Choix et autonomie du sujet. La théorie de la « réactance » psychologique - article ; n°2 ; vol.68, pg 467-490

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L'année psychologique - Année 1968 - Volume 68 - Numéro 2 - Pages 467-490
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1968
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S. Moscovici
M. Plon
Choix et autonomie du sujet. La théorie de la « réactance »
psychologique
In: L'année psychologique. 1968 vol. 68, n°2. pp. 467-490.
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Moscovici S., Plon M. Choix et autonomie du sujet. La théorie de la « réactance » psychologique. In: L'année psychologique.
1968 vol. 68, n°2. pp. 467-490.
doi : 10.3406/psy.1968.27629
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1968_num_68_2_27629École Pratique des Hautes Études
Laboratoire de Psychologie sociale de la Sorbonne, associé au C.N.R.S.
CHOIX ET AUTONOMIE DU SUJET
LA THÉORIE DE LA REACTANCE PSYCHOLOGIQUE
par Serge Moscovici et Michel Plon
INTRODUCTION
Si la psychologie sociale ne se manifeste pas par des affrontements
théoriques aux répercussions multiples, comme c'est le cas de certaines
disciplines voisines, elle n'en est pas moins le théâtre de changements
d'orientation profonds qui peuvent être considérés comme le signe d'une
vitalité qui, pour n'être pas tapageuse, n'en est peut-être que plus
forte.
L'un des plus importants parmi ces changements est sans doute
celui qui s'est opéré à propos de la place accordée au sujet dans l'élabo
ration théorique de cette discipline.
La tradition behaviouriste longtemps dominante et qui sait encore
se manifester avec force (Zajonc, 1967) accordait au sujet une place
relativement restreinte dans la mesure où elle ne le prenait en consi
dération qu'en ce qu'il était le lieu de la réaction à une situation stimulus.
Mais parallèlement à cette démarche organisée autour des concepts
de renforcement et d'apprentissage, on a vu se constituer un ensemble
théorique où le terme de cognition occupait une place centrale, où des
expressions telles que « activités cognitives », « perception cognitive »
renvoyaient, non plus à un sujet réacteur passif, mais à un sujet orga
nisateur, tendu vers un but. En d'autres termes, on assistait dans cette
nouvelle orientation à l'établissement d'une distinction entre le comport
ement, d'une part, et l'auteur de ce comportement, d'autre part.
Cependant, cette dichotomie qui faisait une place inhabituelle au
sujet « acteur », si elle constituait bien un changement radical par rap
port à ce qui précédait, ne constituait pas pour autant la garantie de
travaux abordant de face le problème du sujet.
L'exemple en est donné par un large courant de recherches, géné
ralement regroupées sous le label de « Psychologie différentielle », qui.
partant de la différenciation entre le sujet comme paramètre du compor- 468 NOTES
tement et le comportement comme signe du sujet, se sont efforcées
d'établir une typologie des comportements indexée par des variables
de personnalité (on mettait ainsi en relation ce qu'il était convenu
d'appeler un style cognitif clos avec la personnalité de type autoritaire)
et d'élaborer un système d'équivalence qui insistait sur l'aspect sym
bolique du comportement (un système cognitif clos était ainsi symb
olisé par un autoritaire, renvoyait à une attitude
d'intolérance).
Mais cette conception taxinomiste ne nous renseigne en rien sur
l'état phénoménologique du sujet, sur l'identité psychologique de ce
sujet qui vit et participe à ces comportements symboliques.
Si l'on veut avoir quelques chances de pénétrer au cœur du problème,
il est indispensable d'avoir de tels renseignements et pour ce faire de
poser au moins deux questions prioritaires que nous pourrions formuler
de la manière suivante :
— Que signifie l'expression : « se comporter comme sujet » ? C'est-
à-dire quand sommes-nous sujets, acteurs et quand sommes-nous indi
vidus, particules de la masse décrite par le sociologue ;
— Quelle est la signification du comportement pour le sujet ?
Notre propos ici est d'essayer de montrer brièvement à quelles classes
de symptômes, d'attributs renvoient ces deux questions et d'envisager
ensuite de manière plus détaillée comment l'ouvrage de Jack Brehm,
Une théorie de la reactance psychologique (1966), constitue à la fois une
démonstration du bien-fondé de la seconde question et une illustration
des obstacles qu'est susceptible de rencontrer toute recherche effectuée
dans cette direction.
La première question que nous posons renvoie à l'hypothèse qu'un
individu se sent sujet dans une activité donnée en fonction de ses
investissements dans cette activité. Simultanément on peut dire que
la possibilité pour l'individu de réaliser cet investissement, éventuel
lement le coût de cet investissement, vont le conduire à se percevoir
comme source de son comportement. Quelle que soit la nature de cet
investissement, qu'il soit effectif ou symbolique, l'individu doit le res
sentir comme étant lié à son activité et comme étant la cause des
résultats obtenus. A ce premier critère de la présence du sujet comme
« comporteur », nous en ajouterons un second, lié à la présence d'autrui,
en ce sens qu'il est toujours possible de localiser l'origine de nos
actes, de nos conduites dans une zone interne — nous-même — ou dans
une zone externe — autrui. Ce second critère est important si l'on observe
que dans la vie sociale la perception de quelqu'un comme sujet suppose
qu'on lui attribue la cause et partant la responsabilité de ses actes.
Thibaut et Riecken (1955) ont notamment illustré ce point dans une
célèbre recherche expérimentale : ils montrent en particulier que les
individus perçoivent le lieu de la causalité d'un changement comme
interne à une personne ayant un pouvoir élevé alors qu'ils perçoivent
ce lieu comme externe si la personne stimulus a un pouvoir faible. S. MOSCOVICI ET M. PLON 469
Nous verrons par ailleurs réapparaître ce problème de l'attribution,
de la causalité en examinant les origines de la démarche de Brehm.
Si l'on s'interroge sur la signification du comportement pour l'i
ndividu sujet, on est assez naturellement amené à avancer la notion
d'autonomie.
Le fait que je puisse me comporter dans un sens ou dans un autre
sous-entend au minimum une relative liberté. Mais du même coup cette
notion d'autonomie implique automatiquement l'idée de la présence
et de l'intervention possible d'autrui. De manière encore plus précise,
la notion suppose la présence d'une série de possibilités
et l'existence d'une accessibilité à ces possibilités qui ne soit pas tota
lement entravée par un autrui ou par un obstacle objectif.
Ceci sous-entend en quelque sorte la représentation pour l'individu
d'un champ d'alternatives dont l'accessibilité dépend ou ne dépend
pas de lui. Cet individu est donc amené à jalonner, au moyen de normes
et de contrats, une certaine zone à l'intérieur de laquelle il est — où il a
le sentiment d'être — libre et qu'il va chercher à préserver en créant
un écart différentiel avec autrui. Lié à la notion d'accessibilité, un second
critère va s'adjoindre à elle pour préciser l'autonomie, celui d'impor
tance des possibilités accessibles. On peut affirmer sans grands risques
l'existence d'une corrélation entre l'accessibilité et l'importance, soit
que je tienne pour importantes les possibilités qui me sont accessibles,
soit que je tienne plus à l'accessibilité de domaines qui me paraissent
importants.
L'autonomie est enfin liée à un troisième critère qui serait celui de
l'évaluation. On peut dire en effet que mon autonomie est assurée si
je peux évaluer mes capacités avec certitude. Sitôt que cette conduite
n'est plus assurée, chacune de mes activités va dépendre, va être sou
mise au jugement d'autrui, ce qui est d'ores et déjà une atteinte à mon
autonomie.
La notion d'autonomie occupe une place centrale comme nous
allons le voir dans la théorie de Jack Brehm, mais tout préc
édemment nous allons voir réapparaître l'articulation que nous venons
schématiquement de tracer dans l'exposé des travaux qui ont conduit
Brehm vers la reactance.
1. Origines et étapes de la réintégration du sujet
dans le champ de la psychologie sociale
II ne s'agit nullement ici de décrire exhaustivement ce qui constitue
un moment important dans le développement de la psychologie sociale
au cours de ces vingt dernières années1, pas plus qu'il n'est question
1. On trouvera dans l'ouvrage de Deutsch et Krauss (1965), Theories in
Social Psychology, un exposé détaillé des différentes étapes de ce mouvement
et de leurs implications. 470 NOTES
de pénétrer par le détail les travaux que nous citerons comme points
de repère. Tout au plus, notre propos est d'indiquer brièvement la
continuité théorique qui marque cette période et de montrer que les
problèmes que nous nous posons à propos du sujet se sont progressiv
ement imposés d'eux-mêmes.
a) Heider. — Bien que Brehm ne le mentionne pas explicitement
comme source d'inspiration, il paraît difficile de contester l'influence
qu'ont pu exercer les idées de Heider sur les travaux qui sont venus
ensuite.
La contribution essentielle de Heider à cette psychologie sociale,
qui envisage le comportement comme un tout cognitif et non plus
comme une succession de réactions plus ou moins organisée, est consti
tuée par son livre The Psychology of Interpersonal Relations (1958) qui
illustre sans ambiguïté l'orientation « gestaltiste » de son auteur. Pour
Heider, le développement de la psychologie sociale passe par l'analyse
de la perception que les individus se font des relations interpersonnelles
et cette est toujours organisée de manière telle que l'individu
parvienne à une vision cohérente, équilibrée de son environnement.
L'établissement d'une telle vision oblige l'individu à donner un sens
aux événements qui surviennent dans son entourage et cette interpré
tation suppose un mécanisme d'attribution. Si je veux comprendre et
situer à sa place un événement qui se produit autour de moi, il faut que
je puisse en identifier les origines, autrement dit que j'en attribue la
cause à une source individuelle ou objective.
Mais supposons que je sois tenté d'attribuer la cause de tel événe
ment à telle personne, le processus d'attribution va être en quelque
sorte régulé en fonction des intentions que je prête à cette personne ou
encore en fonction des capacités d'investissement dont je la crédite.
Il est cependant évident que ce processus d'attribution, de jugement
suppose des critères de référence et nous rencontrons ici les origines
de la comparaison sociale, mécanisme que nous retrouvons développé
et opérationalisé par Festinger, qui va faciliter cette mise en place
correcte de l'environnement.
Cette mise en place reste toujours soumise à un impératif fondamental
dans la perspective de Heider, celui de l'équilibre cognitif. Les juge
ments, les attributions que je suis amené à faire à propos d'un problème ne
doivent jamais avoir pour conséquence d'être en contradiction avec
ceux qu'implique un autre problème de mon environnement cognitif.
Sitôt que cet état d'équilibre cognitif est menacé par une contradiction
ou un quelconque antagonisme, il va y avoir apparition de forces dont
l'objectif sera le changement soit de l'environnement, soit de la connais
sance que j'ai de cet environnement. Cette notion essentielle d'état
d'équilibre, ce système de forces qui vont avoir pour but de rétablir
un équilibre menacé de destruction, nous allons là encore les retrouver
chez Festinger puis chez Brehm.
On peut donc constater que le premier aspect sous lequel nous MOSCOVICI ET M. PLON 471 S.
évoquions le problème du sujet, en termes d'investissement, de causalité
sociale ne constitue pas une figure de style, mais se trouve au contraire
au cœur même de l'ensemble théorique dont nous nous proposons
l'examen.
b) Festinger. — La place occupée par le sujet va encore s'accroître
dans les travaux de Festinger, qu'il s'agisse de la comparaison sociale
ou de la dissonance cognitive. Parlant de la deuxième classe de problèmes
liés à l'existence d'un sujet acteur, nous avons avancé la notion d'auto
nomie comme signification immédiate du fait de se comporter en sujet
et nous avons signalé que l'un des critères de cette notion d'auto
nomie était la certitude de l'évaluation par l'individu de ses capacités.
Nous avons dit que, sitôt cette certitude disparue ou atteinte par
le doute, l'autonomie du sujet tendait à disparaître, laissant la place
à l'intervention d'un autrui dont le sujet tend à devenir dépen
dant. Mais où se trouve le siège de cette incertitude génératrice de la
dépendance ?
Pour Festinger (1954), elle se situe au niveau du sujet qui, ne se
sentant pas en mesure d'évaluer ses aptitudes, va chercher autrui pour se
comparer à lui et rétablir ainsi une certitude qui, du même coup, scelle
sa dépendance. Ce mécanisme de comparaison sociale, cette recherche
de la certitude de mon évaluation avec l'aide d'autrui, constituent
précisément pour Festinger le fondement d'une réalité sociale qui vient
se substituer à la réalité physique.
Il est important de souligner que l'originalité de la démarche de
Festinger tient dans le fait qu'elle situe dans le sujet lui-même l'origine
du processus, alors que Shérif (1936), qui établit bien une même distinc
tion entre réalité sociale et réalité physique, situe l'origine de l'incert
itude qui donne naissance à cette réalité sociale constituée par l'info
rmation d'autrui dans l'objet stimulus qui, insuffisamment structuré,
n'autorise pas une évaluation certaine.
Alors que chez Shérif la source de l'incertitude est externe, chez
Festinger elle est tout entière interne. Il en découle des conceptions
différentes, que nous ne développerons pas ici, concernant l'instauration
de normes sociales et la mise en œuvre de processus d'influence qui,
pour Festinger, sont liés à l'autonomie du sujet et à la présence des
critères qui permettent cette autonomie. Nous rappellerons simplement
que l'expérience de Asch (1951) met en doute cette conception théo
rique et que plus récemment Faucheux et Moscovici (1968) ont proposé
une conception de la réalité sociale qui ne la fait plus apparaître comme
un substitut de la physique, mais comme l'un de ses facteurs
constitutifs.
La notion d'autonomie va cependant s'imposer avec encore plus de
force et, en même temps, poser d'autres problèmes dans le cadre de la
théorie de Festinger à propos de la dissonance cognitive (1957).
La dissonance cognitive peut être envisagée sous certains aspects
comme une amplification de la théorie de la comparaison sociale et 472 NOTES
par récurrence, elle nous renvoie au concept d'équilibre cognitif de
Heider.
Schématiquement, la théorie de la dissonance cognitive assume
que si un individu a à choisir entre deux éléments cognitifs reliés l'un
à l'autre dans son champ, mais non en accord l'un avec l'autre, il va
y avoir création chez cet individu d'un conflit cognitif, d'un état de
dissonance qui va donner naissance à des pressions tendant à réduire
cette dissonance et à éviter son accroissement. En d'autres termes,
et comme l'écrit Festinger lui-même (1957, p. 35), « la dissonance sera
le résultat du simple fait d'avoir pris une décision ». On peut alors se
demander tout à la fois où est le dissonant et que signifie la dissonance
pour le sujet ? Suffit-il véritablement de prendre une décision pour
qu'automatiquement se crée un état de dissonance qui, en fin de compte,
aurait une origine externe et pour que se déclenche un mécanisme
complexe, ensemble de forces qui vont tendre au rétablissement de mon
équilibre cognitif.
Mais si l'on décompose les deux moments que comprend ce phéno
mène de dissonance, on ne peut que difficilement se satisfaire de cette
explication mécaniste. On voit bien en effet qu'il y a dans la dissonance
le temps de la création de l'état lui-même, lié à l'expression d'une préfé
rence, à un jugement et en fin de compte à l'autonomie du sujet et,
d'autre part, le temps de la réduction de cet état de dissonance qui
sous-entend une intervention, une modification de l'environnement par
le sujet, acte de modification qui suppose un investissement.
C'est ce qu'ont bien vu Brehm et Cohen (1962) qui, passant en
revue l'ensemble des travaux expérimentaux consacrés à cette théorie,
concluent à partir des plus rigoureux d'entre eux, ceux qui échappent
le mieux à la critique tranchante de Chapanis et Chapanis (1964), que
le fait de prendre une décision peut entraîner de la dissonance. Mais
pour qu'une décision puisse être génératrice de dissonance, il faut, disent
ces auteurs, qu'il y ait eu engagement de la part du sujet. Pour qu'un
individu éprouve de la dissonance, il ne suffit donc pas qu'il choisisse,
il faut encore qu'il s'engage, s'associe effectivement à une des possibil
ités qui lui sont offertes, ce qui nous ramène bien au problème de l'auto
nomie. Il est significatif que Festinger n'admette qu'après une longue
résistance la nécessité de la notion d'engagement, il écrit (1964, p. 156) :
«... on est donc conduit à accepter l'importance de l'engagement proposée
par Brehm et Cohen », puisque, par-là même, la perfection de la théorie
est soumise à la volonté et à la possibilité d'agir du sujet.
On est amené à se poser un second problème toujours lié à l'aut
onomie du sujet à propos de la dissonance cognitive. La réduction de la
dissonance est-elle l'unique manifestation du désir du sujet de récupérer
son autonomie ? Il est clair qu'à partir du moment où l'on considère
le sujet comme auteur de ses actes, comme s'investissant dans le choix
de l'un des termes de l'alternative proposée, on est amené à considérer
comme normal que ce sujet cherche à aller jusqu'au terme de ses actes S. MOSCOVICI ET M. PLON 473
en rétablissant son équilibre, c'est-à-dire encore en surestimant son choix
ou en dévaluant le choix non fait. Mais il reste que le choix effectué,
l'équilibre restauré, il y a tout de même eu un effet de limitation, une
restriction de l'accessibilité au choix délaissé et l'on peut s'interroger
sur l'existence d'une deuxième classe de manifestation, celle du regret.
On peut en effet considérer que le regret, c'est-à-dire l'évaluation posi
tive du choix rejeté, va jouer un rôle comparable à la réduction de la
dissonance, en constituant un moyen, imaginaire, mais moyen tout
de même, de retrouver l'autonomie initiale. Dans un premier temps,
Festinger n'a pas accordé d'attention à cette manifestation de récupé
ration d'autonomie que peut être le regret. Par la suite cependant, au
cours de recherches destinées à montrer les relations existantes entre
les mécanismes de conflit, de décision et de dissonance (1964), Festinger
a été amené à expliciter le phénomène du renversement de décision
dont la dissonance ne pouvait rendre compte. Une expérience précise
qu'il rapporte dans l'ouvrage que nous évoquons peut en témoigner.
Les sujets sont des jeunes filles auxquelles on va donner à choisir entre
deux styles de coiffures qu'elles pourront faire effectuer ensuite aux
frais du laboratoire. Avant qu'on leur dise de choisir, on crée deux
conditions expérimentales : dans l'une de ces conditions, on demande
aux sujets de ranger par ordre de préférence les deux types de coiffure,
alors que dans l'autre condition on ne leur demande rien de tel. En
d'autres termes, dans un cas, on leur demande de prendre une décision,
de privilégier l'un des deux termes de l'alternative de choix, alors que,
dans l'autre cas, les sujets restent totalement disponibles quant à leur
choix. Théoriquement, si le regret est un phénomène post-décisionnel, on
devrait observer un retournement de la décision au moment du choix
dans la première condition expérimentale et rien de tel dans la seconde
condition.
Les résultats confirment l'hypothèse précédente, mais dans l'optique
de Festinger il ne s'agit là que d'un mécanisme qui, bien sûr, peut être
appelé regret, mais qui, en fin de compte, ne fait que prouver le fait qu'une
décision entraîne une saillance très forte de dissonance.
On voit par là que jusqu'à ce moment le mécanisme du regret, s'il
est bien considéré comme existant, reste cependant intégré dans le
schéma théorique de la dissonance.
Brehm qui a été l'élève de Festinger, et qui a longtemps travaillé sur
la dissonance cognitive, va voir au contraire dans le regret une manif
estation distincte de la dissonance et tout aussi importante qu'elle. Il
va chercher à montrer que si la réduction de la dissonance est un méca
nisme qui tend à rétablir l'équilibre entre la perception des choix avant
et après la décision, le regret ou plus précisément la reactance psycholo
gique tend à rétablir l'équilibre entre les choix eux-mêmes avant et
après la décision. C'est cette théorie que Brehm a élaborée à propos de
la reactance psychologique que nous allons à présent examiner en
détail. NOTES
2. La théorie de la reactance psychologique
II convient de faire d'emblée deux remarques importantes à
propos de cette théorie. L'une a trait aux bases empiriques de la
théorie et l'autre est relative à la nature des prédictions. Nous
situons ces remarques en introduction à la fois pour situer leur impor
tance et aussi pour ne pas avoir à les reformuler tout au long de
l'exposé.
Quel que soit le bien-fondé du raisonnement théorique de Brehm,
les données expérimentales qu'il apporte comme preuve peuvent fournir
matière à discussion. Qu'il s'agisse des sujets éliminés après coup de
l'échantillon, des seuils de signification retenus qui sont peu élevés ou
des tests statistiques utilisés qui manquent de sévérité, toute la partie
expérimentale de l'ouvrage est fortement contestable et il en découle
que la théorie elle-même, autant que ce que nous pouvons en dire,
reste sujet à caution.
Tout comme dans la dissonance cognitive, les propositions théoriques
sont qualitatives, mais elles laissent sous-entendre par l'emploi des
termes tels que « intensité », « grandeur », qu'elles peuvent être suscept
ibles de mesure, ce qui n'est évidemment pas le cas, du moins si l'on
parle de mesure cardinale.
Ces points étant posés et leur importance soulignée, voyons ce qu'est
la reactance. Brehm part de l'idée très simple, quelles que puissent être
la part du déterminisme et sa nature, que les individus ont le sentiment
— réel ou illusoire — qu'ils sont libres de choisir, de s'engager dans
une gamme de comportements au sein de laquelle ils peuvent ainsi
affirmer leur liberté. On peut raisonnablement penser que, si cette
liberté, cette autonomie de choix est réduite ou simplement menacée
d'être réduite, l'individu va être sensibilisé au niveau motivationnel et
que cette sensibilisation, cet éveil vont être orientés contre toute nou
velle éventuelle réduction et vers le rétablissement de la liberté perdue
ou menacée. Cet état motivationnel est donc une réponse à la réduction
ou à la menace de réduction de la liberté de choix et il peut être estimé
en terme lewinien comme une contre-face ; c'est cette contre-face que
l'on désignera sous le nom de « reactance psychologique ». Brehm
utilise deux exemples pour illustrer le phénomène, celui du distributeur
automatique et celui de la vie conjugale. Supposons un individu fumeur
et ayant une préférence marquée pour les « Gauloises ». Cet individu
met de l'argent dans un distributeur contenant des « Gauloises » et
des « Gitanes » et avant même qu'il ait eu le temps d'appuyer sur le
bouton sélecteur, supposons que le distributeur lui délivre un paquet
de « Gauloises ». Bien qu'il s'agisse là des cigarettes préférées de l'indi
vidu, il peut tout d'un coup penser qu'il aurait tout autant aimé avoir
des « Gitanes », il ressent brutalement une sorte de « reactance psycholo
gique » à l'égard du distributeur, reactance qui se manifeste justement
par cette nouvelle tendance à préférer les « Gitanes ». L'exemple S. MOSCOVICI ET M. PLON 475
conjugal est le suivant : M. Durand a l'habitude le dimanche de se
livrer à trois activités favorites : regarder la télévision, s'occuper de
son jardin, jouer à la belote avec quelques amis. Si Mme Durand
lui dit un dimanche qu'ayant organisé un thé avec ses amies elle
aimerait qu'il aille jouer à la belote, car il la dérangera en regar
dant la télévision ou en bêchant son jardin, M. Durand, s'il n'est
pas trop inhibé par une longue vie conjugale, va protester en disant
que justement le programme de la télévision l'intéressait ce jour-là,
ou qu'il fallait absolument qu'il s'occupe de ses roses. C'est là la seule
manière pour M. Durand de rétablir son autonomie par rapport à son
épouse.
On peut faire ici une première remarque, c'est que les deux exemples
ne sont pas identiques. Dans le premier cas, la reactance naît non par
privation de liberté comme c'est le cas dans le deuxième exemple,
mais parce que le distributeur prive l'individu de sa qualité de sujet,
parce qu'il choisit à sa place. Cette distinction est importante et nous
serons amené à voir que Brehm pour ne l'avoir pas immédiatement
effectuée va rencontrer des difficultés.
Par ailleurs, il nous est déjà possible d'établir que la théorie distingue
deux classes de comportements : ceux qui sont libres (ou supposés
comme tels) et ceux qui ne le sont pas. Dans la seconde classe, les
comportements n'étant pas libres, il n'y aura pas de reactance. Pour
qu'un comportement soit considéré comme libre, il faut que l'individu
soit à l'origine de son acte, ce qui est le cas de M. Durand dont l'exemple
va servir de paradigme expérimental à Brehm. Dans cet exemple, on
peut dire que M. Durand se sent libre lorsqu'il va jouer à la belote ;
mais le fait d'aller jouer à la belote n'est plus un comportement libre
s'il est la réponse à une injonction de Mme Durand. Par conséquent,
la reactance manifestée par M. Durand est le signe même de sa liberté
entravée, sinon M. Durand éprouverait de la dissonance et s'efforcerait
de trouver l'idée d'aller jouer à la belote très judicieuse, ce qui lui per
mettrait de réduire sa dissonance.
On voit donc que le phénomène étudié par Brehm prend la forme
d'une détermination négative, alors qu'il s'agit d'une détermination le
plus souvent affirmative dans le cas de la dissonance.
Enfin, et Brehm insiste sur ce point, il est important de ne pas assimiler
la reactance à une réaction de frustration, cette dernière survenant si
l'on supprime l'objectif préféré de l'individu, alors que dans le cas de
la la suppression concerne des comportements ou des choix
qui, ainsi que nous le verrons, ne sont pas les préférés de l'individu;
la reactance se produit donc à propos d'une gamme de comportements
qui restent prisés.
La proposition centrale de la théorie est la suivante :
— Étant donné un individu qui dispose d'une gamme de « compor
tements libres », cet éprouvera de la reactance chaque fois
que l'un de ces comportements est éliminé ou menacé d'élimination.

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