Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne - article ; n°2 ; vol.27, pg 483-499

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1972 - Volume 27 - Numéro 2 - Pages 483-499
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1972
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Jean-Marie Mayeur
Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie
chrétienne
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 2, 1972. pp. 483-499.
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Mayeur Jean-Marie. Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 27e année, N. 2, 1972. pp. 483-499.
doi : 10.3406/ahess.1972.422514
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_2_422514Catholicisme intransigeant catholicisme
social, démocratie chrétienne
le traditions pour l'Aube gauche, années, de du représentation antagonistes les catholicisme songer politique Observateurs, premiers lequel et décrivirent les l'Écho à spirituelles. : l'intensité les seconds et intransigeants hostiles symbolisent, renferme du contemporain, répondants de essayistes, social, les Paris, soucieux à des Veuillot débats toute une renvoie jusqu'à conflits Témoignage historiques et historiens bonne transformation. l'affrontement d'une conciliaires, libéraux, et à qui notre Montalembert, des part adaptation depuis s'accordent mentalités chrétien ne temps, conservateurs de leur firent vérité. plus de Les et manquaient un deux de et leur la d'un journalistes volontiers V affrontement Action à Il France l'Église des écoles ce suffit siècle et psychologies, schéma progressistes, Française pas. catholique, pour de au ont qui, pensée De qui, monde pu d'interprétation, s'en discerner, voici fait, opposer bien et ces à et convaincre moderne, droite le des une quelques de couples au-delà Sillon, spirideux dans telle et
tualités et à des théologies singulièrement différentes1.
Comme toute explication dualiste, celle-ci réclame, pour être acceptable, un
souci constant des nuances et de la complexité de la réalité 2. Il n'est pas évident
non plus que ce schéma d'explication, valable pour comprendre l'histoire de l'Église
d'après la Révolution française, puisse s'appliquer en dehors de l'univers mental
au sein duquel il a trouvé naissance ni permettre une juste compréhension des
mutations et des crises de l'Église post-conciliaire. Mais cela est une autre histoire...
Notre propos serait simplement d'éprouver à partir de plusieurs travaux récents,
1. R. Rémond a marqué avec force les dimensions de ce conflit dans son article : « Droite et
gauche dans le catholicisme français contemporain », Revue française de science politique, septembre
et décembre 1958, pp. 529-544 et 803-820.
2. C'est pourquoi, malgré la qualité des analyses de départ, nous n'avons pu faire nôtre le
« modèle » suggéré par M. Montuclard d'un catholicisme « hiérarcho-hiératique » et d'un catho
licisme « démocratico-progressif » : cf. notre compte rendu de son livre « Conscience religieuse
et démocratie. La deuxième démocratie chrétienne en France, 1891-1902 », Seuil, 1965, dans Archives
de sociologie des religions, janvier-juin 1965.
483 ET CULTURE MENTALITÉS
portant sur le catholicisme social et la démocratie chrétienne, la validité d'un sys
tème d'explication qui ne suffit peut-être pas à rendre compte de tous les aspects
d'une réalité dont l'enquête historique n'a pas fini d'épuiser la richesse.
De Pie VI à Pie XII, de l'abbé Grégoire aux prêtres ouvriers, l'Église catho
lique est confrontée à la « société moderne », au monde né de la Révolution libérale
et de la Révolution industrielle. Mais suffit-il de distinguer ceux qui souhaitent
réconcilier l'Église et le monde moderne et ceux qui récusent ce monde moderne,
et que signifie ce concept de monde moderne ? Voici près de vingt ans, un bon
juge avait formulé une mise en garde : « Le terme par lequel on départage les
croyants : le mot de société, de monde, d'idées modernes, n'a qu'une fausse simp
licité. » H considérait que tout réduire à un choix « pour ou contre les idées
modernes », c'était « passer à côté de la vie 3 ». Il laissait entendre la richesse du
courant « intransigeant » : « à la base de beaucoup d'intransigeances, il y a la convic
tion profonde, la fidélité, la droiture, le désintéressement ». C'était mettre en questoute une historiographie d'inspiration catholique libérale, tributaire d'auteurs
comme Lecanuet 4 ou Brugerette 5 qui avaient beaucoup souffert des intransigeants
ou de l'intégrisme, et dont les héritiers intellectuels ne purent toujours se départir d'une
mentalité de vainqueurs e, heureux de trouver dans le passé la justification du présent.
Aujourd'hui que les luttes entre catholiques sur la signification de la Révolution
française s'éloignent dans le temps, il est possible d'arriver à une vision plus complète
de la réalité. Une thèse récente a su discerner dans le personnel des évêques fran
çais au début de la IIIe République 7 des nuances appréciables entre les néo-ultra-
montains et les intransigeants modérés, les libéraux conservateurs à la Dupanloup
et les amis de Mgr Maret. A la vision dualiste est préféré un éventail d'options.
Encore ce travail prend-il seulement en considération l'attitude politique 8. Dès
lors que les attitudes sociales entreraient également en ligne de compte, l'interven
tion de ce nouveau principe de classement suggère une physionomie quelque peu
différente du personnel des évêques.
Le schéma dualiste, même assoupli, s'avère peu apte à expliquer le « catholi
cisme social » et sa paradoxale évolution. Né dans la mouvance des intransigeants,
3. R. P. Vicaire, « Histoire religieuse ou histoire politique », Annales E.S.C., juillet-septembre
1952. L'article est consacré à VHistoire religieuse de la France contemporaine, d'Adrien Dansette.
4. Qui n'a eu recours à ses quatre volumes sur l'Église de France sous la Troisième République ?
Mais les mérites d'une œuvre irremplaçable ne doivent pas interdire à l'historien la lucidité cri
tique. Lecanuet interprète les événements avec les lunettes du lecteur du Correspondant.
5. Dans sa trilogie : Le prêtre français et la société contemporaine.
6. Comme l'observe E. Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral, Casterman, 1969.
7. J. Gadelle, La pensée et V action politique des évêques français au début de la IIIe République,
Hachette, 1967.
8. Cf. notre compte rendu dans la Revue d'Histoire ecclésiastique, 1968.
484 CATHOLICISME ET ENGAGEMENT SOCIAL J.-M. MAYEUR
comme tant de travaux l'ont établi 9, celui-ci, avec le début du siècle, s'affronta
à ces intransigeants au point d'être identifié par eux leurs vieux adversaires « libé
raux ». Où classer alors cette tradition catholique sociale10, et surtout comment
apprécier la part de la continuité et celle des mutations dans l'évolution de cette
famille d'esprit ? C'est à ces questions que l'on voudrait tenter de répondre, en
s 'appuyant sur des exemples français, mais sans s'interdire de faire référence à des
cas étrangers, tant les réalités que l'on souhaite clarifier ont une dimension euro
péenne.
Catholicisme intransigeant et catholicisme social.
Décisive est la définition que donnèrent les catholiques du xixe siècle du « monde
moderne ». L'expression recouvrait les valeurs et les institutions nées de 1789, le
régime politique et social né de la Révolution. Ce régime, les catholiques « libé
raux »u se refusèrent à le condamner sans nuances, qu'ils l'acceptent comme
une donnée de fait, qu'il l'exaltent comme un idéal 12, ou, comme Mgr Dupanloup,
qu'ils rêvent d'une nouvelle chrétienté, édifiée en se servant des « libertés modernes ».
Tous, par-delà leurs divisions, estimèrent que l'Église devait s'accommoder du
« régime moderne » et relever le défi des anticléricaux qui reprochaient aux catho
liques de n'être « ni de leur temps, ni de leur pays ». Face à cette « illusion libé
rale » 13, se dressa le catholicisme « intransigeant ». Ce n'est pas le lieu ici de refaire
l'histoire u d'un courant de pensée qui naît avec la Révolution, et se veut d'emblée
contre-révolutionnaire, s'affirme avec Grégoire XVI et la condamnation de La
mennais, prend sa pleine ampleur au temps de Pie IX, le pape de Quanta cura et
du Syllabus. Désormais et pour des décennies, l'Église est un bastion assiégé. La
brèche de la Porta Pia met fin le 20 septembre 1870 au pouvoir temporel; mais,
pendant bien longtemps, nulle faille ne paraît affecter la cohérence d'un édifice
idéologique qui n'imagine pas qu'il puisse être contesté.
9. J. B. Duroselle, dans sa thèse, a mis en lumière de façon décisive les origines légitimistes
du catholicisme social. Henri Rollet, L'action sociale des catholiques en France (t. I, 1949, t. П,
1958), Robert Talmy, L'école de La Tour du Pin (Desclée, 1963), Charles Molette, dans sa thèse
complémentaire sur la correspondance entre Robert de Roquefeuil et Albert de Mun (Beauchesne,
1970), ont montré qu'il en allait de même, un demi-siècle plus tard, pour la génération des années
1870.
10. Disons, une fois pour toutes, que l'on désigne sous ce nom les écoles de pensée et les mouv
ements qui ont voulu résoudre la « question sociale », c'est-à-dire l'ensemble des problèmes sociaux
(et non pas seulement ouvriers) nés du libéralisme économique et de la Révolution industrielle,
a la lumière des enseignements du catholicisme. Dans l'éventail fort nuancé des catholiques sociaux,
les démocrates chrétiens représentent l'aile qui accepte la démocratie politique et sociale.
11. Sur le libéralisme catholique, le livre récent de M. Prélot et F. Gallouédec-Genuys
(Colin, 1969), au reste digne d'intérêt, ne périme pas l'étude pénétrante de G. Weill, Histoire du
catholicisme libéral en France, Alcan, 1909. Il faut également revenir aux réflexions de R. Aubert
dans son rapport au Congrès des Sciences historiques de Rome en 1955.
12. Faut-il rappeler la formule d'Augustin Cochin, définissant la civilisation par : « Le régime
parlementaire et les libertés de 1789 ? »
13. C'est le titre du pamphlet de Louis Veuillot, Lyon, 1866, 158 p.
14. Admirablement esquissée par le Père Congar, dans son essai, « L'ecclésiologie, de la Révol
ution française au concile du Vatican », sous le signe de l'affirmation de l'autorité, dans VEcclé-
siologie au XIXe siècle, Cerf, 1960.
485 MENTALITÉS ET CULTURE
Le catholicisme intransigeant se fonde sur un refus total de la société née de la
Renaissance, de la Réforme et de la Révolution, dominée par l'individualisme et
le rationalisme, la sécularisation de l'État, des sciences, et de la pensée. J. de Maistre,
Bonald, le premier Lamennais, au temps de la Restauration, Veuillot16, Blanc de
Saint-Bonnet16, Donoso Cortès17, après la crise de 1848, sont les représentants
les plus illustres d'une tradition que l'on peut suivre sans solution de continuité
jusqu'au Maritain à' Antimoderne 18. Il serait aisé, au niveau de militants et d'hommes
ď œuvres, de montrer la filiation qui va de la Restauration contre-révolutionnaire
jusqu'à la fin du XIXe siècle : Emmanuel Bailly, le père des fondateurs de La Croix 19,
a été lié aux filiales de la Congrégation. Don Margotti, le fondateur en 1863 de
YUnità cattolica, le grand journal intransigeant, avait connu dans l'Italie post-révo
lutionnaire les « Amitiés chrétiennes » 20.
Tous ces hommes associèrent la condamnation de l'ordre politique et religieux
né de la Révolution et celle de l'ordre économique et social nouveau. « Qui ne voit
et ne sent très bien qu'une société soustraite aux lois de la religion et de la vraie
justice ne peut plus se proposer d'autre but que d'amasser et d'accumuler les
richesses ? », fulmine l'Encyclique « Quanta cura », en des termes qui ne sont guère
originaux, mais qui seront repris inlassablement, et jusqu'à un temps très proche
du nôtre. Et combien auraient pu faire leur le mot de l'ennemi de la « fausse écono
mique », Blanc de Saint-Bonnet : « l'esprit du mot consommation doit dispa
raître » 21. Dans l'article important qu'il a consacré aux débuts de la Civiltà catto
lica 22, le Père Droulers a fort bien défini les impératifs moraux qui fondent la
condamnation de la « soif inextinguible de l'or » et d'une économie d'enrichisse
ment, de croissance et de profit.
Bonald déplorait déjà que le commerce soit « l'unique religion des sociétés »,
et l'argent « l'unique Dieu des hommes » 23. Dans ses Observations sur la Révolution
française, il critiquait l'économie « anglaise » : « le devoir d'un gouvernement est
de perfectionner les hommes au moral comme au physique, plutôt que de perfec
tionner les machines » 24. Rien n'est plus courant que l'opposition de l'Angleterre
livrée aux maux de l'industrialisme et de la France rurale. Veuillot bénit Dieu de
n' « avoir pas donné à la noble France ces richesses minérales et houillères, comme
15. Dont la meilleure présentation reste celle qu'esquissa Mgr Amann dans le Dictionnaire
de théologie catholique. Le suggestif article de J. Gadille, « Autour de Louis Veuillot et de l'Uni
vers », Cahiers ďHistoire, 3, 1969, devrait ranimer l'intérêt des historiens pour une des figures capi
tales du catholicisme du хке siècle.
16. Sur l'auteur de la Restauration française, le livre utile de G. Maton, Lyon, Vitte, 1961, 399 p.
17. Cf. J. Chadc-Ruy, Donoso Cortès, théologien de l'histoire et prophète, Beauchesne, 1956,
181 p.
18. Paris, 1922, 247 p.
19. Cf. P. Sorlin, La Croix et les Juifs, p. 18.
20. Cf. G. De Rosa, Storia del movimento cattolico in Italia, t. I.
21. Restauration française, 2e édition, 1872, p. 345. La première édition est de 1851.
22. « Question sociale, État, Église dans la Civiltà cattolica à ses débuts », dans Chiesa e Stato
nelVOttocento, Padoue, 1962.
23. Théorie du pouvoir politique et religieux, p. 341.
24. Cité, significativement, par un démocrate chrétien, l'abbé Caleppe, U attitude sociale des
catholiques, 1911, t. I, p. 79. Le Mémorial écrit en septembre 1829 : « Amasser ! Voilà le code, la
Bible, l'unique vœu d'un Anglais », cité par R. Deniel : Une image de la famille et de la société
sous la Restauration (1815-1830). Éditions ouvrières, 1965.
486 CATHOLICISME ET ENGAGEMENT SOCIAL J.-M. MAYEUR
ils disent, dont il a si richement pourvu le sol anglais » 25. Suit le tableau des « abo
minations de l'industrie » : « hommes et femmes pêle-mêle y travaillent nus. Des
enfants grandissent au fond des gouffres sans entendre parler de Dieu. L'esclave
païen était moins dégradé que ces malheureux enfants de la « libre Angleterre ».
A la France au contraire, Dieu a donné « le sain travail des champs »... « sa main
conduit la charrue et manie l'épée ». Par-delà l'exemple de l'Angleterre, c'est V « école
protestante » qui est dénoncée. Emile Keller, dans l'important ouvrage où il exalte
le Syllabus, voit en celle-ci « le camp de la féodalité financière, qui a pour dogme
la libre expansion des forces individuelles, la domination exclusive du capital, l'exploi
tation de l'ouvrier, la spéculation et l'usure » 2e.
Ainsi le catholicisme intransigeant est-il la matrice d'un catholicisme « social » 27,
critique d'un monde et exaltation d'un autre. Utopique à sa manière en ce siècle
d'utopie28, il lève d'une religion incarnée qui régénérerait le monde corrompu
par la faute révolutionnaire. Il adopte un ton volontiers apocalyptique et déchiffre
les signes du temps avec une assurance que n'entame pas une longue suite d'échecs
et de désillusions. Face à la dure montée de la civilisation industrielle, les intransi
geants aspirent à un retour au monde traditionnel : l'aristocratie ou le clergé nourr
issent le projet d'une alliance avec le « bon peuple », préservé de la contagion
révolutionnaire, contre la bourgeoisie libérale.
Exaltation de la tradition et refus du présent, éloge du « repos » face à une
société en mouvement, nostalgie de la société rurale opposée à l'industrialisme,
anticapitalisme associé à l'antiprotestantisme et à l'antisémitisme, idéal d'une
société « organisée », faite de « corps » et d'associations, exaltation de la monarchie
chrétienne et populaire, face à l'État moderne et centralisé, fruit de l'absolutisme
et du jacobinisme, nostalgie de l'Europe chrétienne face à l'Europe des États née
des traités de Westphalie, et à des nations née de la Révolution française 29,
tels sont les traits majeurs d'une philosophie politique et sociale dont on ne dira
jamais assez l'influence diffuse dans le monde catholique, et bien au-delà du
xixe siècle. En France, elle trouva la société légitimiste une particulière fortune
et il est fort caractéristique que les légitimistes aient attaché tant de prix à l'idéal
25. Çà et là, t. П, 1859, p. 267.
26. P. 288, V Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789 ou VÉglise, l'État et la liberté,
Poussielgue, 1865, 442 p. On sait l'influence qu'eut sur A. de Mun et La Tour du Pin le livre de
l'industriel haut-rhinois, adversaire du traité de commerce franco-anglais comme de la politique
romaine de l'empereur.
27. On objectera que l'intransigeance religieuse peut aller de pair avec l'acceptation de l'ordre
économique et social, la volonté de conservation l'emportant sur celle de réaction. Il n'est pas
douteux que la peur du socialisme a pu favoriser un rapprochement avec le conservatisme libéral.
Cependant, ces intransigeants, favorables à un libéralisme tempéré simplement par le patronage
et la bienfaisance sociale, Mgr Freppel, l'économiste belge C. Périn, l'école d'Angers, les disciples
de Le Play, ont en commun avec les catholiques « sociaux » le refus de l'individualisme et l'aspira
tion à des corps intermédiaires.
28. « Telle est notre utopie, tels sont nosTêves », écrit l'historien Léon Gautier, dans son Hist
oire des corporations ouvrières, Paris, Œuvres des cercles catholiques d'ouvriers, 1874, p. 20.
29. Veuillot, au lendemain de la bulle d'indiction du Concile, le 14 juillet 1868, entrevoyait
« l'organisation chrétienne et catholique de la démocratie ». Il voyait renaître « une confédération
universelle de l'Unité de la foi sous la présidence du pontife romain..., un peuple saint comme il
y eut un saint empire », cité par E. Veuillot, Louis Veuillot, t. IV, 1913, p. 12. Il y aurait maintes
études à faire sur l'idée d'Europe dans le catholicisme intransigeant. Faut-il rappeler que le Syllabus
condamne les nationalismes issus de la Révolution ? C'est seulement à la fin du xrxe siècle que
s'opère la conjonction entre le catholicisme intransigeant et le nationalisme, passé à droite de l'évent
ail politique.
487 ET CULTURE MENTALITÉS
corporatif 30, expression parmi d'autres de ce romantisme politique a dont on sait
le destin sur les terres de l'ancien Saint-Empire, mais qui fut un mouvement euro
péen.
Refus du libéralisme politique et économique, refus aussi du libéralisme reli
gieux.
N'est-il pas issu, comme Г « économie protestante »32 du mouvement perni
cieux né de la Réforme et que prolongèrent les héritiers de celle-ci : le jansénisme
et le gallicanisme ? Ainsi, tout un catholicisme éclairé, celui de cette Aufklàrung
catholique qu'aujourd'hui redécouvrent les historiens 33, était-il mis en cause, en
France comme en Europe centrale ou en Italie, par un catholicisme populaire et
ultramontain, dont il serait suggestif de montrer combien il a marqué durablement
l'historiographie catholique. On connaît 34 la vitalité spirituelle du catholicisme
intransigeant. Comme bien d'autres mouvements de « réveil », il voulut mettre fin
aux cloisonnements et aux dédoublements entre l'homme social, engagé dans la vie,
et le chrétien vivant sa foi. Cette séparation n'était-elle pas le fruit de la Réforme du,
jansénisme et du gallicanisme 35, qui avaient renfermé le prêtre à la sacristie, et
refusé l'intervention de l'Église dans le domaine social et politique ? Les catho
liques « intégraux » veulent mettre la religion dans toute la vie et instaurer le règne
social du Christ. Aussi sont-ils solidaires des Ligueurs contre les « Politiques »,
de la Congrégation face aux « doctrinaires » 3e. Une dévotion fait du reste le lien
30. Une histoire de l'idée corporatiste qui irait plus loin que l'esquisse de M. Elbow, French
corporative theory, 1789-1948, New York, 1953, 222 p., serait souhaitable. Maurice Maignen, le
directeur du Cercle du Montparnasse, qui eut un grand rôle aux origines du mouvement social
catholique, était dès les années 1860 un ardent partisan du retour aux corporations; c'était un légi
timiste. Dans sa lettre du 20 avril 1865 « sur les ouvriers », le comte de Chambord appelle à la renais
sance des corporations : « Ne semble-t-il pas que, fidèles à toutes les traditions de son glorieux passé,
la royauté vraiment chrétienne et vraiment française doive faire aujourd'hui pour l'émancipation
et la prospérité morale et matérielle des classes ouvrières ce qu'elle a fait en d'autres temps pour
l'affranchissement des communes ? » (p. 8).
31. Dont Jacques Droz a fortement esquissé les contours. Les contacts entre ce courant d'idées
et le catholicisme français mériteraient une étude systématique, qui reprenne le travail du Père Burtin
sur cet extraordinaire introducteur, le baron d'Eckstein. Cf. à cet égard la thèse de J. R. Derré,
Lamennais et ses amis, pp. 115-167. Les relations, un demi-siècle plus tard, entre les animateurs de
l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers et les catholiques sociaux autrichiens n'ont jamais
été étudiées. Attaché militaire à Vienne, La Tour du Pin y nouera de fidèles amitiés.
32. Un collaborateur de V Univers, l'abbé Jules Morel estime que « le libre échange est, en
économie politique, le pendant du libre examen en matière de religion », La question économique.
Du prêt à intérêt ou des causes théologiques du socialisme, Lecoffre, 1873, VÏÏ-464 p., p. 4.
33. Cf. l'article, aux larges horizons, de B. Plongeront, « L'Aufklàrung catholique en Europe
occidentale », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 1969.
34. R. Aubert y insiste, tout particulièrement, dans le supplément à la réédition de son livre
classique sur Pie IX.
35. Au Lamennais qui écrit De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique
et civil fait écho, en 1883, La Tour du Pin qui déplore la diminution du nombre des catholiques
convaincus « que la source de toutes les vérités fondamentales de l'ordre social est dans la doc
trine de l'Église ». Depuis l'époque de la Ligue, ajoute-t-il de façon significative, « les erreurs du
jansénisme, du gallicanisme et finalement du soi-disant catholicisme libéral s'infiltrèrent dans le
clergé » (Association catholique, repris dans Vers un ordre social chrétien, 1907, p. 434). Peu de
thèmes furent davantage répandus.
36. Les références historiques, là comme ailleurs, méritent d'être mises en lumière. On trou
vera quelques indications dans le livre de J. Freyssinet-Dominjon, Les manuels d'histoire de l'école
libre, Colin, 1969.
488 CATHOLICISME ET ENGAGEMENT SOCIAL J.-M. MAYEUR
entre les aspirations religieuses et l'idéal politique et social des intransigeants :
celle qui est vouée au Sacré-Cœur. N'est-elle pas née en réaction au jansénisme et
n'affirme-t-elle pas le refus du laïcisme 37 ? Ne doit-elle pas faire tomber les bar
rières de classe et inspirer un « dévouement absolu à tous les intérêts réels des classes
ouvrières 38 » ?
Profondément marqué par le traditionalisme, le catholicisme intransigeant
n'est pas, pour paradoxal que cela puisse paraître, sans relation avec la renaissance
scolastique et le renouveau thomiste. La philosophie de saint Thomas, si différente
qu'elle fût du traditionalisme, faisait comme lui figure d'armature intellectuelle
propre à opposer à la pensée moderne et de réaction contre l'individualisme : le
passage du traditionalisme au thomisme est sensible chez le Père Taparelli 39 ou le
Père Ventura. Le thomisme s'insérait dans ce courant de retour au Moyen Age 40
dont on célébrait les formes d'organisation sociale41.
Que le catholicisme social soit largement tributaire de la renaissance thomiste,
à commencer par la réflexion capitale menée sur la notion de bien commun, le phé
nomène à l'époque n'était pas passé inaperçu aux bons observateurs. Mgr Talamo,
l'un des inspirateurs de l'Encyclique Aeterni Patris, fut aussi le fondateur de la
Rivista internazionale dei Scienze Sociale, dont le rôle fut si considérable dans l'his
toire du catholicisme social italien. On ne saurait de même assez insister sur l'au
dience du Traité ďéconomie politique du Père Liberatore, paru en 1889. Ce fut
Liberatore qui rédigea le premier schéma de Rerum Novarum 42. L'abbé Élie Blanc 43,
l'un des protagonistes du réveil thomiste en France, fut ami des catholiques sociaux
lyonnais, de la Chronique du Sud-Est. Il faudra bien montrer quelque jour ce que
la pensée économique des catholiques sociaux et des démocrates chrétiens, et notam
ment leur conception de la valeur économique, le refus de la productivité du capital,
la condamnation de l'usure, doit à saint Thomas, en qui l'abbé Naudet voyait
« un maître de la science économique ** ». L'important ici était simplement de
suggérer que le retour au thomisme, loin de s'inscrire à rencontre de la tradition
intransigeante, prolonge celle-ci, en lui donnant une cohérence théologique, mais
aussi politique et sociale plus grandes. Le traditionalisme du premier La Mennais
s'éloigne, mais le catholicisme traditionnel est réaffirmé avec la plus grande vigueur.
37. Cf. l'article « Cœur » du Dictionnaire de Spiritualité, 1953, col. 1023-1046.
38. Cf. du Père Ramière, un des artisans de la dévotion au Sacré-Cœur, dans Y Assoc
iation catholique, juin 1876 : « La question sociale et la au Sacré-Cœur ».
39. Cf. R. Jacquin, Taparelli, 1943, p. 244.
40. Comme l'a nettement montré R. Aubert dans son étude capitale sur les aspects divers du
néo-thomisme sous Léon XIII, dans Aspetti délia cultura cattolica neVétà di Leone XIII, Rome,
1961.
41. Non sans s'appuyer sur un ensemble de travaux historiques; songeons à l'œuvre de J. Jans-
sen sur l'Allemagne depuis la fin du Moyen Age, publiée chez Herder à partir de 1878 et traduite
chez Pion à partir de 1887, aux articles, dans Y Association catholique, de H. Blanc, chef de bureau
à la Direction des Cultes, légitimiste, sur les corporations de métier, à l'œuvre de Léon Gautier,
chartiste, historien de la chevalerie, l'un des fondateurs de l'Œuvre des Cercles.
42. Attaché au libéralisme économique, Joseph Rambaud, fondateur du journal conservateur
le Nouvelliste et professeur à la Faculté catholique de droit de Lyon, ne cesse de pourfendre le jésuite
romain dans ses Éléments d 'économie politique (Paris, Larose, Cote, 1895, 796 p.).
43. Prêtre lyonnais dont le rôle fut considérable.
44. Congrès ecclésiastique de Bourges, p. 354. Dans ses articles publiés dans V Univers en hiver
1872, et repris dans le volume La question économique. Du prêt à intérêt ou des causes théologiques
du socialisme, l'abbé Jules Morel s'appuyait sur la Somme de saint Thomas.
489 MENTALITÉS ET CULTURE
Héritages.
Les origines intransigeantes du catholicisme social ont été bien souvent évo
quées 4б. On a moins volontiers mis en évidence la persistance de cet héritage. Il
est frappant que des travaux récents 46 dont la richesse est certaine n'aient pas mar
qué davantage cette filiation. Certes, bien des éléments ont peu à peu estompé la
juste image de la réalité, au point que les témoins même de cette histoiie lui don
nèrent après coup un autre sens, oubliant le point de départ de leur itinéraire. Avec
les années, et les transformations même de toute une aile de ce catholicisme social,
les points de rencontre et les parentés parurent moins visibles, cependant que les
clivages s'accusaient, et que toujours davantage s'éloignait le souvenir de ce vieux
catholicisme intransigeant qui avait été la source de tout le mouvement.
Certes il n'est pas question de nier des affrontements et de voiler des conflits
dont l'histoire a été fort bien faite. Tout un catholicisme social resta attaché à
l'image d'une société hiérarchisée et paternaliste, quand d'autres, plus que la patern
ité, exaltèrent la fraternité et l'égalité. Les débats sur les syndicats, que les uns
voulaient mixtes, et les autres séparés, illustrent fort clairement cette opposition 47.
On assista alors à un reclassement : les catholiques sociaux (qui acceptaient la
démocratie politique : la République et le suffrage universel, et la démocratie
sociale : l'égalité) furent taxés de libéralisme et de «modernisme social» par des
hommes dont ils avaient souvent été fort proches 48. Pourtant, par-delà une fron
tière idéologique, apparemment bien délimitée et au long de laquelle la guerre fut
inexpiable, les racines se rejoignent pour s'alimenter à un même sol. Le fait même
que s'opposent des « frères ennemis » explique l'intensité des conflits.
C'est par leur personnel comme par leurs idées que la démocratie chrétienne
des années 1890 et le catholicisme social du début du siècle sont profondément
liés au catholicisme intransigeant. L'itinéraire de nombre de personnalités le
démontre. Henri Lorin 49, Léon Harmel 50, l'abbé Lemire 51 vouèrent une même admi-
45. Même contestable dans telle de ses affirmations, l'esquisse de Joseph Hours va à l'essent
iel : « La formation en France de la doctrine de la démocratie chrétienne », dans Libéralisme,
traditionalisme et décentralisation, Colin, 1952.
Renvoyons aussi à la note de G. Verucci, « L'eredita del tradizionalismo religioso e politico
nella democrazia cristiana del secondo ottocento », dans Aspetti délia cultura cattolica nelVetà
di Leone XIII, Rome, 1961, pp. 697-705, et au rapport de F. Fonzi dont le titre est significatif,
« Dall'intransigentismo alla democrazia cristiana », pp. 323-368, ibid.
46. Ainsi Jeanne Caron, Le « Sillon » et la démocratie chrétienne, Pion, 1966; et Charles
Molette, L'Association catholique de la jeunesse française (1886-1967), Colin, 1968. Marcel Pré-
lot insista avec vigueur sur les origines contre-révolutionnaires de l'A.CJ.F.; cf. le compte rendu
de soutenance, Revue Historique, octobre-décembre 1968.
47. Cf. R. Talmy, Une forme hybride du catholicisme social : Г Association catholique des patrons
du nord, Lille, 1962; Le syndicalisme chrétien en France, Bloud et Gay, 1966; et P. Droulers,
Politique sociale et christianisme. Le Père Desbuquois et V Action populaire, Éditions ouvrières,
1969.
48. Renvoyons à l'ouvrage décisif de E. Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral, Casterman,
1969, et aux observations de E. Poulat à propos du livre précité du Père Droulers, « Le catholi
cisme devant l'ébranlement de son système d'emprise », dans Archives de sociologie des religions,
juillet-octobre 1969.
49. Eminence grise du catholicisme social, l'un des fondateurs des Semaines sociales.
50. Le patron du Val des Bois près de Reims, « usine chrétienne » qui parut la réalisation exemp
laire du catholicisme social.
51. Cf. notre thèse : Un prêtre démocrate : Vabbé Lemire (1853-1928), Casterman, 1968, 704 p.
490 CATHOLICISME ET ENGAGEMENT SOCIAL J.-M. MAYEUR
ration à Pie IX, prisonnier au Vatican et au comte de Chambord exilé à Frohsdorf.
Ils rêvèrent, avec « l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers », de rapprocher
l'Église du peuple, victime de la bourgeoisie libérale. Après la mort du comte de
Chambord, ils reportèrent sur le peuple la légitimité qui jusque-là résidait dans la
personne du roi 52. Ils acceptèrent la démocratie sociale et, pour certains, la démoc
ratie politique. Nombre de prêtres et de laïcs connurent même évolution б3. Tous
conservèrent au cœur, à bien des égards, la vision de la société qui avait été celle
de leur jeunesse, et ne renièrent rien de la protestation intransigeante contre l'ordre
libéral. Ils la transposèrent dans un système d'idées qu'ils voulurent démocratique,
mais pour lequel ils refusèrent l'appellation de libéral. Très proche de ces hommes,
bien que beaucoup plus jeune, Georges Goyau comprit mieux que tout autre cette
attitude. En 1892, il constate le malentendu dont a été victime l'encyclique Rerum
Novarum : « Des journaux déclarèrent que Léon XIII se rapprochait du monde
moderne dont Pie IX s'était séparé. Un tel langage est plein d'impropriétés... Il
paraît impliquer que le Syllabus condamne la démocratie, et que l'Encyclique Rerum
Novarum canonise le libéralisme 54 ». L'Encyclique dépassait le Syllabus sans en rien
l'abolir.
De cette fidélité au Syllabus, on pourrait citer bien des exemples. L' « Associa
tion catholique de la jeunesse française » proclama, jusques et y compris à la prési
dence d'Henri Bazire, qui pourtant lui fit prendre un tournant au début de ce siècle,
sa fidélité à la charte du catholicisme intransigeant 55. Il n'en va pas autrement du
Catéchisme ď économie sociale du Sillon 56 : il assure que le catholicisme libéral est
un non sens et que l'on ne peut pas être catholique et libéral. Ces « démocrates »,
au départ, répudiaient tout libéralisme : « Le libéralisme révolutionnaire, écrit
encore Goyau, est apparu, peu à peu, comme l'antagoniste des intérêts de la démoc
ratie 57. »
On comprend dès lors que les héritiers de l'esprit de la Révolution française
ne se soient pas mépris sur le mouvement démocrate chrétien, et y aient vu une
52. « De Venise, écrit H. Lorin à G. Goyau en 1892, j'irai faire un pèlerinage du souvenir à
Goritz : il y a neuf ans, j'ai laissé là le rêve de mon enfance et de ma première jeunesse. Quand le
représentant de la tradition disparaît, c'est dans le peuple qu'il faut aller la chercher. » (Cité p. 76
par J. Ph. Heuzey : « Georges Goyau ».) La confiance dans le peuple est à elle seule typique de la
démarche du traditionalisme. Dans le roman Le Navire sans capitaine, que consacre aux débuts
du Parti démocrate populaire R. Cornilleau, le père jésuite, ami de l'Action populaire, dit au
héros : « La France a été la première nation chrétienne et elle le redeviendra, non plus avec un roi,
mais avec le peuple. » (p. 93.)
53. Quelques exemples, pris dans des régions diverses : l'abbé Pastoret à Toulon, ancien ani
mateur de l'Œuvre des Cercles, Mathieu Paquet, imprimeur lyonnais, collaborateur de Gonin,
qui fut membre des comités légitimistes, tout comme Emmanuel Rivière, imprimeur à Blois, ou l'un
des fondateurs de V Ouest-Éclair, Emmanuel Desgrées du Loû : c'est bien Fétat-major de la démoc
ratie chrétienne. Venus du legitimisme, ils demeurèrent les adversaires de l'orléanisme libéral.
54. Le pape, les catholiques et la question sociale, p. 52. Militant démocrate chrétien et
historien du présent, l'auteur de V Allemagne religieuse reste, par ses articles, reproduits dans la
série Autour du catholicisme social, un des meilleurs observateurs du mouvement. Son rôle et sa
pensée mériteraient une étude.
55. C'est en 1912 que disparaît seulement des statuts la mention de l'attachement au Syllabus;
il n'est plus question que de « coopérer au rétablissement de l'ordre social chrétien », cf. Molette,
op. cit., pp. 709-713.
56. Comme l'observe avec raison M. Prélot dans son livre sur le Libéralisme catholique.
57. Autour du catholicisme social, lre série, p. 12.
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