Clientélisme politique et corruption - article ; n°161 ; vol.41, pg 75-87

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Tiers-Monde - Année 2000 - Volume 41 - Numéro 161 - Pages 75-87
Les termes « clientélisme » et « corruption » méritent d'être clarifiés, tant au niveau des concepts que des interactions entre les phénomènes auxquels ils renvoient. Doit-on opposer corruption politique et clientélisme ? Si l'on adopte une position de neutralité axiologique, les deux phénomènes possèdent une forme de légitimation sociale et le clientélisme s'oppose à la corruption — échange marchand, mais pas à la corruption — échange social. Cependant, un point de vue normatif est souhaitable pour mettre fin à des pratiques qui apparaissent de plus en plus comme perverses.
Jean- François MEDARD — Clientelism and political corruption. The terms « clientelism » and « corruption » deserve to be clarified, both in conceptual terms as well as from the mechanisms of the phenomena which they refer to. Should we oppose political corruption and clientelism ? If we adopt an axiologically neutral attitude, both phenomena imply some form of social legitimacy. Clientelism may be opposed to corruption in terms of commercial exchange, but not to corruption in terms of social exchange. A normative viewpoint is however preferable if we are to do away with these increasingly perverse practices.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jean-François Médard
Clientélisme politique et corruption
In: Tiers-Monde. 2000, tome 41 n°161. pp. 75-87.
Résumé
Les termes « clientélisme » et « corruption » méritent d'être clarifiés, tant au niveau des concepts que des interactions entre les
phénomènes auxquels ils renvoient. Doit-on opposer corruption politique et clientélisme ? Si l'on adopte une position de
neutralité axiologique, les deux phénomènes possèdent une forme de légitimation sociale et le clientélisme s'oppose à la
corruption — échange marchand, mais pas à la corruption — échange social. Cependant, un point de vue normatif est
souhaitable pour mettre fin à des pratiques qui apparaissent de plus en plus comme perverses.
Abstract
Jean- François MEDARD — Clientelism and political corruption. The terms « clientelism » and « corruption » deserve to be
clarified, both in conceptual terms as well as from the mechanisms of the phenomena which they refer to. Should we oppose
political corruption and clientelism ? If we adopt an axiologically neutral attitude, both phenomena imply some form of social
legitimacy. Clientelism may be opposed to corruption in terms of commercial exchange, but not to corruption in terms of social
exchange. A normative viewpoint is however preferable if we are to do away with these increasingly perverse practices.
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Médard Jean-François. Clientélisme politique et corruption. In: Tiers-Monde. 2000, tome 41 n°161. pp. 75-87.
doi : 10.3406/tiers.2000.1051
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_2000_num_41_161_1051CLIENTÉLISME POLITIQUE
ET CORRUPTION
par Jean-François Médard*
Les termes « clientélisme » et « corruption » méritent d'être clarifiés,
tant au niveau des concepts que des interactions entre les phénomènes
auxquels ils renvoient. Doit-on opposer corruption politique et clienté
lisme ? Si l'on adopte une position de neutralité axiologique, les deux
phénomènes possèdent une forme de légitimation sociale et le clienté
lisme s'oppose à la corruption — échange marchand, mais pas à la cor
ruption — échange social. Cependant, un point de vue normatif est sou
haitable pour mettre fin à des pratiques qui apparaissent de plus en plus
comme perverses.
Les termes « clientélisme » et « corruption » sont fréquemment
accolés l'un à l'autre. Ce rapprochement des deux termes suggère
qu'ils sont connexes, c'est-à-dire qu'ils se recoupent largement sur le
plan conceptuel et analytique sans se confondre, et que de surcroît, sur
le plan empirique, les phénomènes auxquels ils renvoient sont fr
équemment associés. D'où l'intérêt d'une double clarification, relative
aux concepts en premier lieu, et aux interactions entre les phénomènes
auxquels renvoient ces concepts.
En ce qui concerne les concepts, la superposition des termes sug
gère qu'on considère le clientélisme politique comme relevant de la
corruption, alors que le fait de les distinguer montre que le terme de
corruption est confondu implicitement avec la corruption marchande
fondée sur un échange strictement économique, comme le pot de vin.
Donatella Delia Porta oppose ainsi la corruption politique, définie
comme un troc, décisions politiques contre argent, et le clientélisme,
* Professeur, Centre d'études d'Afrique noire, Institut d'études politiques de Bordeaux.
Revue Tiers Monde, t. XLI, n° 161, janvier-mars 2000 76 Jean-François Medard
échange de faveurs contre des suffrages électoraux1. Le clientélisme
s'oppose alors à la corruption marchande, comme une forme de cor
ruption fondée sur un échange social s'oppose à une autre forme de
corruption fondée sur un économique, en s'inspirant des dis
tinctions de James Scott2 et de Jean Padioleau3. En traitant ainsi les
phénomènes clientélaires comme relevant de l'analyse de la corruption,
ne risque-t-on pas alors de ne pas respecter l'exigence de neutralité
axiologique propre à la démarche scientifique ? Cela pose le problème
des représentations du clientélisme politique et de la corruption. Enfin,
la distinction entre en tant que corruption-échange social
et corruption économique est une distinction purement analytique.
Non seulement il y a toujours une dimension économique dans
l'échange social, mais surtout les pratiques clientélaires et la corrup
tion économique sont étroitement imbriquées.
I. LE CLIENTÉLISME POLITIQUE:
UNE PRATIQUE DE CORRUPTION-ÉCHANGE SOCIAL
Le clientélisme politique repose sur un ensemble de pratiques qui
instrumentalisent politiquement certains types de relations personnelles.
Au fondement du clientélisme politique se trouvent des relations de
clientèle sur la base desquelles vont s'édifier des réseaux de clientèle. La
relation de clientèle constitue une forme caractéristique d'échange
social fondée sur l'échange de don et de contre-don. Eisenstadt et
Roninger parlent au sujet du clientélisme d'un « mode de structuration
de l'échange social »4. Mais la relation de clientèle, comme l'échange
social, ne relèvent pas en tant que tel de la corruption. C'est le clienté
lisme politique, c'est-à-dire l'articulation des relations de clientèle à la
vie politique qui conduit à l'associer à la
1 . Donatella Delia Porta, Les cercles vicieux de la corruption, in D. Delia Porta et Yves Mény (dir.),
Démocratie et corruption en Europe, Paris, La Découverte, 1995, p. 44. Voir aussi, dans le même ouvrage,
la conclusion de D. Delia Porta et Yves Mény, p. 171-172.
2. James С Scott distingue la market corruption, corruption marchande et la parochial corruption,
corruption de proximité, voir J. C. Scott, An essay on the Political Functions of Corruption, Asian Stu
dies, vol. 5, n° 3, 1967, p. 501-522.
3. Jean G. Padioleau, De la corruption dans les régimes pluralistes, Revue française de sociologie,
vol. XVI, n° 1, janvier-mars 1975, p. 33-58. Il distingue la corruption-échange social et la corruption-
échange troc. Nous préférons distinguer la corruption échange-social et la corruption-échange écono
mique, cette dernière se subdivisant en corruption-échange marchand et corruption échange-troc.
4. Samuel Eisenstadt et L. Roninger, Patrons, Clients and Friends. Interpersonal Relations and the
Structure of Trust in Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1984. Clientélisme politique et corruption 11
1 / La relation de clientèle :
une d'échange social entre inégaux
La plupart des définitions de la relation de clientèle, de la plus éla
borée à la plus concise, place la notion d'échange social entre inégaux
au cœur de la relation de clientèle. Ainsi, pour James C. Scott, une
relation de clientèle qui est « une relation d'échange entre des rôles,
peut être définie comme un cas spécial de liens dyadiques (à deux per
sonnes) qui implique une amitié largement instrumentale dans laquelle
un individu de statut socio-économique plus élevé (le patron) utilise sa
propre influence et ses ressources pour fournir de la protection, des
avantages, ou les deux, à une personne de statut inférieur (client), qui,
pour sa part, rétribue en offrant un soutien général et de l'assistance, y
compris des services personnels au patron »1. Il s'agit pour
J.-F. Médard ď « un rapport de dépendance personnelle non lié à la
parenté qui repose sur un échange réciproque de faveurs entre deux
personnes, le patron et le client qui contrôlent des ressources
inégales »2. L'exclusion de la relation de parenté permet de distinguer
le clientélisme du népotisme mais, à la limite, avec l'extension des liens
de parenté jusqu'au « tribalisme », la relation de parenté rejoint la
relation de clientèle. Selon Luigi Graziano, c'est « une association asy
métrique dyadique fondée sur un échange de faveurs »3. Enfin, Chris
topher Clapham, pour aller à l'essentiel, se réfère à l'idée ď « échange
entre inégaux »4. Mais c'est aller trop loin dans la concision : mieux
vaudrait parler d'une « relation d'échange social entre inégaux ».
L'ensemble de la problématique anthropologique de l'échange-don
(ou échange symbolique) depuis Marcel Mauss5 et de la problématique
de l'échange social depuis Peter Blau6, s'applique parfaitement à la
relation de clientèle. On y retrouve le double paradoxe de l'échange-
don de Mauss, échange volontaire et obligatoire, gratuit et intéressé.
On retrouve les idées d'un échange différé, d'un échange qui, tout en
ayant toujours une dimension économique d'amplitude variable, ne lui
est pas réductible, l'idée d'une relation interpersonnelle, donc bilaté-
1. James С Scott, Comparative Political Corruption, Englewood Cliffs, NJ, 1972.
2. J.-F. Médard, Le rapport de clientèle : du phénomène social à l'analyse politique, Revue française
de science politique, n° 1, vol. 26, février 1976, p. 103.
3. Luigi Graziano, A Conceptual Framework for the Study of Clientelism, European Journal of Poli
tical Research, vol. 4, n° 2, p. 149-174.
4. C. Clapham, Clientelism and the State, in C. Clapham (éd.), Private patronage and Public Power,
London, Frances Pinter, 1982, p. 4.
5. M. Mauss, Essai sur le don, in M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1949.
6. J.-F. Médard, Théories de l'échange et échanges politiques, in P. Claes et A. Frognier, Échanges
politiques, Bruxelles, Éditions de l'Université libre de Bruxelles, 1995, p. 15-48. 78 Jean-François Medard
rale, particulariste, diffuse et affective, et l'idée d'une relation de réci
procité qui suppose un échange mutuellement bénéfique. Mais il s'agit
d'une relation entre inégaux et non entre égaux comme la relation
d'amitié. Selon Pitts Rivers, on peut parler d'une relation d'amitié,
bancale (lopsided friendship )\ Ceci entraîne certaines conséquences.
Eisenstadt et Roninger soulignent deux paradoxes : « premièrement,
une combinaison assez étrange d'inégalité et d'asymétrie de pouvoir
avec apparemment une solidarité mutuelle qui s'exprime dans des te
rmes d'identité personnelle, de sentiments et d'obligations interpersonn
elles ; en second lieu une combinaison entre une exploitation et une
coercition potentielle d'un côté, et des relations volontaires supposant
de fortes obligations mutuelles de l'autre »2. Le paradigme de Peter
Blau, montrant comment le pouvoir procède de l'échange et d'une
dette impossible à éteindre, semblerait avoir été formulé sur mesure
pour rendre compte de la relation de clientèle3. Il en est de même de la
critique par Pierre Birnbaum du même paradigme, à savoir que le
pouvoir précède l'échange ( « le pouvoir coupé de ses sources » )4. Il en
résulte que social de type clientéliste est spécifique :
l'échange entre inégaux entraîne un échange inégal au profit du client
et non du patron, comme on le croit spontanément, et c'est ce qui
fonde le pouvoir du patron sur le client. Mais cette inégalité a des fon
dements structurels, elle n'est pas naturelle mais naturalisée. Elle est
souvent, comme l'a montré Cari Lande, V addendum d'un rapport inst
itutionnel5. La relation de clientèle, comme tout échange social, secrète
sa propre légitimité, tant du côté du patron que de celui du client.
Mais l'ambiguïté propre à l'échange social est poussée à la limite dans
le cas de la relation de clientèle, en raison de l'inégalité entre les parte
naires, au point de suggérer un véritable « mensonge social » pour
reprendre la formule de Marcel Mauss appliquée à l'échange-don, ou
encore une « légitimation de l'arbitraire » dans la perspective de Pierre
Bourdieu de la violence symbolique. En tant que telle, la relation de
clientèle, pas plus que les relations d'amitié, de parenté ou les autres
manifestations d'échanges sociaux, ne relèvent de la problématique de
la corruption.
1. Pitt Rivers, People in the Sierra, Chicago, The University of Chicago Press, 1971, p. 140.
2. Eisenstadt and Roninger, op. cit., p. 49.
3. Peter Blau, Power and social exchange, New York, John Wiley, 1967.
4. P. Birnbaum, La Jin du politique, Paris, Le Seuil, p. 183-212.
5. С. Lande, Introduction. The Dyadic Bases of Clientelism, in S. Schmidt et al. (éd.), Friends, Follo
wers and Factions, Berkeley, University of California Press, 1977, p. xxi. Clientélisme politique et corruption 79
2 / Les pratiques clientélaires et la corruption-échange social
La question de la corruption ne se pose que lorsque la relation de
clientèle, échange social de nature privée, interfère avec le domaine
du public, c'est-à-dire du politique et de l'administratif. On parle
alors de clientélisme politique, et donc d'une forme de corruption qui
ne relève pas de l'échange économique, mais de l'échange social,
comme lorsqu'on parle de copinage politique ou de népotisme. Pour
qu'on puisse parler de corruption au sens strict, il faut deux condit
ions. La première, c'est qu'il y ait interférence des relations d'ordre
privé sur les relations d'ordre public, alors même qu'il y a différen
ciation objective entre les domaines public et privé. La seconde, c'est
que la différenciation objective soit doublée d'une différenciation sub
jective, en ce sens que les pratiques clientélaires soient ressenties par
les intéressés comme de la corruption, c'est-à-dire comme une pra
tique condamnable. Dans la première situation, il y a bien confusion
du privé et du public, mais la pratique n'est pas considérée comme de
la corruption, c'est-à-dire comme un mal : c'est le cas du clientélisme
à la romaine qui constitue une forme de lien social considéré comme
légitime, comme l'illustre la notion de fides dans un environnement
caractérisé par l'inégalité et l'insécurité, alors que la notion de cor
ruption correspond bien à une réalité juridique et morale condamn
able, comme le montrent les écrits de Cicéron. La notion de corrup
tion n'a pas grand sens dans les contextes patrimoniaux et féodaux,
caractérisés eux aussi par la confusion des domaines public et privé,
alors même qu'il y a différenciation du public et du privé. Le roi est
propriétaire de son royaume qui est partagé à sa mort entre ses héri
tiers. Il n'y a pas de distinction entre la caisse privée et la caisse
publique. L'administration de type patrimonial s'appuie sur des servi
teurs qui sont des clients et non des fonctionnaires, en ce sens qu'ils
sont nommés et renvoyés discrétionnairement, selon la grâce ou la
disgrâce de leur chef, auxquels ils doivent fidélité et loyauté personn
elles, et qui leur attribuent prébendes, fiefs ou pensions pour subven
ir à leurs besoins. Dans le cas du patrimonialisme traditionnel, l'idée
de corruption, sans être totalement absente comme le montrent cer
tains textes, renvoie uniquement aux abus des puissants.
La notion de corruption au sens large renvoie à certaines pratiques
de confusion du public et du privé, mais pour qu'on puisse parler de
corruption au sens strict, il faut que ces pratiques se reflètent dans des
représentations et s'objectivent dans des normes. C'est la raison pour
laquelle on ne peut suivre totalement James Scott qui, afin de contour- 80 Jean-François Médard
ner l'objection du relativisme culturel, suggère de se référer aux prati
ques, sans prendre en compte les représentations des intéressés et les
normes juridiques et/ou morales qui leurs sont liées. Il n'y a pas à
choisir, selon nous, entre une définition positive et une définition nor
mative, mais il faut les prendre en compte de façon complémentaire.
C'est dans cette voie que s'oriente Arnold Heidenheimer lorsqu'il sug
gère de distinguer les corruptions noire, grise et blanche selon la cons
cience qu'en ont les élites et l'opinion1. On pourrait aussi distinguer les
représentations des acteurs et celles des tiers-victimes. Quoiqu'il en
soit, le clientélisme, qu'il relève de la corruption noire, grise ou
blanche, en tant qu'échange social bénéficie d'une légitimité intrin
sèque auprès de ses acteurs dont on ne trouve pas l'équivalent dans la
corruption purement économique. La pratique routinière de cette der
nière doit recourir à d'autres modes de justification, comme la nécess
ité économique ou politique.
II. LE CLIENTÉLISME POLITIQUE, LA CORRUPTION
ET L'EXIGENCE DE NEUTRALITÉ AXIOLOGIQUE
Le fait de considérer les pratiques clientélaires comme de la cor
ruption soulève des problèmes pour un certain nombre d'auteurs, en
raison de la connotation négative de l'expression face aux exigences de
la neutralité axiologique2. Ainsi, pour Frédéric Savicki, « notre défini
tion ne recouvre pas les pratiques de corruption qui n'ont de sens que
par rapport à un travail social de dénonciation et de marquage jur
idique propre à chaque époque et à chaque État»3. Cette question,
posée ici pour le clientélisme, se pose de façon plus générale pour
l'étude scientifique de la corruption pour la même raison. Sauf à adopt
er une conception extrême et illusoire de la neutralité axiologique qui
prétendrait exclure tout rapport aux valeurs, il s'agit pour nous d'un
faux problème. Il reste à trouver un moyen terme entre la dénonciat
ion morale qui ne nous intéresse pas en tant que telle d'un point de
vue scientifique, et la prétention à une soi-disant objectivité scienti
fique, au nom de laquelle l'analyse scientifique prétendrait se couper
1. A. Heidenheimer, Perspectives on the perception of corruption, A. Heidenheimer and M. John
ston (eds), Political corruption, a handbook, New Brunswick, Transaction Publishers, 1989.
2. Voir J.-L. Briquet et F. Savicki (dir.), Le clientélisme politique dans les sociétés contemporaines,
Paris, PUF, 1999. Voir notamment les articles de J.-L. Briquet et de F. Savicki.
3. F. Savicki, La faiblesse du clientélisme partisan en France, in J.-L. Briquet et F. Savicki, op. cit.,
p. 222-223. politique et corruption 81 Clientélisme
de toute référence explicite et implicite à des positions morales et idéo
logiques. Si les rôles de savant et de citoyen doivent être considérés
comme distincts, cela ne veut pas dire qu'ils soient étanches. Les deux
démarches ne sont pas incompatibles. Ce qu'il faut chercher à éviter
c'est la contamination réciproque et le mélange des genres. Une
conception extrême de la neutralité axiologique débouche sur le
cynisme qui ne peut être considéré comme une qualité scientifique. Le
plus souvent, cette attitude renvoie à des valeurs camouflées et, si ce
n'est pas le cas, cela pose un problème sérieux pour le chercheur sur le
plan déontologique.
Ce n'est pas parce que les acteurs considèrent les pratiques clienté-
laires ou de corruption comme faisant partie intégrante de leur culture
et comme légitimes que l'analyste doit les suivre sur ce terrain. Il doit
simplement prendre ce constat au sérieux, comme il le fait dans le cas
inverse. Le problème n'est pas tant de dénoncer ou non ces pratiques,
mais de s'interroger sur leurs conséquences, ce qui est conforme à la
finalité des sciences sociales. Le politologue ne peut renoncer à ques
tionner les effets du clientélisme, ou ceux de la corruption en général,
sur le fonctionnement de l'État et sur celui de la démocratie, sous pré
texte qu'il s'agit de notions normatives. La simple exigence scientifique
de réalisme implique le contraire. Elle n'est pas contradictoire avec
celle du citoyen : elle la rejoint.
S'interroger sur le fonctionnement de l'État et de la démocratie,
comme, d'une façon générale, sur les mécanismes du pouvoir ou de la
domination, est une préoccupation commune au chercheur et au
citoyen. L'objectif est simplement de contribuer à la théorie empirique
de l'État et à celle de la démocratie. Ce n'est pas parce que les notions
d'État et de démocratie se réfèrent l'une et l'autre à certaines valeurs,
qu'il peut ou non partager, que le chercheur ne doit pas confronter les
normes fondatrices de l'État et de la démocratie avec des pratiques qui
en sont la négation. Ces normes ne doivent pas être abordées unique
ment comme des modes de légitimation de la domination, donc de
l'arbitraire, comme des idéologies au sens de fausse conscience. Outre
qu'une telle conception est elle-même contaminée par l'idéologie, ces
normes nous intéressent ici, pas seulement sur le plan symbolique mais
dans la mesure où elles constituent un mode effectif d'instit
utionnalisation de l'État comme de la démocratie. Or, le clientélisme,
comme la corruption en général, constituent la négation même des
valeurs qui fondent l'État et la démocratie.
La notion moderne d'État repose sur l'idée d'un pouvoir institu
tionnalisé fondé sur le principe de la distinction entre la position de
pouvoir et la personne du titulaire du pouvoir, c'est-à-dire en défini- 82 Jean-François Medard
tive entre ce qui relève de la chose publique et ce qui relève de la chose
privée : « obéir à des règles pour ne pas obéir à des hommes »
(G. Burdeau). La conception weberienne de l'État et son type idéal de
domination légale-rationnelle est celle qui rend le mieux compte de
l'idée de pouvoir institutionnalisé : elle est irremplaçable. Cette
conception de l'institutionnalisation, dans la mesure où elle se réfère à
des règles, à des normes publiques, s'oppose à une conception strict
ement sociologique et positive de l'institution étatique1. Dans cette der
nière conception, l'institutionnalisation de l'État correspond à la diff
érenciation du pouvoir politique, induisant des rôles et des structures
spécialisées repérés à partir d'une observation empirique de régularités
dans les comportements et les pratiques ainsi différenciées. Cette
conception de ne se réfère à aucune norme
publique, ni à aucune distinction entre le public et le privé. Elle exclut
la prise en considération de la corruption qui est considérée comme
une pratique comme les autres. En se sens, elle a l'avantage de
s'appliquer à tous les systèmes politiques différenciés. Par un curieux
retournement, on aboutit à définir non plus le politique par l'État,
comme on faisait autrefois, mais l'État par le politique. Cette concept
ion a l'inconvénient de ne pas permettre de cerner la spécificité de
l'État moderne tel qu'il s'est développé en Occident au travers des siè
cles. L'institutionnalisation de l'État a été, avec le processus de monop
olisation, le développement de ses bases économiques et le progrès
technique, la clé de la concentration et de l'accumulation exceptionnell
es de puissance qu'a permis l'État moderne. C'est cette puissance qui
lui a permis un temps de dominer le monde, et qui explique la volonté
de se l'approprier de la part des pays qui en ont été les victimes. Plus
précisément, c'est l'institutionnalisation qui permet l'accumulation, et
la transmission des ressources politiques au-delà de la personne des
détenteurs du pouvoir2.
Sur le plan des principes et de la logique, les types idéaux patrimon
ial et légal-rationnel de domination s'opposent terme à terme et sont
contradictoires. La patrimonialisation, c'est-à-dire la confusion du
public et du privé, est l'envers de l'institutionnalisation. Dans la réal
ité, ces types se combinent à des degrés variables de sorte que le
niveau d'institutionnalisation du pouvoir est variable. En tout état de
cause, les règles sont nécessairement médiatisées par des acteurs qui les
interprètent et les manipulent à leur profit. Par là, ils les adaptent et
1. Sur ces questions, voir R. H. Jackson and С Rosberg, Personal Rule in Black Africa, Berkeley,
University of California Press, 1982.
2. Voir le chapitre de P. Bourdieu sur les modes de domination dans Le sens pratique, Paris, Édi
tions de Minuit, 1980. Clientélisme politique et corruption 83
d'une certaine façon les rendent applicables, tout en les vidant en
partie de leur contenu. À la limite, les acteurs vont jusqu'à subvertir
les règles et les institutions. Si les règles formelles ne peuvent
s'appliquer sans les pratiques informelles, ces dernières peuvent les
rendre inopérantes. On ne peut prétendre rendre compte de la réalité
du fonctionnement de l'État sans se référer aux logiques institution
nelles impliquées par les règles formelles, pas plus qu'on ne peut faire
l'impasse sur les interactions entre les acteurs et entre les règles et les
acteurs. Les échanges politiques constituent le tissu même de la vie
politique et administrative qui ne peut être réduite à la simple applica
tion de la loi et des règles. Ces échanges sont structurés de façon
variable en des réseaux d'amis et de clients.
On comprend mieux alors comment le clientélisme politique et,
d'une façon plus générale, les réseaux relationnels légaux ou illégaux,
tout en constituant la négation même du principe de la distinction du
public et du privé sur lequel est fondé l'État moderne, font partie inté
grante du mode de fonctionnement concret de ce même État : ils ne
peuvent jamais disparaître complètement. Ils constituent simultané
ment un mode de et de dysfonctionnement de l'État.
Mais l'équilibre entre les aspects fonctionnels et dysfonctionnels est
variable. Il faudrait en fait renverser la perspective, en considérant les
pratiques clientélaires comme normales et universelles dans leur parti
cularisme même, et envisager l'institutionnalisation du pouvoir comme
l'exception fragile, toujours remise en question, et comme le phéno
mène qui demande à être expliqué. Il y a ainsi antinomie entre le
modèle idéal de l'État, le clientélisme et la corruption en général, mais
l'État au concret repose sur cette contradiction.
À l'antinomie entre l'État, au sens normatif de pouvoir institution
nalisé et légal-rationnel, et les pratiques clientélaires et de corruption
en général, se surajoute la contradiction logique entre la démocratie et
ces dernières. Il s'agit, là aussi, d'une évidence, mais il semble bien
qu'il faille la rappeler. Il est caractéristique de constater qu'Yves Mény
dans son ouvrage La corruption de la République1 , le premier ouvrage
qui décrit de façon réaliste le fonctionnement des institutions français
es, se trouve obligé de se défendre sans arrêt du soupçon de purita
nisme. Le même auteur a pu avec raison évoquer la corruption comme
« l'imparfait démocratique » et M. Borghi et P. Meyer-Bisch ont parlé
de « l'envers des droits de l'homme »2. Le fonctionnement des institu
tions démocratiques repose en effet sur la transparence et la responsa-
1. Y. Mény, La corruption de la République, Paris, Fayard, 1992.
2. M. Borghi et P. Meyer-Bisch, La corruption, l'envers des droits de l'homme, Fribourg (S), Éditions
Universitaires, 1995.

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