Chronique psychologique - article ; n°1 ; vol.10, pg 370-395

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L'année psychologique - Année 1903 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 370-395
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1903
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H. De Varigny
Chronique psychologique
In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 370-395.
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De Varigny H. Chronique psychologique. In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 370-395.
doi : 10.3406/psy.1903.3559
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1903_num_10_1_3559XI
CHRONIQUE PSYCHOLOGIQUE
1
COMME L'HOMME PRIMITIF
Propos de vacances. — La nécessité du repos chez les êtres vivants. —
Besoin d'activité et besoin de réparation. — Caractère rythmique de
l'activité. — Le rythme des repos. — Le rythme chez l'animal et chez
l'homme primitif. — Observations sur une tribu encore existante d'hom
mes primitifs. — Chez les Indiens Sêris, en Californie. — Leur habitat.
— La faune et la flore. — Caractères physiques des Séris. — Endurance
et agilité extraordinaires. — Quelques-unes de leurs prouesses. — Résis
tance des femmes et des enfants. — Animaux forcés à la course. —
Mœurs alimentaires de la tribu. — Repos léthargique. — Caractère très
intense du repos aussi bien que de l'activité de l'homme primitif.
L'homme , même le plus naturellement enclin à s'adonner au
labeur, éprouve, à la belle saison, une notable désaffection à l'égard
de sa besogne. Chacun aspire aux vacances : et tous ceux qui le
peuvent prennent, pendant une période plus ou moins longue, un
repos plus ou moins complet. Ce besoin a des racines profondes :
il n'est point, comme tant d'autres, conventionnel ou acquis. C'est
un besoin naturel, inhérent à la constitution de l'homme, de l'an
imalité : à la constitution de tous les êtres vivants, plus exactement.
Le repos est une loi de la vie, non moins que l'activité.
Nul ne saurait douter de la nécessité de cette dernière. Sans elle,
la vie n'est qu'un long ennui, et tous les êtres l'aiment sous des
formes variées, à condition qu'elle ne soit point excessive et ne
devienne point une peine. On a souvent observé les signes de réelle
satisfaction que donnent les animaux domestiques à entreprendre
le labeur quotidien, du moment où ils sont bien traités, et où le
travail n'excède pas leurs forces. Rien de plus joyeux que le chien
qui part pour la promenade ou la chasse; rien de plus courageux,
de plus ardent à la besogne que le chien qui, attelé à sa petite
charrette, aide son maître à tirer des fardeaux; le cheval, aussi,
témoigne sa joie à quitter l'écurie pour courir les routes. Et il n'est
pas un de nous qui ne se sentirait désorienté si le droit de tra
vailler lui était enlevé ; il n'est pas de supplice plus cruel que l'inac
tion forcée et continue. DE VARIGNY. — CHRONIQUE PSYCHOLOGIQUE 371 H.
Seulement, il en est des hommes, des animaux et de tous les
êtres vivants, comme des composés chimiques. Ceux-ci ont les
réactions rapides, quand on les met en présence; la besogne faite,
ils se reposent. La vie n'est point une continuité ininterrompue de
phénomènes qui se font longuement et sans arrêt; c'est bien plutôt
une série d'explosions successives : une alternance d'activité éner
gique et de repos absolu. Dans tous les phénomènes de la vie, il y
a un rythme : il y en a même plusieurs. Les différents organes ont
leur : aucun d'eux ne fonctionne de manière continue ; les
plus actifs s'interrompent, à des intervalles variables, pour se
reposer. Faute de ce repos, la fatigue et l'usure s'établissent, et la
mort survient bientôt si le cri de détresse de l'organisme n'est
entendu, si ce dernier ne prend garde à l'avertissement que lui
donne la fatigue.
Pour réparer les forces perdues, nous avons des ressources
variées. Les périodes de repos au cours de l'activité quotidienne :
les récréations de l'écolier et les dix minutes pendant lesquelles, à
des intervalles variables, s'arrêtent l'ouvrier et le philosophe, aussi
bien, quand la main est fatiguée, ou quand les idées viennent plus
difficilement. Le sommeil encore, le grand et l'indispensable répa
rateur, auquel nous sommes contraints de donner près du tiers de
notre existence. A des intervalles plus espacés, nous avons le repos
hebdomadaire. Dans certaines régions du globe, à climat excessif,
un repos saisonnier est par surcroît imposé parles conditions exté
rieures : les périodes très froides et très chaudes sont des périodes
de repos ou de vie très ralentie pour l'homme, les bêtes et les
plantes. Et enfin, comme ces arrêts ne suffisent point, dans les
sociétés très actives, ou pour les individus dont le labeur est plus
épuisant, l'usage de vacances plus ou moins longues et plus ou
moins complètes s'est établi.
Par ses effets bienfaisants, cet usage se justifie amplement : par
ses conséquences, il se montre être une loi de nature.
Il faut une intermittence du travail. Et une intermittence réelle :
une alternance de périodes de travail intense et de périodes de
repos absolu, telle que la présentent les animaux les plus voisins
de l'homme, les carnivores qui, après la chasse rapide et la courte
lutte, dévorent leur proie et s'en vont dormir et digérer en paix;
telle que la présente l'homme lui-même, dans les phases primitives; que la présentent les sauvages contemporains les plus rappro
chés — autant que nous en pouvons juger — de nos propres
ancêtres du début de l'époque quaternaire. Si la manière de vivre
des Indiens Séris n'est point exactement celle de l'homme primitif,
il est certain qu'elle s'en rapproche étrangement, par les analogies
qu'elle présente avec l'existence des animaux supérieurs. Et la
ressemblance est assez intéressante, en elle-même, et à propos de
la loi du repos, pour qu'il vaille la peine de faire connaître sommai
rement de quelle manière vit cette tribu.
Les Indiens Séris sont fort actifs, et prodigieusement paresseux à
la fois. REVUES GENERALES 372
Ils habitent une région peu connue et mal vue des explorateurs;
car ils n'hésitent pas à massacrer ces derniers, pour peu que les
circonstances s'y prêtent. Ils ont une aversion extraordinaire pour
tous les étrangers. Rien n'est plus glorieux, pour un Séri, que de
tuer un étranger; rien déshonorant, pour un Séri, —
mâle ou femelle — que de mélanger son sang à celui d'une race
étrangère, fût-ce même la tribu d'Indiens qui vit à quelques lieues
de distance. Aussi, bien qu'a priori l'on doive tenir pour certain
que la race des Séris serait apte à se croiser avec d'autres races, la
preuve fait défaut : on ne peut citer un seul cas de croisement.
On en sait toutefois assez sur la région qu'habitent les Séris pour
pouvoir assurer que ce n'est point un paradis terrestre. Un anthro-
pologiste américain des plus distingués, M. W.-J. Me Gee, qui a
publié sur ces Indiens un mémoire plein de renseignements concer
nant leur histoire, leur ethnographie et leur état actuel (17e rapport
annuel du service de l'ethnologie américaine) nous la dépeint
comme fort austère.
Le «. Sériland >> consiste, en effet, en une île située entre la Basse-
Californie et le Sonora mexicain, et bande de terre, limitée
par la mer et par le désert d"Encinas.
L'île, connue sous le nom de Tiburon, a quarante-cinq kilomètres
de long sur trente de large au plus; la côte a une superficie à peu
près trois fois plus étendue. Mais les côtes et l'île sont également
brûlées, faites de rochers et de sable. Point de végétation, en dehors
d'arbustes rabougris, de cactus et de cierges; presque pas d'eau.
Les sources sont infiniment rares et pauvres, et par surcroît il ne
pleut presque jamais. Exception faite pour l'enfer sur lequel nous
n'avons (encore) point de renseignements, le Sériland paraît être,
des États-Unis, et peut-être du monde, l'endroit le plus chaud et à
peu près le plus sec. Il suffit de voir le développement que pren
nent les racines dans le Sériland pour se rendre compte du degré
de sécheresse de cette contrée. Avec cela des plantes fort peu
aimables, munies d'épines ou bien malodorantes; les autres, moins
bien protégées contre la faune affamée, ont péri.
La faune terrestre comprend deux ou trois cervidés, une chèvre,
le puma, le jaguar, le peccari, et bon nombre de reptiles, générale
ment très laids, très toxiques et très agiles; la faune marine est très
riche, par contre; les oiseaux de mer, les poissons, les crabes et les
tortues abondent.
C'est dans ce milieu aride, mais non dénué de ressources, que
vivent les Séris, isolés du monde par une mer redoutée et par un
désert plus dangereux encore.
Ils étaient autrefois nombreux : leur tribu comprenait plusieurs
milliers d'individus; mais à force de s'entremassacrer avec les voi
sins, ils se sont fait rares : 350 en tout, dont 75 mâles adultes au
plus. Ces 350 individus, formant des familles élémentaires, ont
évidemment atteint un certain degré de civilisation. Ils portent de
sommaires vêtements et savent se faire des huttes pleines de simplic
ité. Ils ont l'arc et la flèche; ils se barbouillent le visage avec la H- DE VARIGNY. — CHRONIQUE PSYCHOLOGIQUE 373
pensée de s'embellir. Mais ils n'ont pas encore inventé le couteau
de silex; jamais ils n'ont fait germer une graine; et ils n'ont point
d'animal domestique en dehors de leurs femmes.
Au physique, race remarquablement endurante et agile; très
supérieure, animalement, aux animaux les plus résistants (car
d'autres peuvent avoir plus de vitesse que l'homme : pour le fonds,
l'homme n'a guère dé rivaux). Les Séris sont de très beaux échant
illons de l'homme de proie : ce sont des carnassiers que, par
erreur, la Providence fit bipèdes. Et ils ont l'activité et la forme
d'activité des carnassiers. C'est-à-dire que leur activité est intermit
tente, ne s'exerçant que quand il le faut absolument, et qu'elle est
intense.
Son intensité se mesure aux tours de force, et aux prodiges de
vitesse principalement, que peuvent effectuer ces sauvages, et qui
les mettent encore au-dessus des Opata qui, pourtant, sont capables
de fournir des courses de 40 et 50 lieues en 24 heures, et des
Tarahumari, de qui l'on raconte des exploits surprenants. Un
Tarahumari aurait, en effet, porté une lettre, et rapporté la
réponse, entre deux localilés à 650 kilomètres de distance, en cinq
jours : ce qui fait 260 kilomètres par jour, 11 kilomètres à l'heure...
Je ne garantis rien. En tout cas, le Tarahumari force le cheval à la
course. On le charge souvent de chasser les chevaux vers le corral :
au bout de deux ou trois jours il revient, avec la troupe de quadru
pèdes absolument épuisés, lui-même étant frais et dispos. (Notez
que l'homme peut en quelques minutes absorber les aliments
nécessaires à la réparation de ses forces : il faut des heures à l'her
bivore). De même, il force n'importe quel cervidé : c'est une affaire
de temps. Les Séris sont passés maîtres en pédestrianisme. Ils ont
des chevaux, mais jamais ils ne s'en servent comme bêtes de somme
ou de trait : ils vont plus vite à pied. Le cheval, pour eux, n'est que
du gibier. Ils le poursuivent, l'atteignent, sautent dessus, le jettent
à terre en lui brisant le cou : et la vue des vaqueros montés qui
arrivent à bride abattue pour les châtier ne les impressionne pas :
de leurs mains et de leurs dents ils déchirent un quartier de chair
pantelante, et se sauvent avec ce fardeau. Les vaqueros ne les pour
suivent pas : ils savent l'infériorité du cheval. C'est à la course,
encore, que les Séris capturent le cerf. L'usage est de se mettre à
quatre ou cinq pour la chasse, et jamais l'animal ne s'en tire. Les
enfants s'exercent sans cesse à la vitesse; ils s'exercent sur des
quadrupèdes semi-domestiques, mi-chien, mi-coyote; ils s'exercent
encore sur le lièvre. En moins de cent mètres, deux cents mètres
au plus, l'enfant a rattrapé le chien. Et l'adulte atteint le cheval
dans les mêmes limites. L'expérience a été faite de lancer un Séri
sur un cheval qui s'enfuyait au triple galop. A moins de deux cents
mètres du point de départ (départ arrêté, et non pas lancé) de l'In
dien, celui-ci avait rejoint la bête et l'avait renversée. En deux
heures, il a raison d'un cerf.
La femme n'est pas moins résistante. En 1893, une Indienne Séri
voulant faire soigner son enfant malade fit, en portant celui-ci, 374 REVUES GÉNÉRALES
72 kilomètres en moins de 12 heures; et sur la route, elle avait
forcé et capturé un lièvre pour l'offrir au sorcier, pour se le rendre
propice. Et les matrones traversent couramment une partie du
désert, large de 4o kilomètres, durant la nuit, chargées de leurs
bagages, de leurs enfants, et du bien le plus précieux dans cette
région désolée, de cruches d'eau. Les enfants s'amusent à prendre
au vol les oiseaux; les tout petits forcent le lapin — mais à la
dixième année déjà, ce jeu est au-dessous de leur dignité.
Admirablement musclés, d'une souplesse sans égale, endurants au
possible, capables de « démarrer » avec une soudaineté foudroyante,
les Séris font penser aux grands carnassiers, tout en l'emportant
de beaucoup sur ceux-ci par la durée qu'ils peuvent donner à leur
effort. Aussi rapides que le plus rapide des animaux, ils sont
d'une endurance que les plus endurants des quadrupèdes ne
peuvent égaler. L'intensité de leur activité physique ne se peut
contester, ou même comparer : ce sont d'incomparables animaux.
Leur caractère et leurs aptitudes de fauve ne sont pas moins év
idents à la curée qu'au cours de la chasse. Car les Séris ne se
mettent point à table. Ne se mettant en mouvement que sous
l'impulsion de la faim, leur principal souci, la proie une fois
capturée, est de la dévorer. Ils la dévorent sur place, avec les gestes
et la passion de la bête affamée. La capture est dépecée à coups de
dents, et par arrachement, chacun s'empare du plus gros morceau
qu'il peut, et se gorge de la manière la plus dégoûtante, avalant les
tendons aussi bien que la chair, absorbant les intestins — avec
leur contenu — avec non moins de plaisir que les parties les plus
unes. Tout cela cru, chaud encore, cela s'entend : la cuisson n'est
point en honneur. Si la chasse a été abondante, le Séri, après s'être
gorgé jusqu'aux dents, ramasse les os et les membres auxquels il
n'a pu faire un sort, et met le tout en lieu sûr, «pour mûrir ». Dans
deux ou trois jours il sera bien aise de trouver cette viande
« mûrie », c'est-à-dire en putréfaction.
Il mange tout ce qu'il peut tenir : dix ou douze kilogrammes de
viande en une séance. Nulle carcasse de bête ne lui répugne, et
quand, il y a quelques années — cette époque reste célèbre dans
les annales sous le nom du « temps du gros poisson » — vers 1887,
une baleine vint échouer sur la côte de Tiburon, le cadavre tout
entier fut avalé, peu à peu, jusqu'aux cartilages. Ce dut être
une prodigieuse réjouissance, de longue durée, et fort odorante.
Aucun des grands fauves ne mangerait les charognes que le Séri
déglutit avec joie. Ce dernier est plus qu'animal. Un trait authen
tique observé tout récemment. Une chienne pleine approche
quelques Séris, mâles et femelles, repus, attirée par l'odeur d'un
pied de cheval « mûr », et paraît vouloir faire connaissance avec
celui-ci. D'un seul coup de pied, une des femmes envoie la bête
par-dessus la cabane voisine. La chienne tombe à terre, à demi-
morte et à demi-accouchée aussi. Ce que voyant, des enfants se
précipitent. La bête, sachant ce que vaut le petit de l'homme, fait
un effort désespéré et se sauve. Mais un des enfants — « sa figure DE VARIGNY. — CHRONIQUE PSYCHOLOGIQUE 375 H.
se raidit, sa mâchoire se contracte, et de ses yeux s'échappe une
flamme pourpre et jaune » — la rattrape, arrache l'embryon et le
dévore, au milieu de l'admiration et de l'envie de ses compagnons,
qui demandent « une bouchée » et lèchent, sur les cailloux, les
taches de sang...
De vrais animaux — et plus répugnants que beaucoup d'animaux
— ces Séris. Mais ils ont l'activité des bêtes aussi : dans les mêmes
conditions, sous les mêmes formes, et à un degré plus prononcé
encore. Ils travaillent comme les animaux, de manière très intense.
De manière très intermittente aussi. Car une fois gorgé, le Séri
n'a pas l'idéal plus élevé que le fauve repu. Encore le fauve a-t-il
coutume de se nettoyer pour enlever les souillures de son pelage,
avant de prendre son repos. Le Séri, lui, ne se lave point.
ce Leur corps, dit Velasco, exhale une puanteur intolérable,
comme celle d'un cadavre de huit jours ou plus encore ; ils sentent
la pourriture et l'on est obligé de s'éloigner d'eux le plus possible. »
Le Séri, ayant mangé et ayant travaillé, se repose. Et il se repose,
comme il a travaillé, avec intensité. C'est l'être le plus paresseux,
le plus léthargique qu'il y ait, du moment où la faim ne l'incite
plus à l'action. Il reste étendu à terre, sans mouvement, sans
parole, sans occupation, sans curiosité, dans une somnolence
de brute. Aux quelques heures d'activité exceptionnelle succèdent
quelques jours d'une magistrale inactivité. Et, tout à coup,
sous l'influence de la faim, la brute se reveillera et se mettra
en campagne avec une incomparable énergie. Les alternances de
travail et de repos sont plus marquées que chez aucun autre orga
nisme; nulle part le travail n'est plus actif, ni le repos plus passif.
Voilà bien l'homme primitif (et assurément il y aurait lieu de
faire de Séris une étude des plus approfondies, de tâcher de
compléter le travail excellent de M. Me Gee); l'homme le plus
voisin de l'animal par ses allures, ses aptitudes, l'homme le plus
« naturel ». Ce n'est point un bel objet : mais le spectacle est
instructif.
La similitude de l'homme primitif, tel que nous le révèlent les
Séris, et des grands fauves se retrouve en d'autres traits. Les fauves
n'ont point de domicile fixe : ils vont de ci, de là, à travers le pays,
adoptant pour quelques jours une retraite de hasard, puis allant
plus loin, et en choisissant une autre. Les Séris font de même. Bien
que sachant se faire de vagues huttes en branches, ils ne les
occupent que peu de jours, quelques semaines au plus. Sans cesse
ils se promènent; ils errent sans se fixer jamais. Ce sont des dromo-
manes confirmés. Mais leur instinct préhistorique ne leur est point
spécial : l'âme nomade du « trimard » européen ou du « hobo »
américain s'y rattache avec évidence. Et beaucoup d'entre nous
conservent à un degré plus affaibli ce goût — qui était un besoin
— de nos ancêtres, et dont les Séris nous font voir toute l'intensité.
Beaucoup de choses, en nous, s'expliquent par l'homme primitif
et par l'animal. Et — pour revenir au sujet de ce discours — s'il ne
s'agit point d'imiter les Séris, qui sont parmi les plus complètes 376 REVUES GÉNÉRALES
brutes du règne humain — lequel en contient pourtant beaucoup
— ceci reste certain que les vacances sont chose nécessaire,
qu'après avoir bien travaillé, il faut se bien reposer, et que le repos
le meilleur est le plus complet, le plus absolu.
II
UN BESOIN PARADOXAL
Les paradoxes de la laim. — Où prend naissance le besoin de manger?
Les caprices de l'appétit. Le rôle de l'habitude. — Observations sur
l'homme et les animaux. — L'auto-observation d'un suicide par inani
tion : les impressions d'Antonio Viterbi. — Disparition de la faim au
cours du jeûne. Le temps que l'homme met à mourir de faim. — Dis
tinction entre les jeûneurs volontaires et involontaires. — Le caractère
névrosique de la faim. Théorie de M. Bernheim. — La faim distincte de
l'inanition. — Les névroses de la faim. Le délire famélique. La boulimie
et la polyphagie. — La perte de la faim : observation sur les anorexi
ques hystériques. — Les problèmes de la faim.
Paradoxal, il l'est incontestablement. Il est tour à tour agréable
et plaisant, et ù tel point odieux qu'on en devient fou. Sans lui,
nous mourrions tous; et, d'autre part, il tue à petit feu de la
manière la plus cruelle. Les impulsions auxquelles il préside sont
d'ordre vulgaire et bas; et pourtant, sans lui, l'humanité perdrait un
des principaux mobiles d'activité et de progrès. C'est une réalité
quotidienne que chacun de nous connaît; et en même temps, c'est
très souvent une pure illusion. Les physiologistes sont embarrassés
pour le localiser et pour l'expliquer; et pourtant ils l'ont tous
éprouvé, toute leur vie durant. Il abrutit les uns, et fait rêver les
autres. Réel, il fait souffrir moins qu'imaginaire. Enfin, chez les
organismes élémentaires, il a avec l'amour de telles analogies
qu'on ne sait où commence l'un et où finit l'autre, et qu'il est plus
commode de ne point essayer de les distinguer.
Ce besoin, c'est la faim ; la faim que nous connaissons tous, heureux
de l'éprouver quand nous pouvons la satisfaire, affolés quand elle
nous talonne. Si familière qu'elle nous soit, la faim est un phéno
mène fort embarrassant. Embarrassant à satisfaire? hélas! il suffit
d'ouvrir les yeux pour le savoir. Embarrassant à expliquer? Assu
rément?
Remarquez d'abord avec quelle incertitude on la localise. Où a-
t-on faim? Interrogez à droite et à gauche. Les uns indiquent le
cou, d'autres le ventre; celui-ci désigne sa poitrine, celui-là rien du
tout. Le plus souvent, sans doute, la faim s'annonce par une vague
sensation au niveau de l'estomac, qui disparaît dès qu'on a fourni
quelque provende à cet organe; et cette sensation peut s'exaspérer
en tiraillements, en crampes, en douleurs véritables de tout le haut
du tronc; mais il y a des sujets qui ont faim ci l'arrière-gorge. Et, DE VARIGNY. — CHRONIQUE PSYCHOLOGIQUE 377 H.
de façon générale, la sensation de faim est rarement unique : ce
n'est point un solo, mais une symphonie. L'organisme indiquerait-il
par là sa préférence très réelle pour la symphonie alimentaire,
pour la pluralité des mets? Il y a là un thème à méditations pour
un physiologiste qui serait doublé d'un gourmet.
Un autre phénomène curieux est le caractère périodique de la
faim. Chacun a pu le constater. L'heure du repas est arrivée : vous
avez faim. Mais les circonstances font que vous ne pouvez
mettre à table : le repas est retardé d'une heure, de deux heures.
La faim disparaît. Elle est très nette à l'heure accoutumée : elle a
peu à peu disparu, et l'on se met à table sans très grand appétit.
Cela est absurde, semble-t-il, car si la faim est un besoin de l'orga
nisme, ce besoin doit devenir d'autant plus impérieux que l'on
tarde davantage à le satisfaire. Or, il n'en est pas ainsi : chacun l'a
éprouvé. Et des exemples plus probants encore viennent corroborer
l'expérience de tous les jours. M. G. Bardier — dans l'article Faim
de l'imposant Dictionnaire de physiologie que publie M. Charles
Richet — a recueilli l'observation d'un combattant de 1870 qui dut,
pendant la campagne, passer deux jours pleins sans manger. Pen
dant ces deux jours, il est vrai, il eut très faim. Mais au moment où
il put enfin trouver des vivres, sa faim avait disparu. Il n'éprouvait
plus que de la fatigue, et il mangea fort peu, et avec un appétit
très médiocre.
Autre observation. Un chien soumis au jeûne depuis trente jours
est mis en présence d'une soupe très appétissante. Vous croyez qu'il
va se ruer dessus avec avidité? Pas du tout : il mange sans hâte et
modérément. Et deux oies, au dix-septième jour du jeûne auquel
les a soumises M. Bardier, ne manifestent pas un enthousiasme
extraordinaire quand, leur supplice terminé, on leur apporte une
succulente pâtée. Ceci montre qu'il n'y a pas de proportion entre
l'intensité de la faim et le besoin d'aliments de l'organisme : celle-
là ne traduit point celui-ci de manière exacte. Et d'autre part, il
est visible que la sensation de faim s'atténue au cours de l'inani
tion. Ceci ressort nettement d'observations variées, et particulièr
ement de celle, qui restera classique, d'Antonio Viterbi.
Antonio Viterbi était un avocat, ou magistrat, sous la première
République, qui, compromis dans une affaire de vendetta, fut
condamné à mort en 1821 par la cour de Bastia. Pour s'épargner
l'échafaud, il se laissa mourir de faim, et au cours de sa lente
agonie, il prenait sur son état, sur ses sensations, des notes qui
nous ont été conservées. Après un premier jeûne qui dura six jours,
Viterbi commença, le 3 décembre, un second jeûne qui devait le
conduire jusqu'au bout. Il avait fait un repas le 2, « avec appétit »,
dit-il : à partir du 3, il ne prit plus rien. Voici quelques-unes de
ses notes :
« 3. Aucune espèce de nourriture; je ne souffre pas de cette pri
vation 5. Je ne sens aucune sorte de malaise : l'estomac et les
intestins sont dans un repos parfait. La tête est libre, mon imagi
nation active et ardente, ma vue extrêmement claire. Nulle envie 378 REVUES GÉNÉRALES
de boire ou de manger; il est positif que je n'éprouve de velléité ni
pour l'un ni pour l'autre. » Pourtant, la soif se fait sentir, très vive
à l'occasion, le 6, le 7, le 8. Le 6, il a « la bouche et le gosier des
séchés ». Le 7, au réveil, « une soif brûlante. A neuf heures la soif
diminue; à deux heures soif ardente ». Le 9, de même : « une soif
ardente et continuelle ». Mais il a « l'estomac et les entrailles en
bon état, la vue claire, l'oreille bonne, une soif terrible, le corps
plein de vigueur. » Pas de faim. « Je ne me sens aucun désir de
manger », écrit-il le 10. Il est vrai que le même jour, il note qu'une
forte envie de manger l'a pris à plusieui-s reprises, l'après-midi.
Le il, « la faim a cessé tout à fait. Mes forces décroissent sensibl
ement : soif horrible, nul désir de manger. » Jusqu'au 18, même
situation : soif ardente, mais pas de faim. A la date de ce jour il
écrit : « A onze heures j'arrive au terme de mon existence avec la
sérénité du juste. La faim ne me tourmente plus; la soif a entièr
ement cessé... Le peu de moments qui me restent s'écoulent tout
doucement comme l'eau d'un petit ruisseau à travers une belle et
délicieuse prairie. La lampe va s'éteindre faute d'huile. » La mort
vint prendre Antonio Viterbi deux jours plus tard, le 20 décembre :
il était resté 17 jours sans manger et sans boire.
Antonio Viterbi fut relativement privilégié. Car la faim peut
mettre plus de temps à opérer son œuvre. Un condamné à mort,
à Toulouse, se laissa, lui aussi, mourir de faim, et il vécut 60 jours.
Plusieurs aliénés qui ont choisi ce mode de suicide ont également
résisté plus longtemps que Viterbi : 20, 40, 60 jours. De façon
générale, semble-t-il, la mort est plus lente chez le jeûneur volon
taire que chez le jeûneur involontaire : le naufragé, le puisatier
enseveli, etc. En outre, le jeûneur volontaire n'a guère faim, au lieu
que la faim tourmente cruellement le dernier. A quoi cela tient-il.
Quel est ce paradoxe?
M. Bernheim a tenté d'expliquer cette contradiction. Il admet
qu'il y a deux manières de mourir de faim. D'un côté, il nous
montre les jeûneurs volontaires, les aliénés, les hystériques ano
rexiques, et tant de malades — fébricitants, atteints de fièvre
typhoïde, etc., — qui résistent fort longtemps à la privation d'al
iments, et qui, par surcroît, n'ont pas faim. Ces sujets prouvent que
l'absence d'aliments n'est mortelle qu'au bout d'un temps fort long,
que l'inanition ne tue qu'après un délai considérable. De l'autre,
nous avons des sujets normaux qui, soumis à l'abstinence involont
aire, et ayant faim, meurent rapidement. Or, les besoins organi
ques des uns et des autres sont pareils : si donc les premiers ne
meurent que tardivement, c'est que les derniers sont tués par
quelque cause qui ne se présente pas chez les premiers. Cette
cause, c'est la faim. Le malade et le jeûneur volontaire n'ont pas
faim : ils meurent d'inanition. Le involontaire a faim : il
meurt de faim. La faim tue avant l'inanition.
Mais alors qu'est-ce que la faim? La réponse n'est pas aisée. Je
la définirai plutôt en disant ce qu'elle n'est point. La faim n'est pas
l'inanition; ce n'est même pas l'expression exacte, constante, cer-

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