Blasons totémiques des Dogon - article ; n°1 ; vol.7, pg 69-78

De
Journal de la Société des Africanistes - Année 1937 - Volume 7 - Numéro 1 - Pages 69-78
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1937
Lecture(s) : 79
Nombre de pages : 12
Voir plus Voir moins

Marcel Griaule
Blasons totémiques des Dogon
In: Journal de la Société des Africanistes. 1937, tome 7 fascicule 1. pp. 69-78.
Citer ce document / Cite this document :
Griaule Marcel. Blasons totémiques des Dogon. In: Journal de la Société des Africanistes. 1937, tome 7 fascicule 1. pp. 69-78.
doi : 10.3406/jafr.1937.1624
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0037-9166_1937_num_7_1_1624BLASONS TOTÉMIQUES DES DOGON,
Directeur-Adjoint Marcel a l'École GRIAULE, des Hautes-Études.
{Planche VI)
Chez les Dogon, comme ailleurs, l'étude de l'organisation totémique est
un problème à la fois religieux et familial. Ces deux aspects ne sauraient
être traités simultanément étant donné leur ampleur ; d'autre part la rel
igion présidant à l'organisation familiale, il est bon de pénétrer l'une avant
de décrire l'autre 4.
С est pour cette raison que les études préliminaires des Missions Dakar-
Djibouti et Sahara-Soudan concernant le totémisme dogon ont porté sur
l'aspect religieux de l'institution.
Les enquêtes menées par Mme Hélène Gordon et par moi-même,
nous ont conduit à l'examen des sanctuaires qui, dans une certaine
mesure, constituaient une excellente base à nos informations. Outre le
matériel qu'ils contenaient, son symbolisme et les rites divers qui s'y
attachaient, ont été étudiés les blasons peints à la bouillie de mil dont
les façades sont ornées au moment du sacrifice annuel.
Le but de ces notes est de donner quelques exemples de ces figures et non
de présenter, même en résumé, le totémisme dogon. Un volume sur l'e
nsemble de ces questions paraîtra ultérieurement dans la collection de
l'Institut d'ethnologie de l'Université de Paris.
Le blason est exécuté par le sacrificateur attaché au prêtre totémique
au cours d'une fête annuelle célébrée dans chaque groupe2. L'instrument
employé est généralement une plume de poule et la matière la bouillie
de farine de mil. Le support est la façade ou une paroi intérieure du sanc
tuaire, surface de torchis qu'une réfection récente a rendu lisse. Dans cer
tains cas, lorsque le sanctuaire s'appuie à une paroi rocheuse, les dessins
débordent et s'étalent sur la roche préalablement recouverte de torchis.
1. Dubkheim. Les formes élémentaires de la vie religieuse, p. 148, n° 2.
2. Le terme vague de groupe paraît plus commode provisoirement que celui de
clan ou de famille . 70 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
Les blasons comportent deux sortes de signes, les uns assez réalistes
dont le sens est clair ; les autres, géométriques, de sens conventionnel
sur lesquels il est difficile d'obtenir des précisions satisfaisantes de la
part des informateurs.
Fig. 12. — Région de Sanga-du-Haut. Village d'Ogol-du-Haut.
Blason du binu (totem) Yebene.
A. Soleil. — B. Lézard bay aga (interdit du groupe). — С Lune. — D. Crosses de jet. —
E. Houes de culture. — F. Crochet de fer (gobo) planté dans le fronton du sanctuaire. —
G. Gros mil (emme). — H. Petit mil (j/u). — I. Banquette du prêtre située contre la façade
du sanctuaire. — J. Porc-épic. — K. Les femmes du groupe. — L Les hommes du groupe.
— M. Les enfants du groupe.
Dans la première catégorie, certaines peintures ne désignent que l'objet
représenté (poule du sacrifice, bâton, lune, soleil, etc.) Mais parfois aussi
l'objet reproduit est un symbole (une crosse signifie un homme, les san
dales du prêtre représentent le prêtre lui-même).
La seconde catégorie comporte principalement des damiers aux él
éments alternés vides et pleins (fig. 12-13-16) d'échelles à multiples mon- BLASONS TOTÉMIQUES DES DOGON 7t
tants et dont les barreaux sont irréguliers, de chapelets de losanges pleins
ou non (fig. IS)
Le sens en est arbitraire et des figures très semblables sont censées
représenter des choses extrêmement différentes ; ainsi le damier signifie
tantôt les hommes du groupe, tantôt les champs, tantôt une couverture.
Fig. 13. — Région de Sanga-du-Bas. Village de Diamini-du-Haut.
Blason du hinu Dandoulou.
A. Grosses de jet. — B. Bâton du Prêtre. — C. pedine (condiment). — D. Bonnet du
Prêtre. — E. Lune. — F. Soleil. — G. Tortue représentant l'ancêtre. — H. Poulet du
sacrifice. — I. Arc et flèche du binu. — J. Pierre sur laquelle reposent les statuettes
de bois du sanctuaire. — K. Cour du sanctuaire. — L. Maison du bina. — M. Champs culti
vés. — N. Champs en friche. — O. Les hommes du groupe « habillés de tuniques diverses. »
— P. Mouton du sacrifice. — Q. Le serpent qui vient de nuit lécher et nettoyer le Prêtre. —
R. L'hyène (interdit). — S. Etoiles. — T. Pierre de la cour du sanctuaire sur laquelle on
place les nouveau-nés pour l'imposition du nom. — U. Les appendices à trois branches
placés à la base et en haut des damiers représentent les pieds des hommes du groupe.
Il est vrai que dans l'inconscient du Dogon, ces choses sont liées entre
elles ; la récolte du champ est toujours accolée, dans les prières, à la pro
géniture ; le pouvoir fertilisant du culte funéraire est parfaitement conçu ;
il n'est donc pas étonnant que la couverture, accessoire important de ce
culte et signe de richesse, qui remplace parfois le cadavre, soit liée aux
hommes et aux champs.
S'il était d'ailleurs établi solidement que le damier représente bien une
couverture, on aurait là la plus satisfaisante des explications : représenter 72 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
une étoffe faite souvent d'un damier bleu sombre et blanc par un damier
à la bouillie de mil paraît assez naturel. On pourrait aussi prétendre
que ce damier-couverture va de pair avec le damier-champ, attendu que
les jardins et certains champs des Dogons sont faits de petits carrés d'un
Fig. 14. — Région de Sanga-du-Haut. Village d'Enguel-du-Haut.
Blason du binn Dandoulou.
U. Crosse de jet. — V. Masque Kanaga. — X. Y. Z. Grands serpents (En X ces ser
pents occupent les petits carrés supérieurs). — Les bandes formées de triangles sont les
« marques » de Dandoulou.
mètre environ de côté séparés par une légère levée de terre destinée à
retenir l'eau1. Mais il faut voir là sans doute des explications données
après coup. Les damiers et échelles des blasons restent encore une énigme
comparable à celle des ornements en dents de scie et des lignes en zig
zag décorant les masques 2.
1. Vus d'avions, les jardins dogons ont l'aspect d'un échiquier extrêmement
régulier.
2. A rapprocher sur un autre plan, des monômes de masques se déplaçant selon
une sinusoïde. BLASONS TOTÉM1QUES DES DOGON 73
II n'en est pas moins vrai que le blason donne au membre du groupe
l'image des choses et des personnes essentielles de ce groupe. Et aussi dans
bien des cas, une image du système du monde, car le groupe n'est pas un
élément amorphe dans l'univers. Il est au contraire intimement lié à lui
Fig. 15. — Région de Sanga-du-Bas. Village de Gogoli.
Blason du binu Asama.
A. Le poulet du sacrifice. — B. Deux lunes. — G. Houes. — D. Le sacrificateur. — E.
Calebasse contenant la bouillie de mil destinée aux libations. — F. Grand serpent dont le
corps entoure tout le dessin ;la tête est en bas à gauche). — G. Bâton du Prêtre. — H. Cau-
ris (ils sont reproduits également entre I et J ; J et K). — I. Le binu Asama. — J. Hommes
jouant du tambour d'aisselle pendant le sacrifice. — K. Enfants « qui se sont arrêtés pour
regarder le sacrifice ». — L. Crochets de fer ornant le fronton du sanctuaire. — M. Crosses de
jet. — N. Réduit où sont déposés les statuettes de bois. — O. Séparation « comme celle
qui est élevée entre deux maisons » (il s'agit de la ligne verticale qui sépare la figure en
deux. — P. Pierre servant de siège au Prêtre.
et c'est dans cet esprit que les dessinateurs de nombreux blasons repré
sentent un véritable système cosmogonique où figurent le soleil, la lune,
les étoiles entourés du grand serpent, classique, là aussi, comme en bien SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 74
d'autres religions. C'est à croire que l'auteur intègre sciemment les attri
buts de son totem et toutes les personnes du groupe dans l'univers. Il
y a lieu de penser aussi qu'autrefois, lorsque l'institution était en plein
développement, chaque totem, avec ses interdits et ses attributs, était un
Fig. 16. — Région de Sanga-du-Haut. Village d'Ogol-du-Haut.
Blason du k'nii i (sous-totem) Guéméné dont le babinu (totem) se nomme Yébéné.
A. Crochets rituels de fer (gobo). — B. Soleil. — С Lune. — D. Houes de culture. —
E. Banquette de terre où prend place le prêtre. — F. Crosses de jet. — G. Hommes du
groupe. — H. Femmes du groupe. — I. Enfants.
élément d'une représentation complète et systématique du monde conçue
par l'ensemble de la nation dogon.
Il n'est pas douteux, en tous cas, que le blason, au moins dans les
temps anciens a été un moyen, pour l'exécutant, de traduire une pensée
collective. On était en quelque sorte rassuré de matérialiser cette BLASONS TOTÉMIQUES DES DOGON
S
Fie. 17. — Attributs royaux, guerriers et techniques du binu Nommo, lamantin.
Village de Nandouli.
(Tous les objets sont en fer forgé; la liste présentée ici n'est pas exhaustive).
Q. Sandale (long. 22 cm,). — R. Couronne 4haut 30 cm.) — S. Sceptre (haut 27 cm.) —
T. Arc (haut 30 cm. v et flèche attenante (long. 15 cm.). — U. Pendentif destiné à rece
voir une petite « pierre de tonnerre » et porté au cou (haut 6 cm.). — V. Fer de la lance
(haut, du fer 23, de la lance : 180 cm.). — X. Masse de fer servant de marteau (long. 15 cm.)
— Y. Hameçon (haut 4 cm.). — Z. Tenailles de forgeron dont les poignées sont percées
de trous destinés à recevoir des sonnailles identiques à celles du sceptre S. (long. 34 cm). SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 76
éparse intégrant le soleil et la lune, les étoiles, le poulet sacrifié, le bonnet
du prêtre et les hommes du groupe dans un système cohérent. Le blason
a été, est sans doute encore, un rappel écrit de ce système, un contrat
presque entre les forces fertilisantes et procréatrices du totem et les bénéf
iciaires terrestres. Les sentiments qu'il éveille sont comparables à ceux
que font naître les peintures représentant des masques exécutées dans
les cavernes par les hommes au moment où ils les taillent : ce dépôt
d'une image est un gage de la protection exercée par les puissances pré
sidant aux destinées de la société des masques, au bénéfice de ceux qui
ont la dangereuse charge de danser en place publique, revêtus des cos
tumes rituels l.
Mais si l'on peut dire que le blason est à quelque degré un début
d'écriture, il faut mentionner son caractère nettement esthétique ; il y a
là une forme de l'art, certes postérieure aux autres chez les Dogon, si
l'on en croit les âges assignés au totem et aux masques, qui sont eux
une activité esthétique de première importance. Il n'est pas douteux que
le peintre a le souci de décorer le sanctuaire et de l'honorer par la repré
sentation des richesses du groupe en hommes, en femmes, en enfants,
en objets.
Cet étalage est aussi comme une démonstration de la puissance toté-
mique, détentrice d'attributs guerriers et royaux (fig. 17) dispensatrice de
richesses passées et à venir, richesses dont 1 image., parfois, semble assez
inattendue, comme celle de cette bicyclette peinte sur un sanctuaire du
bas de la falaise dogon.
Cette démonstration est toute naturelle, elle n'est que l'aboutissement
du mythe où apparaît le rôle bienfaisant de l'ancêtre totémique et dont
l'un des exemples les plus frappants est celui de la jeune fille aux mains
fermées.
Un garçon vint demander demander à une fille en âge de se marier si
elle le voulait pour mari. Mais la fille n'aimait pas le garçon qui partit. Il
monta sur un beau cheval et revint, faisant porter par une esclave un
panier plein de cauris à la fille qui lui dit :
« Remporte tes cauris, j'irai chez toi. »
Elle demanda un délai au garçon qui s'en retourna chez lui et fit pré
parer de la bière de mil en attendant le jour du mariage. Ce jour étant
arrivé, il demanda aux jeunes gens ses camarades et aux jeunes filles
d'aller au devant de sa fiancée. Tous y partirent.
La fille s'en était allée de chez elle avec tout ce qui lui appartenait, porté
par des hommes donnés par sa mère. Un lamantin s'était glissé au milieu
1. Voie La Mission Dakar-Djibouti. Minotaure, n° 2, 1933, et Marcel Griaule. Les
masques dogons. Travaux et Mémoires de l'Institut d'ethnologie de Paris (à
paraître). TOTÉMIQUES DES DOGON 77 BLASONS
d'eux sous la forme d'un bélier ; soudain il barra le chemin. Le groupe
s'arrêta et la fille aussi. A ce moment il faisait un violent orage. Le
bélier saisit la fille et entra dans l'eau ; mais la fille resta sur le bord et
à ce moment, un garçon beau et bien habillé sortit de l'eau en disant :
« J'étais un mouton, mais j'ai changé. »
II mit alors son bras sur l'épaule de la fille et tous deux tombèrent à
l'eau.
Le garçon, qui avait envoyé ses camarades, et la mère de la fille la cher
chèrent partout. Il en fut ainsi pendant un an.
La seconde année, comme la pluie tombait, une buée sortit de l'eau et
se répandit sur le pays en brouillard. Quand celui-ci se dissipa, on aper
çut la fille. Sa mère lui demanda d'où elle venait. Elle répondit qu'elle
avait vu un jeune homme. Elle était sans pagne, sans collier et elle tenait
les mains fermées. Quand on lui demanda de les ouvrir, elle refusa et
entra dans le grenier de sa mère pour y passer la nuit.
Le lendemain on s'aperçut qu'elle avait les mains ouvertes. Alors des
troupeaux de moutons et des bandes de poules affîuèrent dans la maison
maternelle. Tout le monde vint voir et parmi les gens se trouvait le gar
çon, qui avait demandé la fille en mariage. Celle-ci le regarda en chan
tant :
an t and и yapullo labazugo lem ullego
kalia tinem kallane tinem bullo bere дот
ene talu yuna tovo bewolo
(moi) Yapullo, fille d'Antandou, j'ai peur des masques, (mais) je n'ai pas
peur de toi ;
(Avec une) aiguille, on ne peut fouiller dans un fruit de baobab ; un) œuf de poule on ne peut creuser des aspérités dans la pierre
à moudre1.
Le garçon, découragé par ces moqueries s'en alla. Le lendemain,
comme un captif attaché à une corde passait sur la piste avec son maître,
la fille le vit et dit à son père qu'elle voulait se marier avec lui. Le père
aussitôt acheta le captif et sa fiancée le lava, lui donna un vêtement, un
lit, alla chercher du riz, des moutons, de la bière et demanda qu'on se
réjouisse pour le mariage.
Les hommes dansèrent pour célébrer l'union et parmi eux était le gar
çon éconduit. La mariée ayant demandé une maison on la lui construisit
et le captif vint l'habiter avec elle.
La femme avait une camarade qui lui demanda un jour.
— « Gomment as-tu gagné ces richesses ? »
1. La pierre dormante est frappée avec une masse dure (pierre ou fer) pour la fo
rmation de petites aspérités propices à l'écrasement du grain.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.