Captifs, femmes louées et enfants vendus. Les prémices de l'esclavage en Mélanésie - article ; n°152 ; vol.39, pg 29-51

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L'Homme - Année 1999 - Volume 39 - Numéro 152 - Pages 29-51
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Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Valérie Lécrivain
Captifs, femmes louées et enfants vendus. Les prémices de
l'esclavage en Mélanésie
In: L'Homme, 1999, tome 39 n°152. pp. 29-51.
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Lécrivain Valérie. Captifs, femmes louées et enfants vendus. Les prémices de l'esclavage en Mélanésie. In: L'Homme, 1999,
tome 39 n°152. pp. 29-51.
doi : 10.3406/hom.1999.453662
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1999_num_39_152_453662femmes louées et enfants vendus Captifs,
Les prémices de l'esclavage en Mélanésie
Valérie Lécrivain
L-ES ÉTUDES sur l'esclavage dans le monde océanien sont particulièr
ement rares 1 . Il est vrai que l'esclavage semble y avoir été peu fréquent. Il
est absent en Australie, mais même pour les sociétés très différentes de
Polynésie, caractérisées par une importante stratification sociale, c'est à
peine si le terme « esclave » figure dans les sources. Dans un travail de syn
thèse sur Tahiti, Douglas Oliver (1974, II : 765-769) discute longuement
des différentes acceptions indigènes utilisées pour les classes les plus basses
sans pouvoir jamais se prononcer sur l'existence éventuelle d'une catégor
ie sociale particulière que l'on appellerait « esclave ». Alfred Métraux
(1941 : 77, 87, 109), à propos des Pascuans de l'île de Pâques, écarte l'idée
que les kio puissent être caractérisés comme tels. On pourrait citer aussi,
pour leur prudence ou leur indécision, beaucoup d'autres travaux ethno-
historiques. L'Océanie ne semble pas être une terre de prédilection de l'e
sclavage. Pourtant, s'agissant de la Mélanésie, divers observateurs,
missionnaires, administrateurs, marchands ou ethnologues, font maintes
fois état de l'existence de 1' « esclavage ». Si ce terme trop galvaudé suscite
notre méfiance, il est néanmoins certain que la vente d'êtres humains
(enfants, femmes, captifs vivants) ou de chair humaine était, du moins
dans certaines îles, pratique courante. Certes, cela ne suffit pas pour que £2
l'on puisse affirmer l'existence d'esclaves, mais les données sont assez t/)
importantes pour se poser la question : l'esclavage existe-t-il en Mélanésie ? uj
Précisons quelques points de méthode. Soulignons que la notion d'es- c$
clavage ne se réduit pas à l'esclavage des plantations. La traite atlantique, ff
étroitement liée au développement économique des colonies européennes Q
h- mj
1. À l'exception de l'article de Michel Panoff (1987 : 133-155) que nous analyserons ici (cf. infrá). VUJ
L'HOMME 152/ 1999, pp. 29 à 52 ainsi qu'à celles des États-Unis, n'est pas un phénomène universel. Il est
douteux que la vente et l'exploitation de la force de travail soient des cri-
tères applicables à toute définition de l'esclavage. Par exemple, en ce qui
concerne la main-d'œuvre servile, le serf du Moyen Âge européen est
taillable et corvéable à merci, cependant il n'est pas un esclave. De même,
tout individu, du seul fait qu'il est vendu, ne doit pas être assimilé à un
esclave. Rappelons que le serf pouvait être aliéné, donné ou hérité2 et que,
le fils, à Rome, pouvait être vendu par son père3. Bien des dépendants ont
pu être vendus dans le monde sans que pour autant il s'agisse d'esclaves :
le serf était certes un dépendant mais avait une condition sociale et jur
idique qu'aucun historien ne peut confondre avec celle d'esclave ; à Rome,
le fils était un dépendant de son père, mais n'était évidemment pas un
esclave. Il faut garder au terme esclave sa spécificité. Les observateurs du
XIXe siècle eurent tendance à confondre toutes les formes de dépendance
sous l'étiquette d' « esclavage ». Le contexte d'alors s'expliquait ainsi :
c'était le siècle de la liberté. Les conditions scientifiques d'aujourd'hui ne
nous permettent pas de faire de même : une plus grande connaissance des
faits ethnographiques et une plus grande sensibilité à la diversité culturelle
nous obligent à davantage de circonspection et ne nous permettent plus
de parler d'esclavage à tort et à travers.
L'année 1998, où l'on célébrait en France le cent cinquantième anni
versaire de l'abolition de l'esclavage, a vu paraître quelques ouvrages sur ce
thème4. Parmi ceux-ci, deux retiennent plus particulièrement notre atten
tion. D'abord celui de Leland Donald (1997) qui, tout en constituant une
synthèse ethnohistorique sur l'esclavage interne aux sociétés indiennes de
la côte Nord-Ouest de l'Amérique du Nord, montre l'ampleur du phéno
mène dans une société primitive, alors qu'il avait été souvent sous-estimé
dans la tradition ethnologique, y compris par les plus grands ethnologues.
Par delà son intérêt propre sur lequel nous ne nous étendrons pas, un tel
livre conduit simplement à se demander s'il n'en aurait pas été de même
ailleurs. L'autre est, dans le dossier de L'Homme, l'article d'Alain Testart
(1998a : 31-69) que nous résumerons brièvement. Après avoir critiqué les
approches et définitions usuelles du phénomène (l'esclave assimilé à une
marchandise, à une propriété, etc.) et souligné la diversité considérable de
2. Bloch 1983, Petot 1937 etTessier 1937 d'après Testait 1998a: 35.
3. « À Rome, le paterfamilias a le droit de vendre son fils à un autre paterfamilias sans pour autant le
réduire en esclavage : c'est une sorte de louage de service, mais un louage permanent, le fils ainsi vendu
étant désormais dans la puissance de cet autre pater, qui a également le pouvoir de le revendre. C'est ce
qui est connu en droit romain comme une aliénation in mancipio» (Testart, ibid).
4. Deux revues ont publié un numéro spécial {L'Homme, 1998, 145, Diogène, 1997, 179) et deux livres
ont paru, l'un sur l'Amérique du Nord de Leland Donald (1997), l'autre sur les figures de l'esclavage au
Moyen Âge et dans le monde moderne sous la direction d'Henri Bresc (1996).
Valérie Lécrivain la condition matérielle des esclaves, il en propose une définition minimale
en retenant deux critères. Le premier, fort bien décrit dans un autre article
sur la question, est celui de l'exclusion : 3 '
«... l'esclave est partout, d'une façon ou d'une autre, un exclu. Il est exclu d'une des
dimensions de la société qui est considérée comme essentielle par cette société. D'une
société à l'autre, cette dimension diffère et diffère également la forme de l'exclusion :
dans les sociétés que l'on peut appeler lignagères (pour faire simple) ou primitives (si
nous admettons que ces types de sociétés sont caractérisés par la prédominance de la
parenté), l'esclave est exclu de la parenté ; dans les sociétés antiques, il l'est de la
parenté et de la cité ; dans les sociétés islamiques, il l'est de la dimension religieuse ;
etc. » (Testart 1998b: 10).
Être exclu ne signifie évidemment pas que l'on est un esclave. Nous par
lons beaucoup d'exclus dans notre propre société sans pour autant les dési
gner du terme esclave. Alain Testart propose le critère de l'exclusion à
l'intérieur de la catégorie sociale de dépendant statutaire : l'esclave est
défini comme un dépendant caractérisé par l'exclusion. Ainsi l'esclave
serait un individu qui a perdu toute identité sociale d'appartenance à la
communauté et l'esclavage une forme extrême de la dépendance. Ce n'est
pas le cas du serf qui, bien que dépendant statutaire, avait droit à un nom,
à une famille... Le second critère est que de l'esclave on peut tirer profit
(1998a: 38 sq.). Cette hypothèse nous semble pertinente en ce qu'elle
détermine une spécificité de l'esclavage et parce que ces critères sont appli
cables aux données ethnographiques. C'est celle-ci que nous considérerons
dans ce texte.
Rappelons pour commencer l'arrière-plan historique et social des socié
tés dont nous allons traiter. L'exploration de FOcéanie, et de la Mélanésie
en particulier, débute au XVIe siècle et se termine à la fin du XVHP avec le
capitaine Cook. Pendant toute cette période, les Européens ne s y étaient
pas fixés : aucun commerce ne s'était développé, aucune mission n'avait
réussi à s'implanter. C'est seulement dans le dernier quart du XIXe siècle,
avec l'affirmation de l'impérialisme allemand et anglais et l'arrivée des
planteurs de coprah et des missionnaires, que les Européens s'installèrent
dans ces territoires. Depuis 1830, les baleiniers d'abord, les commerçants
ensuite ne faisaient que passer. Le commerce entre Européens et insulaires,
encore à l'état embryonnaire dans la première moitié du XIXe siècle, se
développa à partir de 1868 avec le coprah. De même, les tentatives des „,
missionnaires étaient restées sans succès avant 1875, sauf en Nouvelle- 55
Calédonie. En même temps, le développement précoce d'une économie w
sucrière et cotonnière aux frontières de la Mélanésie, aux Fidji et dans le <o j
Queensland ld allait ll introduire d une ddonnée nouvelle. ll Pour approvisionner 9
ces plantations en main-d'œuvre indigène, des recruteurs furent engagés ¡
De l'esclavage en Mélanésie sillonnèrent toute la région mélanésienne. Des insulaires de la qui
Nouvelle-Calédonie, des Nouvelles-Hébrides, de Malaita, de Santa Isabel
et de l'archipel Bismarck furent amenés à travailler à des centaines de kil
omètres de leur lieu d'origine. Bien que ces transferts de population aient
été effectués en vertu de contrats stipulés selon la loi britannique, leurs
conditions paraissent bien peu compatibles avec la notion de travail libre :
engagement à très long terme, imputation des frais de voyage, quasi-
impossibilité de retour au pays. Ajoutons que dans bien des cas l'individu
n'était pas consentant : il pouvait être capturé par des moyens violents et
illégaux, tel le rapt. Nous ne saurions évidemment retracer en quelques
lignes l'histoire d'une colonisation qui concerne de très nombreuses îles.
Néanmoins une remarque s'impose. Sur les continents américain et afri
cain, les colonisations espagnole et portugaise se sont imposées quand l'e
sclavage était encore parfaitement légal et légitime. Il n'en va pas de même
dans les régions qui nous occupent. L'Angleterre a aboli l'esclavage en
1831, la France en 1848. La question de savoir si l'esclavage occidental a
entraîné l'esclavage dans les sociétés traditionnelles reste encore délicate de
nos jours. Elle se pose avec acuité pour l'Afrique et les historiens sont par
tagés à ce sujet, et ne se pose pas, ou se pose en termes très différents pour
la Mélanésie : si l'on peut en effet parler d'esclavage du fait de la venue des
colons, il s'agit de toute façon d'un esclavage illégal ; si l'on veut assimiler
lesdits contrats de longue durée à de l'esclavage, ce n'en est qu'une forme
contournée ou détournée. L'Occident a pu accroître les conflits dans les
sociétés primitives, accentuer les dépendances et les hiérarchies internes à
ce monde, il n'a jamais introduit pour autant le modèle formel de l'escla
vage. S'il est donc question d'esclavage dans les sociétés mélanésiennes, il
est peu probable qu'il puisse être imputé à un apport étranger5.
Les îles Salomon
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, de nombreux observateurs rap
portent l'existence d'esclaves dans les îles Salomon. La prise de captifs
était, tout comme la chasse aux têtes, une pratique fort répandue dans
l'ensemble de la région. Nos informations à ce sujet sont nombreuses et
variées. Les chefs d'Eddystone lançaient des expéditions sur les îles loin
taines de Santa Isabel et de Choiseul (Rivers 1914, II : 86 ; Hocart 1931 :
303) ; les Rubiana, qui résidaient à l'ouest de la Nouvelle-Géorgie,
menaient des raids sur les îles voisines de Wana Wana, Kiso, Marono et
5. On en trouve par exemple un indice chez les Waropen : l'esclave est bien présent dans la mythologie
de ce groupe (Held 1957 : 293).
Valérie Lécrivain plus loin sur l'île de Santa Isabel ; les groupes orientaux de cette île atta
quaient l'île proche de Vangunu (Somerville 1897 : 398-399 ; Woodford
1890). Dans le reste de la région des expéditions s'organisaient aussi à par- ■"
tir des îles de Vella Lavella, Choiseul, Shortland (Rivers 1920 : 684),
Wano et San Cristobal (Guppy 1887 : 37). Les Kia, au nord-est de Santa
Isabel et les Bughotu, au sud-est, capturaient des populations du centre de
l'île comme les A' ara (White 1983 : 118-120). Des expéditions partaient
également des îles Florida et ravageaient les côtes de Santa Isabel
(Codrington 1891 : 345). Dans l'ensemble des Salomon ces raids avaient
lieu en des occasions biens précises : à là la mort d'un chef ou de l'un de
ses fils, lors de la construction d'une nouvelle pirogue ou de l'érection
d'une maison funéraire ou encore à de la fin de la réclusion d'une veuve
de chef6. Le but des expéditions était d'acquérir des crânes. Dans le cas de
capture d'hommes vivants, les captifs étaient finalement sacrifiés et,
comme dans la chasse aux têtes, les crânes conservés sur un autel,
sur le poteau d'une habitation ou encore dans les immenses maisons à
pirogue qui sont notoires dans ces îles (Woodford 1890 : 154 ; Somerville
1897 : 400 ; Rivers 1920 : 684). Tout montre que ces chasses à l'homme
s'accentuèrent dès 1 860, avec la venue des marchands européens et asia
tiques dans la région. Très vite, l'obtention d'objets manufacturés d'ori
gine européenne, en particulier en fer, devint le but des échanges pour
tous les habitants des côtes : dès 1840, ils se procuraient des haches d'acier
en échange de bêches-de-mer, d'écaillé de tortue ou de bois de santal et,
vingt ans plus tard, ils reçurent des armes à feu contre ces mêmes biens
auxquels s'ajouta le coprah (McKinnon 1975). L'acquisition d'armes per
mit la montée en puissance des leaders 7 coders qui multiplièrent les raids ;
dès lors allaient s'accroître les conflits qui prévalaient dans le passé. C'est
dans ce contexte historique que de nombreux observateurs témoignent de
l'existence de l'esclavage. Là, comme ailleurs, une critique des sources est
nécessaire du fait que les observateurs, relevant de catégories aussi diffé
rentes qu'administrateur, missionnaire, voyageur ou ethnologue, ont des
vues inégales sur les sociétés des Salomon8. Rappelons aussi qu'aucun
d'eux n'a une définition précise du concept d'esclavage.
6. Guppy 1887 : 35, 37-39 ; Woodford 1890 : 154-156 ; Codrington 1891 : 345 ; Hocart 1922 : 90 et
1931 : 303. Puis Fox (1924 : 36) pour San Cristobal et Ivens (1927 : 34, 154) pour Ulawa le rapportent
également. S2
7. Il s'agit du leader Invage de Roviana en Nouvelle-Géorgie, du leader Bera de la région de Bughotu 3)
sur l'île de Santa Isabel, de Gorai sur l'île de Shortland et de Gau de Vella Lavella (Guppy 1887 : 20, uj
216 ; Somerville 1897 : 399 ; Jackson 1975 : 66 sq. ; White 1983 : 120 sq. ; Zelenietz 1983 : 97). <«
8. Les observateurs de l'époque sont : Woodford, naturaliste puis commissaire résident du protectorat JO
britannique aux îles Salomon, sillonne la région entre 1880 et 1888 ; Guppy, chirurgien de la marine bri- Q
tannique et amené à s'intéresser à la botanique, parcourt la région en 1882 (îles de Treasury de San P
Cristobal, de Santa Anna, de Wano) ; Somerville (ethnologue) rapporte quelques notes de l'île de .../... süj
De l'esclavage en Mélanésie Tous insistent sur le fait que la condition des captifs étaient décente.
Henry B. Guppy, Charles M. Woodford et William H. R. Rivers la carac
térisent de façon générale sans faire d'études de cas. Selon le premier, les
captifs étaient membres de la communauté, pouvaient se marier et avoir
des enfants (Guppy 1887: 33), selon le deuxième, ils avaient un statut
égal aux membres de la communauté (Woodford 1890: 154), selon le
troisième, ils étaient traités comme les propres enfants du possesseur
(Rivers 1926: 297). Pour l'île d'Eddystone, Arthur M. Hocart (1931 :
305-306) rapporte qu'on les désignait sous le terme pinausu, qui veut dire
« étranger », et ajoute qu'ils appelaient leur possesseur « mon père » et
étaient bien traités. Pour l'île de Vella Lavella, W H. R. Rivers (1914, II :
100 et 1920 : 684) note qu'un esclave pouvait devenir un chef de haut sta
tut, bien que ce ne fût pas là une pratique orthodoxe. Tous soulignent
cependant que l'esclave est un « homme mort » et qu'il peut être sacrifié à
tout moment (Guppy 1887 : 33 ; Woodford 1890 : 154-157 ; Somerville
1897 : 400 ; Rivers 1920 : 297 ; Hocart 1931 : 306). Ces propos requiè
rent les remarques suivantes. Le fait de désigner un captif « étranger »,
comme le mentionne A. M. Hocart, n'implique rien de précis quant à son
statut. Ce peut être un étranger privé de certains droits, comme l'immigré
chez nous l'est des droits politiques, ou un homme d'origine étrangère
jouissant cependant de tous les droits de la communauté. De même, qu'un
captif des îles Salomon nomme son maître « mon père » n'est pas sans
ambiguïté : en effet, dans de nombreuses sociétés, l'esclave appelle de
façon métaphorique son maître « père » et réciproquement le maître
appelle son esclave « fils ». Aucune de ces informations ne fournit donc un
argument net quant à l'existence de l'esclavage ou son absence. H. B.
Guppy, qui n'est d'ailleurs sur ce sujet qu'un observateur indirect, ne nous
éclaire pas plus quand il affirme que le captif est membre de la commun
auté, sans préciser de quelle communauté il s'agit, ni de quel type d'in
tégration. Être membre du groupe domestique, en effet, n'est pas la même
chose qu'être du de parenté. Comme nous le savons, l'e
sclave antique est intégré à la famille (familia), mais non au groupe de
parenté agnatique ou à la gens ; ou encore, l'esclave bakongo est intégré au
village et appelé mwana gata « enfant du village », mais ne l'est pas au clan
(Balandier 1982 : 306). Que dire enfin de la proposition de C. M.
Woodford selon laquelle le captif aurait le même statut que les autres
Nouvelle-Géorgie en 1 897 ; Codrington, missionnaire réputé, entreprend de nombreuses enquêtes dans
le sud des Salomon entre 1887 et 1893 ; Hocart et Rivers effectuent un terrain à Eddystone en 1909 ;
Ivens, autre missionnaire d'envergure, accomplit son premier voyage de 1896 à 1909 au sud de Malaita
et sur Ulawa ; l'essentiel des données d'Ivens est recueilli après 1924, mais il élabore auparavant un dic
tionnaire et une grammaire sur les langues locales d'Ulawa, publiés en 1918.
Valérie Lécrivain de la communauté, quand l'auteur ne nous indique ni les droits membres
ni les devoirs des uns et des autres ? Et même l'exemple fourni par W. H.
R. Rivers, d'un captif élevé au rang de chef, ne prouve rien : dans un tel "
cas de figure, le promu a été selon toute vraisemblance affranchi et
adopté avant d'acquérir ce titre.
Les observateurs de l'époque rapportent d'autres détails. Selon A. M.
Hocart (1931 : 306) qui, soulignons-le, fut avec les deux missionnaires R.
H. Codrington et Walter G. Ivens parmi les rares observateurs directs9, l'e
sclave, sur l'île d'Eddystone, travaillait généralement soit dans le jardin de
son maître, soit comme serviteur. Hocart (1922 : 105 et 1931 : 306) ment
ionne qu'un grand nombre de captifs étaient des prêtres funéraires des
maisons de crânes de chefs et en avaient la garde. À ce propos, Rivers
( 1 926 : 297) affirme que la fonction de prêtre comportait de nombreux
dangers et c'est pourquoi on confiait cette fonction à des captifs. Woodford
(1890: 154) indique que les individus capturés sur l'île de Santa Isabel
étaient utilisés comme des experts pour la chasse aux têtes dans leur région
natale, c'est-à-dire contre leur propre peuple10. Boyle T. Somerville (1897 :
395) suppose, quant à lui, qu'à la différence des hommes libres, les captifs
devaient suivre le chef dans les expéditions guerrières. Un ethnologue plus
contemporain, Douglas L. Oliver (1955 : 419), commençant son terrain en
1938 parmi les Siuai de l'île de Bougainville, précise :
« ... on dit que chacun des grands mumi [leader] avait plusieurs "messagers" ou
"jambes" qui étaient en fait ses esclaves, soit des captifs de guerre, soit des personnes
attachées à son service pour avoir cherché asile chez lui. Ces esclaves vivaient auprès
du chef et étaient chargés de tous les travaux ordinaires de sa maison (jardinage, débi-
tage du bois, réparation des clôtures, garde des femmes de la maison, etc.). On dit que
le maître jouissait d'un droit sans réserve de battre ou de tuer son esclave » n.
Il signale aussi {ibid. : 420) la présence de femmes captives auprès du
mumi :
« Des informateurs [...] disent que la plupart des mumi s étaient attachés une ou deux
femmes esclaves, capturées à la guerre. Bien qu'on les appelle nunnapoku, terme qui
aujourd'hui s'applique à des femmes qui exercent le métier de prostituée, les femmes
esclaves d'autrefois avaient d'autres fonctions. Elles travaillaient comme servantes
auprès des femmes et des filles des mumi, et étaient rarement concubines de leur
9. Bien que Rivers ait effectué un terrain sur l'île d'Eddystone, ses travaux sur l'esclavage ne sont qu'une
synthèse des divers écrits des auteurs qu'il cite. Quant à Guppy et Somerville, leurs informateurs sont 52
essentiellement des marchands européens ou des militaires et ils ont rarement eu la possibilité de se ren- 3
seigner auprès des habitants des îles ; il est vrai que Guppy recueille parfois des données auprès des m
autochtones de l'île de San Cristobal. Woodford, grand explorateur de la région, rapporte souvent ses ^J
propres observations ; cependant il est rarement en contact avec les insulaires. J/>
10. White (1983 : 120) note aussi ce cas pour l'île de Santa Isabel ; cependant, ne nous donnant pas sa Q
source, il semblerait qu'il le mentionne d'après Woodford . ^
1 1 . Ma traduction. vUi
De l'esclavage en Mélanésie maître. Au lieu de cela, leurs services sexuels étaient vendus par leur maître à d'autres
hommes à des fins purement économiques ; ou alors, elles étaient offertes sans contre-
36 partie aux guerriers du maître pendant les campagnes militaires. »
À propos de ces hommes et de ces femmes, Oliver parle d'« esclaves », ainsi
qu'il est traditionnel dans l'ethnographie de la région. Nous sommes,
quant à nous, réservée sur la pertinence de cette qualification, faute de
trouver une donnée permettant d'affirmer ou de nier l'idée d'exclusion. Si
le premier critère de l'esclavage n'est pas attesté, le second, en revanche,
l'est : les captifs, travaillant pour le compte de leurs possesseurs, étant uti
lisés à de multiples fins, sans parler des captives qu'on pouvait prostituer
et dont à l'évidence on tirait profit.
Il reste à discuter du cas embarrassant des Mono-Alu tel qu'il est rapporté
dans le récent ouvrage de Denis Monnerie (1996)12. Le terme toniga corre
spond à la situation classique dans la région : il désigne un individu capturé
à la guerre, ou un enfant acheté en bas âge (voir infra), ce qui, selon l'auteur,
semble être conforme à notre critère de l'exclusion hors de la parenté :
« En l'absence de père et de mère, n'étant pas insérés dans un réseau de relation de
parenté, les toniga n'ont pas non plus d'ancêtres à vénérer. Par leur position à Mono-
Alu, ils sont exclus de la parenté, de la relation cultuelle aux nitu [ancêtres] et — en tant
qu'acteurs— des réseaux d'échange des biens... [...] Ce qui pendant leur vie a distingué
les toniga des nobles et des roturiers tient à ce qu'ils étaient dépourvus de liens de
parenté, n'avaient pas de nitu à qui effectuer sacrifices et offrandes. » 13
Néanmoins, un certain nombre de données semble contredire cette carac-
térisation. La première est mentionnée par D. Monnerie {ibid. : 135) :
«... autrefois, si un chef avait été tué au combat, un homme du commun qui avait été
défait par un guerrier roturier appartenant à son latu [matrilignage] et, conformément
aux lois de la guerre, épargné, était alors "capturé" (belibeli). Il devenait le toniga (ou
tiong) de son vainqueur. Dans des conditions analogues une femme pouvait être cap
turée et devenait toniga, mais étant de même latu son vainqueur ne l'épouser
ou avoir de rapports sexuels avec elle. »
S'il en était ainsi, la captive gardait son identité lignagère. Une autre don
née est problématique. Comme nous venons de le voir, le toniga, n'ayant
pas de relation de parenté, ne pouvait pratiquer de sacrifices à des ancêtres,
ni son image se transformer à sa mort en ancêtre14. Or, l'auteur ajoute que
le corps du toniga jeté à la mer rejoignait ses « grands-mères » ou ancêtres
12. L'analyse que Denis Monnerie fait de l'esclavage dans l'île d'Alu au sud de Bougainville se fonde
essentiellement sur un manuscrit de G. C. Wheeler, Sociology [1928], disponible uniquement à la bibli
othèque de la School of Oriental and African Studies à Londres que je n'ai malheureusement pas pu
consulter. Je remercie Jean-Luc Jamard de me l'avoir signalé.
13. Ibid. : 156, 158 ; mes italiques.
14. Au sens du culte des ancêtres.
Valérie Lécrivain originels {ibid. : 158). Doit-on comprendre par là que F« âme » ne (nitu)
devient pas un esprit ancestral et que le corps inanimé est attiré par celui
de ses ancêtres lignagers ? La question reste posée. Un dernier problème *'
vient de la dualité des termes dont fait état D. Monnerie : à côté du terme
toniga il y a tueri et tiong. Ces derniers sont traduits par « homme de
confiance » {ibid. ;78, 153). S'agit-il là d'une fonction remplie par le seul
esclave ou s'agirait-il d'un autre statut que l'auteur ou les informateurs
eux-mêmes tendent à confondre ? Que doit-on penser enfin du droit dont
il est fait état {ibid. : 154-155) selon lequel le toniga pouvait retourner
parmi les siens au cas où il ne serait pas nourri ou marié sur l'île d'Alu par
son possesseur ? Est-ce là un droit général des toniga — ce qui rend bien
improbable qu'il puisse s'agir d'esclave — ou bien est-ce un droit qui ne
vaut que pour certains - ceux qui sont adoptés, ceux qui sont protégés ?
En dépit de nos incertitudes, retenons que le cas des Mono-Alu est le seul
pour lequel est formulé de façon aussi explicite le critère de l'exclusion.
Il existe une dernière manière de tirer profit des dépendants : celle, cou
rante à travers le monde, qui consiste à les vendre. Cette pratique, parfois
mentionnée dans la littérature ethnographique relative aux Salomon, ne
concernait pas uniquement les captifs. C'est donc à dessein que nous élar
gissons le débat afin de le situer dans un contexte plus large. Woodford
(1890 : 154), déjà à son époque, mentionne que des individus pouvaient
être achetés tout autant que capturés. Mais c'est sans doute Hocart qui
fournit le plus de renseignements sur ces transactions. Il en décrit som
mairement quelques-unes survenues pendant son séjour en 1909, le
squelles concernent des individus en provenance de l'île de Choiseul, qui
n'était pas encore sous le contrôle de l'administration anglaise15. Il y est
question de la vente d'un jeune enfant, lequel ne semble pas avoir été un
captif avant cette vente, et d'une femme, dont on sait qu'elle était déjà cap
tive et qui est vendue sous le prétexte qu'elle a enfreint un tabou. À pro
pos de l'enfant, Hocart (1931 : 305-306) précise qu'il s'agit d'une vente
dont le montant, de vingt anneaux selon un informateur, deux mbakia et
dix-huit poata selo'n un autre, est considéré par tous comme exorbitant. La
finalité de cette vente reste incertaine : dans son article de 1931 (p. 306),
Hocart souligne que cet enfant acheté à Choiseul par un homme appelé
Lembu est adopté; dans celui de 1922 (p. 89), ce même garçon, nous
semble-t-il, est dit acheté à l'occasion de la fin de réclusion d'une veuve 16. ^
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le de interdite 16.15.problème la De L'île Nouvelle-Géorgie même qu'en a été de Scheffler ignorée l'esclavage 1911, alors par et (1965 de sur qu'elle l'administration Vella l'île : 17) Lavella de prit rapporte Choiseul. fin en britannique échange 1903 que sur (Boutillier l'île, d'esclaves jusqu'en les chefs 1983 ou juin d'adoptés. obtenaient : 82, 1941. n. 16).Nous La des chasse armes analyserons aux des populationstêtes plus n'a loinété vUj Q JO ^ ^J
De l'esclavage en Mélanésie

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