles entre les mots, ordinairement il est au
milieu des mots et cela a surtout lieu pour les mots longs. Le point
de fixation se trouve tantôt sur une lettre tantôt entre deux lettres
d'un mot.
Nous voyons donc comment par des procédés ingénieux et surtout — PERCEPTION. — RAISONNEMENT 681 ATTENTION.
par une analyse très logique des expériences les auteurs sont arrivés
à se faire une idée très précise de la première partie de l'acte de la
lecture, c'est-à-dire de la vision des caractères pendant la lecture.
Ce processus habituel, qui nous apparaît dans notre conscience
comme très simple et élémentaire est en réalité extrêmement com
plexe ; nous voyons que les mouvements des yeux obéissent aux
moindres influences de l'attention et de la perception; ils sont réglés
d'une manière inconsciente par les perceptions et les représentat
ions que nous avons, et cela d'une façon continue sans que nous
nous en doutions. Les résultats précédents sont intéressants non seu
lement pour l'acte de la lecture dont ils donnent une analyse très
fine, mais aussi pour l'étude des mouvements des yeux sur laquelle
ils jettent un jour nouveau en montrant combien il y a encore de
choses nouvelles à trouver dans cette question des mouvements des
yeux qui a été étudiée un nombre immense de fois.
Appareil employé dans les expériences de lecture. — Pour continuer
l'analyse du processus de la lecture, il faut maintenant isoler une
quelconque des conditions nombreuses qui ont été trouvées plus
haut et l'étudier à part, la perception se faisant par groupes ; il faudra
étudier spécialement comment se fait la lecture lorsqu'on expose
pendant un temps plus ou moins long un certain groupe de lettres
ou de mots ; c'est ainsi que l'on pourra arriver à analyser ce qui se
passe pendant chaque moment d'arrêt de notre regard, la lecture se
composant d'une série de moments d'arrêt de ce genre comme nous
l'avons montré plus haut.
Pour étudier cette question il faut faire des expériences, il faut
donc employer un appareil spécial. Il n'existe pas d'appareil qui soit
satisfaisant, en effet un pareil appareil doit répondre aux conditions
suivantes :
1° Les lettres ou mots doivent être présentés simultanément et non
successivement l'une après l'autre ;
2° Ces lettres doivent être de la même grandeur et de la même
forme que les caractères imprimés des livres;
3° On doit pouvoir présenter ces lettres dans différents endroits
du champ visuel;
4° Le champ visuel sur lequel apparaissent les lettres doit être un
peu éclairé, de façon que le sujet puisse fixer d'avance un certain
point de ce champ ;
5° L'appareil doit permettre la vision binoculaire, puisque c'est
celle-là que nous employons toujours dans la lecture;
6° La durée de l'exposition doit être réglable et on doit pouvoir la
mesurer avec précision ;
7° On doit pouvoir modifier l'intensité de l'éclairage et la grandeur
des caractères sans en la forme géométrique.
Il est facile de voir que tous les appareils employés par les diffé-

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