Chronopsychologie : le point sur les résultats et les hypothèses explicatives - article ; n°1 ; vol.90, pg 109-126

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L'année psychologique - Année 1990 - Volume 90 - Numéro 1 - Pages 109-126
Résumé
Cet article a pour but de faire le point sur les travaux de chronopsychologie et de discuter les différentes hypothèses explicatives proposées. Le champ de cette revue est limité à l'étude des rythmes circadiens de l'adulte et les facteurs de différenciation individuelle tels que la matinalité ou la vespéralité, la dépendance-indépendance à l'égard du champ, etc., ne seront pas examinés. La diversité des résultats a rendu nécessaire une classification des tâches selon leur degré de complexité, selon les processus mis en jeu et selon le mode opératoire de la réponse. Plusieurs hypothèses explicatives sont présentées et discutées : la théorie du niveau d'éveil, la théorie de détection du signal, la théorie de traitement de l'information, la théorie multi-oscillatoire. Cette dernière est particulièrement développée et l'existence de plusieurs oscillateurs, leur localisation anatomique possible et leur rôle dans la genèse des rythmes psychologiques sont discutés à la lumière des travaux réalisés dans les conditions de désynchronisation des rythmes température et veille-sommeil (travail posté, vols transméridiens, isolement temporel).
Mots clés : chronopsychologie, théorie multi-oscillatoire, théorie du niveau d'éveil, travail posté, isolement temporel.
Summary : Chronopsychology : a review of results and explanatory hypotheses.
This article intends to reviews work on chronopsychology and the various explanatory theories. This review is limited to Adults and to circadian rhythms and no references are made to differential psychology.
The great diversity of results leads to a task classification according to their complexity and the processes involved in their execution : vigilance tasks, calculation tasks, memory tasks (short and long term memory) and complex tasks as logical reasoning or iext comprehension. Several theories are presented and discussed -: arousal theory, signal detection theory, information processing theory and the multi-oscillatory theory. This last one is particularly detailed and the existence of several oscillators, their anatomic location and their role are discussed from work in desynchronisation conditions (shift work, jet-lag, temporal isolation).
Key words : chronopsychology, multi-oscillatory theory, arousal theory, shift work, temporal isolation.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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Geneviève Querrioux-
Coulombier
Chronopsychologie : le point sur les résultats et les hypothèses
explicatives
In: L'année psychologique. 1990 vol. 90, n°1. pp. 109-126.
Résumé
Cet article a pour but de faire le point sur les travaux de chronopsychologie et de discuter les différentes hypothèses explicatives
proposées. Le champ de cette revue est limité à l'étude des rythmes circadiens de l'adulte et les facteurs de différenciation
individuelle tels que la matinalité ou la vespéralité, la dépendance-indépendance à l'égard du champ, etc., ne seront pas
examinés. La diversité des résultats a rendu nécessaire une classification des tâches selon leur degré de complexité, selon les
processus mis en jeu et selon le mode opératoire de la réponse. Plusieurs hypothèses explicatives sont présentées et discutées :
la théorie du niveau d'éveil, la théorie de détection du signal, la théorie de traitement de l'information, la théorie multi-oscillatoire.
Cette dernière est particulièrement développée et l'existence de plusieurs oscillateurs, leur localisation anatomique possible et
leur rôle dans la genèse des rythmes psychologiques sont discutés à la lumière des travaux réalisés dans les conditions de
désynchronisation des rythmes température et veille-sommeil (travail posté, vols transméridiens, isolement temporel).
Mots clés : chronopsychologie, théorie multi-oscillatoire, théorie du niveau d'éveil, travail posté, isolement temporel.
Abstract
Summary : Chronopsychology : a review of results and explanatory hypotheses.
This article intends to reviews work on chronopsychology and the various explanatory theories. This review is limited to Adults
and to circadian rhythms and no references are made to differential psychology.
The great diversity of results leads to a task classification according to their complexity and the processes involved in their
execution : vigilance tasks, calculation tasks, memory tasks (short and long term memory) and complex tasks as logical
reasoning or iext comprehension. Several theories are presented and discussed -: arousal theory, signal detection theory,
information processing theory and the multi-oscillatory theory. This last one is particularly detailed and the existence of several
oscillators, their anatomic location and their role are discussed from work in desynchronisation conditions (shift work, jet-lag,
temporal isolation).
Key words : chronopsychology, multi-oscillatory theory, arousal theory, shift work, temporal isolation.
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Querrioux-Coulombier Geneviève. Chronopsychologie : le point sur les résultats et les hypothèses explicatives. In: L'année
psychologique. 1990 vol. 90, n°1. pp. 109-126.
doi : 10.3406/psy.1990.29385
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1990_num_90_1_29385L'Année Psychologique, 1990, 90, 109-126
Laboratoire de Psychologie du Langage,
VA 666, CNRS,
Université de Poitiers1
CHRONOPSYCHOLOGIE :
LE POINT SUR LES RÉSULTATS
ET LES HYPOTHÈSES EXPLICATIVES
par Geneviève Querrioux-Coulombier
SUMMARY : Chronopsychology : a review of results and explanatory
hypotheses.
This article intends to reviews work on chronopsychology and the
various explanatory theories. This review is limited to Adults and to
circadian rhythms and no references are made to differential psychology.
The great diversity of results leads to a task classification according to
their complexity and the processes involved in their execution : vigilance
tasks, calculation tasks, memory tasks (short and long term memory) and
complex tasks as logical reasoning or text comprehension. Several theories
are presented and discussed -: arousal theory, signal detection theory,
information processing theory and the multi-oscillatory theory. This last
one is particularly detailed and the existence of several oscillators, their
anatomic location and their role are discussed from work in desynchronisa-
tion conditions (shift work, jet-lag, temporal isolation).
Key words : chronopsychology , multi-oscillatory theory, arousal theory,
shift work, temporal isolation.
INTRODUCTION
Depuis toujours l'homme a été sensible aux rythmes de son envi
ronnement car ils conditionnaient sa vie : rythme des saisons, de la lune,
alternance lumière-obscurité, etc. Mais ce n'est que tout récemment
qu'il s'est intéressé à ses rythmes internes, d'abord sur le plan biologique
(chronobiologie) puis plus tardivement sur le plan psychologique don
nant naissance à la chronopsychologie. Celle-ci a été définie par Fraisse
1. 95, avenue du recteur Pineau, 86022 Poitiers. 10 Geneviève Querrioux-Coulombier 1
(1980) comme la discipline qui se propose d' « étudier les rythmes du
comportement pour eux-mêmes ». Bien que les premiers travaux remont
ent à 1885 avec Ebbinghaus (réédition 1964), on peut dire que c'est une
discipline nouvelle, actuellement en plein développement car les
rythmes psychologiques sont apparus tout aussi importants que les biologiques en particulier dans le monde du travail avec le
développement du travail posté et du travail de nuit. D'ailleurs des
applications de la chronopsychologie à la pharmacologie ont déjà été
réalisées (effets des médicaments plus ou moins marqués selon l'heure
d'administration : Keinberg, Lévi, Guillet, Burke et Nicolai (1978),
ont mis en évidence un rythme circadien des récepteurs de l'histamine).
Les théories explicatives se sont succédé et complexifiées depuis la
théorie du niveau d'éveil jusqu'à la théorie multi-oscillatoire.
C'est pourquoi il est utile de faire le point de la situation tant au
niveau des tâches étudiées et de l'évolution de leurs performances qu'au des théories explicatives. Cette revue de questions ne concernera
que l'étude des rythmes psychologiques circadiens (autour de vingt-
quatre heures) et non celles des rythmes infradiens (supérieurs à ni des rythmes ultradiens (inférieurs à vingt-quatre
heures). Pour ces derniers, le lecteur intéressé pourra se reporter aux
travaux de Beugnet-Lambert, Lancry et Leconte (1988).
Seuls seront considérés les travaux menés chez les adultes. Enfin,
nous exclurons les études de chronopsychologie différentielle qui
nécessiteraient à elles seules une revue de questions.
La première partie de cet article sera consacrée à la présentation des
principaux résultats expérimentaux avec une classification des tâches
en fonction de leurs caractéristiques et de Pacrophase de leurs perfor
mances.
Dans la deuxième partie seront exposées les différentes théories
explicatives tant générales que spécifiques de certaines catégories de
tâches.
Dans la troisième partie sera détaillée la théorie multi-oscillatoire,
ainsi que les travaux menés dans des conditions d'isolement temporel
et de changement de rythme d'activité (travail de nuit ou travail posté,
vols transméridiens). Une explication sera proposée, pour chaque caté
gorie de tâches, en référence à la théorie multi-oscillatoire.
I. CLASSIFICATION DBS TÂCHES
Lorsque l'on aborde les travaux réalisés jusqu'ici en chronopsychol
ogie, on est frappé par la grande hétérogénéité des résultats. Mais cette
hétérogénéité n'est qu'apparente et une certaine cohérence peut être
rétablie grâce à une classification en fonction de la nature de la tâche et,
pour certaines tâches, en fonction du mode opératoire de la réponse. Chrono psychologie : résultais el hypothèses explicatives 111
Plusieurs catégories de tâches peuvent être isolées et chacune d'elles pré
sente des performances maximales à une heure différente de la journée.
Les tâches peuvent être classées ainsi :
1.1. Les tâches de vigilance au sens large du terme, comprenant
les tâches de vigilance proprement dites qui correspondent à la défi
nition de Leplat (1968) et qui sont essentiellement des tâches de détec
tion de signal auditif ou visuel ou de discrimination, d'une part, et
d'autre part des tâches que Kleitman (1963) nomme « tâches sensori-
motrices mentales » qui sont des tâches répétitives simples telles que
les tâches de tri de cartes, de calcul, de classement de dates, de tracés
dans un labyrinthe, etc., qui ne correspondent pas aux critères stricts
des tâches de vigilance.
Dans toutes les tâches citées plus haut, un paramètre important
à considérer est la composante motrice de la réponse : certaines ont
une faible composante motrice (détection de signal, discrimination,
barrage de lettres, calcul) alors que d'autres ont une forte composante
motrice (tri de cartes, tracés dans un labyrinthe, placement de pions
dans un jeu de solitaire...).
Dans la première catégorie (faible composante motrice), le maximum
des performances se situe en fin d'après-midi (travaux de Blake (1967),
de Mullin et Corcoran (1977), de Monk et Leng (1982) et 3 revues de
questions : Freeman et Hovland (1934), Monk (1979) et Lavie (1980)).
Dans la deuxième catégorie (forte composante motrice), le maximum
des performances se situe beaucoup plus tôt dans la journée, vers midi
(Kleitman (1963), Aschofî et al. (1972), cités par Monk (1979), Klein,
Bruner, Günther, Jovy, Mertens, Rimpler et Wegmann (1972), Buck
(1977), Monk et Leng (1982)).
Les tâches de ces deux catégories ne diffèrent pas uniquement par
leur composante motrice mais aussi par de nombreuses autres carac
téristiques et il est difficile d'affirmer que seule la composante motrice
est responsable des changements d'acrophase. Pour éclaircir ce point
nous avons mené une expérience comparant deux tâches identiques
(tri de cartes) dont l'une avait une faible composante motrice (tri sur
ordinateur) et l'autre une forte composante motrice (tri manuel) et
nous avons observé un maximum de performances plus tôt dans la
journée pour la tâche à forte composante motrice par rapport à la tâche
à faible composante motrice (Querrioux-Coulombier, 1988).
1.2. les tâches mettant en jeu la mémoire : les performances
diffèrent au cours de la journée selon le type de mémoire engagé dans
la tâche :
1.2.1. Mémoire immédiate : les tâches impliquant la mémoire
immédiate sont l'apprentissage de listes de chiffres (travaux de Gates,
1916a, 19166 ; Blake, 1967 ; Baddeley, Hatter, Scott et Snashall, 1970), 112 Geneviève Querrioux-Coulombier
l'apprentissage de listes de mots (travaux de Hockey, Davies et Gray,
1972 ; Folkard et Monk, 1979 ; Folkard, 1982), le rappel d'informations
en prose (travaux de Gates, 1916a ; Laird, 1925 cité par Folkard, 1982;
Folkard, Monk, Bradbury et Ttosenthall, 1977 ; Folkard et Monk, 1980).
Les performances sont maximales le matin vers 10 heures.
1.2.2. Mémoire de travail : elle diffère de la mémoire immédiate
essentiellement par la durée de stockage des informations : quinze
minutes environ. Elle a une capacité limitée mais supérieure à celle de
la mémoire immédiate. Les tâches étudiées sont des tâches de calcul
(revue de Freeman et Hovland, 1934; Kleitman, 1963 ; Testu, 1987),
des tâches de raisonnement verbal (Folkard, 1975), des tâches de
recherche visuelle (Folkard, Knauth, Monk et Rutenfranz, 1976).
Le maximum des performances se situe vers midi, plus tard que
pour les tâches impliquant la mémoire immédiate et beaucoup plus tôt
que pour les tâches de vigilance.
1.2.3. Mémoire à long terme : la durée de stockage des informations
est très longue, voire indéfinie, et sa capacité est considérée comme ill
imitée. Le rappel se fait quelques heures ou plusieurs jours ou mois après
l'encodage.
Il faut distinguer deux effets possibles de l'heure du jour : l'effet de
l'heure de présentation et l'effet de l'heure de récupération :
— effet de l'heure de présentation : le matériel à rappeler peut être un
texte (Folkard et al., 1977 ; Oakhill, 19866) ou des informations
contenues dans un film (Folkard et Monk, 1980). Les performances
de rappel sont maximales lorsque le matériel a été présenté le soir ;
— effet de l'heure de récupération : les résultats ne sont pas concor
dants mais on peut dire que, s'il existe un effet de l'heure de récupé
ration, il est très inférieur à celui de l'heure de présentation (travaux
de Folkard et al., 1977 ; Folkard et Monk, 1980 ; Millar, Styles et
Wastell, 1980 ; Tilley et Warren, 1983 ; Oakhill, 19866).
1.3. tâches mentales plus complexes : les travaux dans ce
domaine sont beaucoup plus rares, en particulier en ce qui concerne les
tâches de compréhension. Nous citerons Oakhill (1986a) qui, dans une
tâche d'attribution d'un réfèrent à un pronom, a mis en évidence une
meilleure performance lorsque le matériel est présenté à 17 heures que
lorsqu'il est présenté à 9 heures.
Nous mêmes avons réalisé plusieurs expériences portant sur la
compréhension de textes en isolant plusieurs niveaux dans la com
préhension et en étudiant les variations circadiennes des performances
à chaque niveau (Querrioux-Goulombier, 1988). Nous avons obtenu
les résultats suivants :
— les trois premiers niveaux qui sont l'activation sémantique, la
sélection thématique et la sélection hiérarchique des propositions^ Chronopsychologie : résultats et hypothèses explicatives 113
ne présentent pas de variation des performances en fonction de
l'heure de la journée ;
— le dernier niveau qui est la compréhension globale du texte présente
de meilleures performances le matin mais ces variations journal
ières ne se manifestent que dans certaines conditions, lorsque la
têche nécessite un traitement très profond de la part des sujets.
La classification que nous venons de présenter permet d'isoler
plusieurs groupes de tâches : dans chaque groupe, le maximum des
performances se situe à la même heure mais cette heure diffère d'un
groupe à l'autre, allant de 10 heures à 20 heures. On voit bien l'impor
tance de l'analyse de la tâche dans la prédiction de l'évolution des per
formances au cours de la journée, ce qui justifie une telle classification.
De plus cette classification va nous donner des arguments permettant
de confirmer ou d'infirmer les différentes hypothèses explicatives que
nous allons discuter maintenant.
II. HYPOTHÈSES EXPLICATIVES
II. 1. la théorie du niveau d'éveil : les premières tâches étudiées
en chronopsychologie ont été les tâches de vigilance au sens large et la
première théorie explicative proposée a été celle du niveau d'éveil :
plus le niveau d'éveil est élevé, meilleure doit être la performance.
L'indicateur le plus employé pour évaluer ce niveau d'éveil est la courbe
de température qui a l'avantage d'être facilement mesurable et qui
présente un maximum en plateau entre 15 heures et 19-20 heures et un
minimum tôt le matin vers 3-4 heures (Kleitman, 1963). Cette allure
de la courbe a été retrouvée dans tous les travaux ultérieurs.
Kleitman (1939 puis 1963) a été le premier à mettre en relation
l'évolution de la courbe de température et celle des performances aux
tâches de vigilance. Par un raisonnement circulaire dont on a eu beau
coup de mal à se dégager, la courbe de température a été prise à la fois
comme indicateur du niveau d'éveil (parce qu'elle était superposable
dans son évolution circadienne à la courbe de performance aux tâches
de vigilance sensées représenter ce niveau d'éveil) et comme élément
explicatif : lorsque la température est élevée, le niveau d'éveil est élevé
et les performances aux tâches de vigilance sont meilleures.
Certains auteurs comme Colquhoun (1971) ou Eutenfranz, Aschoff
et Mann (1972) rejettent le lien de causalité entre température et per
formances et constatent simplement que les deux courbes sont en phase.
D'autres indicateurs ont été proposés pour évaluer le niveau d'éveil,
en particulier les méthodes d'auto-estimation. Les travaux de Dermer
et Berscheid (1972) aboutissent à une courbe de l'éveil auto-estimé très
semblable à la courbe de température avec une acrophase dans l'après- 114 Geneviève Ouerrioux-Coulombier
midi. En revanche, les travaux de Thayer (1967, 1978) aboutissent à des
résultats différents avec une courbe d'auto-estimation de l'éveil dont
l'acrophase se situe vers midi, beaucoup plus tôt que celle de Dermer
et Berscheid et celle de la température.
Ces résultats discordants laissent à penser que les deux méthodes
d'auto-estimation ne mesurent pas la même chose et que la notion
d'éveil n'est pas univoque.
D'autres variables subjectives pouvant refléter le niveau d'éveil telles
que la fatigue, l'attention et la somnolence ont fait l'objet de mesures
à l'aide d'échelles analogiques visuelles (auto-estimation) : un rythme
circadien de ces variables existe qui reste très proche de vingt-quatre
heures même dans les conditions de travail posté (Reinberg, Motohashi,
Bourdeleau, Touitou, Nouguier, Nouguier, Lévi et Nicolai, 1989) ou
d'été arctique (Reinberg, Brossard, André, Joly, Malaurie, Lévi et
Nicolai, 19846).
Les premiers doutes quant à la validité générale de la théorie du
niveau d'éveil sont apparus lorsque les recherches ont abordé des tâches
autres que les tâches de vigilance, en particulier celles faisant intervenir
le mémoire immédiate dont les performances maximales se situent le
matin, à un moment où le niveau d'éveil est bas.
Fallait-il admettre qu'un faible niveau d'éveil était la meilleure
condition pour exécuter ces tâches ou fallait-il chercher d'autres expli
cations ?
C'est ce dernier choix qui a été fait, et les explications proposées l'ont
été en termes de procédures de traitement.
II. 2. THÉORIES CONCERNANT LES PROCÉDURES DE TRAITEMENT.
Chaque type de tâches nécessite des procédures différentes et c'est
pourquoi les théories explicatives sont multiples et valables unique
ment pour une catégorie de tâches. Nous allons les examiner success
ivement pour les tâches sensorimotrices, les tâches de mémoire et les
tâches complexes.
II. 2.1. Tâches sensorimotrices. Plusieurs théories sont proposées :
a) La théorie de détection du signal : Green et Swets (1966) di
stinguent dans la réponse du sujet deux paramètres : d' ou indice de
détectabilité concernant l'aspect purement sensoriel et ß ou de
critère de réponse l'aspect judicatoire (décision que le sujet
prend quant à sa réponse). Ces deux indices évoluent de façon différente
au cours de la journée (revue de travaux de Craig, Wilkinson et Col-
quhoun, 1981) : l'indice ß diminue au cours de la journée, ce qui veut dire
que la décision du sujet devient plus risquée alors que l'indice de détec
tabilité d' reste stable. Cela pourrait expliquer les meilleures perfo
rmances (jugées sur la vitesse) en fin de journée car le sujet prend plus
de risques, ce qui lui permet d'aller plus vite.
Cependant les travaux de Craig et Condon (1984 et 1985) font état Chronopsychologie : résultais et hypothèses explicatives 115
de résultats opposés avec un indice de détectabilité d' qui diminue au
cours de la journée et un critère de réponse ß qui reste stable.
b) La théorie de limitation des ressources de Monk et Leng (1982) :
ces auteurs ainsi que Buck (1977) avaient mis en évidence une évolution
différente au cours de la journée de la courbe de la vitesse et de celle
de la précision : la vitesse augmente du matin au soir alors que la pré
cision augmente du matin à midi puis diminue ensuite jusqu'au soir.
Monk et Leng donnent une explication par analogie à un ordinateur :
il n'y a pas de changements journaliers de la vitesse à laquelle sont
exécutées les instructions mais une réduction dans le nombre d'ins
tructions exécutées à chaque étape de la procédure. Ainsi, dans une
tâche de recherche sérielle, l'augmentation de la vitesse au cours de la
journée sera obtenue en réduisant le nombre d'analyses des éléments et
le nombre de vérifications lors de chaque fixation : cela aboutira éga
lement à une diminution de la précision tout au long du jour. La même
chose se produira pour une tâche de dextérité manuelle mais les effets
seront différents car la baisse de la précision retentira à un certain
moment sur la vitesse et la diminuera : c'est pourquoi les tâches à forte
composante motrice présentent une acrophase de leurs performances
vers midi, au moment où la combinaison vitesse-précision est optimale.
c) Théorie du traitement de l'information de Schneider et Shiffrin
(1977) : deux processus seraient impliqués dans le traitement de l'info
rmation au cours des tâches de détection, de recherche et d'attention :
les processus automatiques et les processus contrôlés.
Testu (1987) montre que les automatiques ne varient pas
au cours de la journée alors que les processus contrôlés varient avec un
maximum des performances à 11 h 45 et 17 heures.
L'implication plus ou moins grande dans les différentes tâches des
processus contrôlés pourraient modifier l'acrophase des performances
à ces tâches, expliquant ainsi les différences observées.
II . 2 . 2. Tâches de mémoire. On a vu que les performances en mémoire
immédiate sont meilleures le matin alors que celles en mémoire à long
terme sont lorsque l'apprentissage a eu lieu le soir. Cela
tiendrait au fait que, le matin, les sujets engageraient spontanément une
procédure de maintien de l'information en mémoire (par répétition à
voix basse des items par exemple) qui favoriserait la mémoire imméd
iate, alors que, le soir, les sujets investiraient davantage dans des pro
cessus sémantiques, ce qui favoriserait la mémoire à long terme (travaux
de Folkard et Monk, 1979; Folkard, 1979; Folkard, 1980 ; Oakhill,
19866).
II. 2. 3. Tâches complexes. Oakhill (1986a), dans la tâche d'attri
bution d'un réfèrent à son pronom, a montré des modifications de
stratégie selon l'heure : à 9 heures les sujets traitent l'attribution du
réfèrent à la fin de la lecture alors qu'à 17 heures ils la traitent au fur 116 Geneviève Querrioux-Coulombier
et à mesure de la lecture. Il y a donc un changement de procédure au
cours de la journée dans cette tâche.
Toutes ces théories sont très intéressantes car elles sont basées sur
une analyse des tâches et l'on a vu que la nature de la tâche était une
source importante de variations des performances au cours de la journée.
Cet avantage a son revers, à savoir la limitation de chaque théorie à
une catégorie de tâches et l'impossibilité de généraliser. De plus ces
théories n'expliquent pas pourquoi les sujets changent de procédures de
traitement en fonction de l'heure du jour. La théorie du niveau d'éveil
étant insuffisante à expliquer ces fluctuations, il faut envisager une
autre explication et c'est ce que fait la théorie multi-oscillatoire.
III. LA THÉORIE MULTI-OSCILLATOIRE
Elle repose sur la constatation suivante : dans des conditions d'is
olement temporel, sans aucun repère extérieur, une dissociation pouvait
apparaître entre le rythme de la température et le rythme veille-
sommeil, chacun d'eux présentant sa propre période (We ver, 1975 ;
Aschoff et Wever, 1976). Cette désynchronisation peut être spontanée
ou provoquée par la modification du cycle veille-sommeil, par exemple,
ou du cycle lumière-obscurité. Ces constatations ont amené à faire
l'hypothèse de l'existence de plusieurs groupes d'oscillateurs et Wever
(1975) en a défini d'eux :
— groupe I : ce groupe d'oscillateurs contrôle de façon prédominante
la température et il a une période proche de vingt-cinq heures.
C'est un groupe fort et sa période ne varie que dans
des limites étroites (entre vingt-trois heures et vingt-sept heures) ;
— groupe II : il contrôle de façon prédominante le rythme d'activité
(veille-sommeil). C'est un groupe d'oscillateurs faible et sa période
peut varier de dix-sept heures à trente-trois heures environ.
Les relations entre les deux groupes sont telles que les
périodes enregistrées lorsqu'ils sont synchronisés se situent entre les de chaque groupe après désynchronisation (Wever, 1975).
De plus, même dans les conditions de désynchronisation, les deux osci
llateurs continuent à s'influencer car on sait qu'une période de sommeil
qui commence au moment où la courbe de température diminue durera
plus longtemps qu'une période de sommeil commencée au moment où
la température augmente (Wever, 1985).
L'existence de la désynchronisation de deux rythmes sensés repré
senter deux groupes d'oscillateurs a ouvert la voie à de nombreux
travaux ayant pour but d'étudier l'évolution des performances à dif
férentes tâches dans les conditions de désynchronisation et de les com
parer à celles de la température et à celles du rythme veille-sommeil. : résultais et hypothèses explicatives 117 Chronopsychologie
En ce qui concerne la température, la comparaison pouvait porter sur les
périodes ou les acrophases puisqu'il s'agit d'une variable continue. Il
n'en est pas de même pour le rythme veille-sommeil, variable dis
continue, pour lequel la comparaison ne porte que sur les périodes.
Les conditions particulières nécessaires à l'apparition d'une désyn
chronisation (spontanée ou provoquée) sont le travail de nuit, les vols
transméridiens et l'isolement temporel ; nous allons présenter les résul
tats obtenus dans ces conditions en reprenant la même classification
des tâches que plus haut.
III. 1. TÂCHES DE VIGILANCE ET TÂCHES SENSORIMOTRICES. L'adap-
tation des performances à un changement de rythme d'activité est plus
rapide et plus complète que l'adaptation de la température. C'est ce que
montrent les travaux au cours du travail posté ou de nuit (Kleitman
et Jackson, 19506, cités par Naitoh, 1982 ; Alluisi, Chiles, Hall et
Hawkes, 1963, cités par Wilkinson, 1982 ; Wilkinson et Edwards, 1968 ;
Colquhoun, Blake et Edwards, 1968a, 19686, 1969 ; Hughes et Folkard,
1976) et au cours des vols transméridiens (Aschoff, Hoflfmann, Pohl et
Wever, 1975 ; Graeber, 1982).
Lorsqu'une désynchronisation est provoquée, les performances ont
un rythme dont la période est la même que celle de la température
(Folkard, Wever et Wildgrüber, 1983). Il n'en est pas de même « en
libre cours » (la est spontanée et non pas provoquée
et chaque rythme adopte une période qui lui est propre) : la période des
performances à une tâche de vigilance est plus longue que celle de la
température (Monk, Weitzman, Fookson et Moline, 1984).
Bien que les résultats ne soient pas tous concordants, on peut penser
que les tâches de vigilance et sensorimotrices sont sous la dépendance
essentielle du groupe I d'oscillateurs, avec une participation du
groupe II mais non prédominante. Cela expliquerait que les performances
à ces tâches aient un maximum en fin d'après-midi, comme la courbe de
température représentant le groupe I d'oscillateurs.
Les divergences observées dans les résultats tiendraient à des condi
tions expérimentales différentes provoquant des changements dans les
relations qu'entretiennent entre eux les deux groupes d'oscillateurs.
III. 2. tâches de calcul. Les performances à des tâches de calcul
s'adaptent tantôt plus vite, tantôt plus lentement que la température
à des changements de rythme d'activité. Elles s'ajustent parfois complè
tement alors que ce n'est jamais le cas pour la température (expériences
au cours du travail de nuit ou du travail posté : Alluisi et al., 1963,
cités par Wilkinson, 1982 ; Wilkinson et Edwards, 1968 ; Colquhoun et
al., 1968a, 19686, 1969 ; Hughes et Folkard, 1976; expériences au
cours de vols transméridiens : Hauty et Adams, 1966 ; Klein et al, 1972 ;
Wegmann et Klein, 1973, Wegmann et al., 1973, Haske, 1974, cités par
Graeber, 1982).

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