Choix professionnel et conception de soi - article ; n°2 ; vol.69, pg 599-614

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1969 - Volume 69 - Numéro 2 - Pages 599-614
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
Lecture(s) : 24
Nombre de pages : 17
Voir plus Voir moins

C. Gadbois
Choix professionnel et conception de soi
In: L'année psychologique. 1969 vol. 69, n°2. pp. 599-614.
Citer ce document / Cite this document :
Gadbois C. Choix professionnel et conception de soi. In: L'année psychologique. 1969 vol. 69, n°2. pp. 599-614.
doi : 10.3406/psy.1969.27682
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1969_num_69_2_27682CHOIX PROFESSIONNEL ET CONCEPTION DE SOI
par Charles Gad bois1
Laboratoire de Psychologie du Travail de VE.P.H.E., Paris
Le choix professionnel est un processus complexe relevant de
quelques grandes classes de déterminants, depuis longtemps explorés.
De nombreuses recherches ont contribué à établir un corps important
de connaissances sur le rôle des aptitudes, des intérêts, des traits de
personnalité. Cependant, la plupart de ces travaux conçoivent implic
itement le choix du métier comme le résultat de réactions immédiates
et automatiques aux caractéristiques des diverses professions ; n'a pas
été suffisamment pris en compte le fait que la conduite humaine est,
comme le rappelle Nuttin, « guidée et dominée par un projet (...) effort
de réaliser ou d'atteindre un objet-but ». Pourtant le choix professionnel
est un champ d'étude où devrait se trouver privilégié cet aspect du
comportement humain. Le choix du métier est en effet une décision
consciente, prise par l'adolescent à son propre sujet. L'univers des
métiers, les caractères spécifiques de chacun d'eux constituent l'un
des facteurs pris en compte dans cette décision et les représentations
des professions (plus ou moins stéréotypées) ont fait l'objet de nomb
reuses études (Huteau, 1968). L'autre facteur qui pèse dans la décision
c'est le sujet, mais le sujet avec ses aptitudes, ses intérêts, sa personnalité
tels que lui-même les perçoit, non tels qu'un observateur objectif
pourrait les évaluer. Et l'une des tâches du conseiller est parfois juste
ment d'aider l'adolescent à ajuster à la réalité l'idée qu'il se fait de
lui-même. Comment et dans quelle mesure la représentation que le
sujet a de lui-même (sa conception de soi) intervient-elle dans le choix
professionnel ? Ce déterminant peut-il être analysé ? Une série de
recherches a commencé, au cours de ces dernières années, à débrouiller
les problèmes, et nous nous proposons d'en dresser ici un bilan. Nous
montrerons d'abord comment la question a été posée, puis nous exami
nerons les difficultés qu'a rencontrées son analyse et les limites qui
en résultent pour les données rassemblées jusqu'ici avant de noter
les progrès que ces études ont déjà suscités ou qu'elles appellent
encore.
1. Attaché de recherches au C.N.R.S. 600 REVUES CRITIQUES
POSITION DU PROBLÈME
La conception de soi doit à Super son entrée dans la psychologie de
la vie professionnelle. Dans son ouvrage Psychology of careers (1957),
Super présente en effet la conception de soi comme le principe directeur
qui guide l'évolution de toute la carrière professionnelle, depuis le choix
du métier jusqu'au passage à la retraite : « Les préférences profession
nelles et les compétences, les situations dans lesquelles les gens vivent
et travaillent, et par suite leur conception de soi, changent avec le temps
et les expériences, faisant ainsi des choix et de l'ajustement un processus
continu. » « Le processus du développement professionnel est essentie
llement celui du développement et de l'accomplissement de la conception
de soi » ; « les satisfactions dans le travail et dans la vie dépendent de
l'établissement de l'individu dans une profession, un poste et une
manière de vivre qui lui permettront de jouer les types de rôle qu'il
considère comme appropriés à lui-même ». En fait les conceptions de
Super ont été élaborées à partir de son expérience dans le domaine de
l'orientation professionnelle, et c'est surtout sur le problème du choix
du métier qu'il s'est attaché à faire valoir ses vues. Cette première étape
est pour lui « un des moments de la vie où l'individu est appelé à affirmer
de manière explicite la conception qu'il se fait de lui-même par une
confrontation avec les modèles variés qu'offrent les professions entre
lesquelles il faut choisir ».
Cependant, même sur ce point précis, les propositions avancées par
Super avaient un caractère très général, et l'on pouvait à juste titre
leur adresser le reproche d'être trop vagues et incapables d'engendrer
des hypothèses vérifiables. Ces difficultés tenaient à l'absence d'une
définition explicite — théorique et opérationnelle — , de la notion de
conception de soi. Cette grave lacune s'est trouvée comblée grâce au
développement des recherches consacrées à la conception de soi dans
un autre domaine : celui de la psychothérapie non directive.
Rogers propose en effet un cadre théorique dans lequel la conception
de soi joue un rôle central. Il définit « l'idée du moi x1 comme la « confi
guration expérientielle composée de perceptions se rapportant au moi,
aux relations du moi avec autrui, avec le milieu et avec la vie en général,
1. La terminologie, en ce domaine, manque de précision. En particulier,
le mot américain self-concept est utilisé en deux sens différents. Dans certains
cas il désigne un sentiment global de valeur personnelle et de satisfaction
à l'égard de soi-même pour lequel nous reprendrons le terme d'estime de
soi également utilisé dans la littérature. Il désigne aussi parfois ce que nous
appellerons l'image de soi c'est-à-dire une représentation composée d'un
ensemble de traits personnels concrets qui peuvent être appréciés quant à leur
réalité (image du moi réel, ou encore moi perçu) ou quant à leur valeur
sociale (imagedu moi idéal ou simplement moi idéal). Lorsque nous emploie
rons l'expression « conception de soi » ce sera comme terme générique englo
bant les divers points de vue que le sujet peut prendre sur lui-même. GADBOIS 601 C.
ainsi que des valeurs que le sujet attache à ces diverses perceptions »
(Rogers, 1965, p. 179). Décrite comme disponible à la conscience,
constamment changeante mais toujours organisée et cohérente, l'idée
du moi est considérée comme un mécanisme régulateur du comporte
ment : « Le comportement est fondamentalement l'essai de l'organisme,
orienté vers un but, pour satisfaire ses besoins tels qu'il les ressent,
dans le champ tel qu'il le perçoit » ; et « la plupart des modes de compor
tement adoptés par l'organisme sont ceux qui sont cohérents avec la
conception de soi » (Rogers, 1951). Par ailleurs, les efforts tentés pour
vérifier les implications de cette théorie quant au déroulement du pro
cessus psychothérapeutique ont conduit à élaborer une traduction
opérationnelle de la notion d'idée du moi.
Cette opérationnalisation est inspirée de la méthodologie élaborée
par Stephenson (1952) à partir de la technique d'analyse factorielle
de corrélations entre personnes, dite Q. En fait les éléments
retenus l'ont été séparément du contexte dans lequel Stephenson les
présentait. L'emprunt concerne notamment une technique spéciale
d'estimation : la classification Q ; elle consiste à présenter au sujet une
liste de phrases descriptives de traits en lui demandant de les classer
en neuf catégories — selon leur ressemblance à sa propre personnalité —
avec l'obligation de respecter une répartition normale. Ensuite sur les
données ainsi obtenues on calcule des corrélations, en considérant non
plus des individus distincts — comme dans la technique Q — mais les
points de vue différents d'un unique sujet sur lui-même. Rogers distingue
dans la conception de soi deux éléments : le moi perçu et le moi idéal,
dont les rapports sont essentiels car ils déterminent la considération
positive de soi, autre aspect — particulièrement important — de la
conception de soi. Aussi les premières traductions opérationnelles de
la de soi ont consisté à demander au sujet une double clas
sification Q, l'une correspondant au moi perçu, l'autre au moi idéal,
la corrélation calculée entre ces deux séries de jugements étant prise
pour indice de la considération positive (ou estime) de soi. A partir de
ce schéma général de multiples variantes ont été proposées par la suite,
qui toutes conservent cependant le principe d'une confrontation entre
deux séries de jugements. Les variations portent non seulement sur la
technique mais aussi sur le thème d'étude, à travers l'objet des juge
ments : au moi perçu on peut confronter le moi idéal, mais également
le moi passé, ou futur, le moi tel qu'il est vu par tel ou tel autre, ou tel
qu'il se sent perçu par autrui, etc.
On voit que ce courant de recherches non seulement offrait une
traduction opérationnelle de la conception de soi, mais encore une particulièrement adaptée au problème du choix de la pro
fession tel que le pose Super. Dans la ligne des variations que nous
venons de mentionner s'inscrivait tout naturellement l'étude de la
congruence entre le moi perçu et la représentation que se fait le sujet
du type d'homme correspondant à la profession qu'il choisit. Les 602 REVUES CRITIQUES
premières recherches ont réalisé cette transposition implicitement, et
en 1963 Super et ses collaborateurs ont fourni un effort d'explicitation
systématique dans une série d'essais réunis sous le titre Career develop
ment : self-concept theory.
Dans sa contribution, Super présente un ensemble complet de
définitions théoriques en introduisant des partitions et en distinguant
des niveaux dans la conception de soi. Cet essai de clarification l'amène
à distinguer : des perceptions de soi, impressions brutes relatives à des
aspects très limités de la personne ; des images de soi simples, groupes
de perception de soi organisées ; des images de soi complexes,
d'images de soi simples intégrées dans le cadre d'un rôle social ou
fonctionnel ; et le système des images de soi, constitué par l'ensemble
des images de soi relatives aux divers rôles que joue l'individu. L'image
de soi professionnelle est définie comme la constellation des images
de soi simples que le sujet considère pertinentes pour la sphère pro
fessionnelle.
Par ailleurs, Super souligne, à juste titre, la nécessité de distinguer
entre les dimensions et les métadimensions de la conception de soi.
Les dimensions sont relatives au contenu descriptif de l'image de soi,
ce sont les traits que les gens attribuent aux autres comme à eux-mêmes,
et c'est généralement sur elles qu'ont porté les analyses. Mais on peut
faire abstraction des significations spécifiques de ces dimensions et les
apprécier selon certaines catégories générales (adéquation à la réalité,
coloration affective, etc.), qui constituent les métadimensions de la
conception de soi. Ça et là dans la littérature, il est fait mention de telles
métadimensions, mais aucune n'a fait l'objet d'investigations hormis
celle d'estime de soi, thème privilégié des recherches centrées sur des
problèmes psychothérapiques. Super note qu'une revue de la littérature
suggère au moins quatre ou cinq dimensions et une analyse logique le
conduit à en proposer plusieurs autres. Au total il définit treize méta
dimensions (les unes relatives aux self -concepts, d'autres au self-concept
system). Mais il ne s'agit pour l'auteur que d'un point de départ qui
devrait aider à faire avancer les recherches et sera certainement modifié
par les résultats de celles-ci.
Parallèlement Starishevsky et Matlin présentent dans le même
ouvrage a model for the translation of self-concepts into vocational terms.
Ces auteurs proposent de considérer qu'il existe deux langages : a) Un
vocabulaire des termes psychologiques (baptisé Psychtalk par commod
ité) par lequel peut s'exprimer la conception de soi, définie alors
comme l'ensemble des propositions en termes psychologiques suscept
ibles d'être formulées par le sujet à propos de lui-même ; b) Un voca
bulaire professionnel (occtalk) constitué simplement par l'ensemble
des noms de professions. On suppose en outre que chaque individu
possède un dictionnaire personnel qui établit des correspondances entre
chaque terme de Vocctalk et une série de termes du psychtalk. La
conception de soi sur le plan professionnel est, au moins en partie, C. GADBOIS 603
l'expression d'une conception de soi plus générale : toute affirmation
de soi (donc tout choix) dans la sphère professionnelle peut se traduire
par une série de propositions — en termes psychologiques — qui corre
spondent à une partie de la conception que le sujet se fait de lui-même.
« Bien entendu l'image de soi en termes professionnels peut comprendre
des éléments qui n'appartiennent pas à cette conception de soi exprimée
en termes psychologiques » ; par exemple, une personne peut adopter
un emploi qui ne la satisfait pas entièrement. « Mais ce métier doit
comporter au moins quelques éléments en accord avec l'image de soi
sinon l'individu en prendrait un autre. » D'autre part l'idée qu'un
homme se fait de lui-même n'est pas nécessairement exprimée en
totalité dans le domaine professionnel, et l'on peut différencier les
individus par le degré avec lequel leur conception d'eux-mêmes s'exprime
dans leur choix professionnel. Il est à remarquer que cette différenciation
peut résulter de facteurs psychologiques tels que la signification du
travail pour l'individu, mais qu'elle est aussi le reflet plus direct de
conditions sociales. Ce processus de détermination du choix profes
sionnel par l'image de soi ne peut jouer qu'à l'intérieur d'une certaine
marge de liberté, plus ou moins réduite par des contraintes externes
souvent primordiales. Ce n'est pas par accident que la théorie est née
dans le contexte social américain et, plus précisément, s'est fondée sur
une pratique de l'orientation dans les « collèges » où les options offertes
sont multiples, les choix tardifs, et les problèmes matériels estompés.
Ainsi s'est progressivement dégagée une voie qui permettait tout à
la fois de mettre à l'épreuve et de préciser la théorie de Super : l'adoles
cent choisit une profession dont les membres — tels qu'il les perçoit —
ressemblent à l'image qu'il a de lui-même. Une traduction opérationn
elle de l'image de soi est offerte : c'est un ensemble d'autojugements
exprimés par rapport à une série de traits descriptifs. Parallèlement
on pourra saisir l'image que le sujet se fait de diverses professions — ou
plus exactement, de ceux qui l'exercent — en lui demandant de les
juger selon les mêmes dimensions qui lui avaient servi à se décrire.
Sachant le métier qu'a choisi le sujet, il restera alors à évaluer la simi
larité entre l'image de ce métier et l'image de soi, ses variations et leurs
conditions. Un schéma d'analyse se trouvait ainsi défini ; tous les
problèmes n'étaient pas résolus pour autant et les tentatives de vérifi
cation de la théorie ont souvent rencontré, et mal surmonté, des obstacles
qui obèrent les résultats obtenus.
DIFFICULTÉS TECHNIQUES ET MÉTHODOLOGIQUES
La plupart des recherches recensées peuvent faire l'objet de critiques
qui sont de trois types ; les deux premières touchent des problèmes de
fond : la définition des dimensions de l'image de soi et le statut à
accorder aux diverses dimensions, la troisième concerne la démarche
expérimentale adoptée. 604 REVUES CRITIQUES
Le contenu de V image de soi
Sur quelles dimensions faut-il mesurer la congruence postulée entre
l'image de soi et l'image d'une profession choisie ? Ces deux représenta
tions constituent deux sous-ensembles d'un vocabulaire unique composé
de toutes les dimensions utilisables pour caractériser un être humain. Il
faut donc déterminer d'abord quels sont ces sous-ensembles. On rejoint ici
un problème déjà rencontré parles recherches traitantdu rôle de la concep
tion de soi dans les problèmes psychothérapiques : quels sont les éléments
de l'image de soi ? Le problème se pose d'ailleurs alors qu'une option a
déjà été prise : on demande au sujet non de se décrire librement, mais de
s'évaluer par rapport à une série de dimensions qui lui sont imposées.
C'est risquer de laisser échapper des aspects peut-être particulièrement
importants, c'est aussi risquer d'introduire dans les données des éléments
non pertinents pour le sujet, et par conséquent sans réelle signification.
On court bien entendu des risques identiques en utilisant cette même
méthode pour obtenir d'un sujet l'image qu'il a d'une profession donnée.
Viser une sorte d'exhaustivité — toujours relative — peut paraître
un moyen d'éviter le premier écueil. Ainsi divers auteurs étudiant
l'image de soi, s'efforcent de couvrir tous les aspects de la personnalité
au moyen d'un grand nombre d'items, obtenus par condensation de la
liste de 17 000 mots, qu'Allport et Odbert ont relevés comme susceptibles
de servir à décrire des personnes ou des comportements. On trouve
une solution de ce type dans l'étude de Blocher et Schutz (1961) :
c'est par rapport à une check list de 180 items inspirés des clusters de
traits de Cattel que les sujets décrivent diverses professions et s'évaluent
eux-mêmes. Pour éviter l'autre écueil on peut fonder la sélection des
dimensions sur une quête préalable de données fournies de manière
totalement libre par une population analogue à celle que l'on compte
étudier. Bien entendu on ne détermine ainsi qu'une pertinence moyenne
valable au niveau du groupe ; dans la mesure où celui-ci n'est pas
parfaitement homogène, on peut encore craindre que pour une minorité
de sujets, les dimensions retenues de la sorte soient inadéquates. Cette
méthode a été également utilisée par divers auteurs. Ainsi Diller (1954)
retient les traits désignés comme les plus importants par un groupe
d'étudiants comparables à ceux auxquels il s'intéresse. Butler et Haigh
(1954) tirent leurs items des déclarations spontanées enregistrées au
cours de thérapies non directives. Englander (1960) s'appuie sur les
données du WAY de Bugental (20 réponses libres à la question Who
Are You ?). Dans l'analyse de la congruence image de soi - image de
la profession, des méthodes procédant du même esprit ont été employées
pour déterminer les éléments de la représentation du métier. Mor
rison (1962) part d'une liste de 350 items avec laquelle des étudiants
en psychologie se décrivent tandis que des élèves infirmières décrivent
l'infirmière idéale et des élèves institutrices, l'institutrice idéale. Les
50 items les plus fréquents et communs aux trois représentations sont C. GADBOIS 605
retenus pour constituer une échelle sur laquelle d'autres élèves infi
rmières et d'autres élèves institutrices donnent alors trois descriptions :
1) De soi-même ; 2) De l'infirmière moyenne ; 3) De l'institutrice
moyenne. De même l'échelle proposée par Hunt (1967) à quatre groupes
de professionnels pour qu'ils se décrivent est constituée des 25 adjectifs
qui différenciaient le mieux les quatre métiers considérés dans les
descriptions qu'en donnait un groupe d'étudiants en psychologie.
Une base de travail plus solide est fournie par les recherches de
Beardslee et Odowd (1960) sur la perception des professions par les
étudiants. Ce sont les échelles de ces auteurs qu'utilise l'étude de
F. James (1965) dont les sujets, élèves instituteurs, sont invités à décrire
l'instituteur moyen et l'homme qu'ils seront dix ans plus tard.
Ces diverses études ne peuvent atteindre cependant qu'une relative
adéquation au phénomène réel, dans la mesure où cette adéquation
n'est recherchée qu'à l'intérieur d'un univers déterminé a priori par le
psychologue. Or Goneya (1961), faisant apparier des professions selon
leur ressemblance, montre nettement qu'en l'absence de dimensions
conventionnelles prescrites d'autres caractéristiques révèlent leur import
ance. Aussi l'étude d'Oppenheimer (1966) nous paraît-elle particuli
èrement intéressante par la méthode choisie pour éviter d'imposer à la
représentation du sujet une structuration qui ne serait qu'artefact.
Reprenant une suggestion de Starishevsky et Matlin (1965), cet auteur
utilise une version modifiée du Rep Test de Kelly : selon la procédure
classique divers titres de rôle (professeur, ami, voisin...) sont proposés
au sujet qui indique le nom des personnes jouant ces rôles pour lui.
Les personnes nommées sont ensuite réparties en triades pour chacune
desquelles le sujet indique ce qui rassemble deux termes et les oppose
au troisième. On obtient ainsi pour chaque sujet 22 dimensions qui
constituent les axes de ses représentations. Ensuite, et c'est la seconde
étape, ces dimensions sont utilisées comme échelles de sémantique
différentielle grâce auxquelles le sujet décrit son moi réel, son moi idéal
et diverses professions. Une telle méthode assure une saisie plus adéquate
des représentations étudiées et ceci non pas au niveau moyen du groupe,
mais à celui de l'individu appréhendé dans son unicité. Or l'existence
de variations interindividuelles dans les catégories cognitives structurant
la représentation des professions a été bien mise en lumière par Goneya
(1963). De plus cet auteur montre que les sujets utilisant préférentielle-
ment une catégorie cognitive quelconque rejettent ou choisissent toutes
les professions ayant un statut particulier par rapport à celles-ci. Il
apparaît donc indispensable de ne considérer la similitude de l'image
de soi et de l'image du métier que par rapport aux catégories à travers
lesquelles le sujet appréhende l'univers professionnel. La détermination
de ces catégories personnelles est une étape préalable trop souvent
négligée au profit d'un choix intuitionniste et a priori, ou d'une analyse
s'arrêtant au niveau du groupe. Oppenheimer propose une méthode
élégante pour satisfaire à cette exigence. REVUES CRITIQUES 606
Le statut relatif des dimensions
Différant dans le mode de sélection des dimensions par rapport
auxquelles est évaluée la congruence image de soi - image de la profession
les recherches réalisées jusqu'ici se rejoignent en accordant un statut
équivalent à toutes les dimensions, aussi bien dans la conception de soi
que dans la représentation du métier. Ceci ne saurait étonner : ce point
de vue ne fait que prolonger celui qui prédomine dans les recherches
consacrées à la conception de soi dans le processus psychothérapique.
Dans ce domaine, en effet, l'estime de soi est mesurée par une simple
corrélation entre le moi perçu et le moi idéal ; ceci revient à considérer
que tous les traits de l'image de soi ont un poids équivalent : être moins
patient qu'on le souhaiterait est traité comme une source d'insatisfaction
aussi puissante que le fait d'obtenir des résultats scolaires très faibles.
Rosenberg (1965) critique à juste titre cette procédure et propose de
substituer à la notion de « soi idéal » celle de « valeurs personnelles ».
Si cela était possible chacun souhaiterait posséder au plus haut point
toutes les qualités, mais ce qui compte en fait c'est l'intensité du dépit
lié à chaque défaut ou absence de qualité. Plutôt que de demander
au sujet s'il souhaite être un orateur médiocre ou excellent, il est préfé
rable de lui demander s'il regrette peu ou beaucoup sa faible éloquence.
Une critique analogue peut être adressée aux auteurs qui ont tenté de
vérifier la théorie de Super. On conçoit aisément que la non-congruence
entre image de soi et image de la profession — sur un seul point —
suffise à détourner le sujet d'un certain choix, alors même qu'il y aurait
une bonne congruence sur de nombreux autres points. Un tel méca
nisme correspondrait à la métadimension de Regnancy définie par Super.
La prédominance d'un critère dans l'évaluation de la congruence peut
être due à la prédominance d'un trait dans l'image de soi ou à une de ce trait dans la perception du métier. Sans qu'ils
fassent référence à la conception de soi, les résultats de Goneya ment
ionnés précédemment illustrent bien la nécessité de prendre en compte
une telle métadimension.
Schuh (1966) apporte également des données qui vont dans ce sens.
Cet auteur demande à des jeunes gens achevant leurs études de se
décrire en utilisant quinze échelles de sémantique différentielle ; trois
mois plus tard, les mêmes sujets, désormais entrés dans la vie profes
sionnelle, se décrivent une nouvelle fois ainsi que leur travail et leur
employeur. Une première analyse des données fait apparaître trois
dimensions : évaluation, agressivité, vivacité, par rapport auxquelles
les quinze échelles ont des saturations variables. Une élaboration statis
tique complexe permet ensuite de montrer que les diverses représen
tations fournies par chaque sujet ont des structures différentes : selon
les concepts auxquels les sujets l'appliquent (moi, le travail, l'employeur)
une même échelle, actif-passif par exemple, n'a pas une valeur constante
pour la dimension à laquelle elle se rattache. Schuh constate par ailleurs C. GADBOIS 607
que pour deux des trois dimensions dégagées les sujets évaluent diff
éremment leur conception de soi et leur travail. En particulier, la dimens
ion agressivité n'est pas utilisée dans la description du poste de travail.
Ceci conduit l'auteur à souligner la nécessité de préciser les propositions
de Super, en définissant les dimensions à prendre en compte.
L'étude de cet auteur amène à souligner un autre aspect de la ques
tion du statut à accorder aux différentes dimensions : l'indépendance
des items. En effet si, dans la série des items par rapport auxquels est
évaluée la similarité image de soi - image du métier, plusieurs sont en
forte corrélation la dimension à laquelle ils renvoient bénéficiera d'une
pondération indue. Il ne semble pas que, dans les études réalisées
jusqu'ici, des précautions particulières aient été prises à ce sujet. Un
souci de rigueur sur ce point dépasserait le plan purement méthodol
ogique car il pourrait conduire à prendre en compte une autre méta-
dimension de l'image de soi : la complexité cognitive.
Le problème de la détermination des dimensions utilisées trouvait
son origine surtout dans une analyse insuffisante de la perception des
professions. Ici c'est l'analyse de l'image de soi qui demeure trop superf
icielle ; cette représentation n'est pas une plate juxtaposition de traits
interchangeables mais une configuration pleine de relief : quelques
aspects sont plus différenciés que d'autres, certains traits ont une
saillance particulière. Tout traitement uniforme est donc illégitime :
la comparaison de l'image de soi et de l'image du métier ne peut être
une simple soustraction. Elle doit tenir compte de « coefficients » divers :
la valorisation relative des traits en est un ; il y en a sans doute d'autres,
par la définition desquels passe le progrès des recherches.
Méthodologie expérimentale et résultats
La plupart des recherches visant à montrer que le choix professionnel
est orienté par la recherche d'une congruence entre l'image de soi et
celle du métier aboutissent à des résultats apparemment positifs. Mais
un examen attentif des démarches adoptées conduit vite à se demander
si les relations observées ont bien toujours le sens qu'on leur prête.
Les sujets utilisés sont fréquemment des étudiants ayant déjà choisi
leur voie, quelquefois même des professionnels en exercice. Ainsi
Englander (1960) confronte la similarité image de soi - image de l'inst
itutrice chez des jeunes filles qui suivaient les unes des études préparant
à l'enseignement, les autres des études menant à d'autres activités. La
corrélation des deux représentations est plus élevée pour les premières
que pour les secondes. Mais toutes les données ont été recueillies en une
seule fois pour chaque sujet ; on est donc fondé à retenir une inter
prétation plus économique des résultats obtenus en les attribuant au
souci des sujets de justifier leur choix en décrivant la profession préparée
comme celle qui convient à leurs caractéristiques personnelles. Morr
ison (1962) obtient des données qu'il considère comme favorables à

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.