Choix du conjoint et homogamie - article ; n°3 ; vol.26, pg 487-498

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Population - Année 1971 - Volume 26 - Numéro 3 - Pages 487-498
Le choix du conjoint présente une importance considérable, démographique, génétique, sociologique, économique et même politique (dans des pays où deux populations assez tranchées par la langue, la religion, etc., vivent en coexistence). Les recherches peuvent porter sur les causes, sur les lois, qui, à un moment donné, semblent régir ou guider des choix et sur leurs conséquences. A plusieurs reprises, l'I.N.E.D. a abordé la question, notamment sous l'angle sociologique, démographique et génétique. En 1964, M. Alain Girard avait présenté les résultats d'une large enquête, auprès de 10 000 ménages, sur les conditions dans lesquelles s'était fait le mariage, les distances sociales ou démographiques (degré d'homogamie), les circonstances du mariage, les attitudes, le nombre d'enfants. Sur un plan plus démographique, du point de vue de l'âge des conjoints, M. Louis Henry a, dans plusieurs articles, étudié comment se faisait l'assortiment, et comment la population réagissait aux perturbations causées par une guerre ou un autre accident. Nombreuses ont été par ailleurs les études génétiques J. Sutter, A. Jacquard, etc.) sur l'homo ou l'hétérogamie. Mme Martine Segalen du Centre d'ethnologie française au C.N.R.S. et M. Albert Jacquard, directeur de recherches à l'I.N.E.D., présentent et commentent ici les résultats d'une étude sur la population d'un village normand.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1971
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Martine Segalen
Albert Jacquard
Choix du conjoint et homogamie
In: Population, 26e année, n°3, 1971 pp. 487-498.
Résumé
Le choix du conjoint présente une importance considérable, démographique, génétique, sociologique, économique et même
politique (dans des pays où deux populations assez tranchées par la langue, la religion, etc., vivent en coexistence). Les
recherches peuvent porter sur les causes, sur les lois, qui, à un moment donné, semblent régir ou guider des choix et sur leurs
conséquences. A plusieurs reprises, l'I.N.E.D. a abordé la question, notamment sous l'angle sociologique, démographique et
génétique. En 1964, M. Alain Girard avait présenté les résultats d'une large enquête, auprès de 10 000 ménages, sur les
conditions dans lesquelles s'était fait le mariage, les distances sociales ou démographiques (degré d'homogamie), les
circonstances du mariage, les attitudes, le nombre d'enfants. Sur un plan plus démographique, du point de vue de l'âge des
conjoints, M. Louis Henry a, dans plusieurs articles, étudié comment se faisait l'assortiment, et comment la population réagissait
aux perturbations causées par une guerre ou un autre accident. Nombreuses ont été par ailleurs les études génétiques J. Sutter,
A. Jacquard, etc.) sur l'homo ou l'hétérogamie. Mme Martine Segalen du Centre d'ethnologie française au C.N.R.S. et M. Albert
Jacquard, directeur de recherches à l'I.N.E.D., présentent et commentent ici les résultats d'une étude sur la population d'un
village normand.
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Segalen Martine, Jacquard Albert. Choix du conjoint et homogamie. In: Population, 26e année, n°3, 1971 pp. 487-498.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1971_num_26_3_5225L
CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE
par politique démographique, Le la choix langue, (dans du la des conjoint génétique, religion, pays présente où etc., sociologique, deux vivent une populations en importance coexistence). économique assez considérable, Les tranchées et rechermême
ches peuvent porter sur les causes, sur les lois, qui, à un moment
donné, semblent régir ou guider des choix et sur leurs consé
quences.
A plusieurs reprises, VI.N.E.D. a abordé la question, notam
ment sous l'angle sociologique, démographique et génétique.
En 1964, M. Alain Girard avait présenté les résultats d'une
large enquête, auprès de 10 000 ménages, sur les conditions dans
lesquelles s'était fait le mariage, les distances sociales ou démo
graphiques (degré d'homogamie), les circonstances du mariage,
les attitudes, le nombre d'enfants (1). Sur un plan plus démo
graphique, du point de vue de l'âge des conjoints, M. Louis Henry
a, dans plusieurs articles l2), étudié comment se faisait l'assor
timent, et comment la population réagissait aux perturbations
causées par une guerre ou un autre accident.
Nombreuses ont été par ailleurs les études génétiques (J. Sut-
ter, A. Jacquard, etc.) sur l'homo ou l'hétérogamie.
Mme Martine Segalen du Centre d'ethnologie française au
C.N.R.S. et M. Albert Jacquard, directeur de recherches à
VI.N.E.D., présentent et commentent ici les résultats d'une
étude sur la population d'un village normand.
Utilisant certains résultats d'une monographie [1] consacrée à l'histoire
d'un village de l'Eure, durant une période de 250 années, nous avons cherché
ici à mettre en évidence les apports réciproques de la sociologie, de la démog
raphie et de la génétique, qui consistent notamment en une exigence
accrue dans la précision des concepts utilisés.
i1' Alain Girard : « Le choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France »,
Cahier n° 44, I.N.E.D., 1964.
!2! Louis Henry: « Perturbations de la nuptialité résultant de la guerre 1914-1918 », Popul
ation, mars-avril 1966.
« Problèmes de la nuptialité. Considérations de méthode », Population, septembre-octobre
1968.
« Schémas de nuptialité. Déséquilibres des sexes et célibat », mai-juin 1969.
« de nuptialité déséquilibre des sexes et âge au mariage », Population, novembre-
décembre 1969.
1 249003 5 3 488 CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE
Description et historique Vraiville est une communauté rurale, située
de Vraiville. sur le plateau du Neubourg, à 12 kilomètres
à l'ouest de Louviers. Le village possède une
ancienne tradition artisanale, de filature d'abord : au xvine siècle, les artisans
préparaient une étoffe faite d'une trame de coton et d'une chaîne de lin, la
« siamoise ». Peu avant la Révolution, sous la pression de la concurrence
anglaise, les « siamoisiers » disparaissent, remplacés, à la génération suivante,
par des tisserands qui travaillent à domicile. Le tissage exige une infrastructure
technique et économique qui transforme la société traditionnellement répart
ie entre laboureurs, journaliers et artisans. Au début du xixe, la classe des
tisserands se distingue de celle des cultivateurs : le tissage n'est plus, comme
la filature, un métier d'appoint, mais l'activité principale à laquelle participent
tous les membres de la maisonnée. Les demeures se modifient, avec l'adjonc
tion d'une grande pièce, «la boutique », dans laquelle sont installés les métiers
à tisser le drap. Les tisserands pratiquent une agriculture d'autoconsommation.
La grande période du tissage à domicile se situe entre les années 1820 et 1880,
le déclin commence lorsqu'apparaît la concurrence des tissus anglais (auxquels
le marché français est ouvert par le régime douanier mis en vigueur en 1861),
et s'accentue lorsque les tisserands alsaciens, fuyant leur pays après 1870,
viennent fonder des usines modernes à Elbeuf et Louviers. Avant la fin du
siècle, la plupart des tisserands à domicile de Vraiville abandonnent cette
activité.
Simultanément, la population, qui était restée relativement stable jusque
vers 1870, aux environs de 550 habitants, connaît une chute rapide : 500 en
1880, 400 en 1890, 310 en 1901. L'exode a d'abord été celui d'une classe socio-pro
fessionnelle bien définie, les tisserands ; son départ a provoqué un déséquilibre
dans toute la structure du village; les cultivateurs, à leur tour, ont commencé
à quitter la terre. L'étiage atteint au début de ce siècle s'est, par la suite, à
peu près maintenu : la population, qui s'élève à 312 habitants au recensement
de 1968, se répartit maintenant entre deux catégories socio-professionnelles ;
les exploitants agricoles et les ouvriers, qui vont quotidiennement travailler
dans les usines des bords de la Seine.
Structure socio- De telles modifications, dans un groupe humain
professionnelle des mariages, d'aussi petite taille, ont naturellement entraîné
des bouleversements de tous genres qui ont été,
pour l'essentiel, décrits dans la monographie [1] consacrée à Vraiville.
Dans cette étude, nous voudrions seulement tenter de répondre à quelques
interrogations concernant le comportement matrimonial des habitants de
Vraiville : comment se mariait-on autrefois, et comment se marie-t-on après
les transformations subies par la société? Y a-t-il des constantes dans les
attitudes? Peut-on déterminer des « indicateurs » significatifs permettant de les
caractériser? CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE 489
Les données de l'état civil ont été dépouillées conformément aux tech
niques proposées par L. Henry et M. Fleury dans leur « Nouveau Manuel » [2].
La consanguinité des couples a été mise en évidence par la reconstitution
des généalogies, grâce aux méthodes mises au point par J. Sutter [3 et 4].
Pour caractériser un couple, nous avons considéré l'appartenance socio
professionnelle des deux conjoints, les catégories retenues étant les suivantes :
1. Cultivateurs : aux cultivateurs, ont été assimilés les propriétaires. Les
épouses qui figurent dans cette catégorie sont le plus souvent « sans profes
sion » ou « occupées aux soins du ménage » et filles de cultivateurs;
2. Tisserands et tisserandes : cette profession est indiquée clairement
sur les registres d'état civil. Les quelques tisserands que l'on trouve après
1900 ne sont pas, en fait, des tisserands à domicile; on les a classés dans la
catégorie « divers » comme les ouvriers d'usine, ce qu'ils sont;
3. Journaliers et journalières : dans cette catégorie, se situent aussi les
domestiques, ouvriers et ouvrières agricoles, et les jardiniers;
4. Artisans : on trouve, dans ce groupe, les activités artisanales qui sont
liées, soit à l'industrie textile (tanneur, cardeur), soit à la construction (char
pentier, maçon), soit diverses, telles que tailleur d'habits, charretier, maréchal-
ferrand etc.. Les femmes classées dans la catégorie « artisans » sont couturières,
blanchisseuses, trameuses etc.;
5. Divers : il a été malheureusement nécessaire de constituer ce groupe
hétérogène, afin d'obtenir des catégories dont les effectifs ne soient pas
trop petits. Quelques représentants de professions libérales y figurent (doc
teur, sculpteur d'art, instituteur), mais surtout des commerçants, ouvriers
d'usine, employés de bureau. Cette catégorie prend de l'importance, au cours
des 40 dernières années ; les individus qu'on y trouve sont souvent les enfants
d'agriculteurs qui ont quitté la terre, mais reviennent se marier au pays.
Dans tous les cas où la mention de la profession manque pour un époux
ou une épouse, on se fonde sur la profession du père pour le ranger dans une
des cinq catégories.
La structure des mariages peut alors être décrite au moyen de matrices
5x5 dans lesquelles figurent, pour une période donnée, les nombres nl- de
mariages dans lesquels l'époux appartient à la catégorie i et l'épouse à la
catégorie ;'. Ces matrices ont été établies pour 4 périodes : 1803-1842, 1843-
1882, 1883-1922 et 1923-1962 d>.
Un simple examen de ces matrices montre qu'un choix très intense du
conjoint s'est exercé, surtout pour les catégories des cultivateurs et des tiss
erands au cours du xixe, et pour les « divers » au xxe. Les chiffres situés sur
(1> Les informations relatives aux professions sont trop fragmentaires, avant le XIXe,
pour étudier la structure des mariages. Pour les 4 périodes retenues, on a dû éliminer égale
ment les unions dans lesquelles la profession de l'époux, de Героизе (ou des deux), ainsi que
celle de leurs parents n'ont pu être précisées. Ainsi, sur un total de 156 mariages de 1803 à
1842, il a fallu en éliminer 42, 1843-1882 sur 167, 8, 1883-1922, sur 110, 11 et 1923-1962 sur
121, 19. 490 CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE
PÉRIODE 1803-1842
V С T A J D Total
? \
Manages observés
п 14 с 28 2 1 1 46 1 - T 17 2 2 1 22
A 5 8 5 3 3 24
- 3 J 3 1 3 10
2 P 1 1 2 6 12
Total . . . 34 44 13 9 14 114
Modèle panmictique
i
17,7 13,6 5,1 4,5 5,1 P, 1 3,0 3,9 1,1 0,8 1,2
1,9* 9,3 7,2 2,7 2,9
6,6 8,5 2,5 1,7 2,7
3,6 4,7 1,4 0,9 1,4
Modèle homogame
h'
34 11 1
- _ _ - 22
_ _ 10 13 1
- - - 1 9
- - - 12
Modèle pondéré
X 14,1 2,3 2,8 h* i + (1-Х)/ i 24,8 2,0
15,9 3,0 1,1 0,8 1,2
X = 0,555 3,2 9,7 7,1 0,9 1,7
1,4 2,3 0,5 5,3 0,5
1,6 2,1 0,6 0,4 7,2
la diagonale principale, qui correspondent aux couples « homosociaux »,
c'est-à-dire, dont les deux membres appartiennent à une même catégorie socio
professionnelle, sont de loin les plus importants. Ainsi, pour la période 1843-
1882, sur 27 cultivateurs, 18 épousent des cultivatrices et 4 seulement des
tisserandes, tandis que sur 78 tisserands, 60 épousent des tisserandes et 6 seu
lement des cultivatrices. Des obstacles très rigides s'opposent donc aux
mariages mixtes.
Mais une telle description qualitative n'est guère satisfaisante. Elle ne
permet pas notamment de dégager une tendance dans l'évolution de ce compor
tement d'une période à la suivante. Pour y parvenir, il est nécessaire de CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE 491
PÉRIODE 1843-1882
С T A J D Total \
Mariages observés
_ 34 С 18 6 2 8 n J Л
T 4 60 14 13 1 92
- A 3 7 2 2 14
J 1 4 3 6 15 1
- - D 1 1 2 4
Total . . . 27 78 21 19 14 159
Modèle panmictique
i
5,8 16,6 4,5 4,1 3,0 P, j 45,1 12,2 11,0 15,6 8,1
2,4 6,9 1,8 1,2 1Д
2,6 7,3 2,0 1,8 1,3
0,6 2,0 0,5 0,5 0,4
Modèle homogame
*' _ 27 2,4 1,3 3,3 i - 78 4,6 2,7 6,7
- - - - 14
- - - - 15
- - - - 4
Modèle pondéré
a' + îi-x)/,! 15,9 8,5 3,5 2,7 3,1 j 8,- 61,2 8,5 6,9 7,4
X- 0,494 1,2 7,8 0,9 0,6 3,5
0,7 1,3 3,7 1,0 8,1
1,- 0,3 0,3 0,3 2,0
recourir à des modèles théoriques, par rapport auxquels la réalité pourra être
située.
Les modèles panmictique Les études de génétique des populations se réfè-
et homogame. rent constamment à l'hypothèse de la « pan-
mixie », c'est-à-dire à l'hypothèse, parfaitement
irréaliste mais simple et permettant des calculs faciles, d'une absence totale
de choix du conjoint. 492 CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE
PÉRIODE 1883-1922
\ *
\ С T A J D Total
? \
Mariages observée
i
4 28 с 8 2 2 12 п}
T 1 3 5 4 2 15
A 1 1 10 2 8 22
- J 2 6 19 2 29
- - 2 5 D 2 1
Total . . . 12 8 27 25 25 99
Modèle panmictique
i
3,5 2,2 7,6 7,6 7,1 P} J 1,8 1,2 4,1 4,1 к 3,8
2,6 1,8 6,0 6,0 5,6
3,5 2,4 7,9 7,9 7,3
0,6 0,4 1,4 1,4 1,2
Modèle homogame
h'
_ _ 12 3,2 12,8
- - 1,4 8 5,6
- - - - 22
- - 0,4 27 1,6
- - - - 5
Modèle pondéré
7,5 1,1 5,5 3,9 10,0 } i 0,9 4,6 2,8 2,1 4,6
X- 0,493 1,5 0,9 13,8 3,0 2,8
1,8 2,1 4,2 17,3 4,5
0,3 0,2 6,7 0,7 3,1
De façon précise, une population a un comportement panmictique si
(voir [5], p. 53) : « Les couples qui se constituent sont un échantillon tiré au
hasard, parmi l'ensemble des couples possibles ».
Dans les faits, l'hypothèse panmictique n'est généralement pas vérifiée,
le choix du conjoint est orienté dans un sens précis : ainsi que Alain Girard
l'a montré en 1963 sur un vaste échantillon représentatif de la population
française : « La proportion des homo-sociaux, c'est-à-dire des conjoints de
même condition sociale, l'emporte très largement, plus de deux fois, sur ce
que donnerait une répartition au hasard des unions » ([6], p. 190).
Si l'hypothèse panmictique était vérifiée, la proportion de couples com
posés d'un homme de la catégorie i et d'une femme de la catégorie j serait CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE 493
PÉRIODE 1923-1962
\ *
A J D С T Total \
i \
Manages observés
_ п с 9 6 18 1 2 i t - - - 2 T 1 1
- A 4 3 1 4 12
- J 2 10 25 5 8
- D 46 1 7 8 30
- Total . . 103 16 17 19 51
Modèle panmictique
i
- 3,- 2,8 8,9 3,3 P . 1,- - 0,3 0,3 0,4
- 2,- 2,0 2,1 5,9
3,8 4,7 12,4 4Д
- 22,8 7,6 8,5 7Д
Modèle homogame
h'
_ 16 1 1
- - - 1 1
- - - - 12
- - 3 19 3
- - - - 46
Modèle pondéré
_ X= 0,259 6,2 2,5 2,5 6,8
1,- - 0,2 0,5 0,3
- 4,4 1.5 4,5 1,6
- 10,1 2,8 3,8 8,3
5,3 5,7 6,3 28,7
égale au produit des proportions des hommes i dans l'ensemble des hommes,
par la proportion des femmes j dans l'ensemble des femmes. A partir des
matrices des mariages, on peut donc établir des matrices correspondant au
régime panmictique, dans lesquels le nombre p) correspondant à la case
« homme i, femme j » est calculé d'après la relation :
où t1 est le nombre total d'hommes de la catégorie i, í. celui des femmes de
la catégories j, et T le total général. 494 CHOIX DU CONJOINT ET HOMOGAMIE
Ainsi, pour la période 1843-1882, sur 159 mariages de chaque sexe, il
y avait 27 cultivateurs et 34 cultivatrices; si les avaient eu lieu au
hasard, le nombre de couples homogènes « cultivateur X cultivatrice » aurait
eu pour espérance mathématique :
On a vu que le nombre réel est 18, ce qui donne une mesure de l'écart
entre le comportement réel et la panmixie.
Mais on peut également confronter la réalité à un modèle tout autre, le
modèle homogame : il correspond à l'hypothèse où, systématiquement, un
cultivateur épouse une cultivatrice, un tisserand, une tisserande... Dans les
« matrices » de mariages, seules les cases de la diagonale principale sont alors
occupées par des nombres autres que 0.
En fait, dans une population aussi petite que celle de Vraiville, il n'est
pas possible de préciser, en toute rigueur, ce que serait un régime strictement
homogame en raison du déséquilibre des sexes dans chaque catégorie; plus
de femmes que d'hommes chez les cultivateurs, d'hommes que de femmes
chez les tisserands, etc.
Sans chercher une solution idéale, nous définissons une homogamie
« aussi totale que possible », en mettant, sur la diagonale, le nombre le plus
élevé possible (soit celui des hommes, soit celui des femmes) et en répartis-
sant le surplus entre les catégories disponibles, selon un régime panmictique.
On obtient ainsi des nombres h) de mariages pour chacun des types de couples.
Ainsi, pour la période 1843-1882, il y avait 27 cultivateurs et 34 cultiva
trices; en régime « homogame », il y aurait donc eu 27 mariages homo-sociaux
entre cultivateurs, et les 7 cultivatrices en surnombre auraient épousé les
hommes en surnombre, dans les catégories «journaliers», «artisans» et «divers».
Index d'homogamie. Le régime matrimonial réel est, en quelque sorte, encadré
par les deux modèles extrêmes, « panmictique » d'une
part, « homogame » d'autre part ; ces ne prétendent pas représenter
une réalité quelconque, mais servent uniquement de référence.
On peut s'efforcer alors de situer, de façon simple, la réalité par rapport
à ces deux modèles, en cherchant quelle pondération de ceux-ci permet de
la mieux représenter.
Autrement dit, supposons que, lors de la constitution de chaque couple,
les conjoints se choisissent avec une probabilité y, selon un régime d'homogamie,
et avec une probabilité 1 — X selon un régime panmictique. Le nombre des
mariages de chaque type aurait pour espérance mathématique : DU CONJOINT ET HOMOGAMIE 495 CHOIX
Peut-on de cette façon, trouver des nombres théoriques t) se rapprochant
suffisamment des nombres observés nj? Pour y parvenir, il faut choisir une
valeur du paramètre X qui ajuste aussi bien que possible ce modèle à la réalité;
la technique classique consiste à recourir à la méthode des « moindre carrés»,
c'est-à-dire à chercher la valeur de X qui rende minimale l'expression :
/(X) = S [n]- Щ - (Í-X)p) P = S[nj -p) - Щ - p) )P
donc qui annule la dérivée :
/'(X) = - 2 S (Л{ - p)) (n) -pb + 2 XS (Aj -p) )2
la valeur cherchée de X est donc donnée par :
, s(*H)("H)
('ff
Ayant ainsi obtenu X, il reste à calculer les diverses valeurs théoriques
X h • + ( 1 X )pť et à vérifier que l'écart avec les observations nj n'est pas
trop important.
L'avantage du paramètre X est surtout son interprétation très simple: il
représente la propension des individus à se marier de façon homogame :
il est égal à 1, en cas d'homogamie parfaite, à 0 en cas de panmixie. Nous
le désignerons par l'expression « index d'homogamie ».
Les calculs, dont le détail est donné dans les tableaux aboutissent, pour
Vrai ville, aux valeurs d'index d'homogamie ci-après :
Période : 1803-1842 1843-1882 1883-1922 1923-1962
X : 55,5% 49,4% 49,3% 25,9%
Si l'on calcule, à partir de ces valeurs de X, les matrices des nombres de
mariages «époux i X épouse /» donnés par t) = X h) + (1 — X) p), on constate
que ces matrices sont très voisines des matrices observées n). De cette compar
aison on peut conclure que ce modèle constitue une explication correcte
de la réalité, autrement dit qu'il utilise convenablement les informations
recueillies. Sans accorder à ces résultats un sens trop précis, on peut constater
que la tendance à l'homogamie est très marquée au xixe, un peu plus forte
au début qu'à la fin. Elle a diminué pendant les cinquante premières années
du XXe, mais reste encore caractéristique de la structure des mariages.
Enfin, on peut remarquer sur les matrices de mariages que la stratégie
matrimoniale est différente selon le sexe : il y a toujours plus de tisserands
qui épousent des filles de cultivateurs que l'inverse. La règle de mariage
du groupe semble donc observée plus rigoureusement pour les garçons que
pour les filles : on marie son fils comme « doit », sa fille comme on « peut ».

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